L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 10
Je pourrais vous faire assommer ou fusiller; mais vous êtes plus à plaindre qu’à blâmer. Ce qu’il faudrait changer, c’est bien moins les conditions de la vie que vos cœurs envieux, fourbes, vicieux et lâches. Je vous conseille de couper la tête, malgré son repentir, à celui qui vous a insufflé les sornettes sur lesquelles vous avez basé votre règlement de vie. Je vous conseille de vous faire diriger par le bûcheron qui me semble raisonnable. Il faut cesser les obscénités de votre Maison de reproduction et laisser les enfants aux parents, et chacun à la place qui lui convient. Il faudrait surtout vous aimer les uns les autres, mais cela c’est impossible...
Je m’en vais, je vous ai assez vus. J’en ai dit suffisamment pour vous ramener à la vie et à la liberté, si c’est encore faisable. Il vous faudrait quelqu’un pour vous gouverner à coups de botte--Coco par exemple.
--Bon massa, moi pas vouloir! dit Coco avec terreur.
--Mais il ne veut pas et puis j’aime mieux le garder avec moi, poursuivit Pingouin. Je m’en vais. Je repasserai dans quelques mois. Si cela ne va pas mieux, j’en fusillerai un sur deux.
Nous partîmes en bon ordre, laissant la consternation. Coco était tout gris de frayeur.
Nous retrouvâmes l’_Argonaute_; et maintenant, neuf heures du soir, nous voguons librement vers l’Avenir, l’Espérance et la Toison d’Or.
* * * * *
_4 décembre._--Temps splendide. Bonne marche.
Rien de neuf. Coco seulement nous a tenus en éveil la moitié de la nuit par les hurlements affreux qu’il a jetés au cours d’un cauchemar.
Il se croyait roi des gens de l’île. Il se débattait en criant:
--Bon massa, bon massa, moi préfère aller guillotine. Moi bon nèg’e! pas vouloir bagage là.
On l’a calmé, non sans peine, avec de l’eau sucrée à la fleur d’oranger dont il a bu un litre. Ce matin, il est encore tout triste.
* * * * *
_5 décembre._--Rien.
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_6 décembre._--Scène violente aujourd’hui. Il paraîtrait que le sieur Flaum s’est attiré l’inimitié du chauffeur Cristallin. Celui-ci, vers midi, jaillissant de la chambre de chauffe, se précipita dans la cuisine. Il s’arma d’un couteau, en jeta un autre aux pieds du gros Suisse et lui cria:
--Misérable! j’ai assez souffert! L’heure de l’action est venue. Défends ta vie et disputons-nous, en braves, l’amour de Zoé Nèfle.
Cet homme, jusque-là rangé, aurait conçu, durant les heures de son labeur ardent, une furieuse passion pour la brave marchande des quatre saisons. Celle-ci, n’ayant pas répondu à sa flamme, il avait cru trouver les raisons de cette insensibilité dans son amour pour le cuisinier. Ce dernier était épouvanté.
--Monsié, monsié, criait-il, en trottant de ci de là, autant que le lui permettait sa corpulence, et poursuivi par le chauffeur ivre de rage. Vous êdes vou! J’ai bas ti dout fait la gour, à badame Dèfle. J’ai des bœurs bures!...
Mais déjà Cristallin l’avait saisi; le Rempart, heureusement accouru, l’enleva à bras tendus et évita un malheur. Zoé Nèfle, en même temps, intervenait énergiquement.
--Mon garçon, dit-elle à Cristallin, faudrait voir à museler tes sentiments; tu vas me faire le plaisir de redescendre à tes fourneaux, et plus vite que ça. C’est toi qui l’es, le fourneau. On n’est pas jaloux d’un magot comme ça, et puis on ne compromet pas une honnête femme quand on n’a pas de droits sur elle. Si tu crois que c’est le moyen de me plaire davantage, tu te trompes. Faudrait pas recommencer, parce que j’en parlerais au capitaine. A-t-on jamais vu!...
Et elle s’éloigna, digne, laissant le calme amené par le nom respecté du capitaine Pingouin.
--Je crois qu’elle a z’évu pour moi, un tendre sentiment, me confia, ivre-mort, le croque-mort Binaire, à l’oreille. C’est une digne et belle phâme!
Puis, il se retourna vers Zafolin et lui glissa sans doute quelques détails légers car le pudibond pompier s’écarta en rougissant.
L’incident prit fin, et personne n’en parla à Julius Pingouin car il ne plaisante pas sur les querelles intestines.
* * * * *
_7 décembre._--Fâcheuse nouvelle.--Nous manquons d’eau. On s’en est aperçu ce matin. Selon toutes probabilités, elle a dû s’écouler pendant la tempête, il y a cinq jours. Il est inconcevable que le cuisinier, dont c’est la fonction, ne s’en soit pas rendu compte plus tôt. Le capitaine l’a sévèrement admonesté. Le Suisse prétend qu’il a inspecté plusieurs fois et que tout était bien. C’est assez probable, car il est très régulier dans son service et on n’a qu’à se louer de lui.
Toujours est-il qu’il nous faut maintenant aborder quelque part pour renouveler notre provision. Nous ne devons pas être fort éloignés de la terre et c’est heureux, car ce qui reste d’eau suffit à peine pour deux ou trois jours. Bouture prétend que nous pourrons débarquer demain. Il connaît fort bien ces parages où il a déjà navigué.
* * * * *
_Même jour, 6 heures._--Coco signale la côte. Bouture affirme la connaître parfaitement. Il nous dirige vers une petite baie bien abritée. Un lac d’eau douce est, paraît-il, à quelques milles vers l’ouest, dans les terres, et sert fréquemment à renouveler la provision des baleiniers qui passent par ici. C’est ainsi que notre pilote a pu connaître sa situation. Il est un homme précieux et je crois que nos préventions contre lui étaient mal fondées.
* * * * *
_8 décembre._--Nous sommes à l’ancre, en face d’une côte verdoyante. Des collines s’élèvent à une assez faible distance. Le lac est dans leur vallée, à deux heures de marche, droit à l’ouest. Le lieu est désert et se trouve à un immense éloignement de tout endroit habité.
Les deux chaloupes sont mises à l’eau, chargées de tonneaux vides et d’une claie à roues pour les transporter. Neuf d’entre nous y prennent place, bien armés. Savoir:
Julius Pingouin, moi le Homard, le Révérend, le Docteur, Coco, le Pompier, Binaire, le Rempart, Bayados. Ces deux derniers discutent politique à voix basse.
Bouture, Flaum, Cristallin et Zoé Nèfle gardent le navire.
* * * * *
_Même date, 9 heures du soir._--Nous revenons--ceux qui reviennent. Jamais je n’oublierai cette journée.
En débarquant, le matin, sur la côte où Bouture nous avait conduits, la joie de vivre nous emplissait le cœur. La terre était belle et fertile. Entre de hauts et magnifiques arbres qui nous abritaient des rayons du soleil, un chemin presque tracé menait vers l’ouest. Nous nous y engageâmes, remorquant gaiement notre claie chargée des barriques vides et de quelques provisions.
La marche n’était pas fatigante et quand nous fûmes au lac, vers onze heures du matin, nous pûmes admirer un site enchanteur. Nous étions dans une vallée tout entourée de collines verdoyantes et dont la seule issue était le chemin que nous venions de parcourir. Une cascade descendait à l’est et tombait dans le lac d’où s’échappait une petite rivière qui serpentait vers la côte. Le lac était d’une grande pureté. Des oiseaux s’envolaient au-dessus et de grands arbres l’entouraient.
Coco semblait dans l’enthousiasme.
--Cocotiers semblables à cocotiers natals, s’écriait-il. Ça pays à Coco. Coco content!
--Les travaillages du Providence ils est confortables admirativement, constata le pasteur Tantsticktor; et il prit sa clarinette.
Nous avions rempli nos tonneaux, nous avions déjeuné, il faisait chaud.
--On peut dormir, dit Pingouin, mais il faut une sentinelle.
--Coco veillera, proposa le nègre avec empressement.
Pour notre malheur, nous acceptâmes. Cinq minutes après, nous étions dans l’herbe, à dormir très bien. Une piqûre sur le nez, tout à coup m’éveilla. C’était un moustique. Je regardais vaguement autour de moi, prêt à me rendormir, mais en un instant je fus sur pieds.
--Aux armes! hurlai-je.
Je voyais une troupe nombreuse de douaniers, traversant silencieusement la rivière pour nous barrer la route.
Coco avait disparu, emporté sans doute par sa passion pour les cocotiers.
Mes compagnons, en un instant, furent debout.
Pingouin examina d’un coup d’œil la situation. Elle n’était pas brillante. En arrière, nous avions le lac; à droite la forêt, presque impénétrable; à gauche, la colline; en avant, la liberté, et les douaniers barrant la route.
--C’est grave, dit Pingouin. Tant pis, il faut lâcher les barriques. A la forêt!...
Nous allions nous précipiter. Inutile. Les uniformes verts se montraient aussi à droite, nous enveloppant.
--Nous sommes perdus, dit Pingouin. Ils sont au moins cent cinquante.
--C’est ç’chinois de Bouture, dit le Rempart. Y nous a amenés ici et les aura prévenus avec ses sales étoiles. Si je l’tenais! Coco nous a plaqués; j’aurais pas cru ça. Heureusement que j’ai ma bielle!
Et il brandit sa barre de fer dont il ne se sépare jamais.
Cependant, les douaniers avaient fait halte. Nous étions en peloton serré, le fusil à l’épaule. Un parlementaire--un officier--sortit des rangs ennemis. Il agitait un drapeau blanc.
--Il faut voir ce qu’ils veulent, dit Pingouin--mais écoute, le Homard,--il baissa la voix--j’ai le plan cousu dans un étui de cuir et pendu à mon cou, sous ma vareuse. Si je meurs et que tu t’en tires, tu tâcheras de le prendre et d’arriver sans moi.
--Sans vous! ah bien non, par exemple! répondis-je, tout bouleversé.
--Si. Il faut y aller. Tâche de réussir. Il faut trouver la Toison d’Or, n’importe comment... Tonnerre de Dieu, j’aurais aimé y aller, tout de même! Enfin, pense au plan. J’ai eu tort de le prendre; j’aurais dû le laisser au navire...
Cependant, le parlementaire de la douane se mit à nous haranguer.
Il prononça un discours sur le devoir, l’horreur de la rébellion, la miséricorde du gouvernement.
Il nous fit remarquer qu’il ne fallait pas songer à nous défendre. Il finit, en nous disant que nous étions tous au ban du monde entier et condamnés à mort, mais qu’il nous proposait, pour éviter l’effusion du sang, de nous laisser libres si nous consentions à lui livrer notre capitaine, Julius Pingouin.
--Sacré nom! hurlai-je.
--Chinois! grogna le Rempart, si je te tenais...
Pingouin réfléchit un instant, puis nous dit:
--Je n’ai pas le droit de vous faire tous tuer pour moi, je vais me livrer...
--J’irai avec vous. J’aime mieux crever que de vous lâcher, m’sieur Pingouin, riposta le Rempart.
--Je casse la tête au premier qui bouge, déclarai-je.
--Voyons, Pingouin, ça n’est pas sérieux, dit le docteur, avec reproche.
--On d’mande pas ça à des hommes comme nous, déclara Binaire.
Et tous les autres étaient du même avis.
--Nous refusons, enfant de macaque, espèce de flic aquatique! hurla le Rempart--et, si tu étais plus près, je t’apprendrais à insulter les personnes, avec des crachats sur ta sale figure!
--Très bien, dit l’officier, rouge de colère, nous allons en finir.
Mais alors, nous écarta et se montra en avant de nous, le pasteur norwégien Gustav J. K. S. Heysbergch Tantsticktor. Il agitait son mouchoir. Il marchait la tête nue, calme, en plein soleil. Ses vêtements noirs pendaient autour de lui et ses cheveux blonds étaient rejetés en arrière. Il s’arrêta et parla aux douaniers.
--Militaires très honorifiques, dit-il, il ne faut pas, car cela n’est pas le juste. Voilà que vous êtes en nombre de cent et beaucoup plus, et eux, huit en tout. Ils n’ont rien fait avant que le premier attaquement jadis, les excite. Et, maintenant, celui-là que vous voulez être livré, est un qui mesure les plus antiques.
Songez que le saignement reviendra contre vos descendances et que vous serez une journée devant le grand Dieu qui est terrible dans son furie. Et, devant Lui, il n’y aura ni galonnement, ni honneurs, ni mensonges, ni prévariquements, ni excuses, mais rien que les âmes à vous, toutes sans habits et dans le nudité véritable. Donc, je vous dis fortement: Retirez-vous et laissez eux rejoindre son occupation sans qu’il y ait massacrage...
Ainsi, il parlait. Mais alors, dans les rangs des douaniers, je ne sais quelle brute qui aurait mérité qu’on la brûlât toute vive fit feu sur le pasteur Tantsticktor et l’atteignit en pleine poitrine. Le pasteur tourna sur lui-même et tomba en criant:
--Seigneur grand Dieu, je suis mourru! Il fit un soubresaut encore et expira.
--Assassins! hurla le Rempart, en déchargeant son fusil.
--Baissez-vous, commanda Pingouin, et puis feu! et en avant, à l’arme blanche!
La décharge générale des douaniers passa par-dessus nous; mais déjà nous avions fait feu et nous étions sur eux. Sous notre furieuse poussée, leur troupe s’ouvrit pour se refermer en nous enveloppant.
On entendait des coups sourds avec les râles des morts et des mourants. Les hommes de la douane, autour de nous, s’abattaient comme des feuilles. J’en tuai vingt pour ma part. Le Rempart pouvait dénombrer ses victimes par dizaines et Binaire, le croque-mort, excessivement gai, semblait un tigre au carnage. Bayados et le pompier étaient méthodiques dans la destruction et le docteur demeurait calme et terrible avec sa haute taille, ses cheveux gris et son fusil qui tournoyait sans relâche, massue meurtrière. Quant à Pingouin, ce n’était plus un homme, les rangs des douaniers s’effondraient sous son assaut comme les épis d’un champ sous la charge d’un sanglier.
--En avant! hurlait-il, on passera!
Nous passions, en effet. Déjà, entre nous et la route libératrice, il n’y avait plus que quelques hommes prêts à fuir. Le reste de la troupe, en arrière, ne pouvait nous joindre tant notre mouvement était rapide, et aucun des nôtres n’était tombé encore. Mais voici que dans cette route même parut, accourant au pas gymnastique, une nouvelle troupe ennemie, forte d’au moins cent hommes. Ils furent sur nous en un instant. Alors nous ne vîmes plus devant nous que la mort. Nous y marchâmes en combattant, voulant à chaque pas accroître, de nouveaux cadavres, le cortège de nos funérailles. Le carnage que nous fîmes est innombrable. Chacun de nous était une machine à tuer. Pingouin ne peut se décrire. Je sentais en mon bras la force d’une multitude. Le Rempart, couvert de sang, établi au plus fort des douaniers, combattait avec la puissance d’un élément. Sa barre de fer, dans sa main effroyable, avec un râle sinistre, tourbillonnait autour de lui, semant la mort. Mais il y avait toujours de nouveaux adversaires.
--Quand y en a plus, y en a encore, me dit le brave garçon, avec des pleurs de rage, à un moment où, derrière un monceau de cadavres et couvrant le docteur renversé, nous voyions fondre sur nous, un nouveau détachement d’adversaires. Il ajouta:
--C’que j’regrette, c’est de ne pas pouvoir servir Bouture avant de crever... Et aïe donc!
Et la barre de fer en tua trois d’un coup.
Cependant, le brave Binaire, ayant fait une immense hécatombe, s’abattait frappé à mort sur le corps du pompier Zafolin percé de coups. Pingouin était tombé trois fois, et, trois fois, s’était relevé; le sang coulait de son front. Je reçus un coup de sabre dans l’épaule. Nous commencions à nous fatiguer. Les troupes ennemies se renouvelaient toujours.
--Ils sont trop, dit Julius Pingouin, c’est la fin...
Mais voici que, tout à coup, s’éleva des bois un épouvantable hurlement. Et une nuée de démons noirs, armés de massues, jaillit en bondissant.
A leur tête se ruait Coco. Ils attaquaient avec furie nos adversaires, les massacrant en grande joie. Les douaniers, surpris, débordés, terrifiés, hésitèrent, se débandèrent, voulurent fuir, mais les nègres les enveloppaient, les tassaient, les abattaient. Et nous, installés au cœur même de leur troupe, nous avions des forces nouvelles. Alors le carnage eut lieu.
--Grâce! pitié! hurlaient les vaincus, en jetant leurs armes. Mais nous n’avions pas de pitié et nous travaillions sans mot dire. Quand il n’y en eut plus, nous nous arrêtâmes, las et sanglants.
Coco, tout content, vint près de Pingouin.
--Bon massa, dit-il, toi satisfait. Moi touvé z’amis dans gands bois et avoi amené eux pour défende bon massa et gagné butin. Eux, sales bêtes--il désignait les douaniers étendus--avoi’ voulu foufouille Coco.
Cependant, nous nous lavions dans le lac. Les eaux étaient rouges de sang. Le docteur, remis du coup qui l’avait étourdi, pansait nos blessures qui étaient légères.
Les nègres, pendant ce temps, avaient dépouillé les morts et les blessés. Les gémissements de ceux-ci se mêlaient au bruit de la brise dans le feuillage. Ils étaient nus, sanglants, et leurs vainqueurs les crucifiaient.
--Non, dit Pingouin à Coco, ne les faites pas souffrir inutilement.
Alors, les nègres se contentèrent de leur couper la tête.
--Nèg’es très obéissants, me dit Coco, et bien baves gens. Moi leu avoi dit bon massa Pingouin ête Bon Dieu et vous gands saints...
Le capitaine nous rassemblait, en hâte de quitter ces lieux si beaux, devenus semblables à quelque boucherie. On reconnut alors l’absence du mécanicien Bayados. Après des recherches, on le découvrit, respirant à peine, sous un monceau de morts. Le docteur sonda les plaies, avec une grimace de mauvais augure.
--Eh bien? dit Pingouin.
--Fini, répliqua seulement le docteur.
Nous étions prêts à partir, mais Coco ne se montra pas disposé à nous accompagner.
--Bon massa, dit-il à Pingouin, bons z’amis nèg’s avoi’ nommé Coco empé’eu pour génie militaire. Li va fondé belle dynastie avec petites femmes qu’a touvées. Li aime bien mieux ça qu’êt’e empé’eu blancs idiots, dans île. Et pis, Coco se fiche Toison d’Oo. Li connaît pas ça. Li aime bien mieux vadouille dans cocotiés.
--Alors, tu vas nous quitter?
--Voui, dit Coco. Coco aime bien bon massa; mais li peut pas désespéré z’amis, en étant pas empé’eu’ et li veut pas être empé’eu’ blancs idiots. Et pis, aime bien beaucoup vadouille dans cocotiés. Coco va donné, à bon massa, six nèg’es pou’ traîné voiture à eau, porté massa Bayados et ramé chaloupe et aller chéché Toison d’Oo à sa place. Eux, faut coups de botte pour tavaillé, un peu ivrognes, mais bons nèg’es.
Nous lui dîmes adieu, nous partîmes. Trois des nègres donnés par Coco tiraient la claie chargée des tonneaux d’eau.
--On va retrouver Bouture, me dit, avec un sourire féroce, le Rempart qui avait la joue enveloppée... eh bien, m’sieu le Homard, est-ce que vous êtes convaincu que c’est bien un espion des Juifs?
--Non, des Jésuites, murmura Bayados agonisant porté par des nègres.
--Ça ne fait rien, dit le Rempart... Y a un compte à régler. J’suis défiguré, moi, faut que ça se paie.
Pingouin demeurait sombre.
Nous atteignîmes la chaloupe. Bientôt, nous fûmes à l’_Argonaute_. Là, un spectacle inattendu nous était préparé, car le pilote Bouture était étendu, garrotté sur un banc. Le vieux Cristallin le surveillait, tout en jouant aux cartes avec Zoé Nèfle. Le chauffeur nous apprit que, peu après notre départ, le pilote lui avait ordonné de se préparer à mener le bateau ailleurs, prétendant que c’était l’ordre du capitaine. Sur le refus du chauffeur, il avait insisté et avait tenté finalement de le corrompre avec des offres d’argent. Alors, Cristallin, aidé par Zoé Nèfle, l’avait terrassé et attaché.
Quand le traître nous revit, sur sa face il y eut de la rage et de l’épouvante mais il demeura calme.
Le jour tombait. Nous étions tous sur le pont, sauf le vieux Bayados qui se mourait dans la cabine. Il n’y avait pas de vent, la mer était tranquille et son râle montait jusqu’à nous.
Julius Pingouin fit délier le pilote.
--Pilote Bouture, dit-il, tu as trahi.
--J’ai trahi, dit Bouture, tue-moi.
--Oui, dit Pingouin, il y a des morts. Tu dois mourir.
--Ça m’est égal, dit Bouture; cinquante fois j’ai risqué ma vie pour le quart de ce qu’on m’offrait pour te livrer. Je regrette que le coup soit raté, voilà tout; mais un autre que moi réussira. Vous n’arriverez jamais. Le monde entier est contre vous. Vous crèverez tous, c’est mon plaisir.
Le capitaine prit son revolver.
--Es-tu prêt? demanda-t-il.
--Pingouin! dit le docteur, en lui saisissant le bras.
--Laisse-moi, dit le capitaine. Il faut ce qu’il faut. Cet homme a trahi.
Et il lui cassa la tête.
--Par-dessus bord, dit Julius Pingouin, en poussant du pied le cadavre.
Il descendit dans sa cabine.
Nous obéîmes. Les requins, qui tournaient autour du navire, se partagèrent le corps.
* * * * *
Maintenant, il est dix heures du soir. Je suis à la barre et seul sur le pont. La nuit est nuageuse et livide. Le navire marche à toute allure et j’entends encore le râle du vieux Bayados qui achève de mourir. Ma blessure me brûle. Je crois que j’ai la fièvre. Je regarde la mer. Les requins alléchés nagent dans notre sillage. Il y a une houle courte et chaque vague semble un sépulcre ouvert d’où sort un spectre qui s’élève un moment et se rejette en arrière sous la dalle qui retombe. Jamais encore je n’ai vu cela et je me souviens que de vieux matelots m’ont dit que c’était signe de mort. Je pense aux dernières paroles de Bouture: «Jamais vous n’arriverez, vous crèverez tous, c’est mon plaisir.» Je pense à tous ceux d’entre nous qui sont disparus. A l’Homme en Jaune surtout, qui a péri dans le mystère, et qui a son tombeau quelque part dans l’Océan. Par-dessus tout, je suis obsédé par l’idée de ce qui est en bas, près du moribond, tirant son âme par le bras pour l’emmener je ne sais où... Voilà que j’ai peur à être seul ainsi. Je me cramponne, mes dents claquent, j’ai la sueur de l’agonie sur le front, et j’aimerais mieux n’importe quoi que la terreur désespérée qui me tord le cœur et m’enlève jusqu’à la force de bouger... Mais, tout à coup, à mon côté, se trouve Jules Pingouin. Il pose sa main sur mon épaule et il me dit:
--Je suis là. Il faut être fort. Il faut espérer et avoir confiance. Il y a un Dieu pour tout le monde.
En bas, le râle cesse. L’homme est mort.
* * * * *
_9 décembre._--Nous sommes tous dispos et pleins de courage, ce matin. L’effroyable journée d’hier, loin de nous abattre, nous a donné de nouvelles forces, par la grandeur des périls vaincus et la façon presque miraculeuse dont nous avons triomphé. Je dois, certes, mon énergie présente à Julius Pingouin. Il en est peut-être de même pour mes compagnons. Nous sommes pourtant terriblement diminués. De dix-sept que nous étions au départ, nous restons sept seulement.
Savoir: Julius Pingouin, capitaine; moi, le Homard, lieutenant; le docteur Saturnin Glair; Hippolyte, dit le Rempart du Quartier Rouge; le chauffeur Cristallin; Flaum, le cuisinier; et la brave Zoé Nèfle qui nous aime tous comme ses enfants et qui est vraiment de premier ordre. J’ajoute les six nègres, don de Coco; ceux-ci, malheureusement, ne peuvent pas encore beaucoup nous servir. Nous les employons comme chauffeurs, rameurs à l’occasion, et l’un d’eux tient le gouvernail. Pingouin ou moi, le relayons quand il faut. Ils sont bons garçons et joyeux, mais, comme dit Coco, plutôt feignants et un peu goinfres.
Il est à craindre aussi, je dois le dire, que nous ne conservions pas longtemps, parmi nous, le cuisinier Flaum. Ce pauvre gros homme est très malade. Il vomit et étouffe que c’en est attristant. L’autre jour, au moment où le traître Bouture a expié, il s’est évanoui de faiblesse et d’émotion. Ce matin, comme il passait à mon côté, tout jaune et traînant son ventre affaissé:
--Eh bien, ça ne va donc pas? lui ai-je demandé.
--Non, monsié le Hobard, m’a-t-il dit mélancoliquement. Je suis pien balade, j’irai bas chusqu’au pout. Che vais bourrir, je grois... Quel balheur! Chaurais dant voulu drouver avec fous et le gabidaine Bingouin la Doison t’Or!
--Allons, allons, du courage, lui dis-je.
--Ui, j’en ai, mais c’êdre la fie qui s’en fa!...
Et le pauvre gros homme redescendit.
* * * * *
_10 décembre._--Nous avons, vers midi, croisé un grand navire qui nous a fait des signaux. Pingouin a répondu. Ils avaient à nous donner deux nouvelles qui révolutionnent le monde et qu’ils pensaient être ignorées de nous, ce qui était vrai.
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