L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 11
I.--«Nouveau champion cycliste du monde est Mémorin. A battu Croisillon trente centimètres dans course vingt-cinq jours.»
II.--«Président République assassiné coup de marteau par charcutier républicain.»
--Je m’en fous, dit Pingouin, en refermant sa lunette.
--Merci, fit-il signaler, tout va bien à bord.
Nous poursuivîmes notre route. L’_Argonaute_ va bien. Le temps est beau; mais nos provisions commencent à baisser singulièrement et il nous faudra songer à nous ravitailler. Le Port International extrême est à quatre jours de mer à peu près. Nous y toucherons avec les précautions convenables et nous y acquerrons ce qu’il nous faut. Alors, il n’y aura plus qu’à aller de l’avant. Nous quitterons les confins du monde habité pour entrer dans l’inconnu; mais nous avons Julius Pingouin et un plan.
A ce sujet, le capitaine m’a fait venir aujourd’hui dans sa cabine.
--Le Homard, m’a-t-il dit, je me suis résolu après l’histoire de l’autre jour, à laisser le plan ici.
L’avoir sur moi, c’est dangereux. Je l’ai mis dans le petit coffre-fort qui est là, scellé dans la paroi. Il est en sûreté. Pour l’avoir, il faudrait démolir le navire; et puis il n’y a que toi et le docteur pour le savoir. S’il m’arrive malheur, vous pourrez le retrouver. Il ne faut pas qu’une chose comme ça disparaisse avec un homme. Le chiffre pour ouvrir la serrure est 318, le numéro que nous avions aux bateaux-mouches... Le ressort est en dessous à gauche.
Maintenant, parlons d’autre chose. Tu sais qu’il nous faut absolument des provisions. J’ai réfléchi: C’est très joli de toucher au Port International mais on nous sait par ici, après le dernier combat.
Il doit y avoir une police de tous les diables pour les navires...
Il vaudrait peut-être mieux attaquer un bateau de commerce et prendre ce qu’il nous faut...
Je sais bien que cela n’est pas très régulier; mais ma foi, quand on a un but... As-tu une idée?
Ici, la voix du docteur nous appela en haut. Il venait de capturer un pigeon voyageur qui s’était abattu, fatigué, sur le pont de l’_Argonaute_. Le pigeon portait la lettre suivante, écrite en clair sur papier pelure.
_Le commandant du croiseur Destruction, à Son Excellence, le Gouverneur du Port International._
«Selon les ordres de Votre Excellence, nous avons fait route vers la côte, dans les eaux de laquelle devait se trouver, avec son navire, le pirate Julius Pingouin. Débarquant sans avoir rien pu découvrir d’anormal, nous avons appris de la bouche même de l’empereur nègre Coco premier, souverain des naturels du pays, la destruction récente et complète de la troupe de Julius Pingouin et la mort du pirate lui-même, tué par la main de Coco premier, qui l’avait attaqué avec ses nègres. Nous avons pu voir, décorant le palais du souverain, selon la coutume du pays, la tête des principaux complices de Julius Pingouin et la sienne propre que nous avons identifiée à l’aide du signalement à nous remis.
«Le potentat noir nous déclara avoir incendié le navire-pirate l’_Argonaute_. Les hommes restés à bord y avaient péri, sauf deux, échappés par miracle, et qui furent remis entre nos mains. En vertu du code maritime, et en dépit des subterfuges qu’ils employaient, se prétendant soldats des douanes et seuls survivants d’une troupe envoyée contre le pirate et détruite par lui, nous les fîmes pendre à notre vergue.
«Nous n’avons pu, malgré toutes nos recherches, apprendre quoi que ce soit au sujet du plan que devait posséder Pingouin. Ou bien ce document a disparu avec le navire, ou bien il n’a jamais existé et l’expédition n’aurait été, ce qui est probable, qu’une simple entreprise de piraterie.
«Dans ces conditions, nous avons cru devoir remettre à Coco premier la somme de vingt-cinq mille francs en or, promise à celui qui amènerait la perte du fameux pirate et de son expédition; somme dont le monarque nous a délivré un reçu régulier.
«Nous demeurons, de Votre Excellence, le dévoué serviteur.
_Signé_: commandant WALRUS.»
--Très, très curieux, dit le docteur; ce commandant Walrus me paraît doué d’une perspicacité peu commune et d’un esprit critique des plus éclairés. Son opinion au sujet du plan qui n’a jamais existé est spécialement ingénieuse.
--C’est Coco, qui l’est, ingénieur, remarqua le Rempart... Quelle vieille ficelle... Li bon nèg’e, li avoi’ bonne tête su z’épaules...
--Il nous sauve à peu près la vie, dit Pingouin. Maintenant, on peut aborder au port en toute sûreté.
On va laisser reposer le pigeon; demain matin, on le lâchera; il arrivera un jour et demi avant nous; c’est ce qu’il faut. Il n’y aura qu’à coller une bande à l’arrière, pour changer le nom du navire.
Le Homard deviendra le capitaine Litière, commandant l’_Albatros_; c’est l’ancien nom de l’_Argonaute_ et j’ai retrouvé les papiers...
--Et puis, ni vu, ni connu. On fait peau neuve puisqu’on est mort, s’exclama le Rempart. Cré nom! c’est pas mal inventé ça.
Cependant, le capitaine redescendit avec le docteur, vers sa cabine.
--Ça, me dit le Rempart, c’est le roi des hommes; on se ferait hacher pour lui; y en a pas deux pareils.
Y sait toujours ce qu’y faut faire... Y connaît tout... Y l’est plus fort que Christophe Colomb qu’a découvert l’Amérique en faisant tenir un œuf sur sa pointe...
* * * * *
_11 décembre._--Tout va bien à bord. Rien de particulier si ce n’est que le pauvre Flaum va plus mal chaque jour... Ce matin encore, on l’a trouvé évanoui la tête dans une casserole. Le docteur le remonte de son mieux, mais il ne peut pas arriver à comprendre la maladie qu’il a, et croit que l’air de la mer lui est pernicieux.
* * * * *
_12 décembre, 9 heures du matin._--Nous lâchons le pigeon voyageur. Il monte et file immédiatement dans la direction du Port International. L’_Argonaute_ est devenu l’_Albatros_. Le capitaine l’a fait laver du haut en bas par les nègres et on a peint à neuf les boiseries du pont. Il ne se ressemble plus. Les papiers du bord sont prêts. Officiellement, je suis Arsène Litière, commandant l’_Albatros_. Nous verrons la terre, sans doute, demain dans la matinée.
* * * * *
_Même jour, 6 heures._--Nous venons de croiser un grand navire de commerce avec qui nous avons échangé des signaux. Rien appris de particulier.
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_13 décembre._--Il y a un mois juste que nous sommes en route. Pour fêter cet anniversaire, nous avons soupé un peu plus somptueusement que de coutume. Au dessert, le docteur Saturnin a porté la santé de Julius Pingouin. A son tour, Julius Pingouin a porté la santé de l’équipage de l’_Argonaute_.
--Camarades, a-t-il dit, je lève mon verre pour vous. Vous êtes des braves. La mort en a pris beaucoup parmi nous. Je les salue, et surtout le pasteur Tantsticktor, qui nous a montré un exemple sublime. Ceux qui sont morts connaissent le repos, on peut le croire; mais pour nous qui vivons, il faut lutter. Le plus dur est à faire, car, après notre escale, ce ne sera plus des hommes qu’il faudra combattre, mais l’inconnu... Ça ne fait rien, nous arriverons, soyez-en sûrs, et ce sera le triomphe. J’ai confiance en vous, ayez confiance en moi.
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_14 décembre._--Nous pensions être en vue du port avant le soir; mais il est maintenant neuf heures et il n’y a rien de nouveau.
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_15 décembre, 5 heures du matin._--Nous venons de jeter l’ancre dans le Port International. Je passe sur les rasoirs administratifs, sanitaires et autres, avec lesquels on entrave la liberté de tout le monde d’aller quelque part. Il n’y a pas eu d’accrocs.
A huit heures, Pingouin part dans la petite chaloupe pour s’occuper des approvisionnements. Il emmène le Rempart, et deux nègres rament. Pingouin voudrait en avoir fini aujourd’hui même, pour repartir demain.
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_11 heures 1/2 du matin, même jour._--Je ne sais plus où j’en suis. Peu après le départ de Pingouin, comme nous étions tranquillement à nos affaires, un individu amené par une barque où ramaient deux Malais, a fait irruption à notre bord. Il est tombé sur le docteur, qui lisait un journal, et, en un clin d’œil, l’a contraint à l’écouter.
--Illustre monsieur, lui a-t-il dit, savant voyageur, enviable propriétaire de ce séduisant yacht de plaisance, dont je salue aussi le vaillant capitaine (ça, c’était pour moi), permettez, à votre humble serviteur, de déposer ses hommages à vos pieds.
Un instant, il regarda fixement le docteur; puis continua, sans qu’on pût l’en empêcher.
--Vous êtes de mon pays, homme magnanime.
Oui, j’en suis sûr, je le sens, mon instinct me le révèle et mon instinct ne me trompe pas...
Ah! malheureux et coupables sont ceux qui, exilés loin des leurs par la destinée, sur cette terre, trop étroite pour les âmes avides d’infini,--malheureux et coupables sont ceux qui peuvent rencontrer un enfant de cette mère commune qu’est la patrie, sans que leur œil s’humecte, que leur cœur batte, que leurs bras s’ouvrent, et que leur voix profère, en balbutiant de tendresse, les plus doux noms! Moi, je n’en suis pas, de ces cœurs de pierre (il se frappa la poitrine), et je vous ai deviné! Béni soit ce jour qui me donne une si douce joie...
Mais, je veux abréger mon discours, monsieur et cher compatriote, il ne me faut pas abuser de vos moments précieux. Je vais être bref... J’ai, à votre service, à ce titre si glorieux de compatriote... Trois ans déjà, monsieur, que j’ai quitté la mère-patrie; trois ans que je n’ai revu son ciel azuré, entendu prononcer par toutes les bouches sa douce langue, fertile en génies si variés, connu les joies de l’amitié, de l’amour,--car on ne peut aimer loin du pays qui est le vôtre, surtout quand on a laissé son cœur en fermage auprès d’une tendre beauté... Ah! je m’émeus, pardonnez!
Si vous avez aimé, si vous aimez encore, si vous avez laissé, au loin, celle qui... Si son mouchoir trempé de larmes, agité sur la jetée... Mais que vous dis-je? Vous l’avez emmenée peut-être? Elle est là, sans doute, dans un de ces délicieux wigwams maritimes... Mais, pardonnez de nouveau... Je me sens indiscret... C’est la joie de revoir quelqu’un de mon pays, d’entendre sa voix très chère. O jours de la jeunesse, du calme et de l’innocence, souvenirs patriarcaux et enfantins, que vous êtes doux ensemble et cruels, au cœur de l’exilé!
Ainsi, il discourait sans souffler, et songer à l’arrêter eût été de la folie. Cela dura une heure vingt. J’étais dans un demi-sommeil. Le docteur, tout à coup, se leva:
--Assez! cria-t-il de toutes ses forces. En voilà assez! Vous vendez quelque chose? Quoi? Je veux le savoir. Proposez vos saletés et que ce soit fini!
--Illustre protecteur du négoce exportateur, répondit l’autre avec bienveillance, j’ai hâte de vous satisfaire.
J’ai l’honneur de représenter, dans ce centre international, l’une des plus importantes maisons de la métropole. Cette maison saura vous fournir, par mon entremise, dans les meilleures conditions, à titre de publicité, car avec un compatriote, je ne voudrais pas faire une affaire, les plus réputées et les plus authentiques marques de ce produit, glorieux entre tous, qui a contribué à répandre à l’égal des plus brillants succès militaires, politiques, artistiques, scientifiques ou commerciaux, le nom et la considération de notre cher pays sur toute la surface du globe. J’ai nommé le vin. Le vin, ce nom, monsieur, doit être prononcé le front nu, avec recueillement et respect, avec douceur et passion...
Il allait toujours, victorieux et inébranlable. Après le vin, il parla des ronds de serviettes; il en vendait aussi. Puis des tuyaux d’arrosage; c’était sa gloire.
Il célébra alors les baleines de parapluies démontables, susceptibles de devenir cure-dents, chaînes de montre ou porte-plume; seul, il en était dépositaire. Il avait tout dans sa barque...
Une heure passa encore, il fallait prendre un parti.
Le docteur se pencha vers moi.
--Il faut réagir, me dit-il d’une voix faible, ou nous sommes perdus. Appelez Cristallin. Il pourra peut-être nous défaire de lui.
Secouant la torpeur mortelle qui m’accablait, j’appelai Cristallin. Il monta de la machine, tout sale et noirâtre. En lui était notre espérance. Mais, à peine l’aperçut-il, que l’homme vint à sa rencontre avec un doux sourire.
--Honorable travailleur, lui dit-il, vous qui, semblable à Vulcain, régnez aux lieux ardents où le feu combat l’élément humide et engendre la puissante vapeur, votre labeur est bien salissant. Cette circonstance, combien je la bénis, qui me permet de vous porter un appui désintéressé, car je ne veux pas faire une affaire avec un compatriote et agirai avec vous à titre de publicité.
Je suis seul représentant de notre plus importante maison pour la fabrication du savon. Ce produit extra, gloire de notre grand port commercial, je vous le fournirai dans les meilleures conditions d’excellence et de prix, car, je ne saurais trop le répéter, le soin des affaires s’oblitère chez moi, lorsque je suis en rapport avec un des fils de notre beau pays, de notre pays, qui...
Mais, Cristallin en avait assez et dégringola, plus vite qu’il ne l’avait monté, l’escalier de la machine, nous laissant seuls et sans ressources. Alors, le docteur, animé par la grandeur du péril et la résolution du furieux désespoir, se leva.
--Monsieur, dit-il, plus un mot. Vous vendez du vin? Très bien. Donnez-m’en huit paniers... Là--posez-les là... Des ronds de serviettes? On ne peut mieux.--J’en prends deux douzaines--à côté du vin. Des tuyaux d’arrosage? six mètres--avec une lance. Des baleines de parapluies démontables, cure-dents, cure-oreilles? etc.--Parfait.--Mettez-en quinze.--Le savon?--Un pain.--Est-ce tout...?
Encore des oiseaux empaillés? Je ne m’y oppose pas. Donnez-moi ce pétrel que je vois dans votre barque... Non, pas celui-là--l’autre--qui a les ailes repliées--il tiendra moins de place... Fourrez-le là.--Merci beaucoup.--C’est tout pour aujourd’hui? Allons, tant mieux. Combien? Huit cent quarante-deux francs vingt-cinq? C’est pour rien. Voilà l’argent. Vous avez votre compte, n’est-ce pas? Oui.--Eh bien, maintenant, vous voyez ce canon?--Partez! qu’il n’y ait pas de sang ici!--Partez sans dire un mot, sans retourner la tête, et ne revenez plus si vous tenez à la vie, car, ma parole d’honneur, je ferai torpiller votre sale barque avant même qu’elle soit à moitié chemin!
L’homme disparut. Le docteur, très pâle, s’appuya au bordage.
--Quelle séance, murmura-t-il, abattu.
Cependant, nous nous préparons à rejoindre Julius Pingouin et le Rempart, car l’heure approche où ils doivent nous attendre.
* * * * *
_Même jour, 4 heures 1/2._--Je viens de rentrer à bord dans la petite chaloupe pour surveiller l’arrivage des vivres.
Pendant ce temps, le Rempart doit être en train de boxer. Il lui est arrivé une drôle d’aventure. Ce matin, comme il se promenait sur le port avec Pingouin, il a été rencontré par un reporter du grand journal américain _Little Frog_, qui l’a pris pour le fameux boxeur Duck que l’on attendait justement ici. Pingouin a vu tout de suite l’avantage qu’on en pouvait tirer pour notre sécurité complète et il a dit au Rempart de laisser aller l’erreur et de jouer le rôle du boxeur. Notre ami a tout ce qu’il faut pour cela. L’américain, enchanté de l’avoir trouvé le premier, l’a interviewé sur-le-champ. Le Rempart, qui ne sait pas un mot d’anglais, répondait par gestes à tort et à travers. Pingouin expliquait qu’il avait une extinction de voix et parlait pour lui quand il le fallait. Le journaliste a emmené le champion déjeuner avec lui, ne voulant pas le lâcher d’une semelle de peur qu’on ne le lui ravisse.
Un match a été organisé immédiatement, pour ce tantôt, Pingouin ayant déclaré que l’honorable Duck avait des affaires l’obligeant à partir demain matin.
Au moment même où j’écris ces lignes, le Rempart boxe. Je ne voudrais pas être à la place de ses adversaires.
Ce matin, vers onze heures et demie, nous avons été rejoindre Pingouin à terre.--Sont restés: Cristallin, qui a dit que ça le dégoûtait de marcher, et le pauvre cuisinier qui était trop malade. J’avoue que ça m’a fait plaisir, pour une fois, de déjeuner sur une table immobile.
Après, nous avons fait nos derniers achats et je suis revenu pour surveiller, laissant Pingouin, le docteur et Zoé, assister aux exploits du Rempart. Il paraît qu’il y a déjà six cent mille francs d’engagés sur lui, rien que pour sa prestance, car on l’a exhibé à moitié nu. C’est flatteur.
Quand les magots qui amènent nos ravitaillements en auront fini, je retournerai à terre rejoindre le capitaine.
J’espère que nous pourrons partir demain matin.
* * * * *
_16 décembre._--Nous sommes en mer de nouveau. Notre séjour d’une journée dans le Port International aura été plutôt accidenté.
D’abord, quand j’ai quitté le navire, vers sept heures, Flaum a voulu m’accompagner. Il semblait dans un état voisin de l’agonie. Une fois en présence de Pingouin, qui nous attendait sur le port, il lui dit d’une voix faible:
--Monsié le Gabidaine, je suis balade à bourir, j’ai eu à beine la vorce de fenir jusqu’ici, dans la pargue. Je peux plus rebardir avec fous. Che peux blus vaire mon zervice et je fous emparrasse. J’ai peaugoup de beine, gar moi aussi chaurais foulu droufer le Doison t’Or et fous agombagner; mais je beux bas. J’aime bieux bourir izi. Je suis vadigué de zouvrir.
--Je crois que cela vaudra mieux, dit Pingouin, ému. Je le regrette, vous êtes un brave homme et vous nous manquerez beaucoup.
Il le prit à part:
--Comment allez-vous vivre? Avez-vous de l’argent?
--Bas beaugoup; bais je verai assez. J’ai drende-deux vrancs. Je dâcherai te droufer tes gombadriodes pour me blazer quand je serai guéri...
--En attendant, il ne faut pas mourir de faim. Prenez cela,--il lui donna une somme. Et pas un mot, à qui que ce soit, sur notre expédition. On saura tout, si nous triomphons; au cas contraire, on ne saura rien du tout.
--Bas un bot--Che le chure; mon barole t’honneur! J’aimerais pien mieux me vaire duer.
Le docteur, pendant ce temps, nous racontait les hauts faits du Rempart. De son poing épouvantable, le sourire sur les lèvres, il avait défoncé la poitrine du premier de ses adversaires. Le second, abattu ensuite d’un coup sur la face, était resté deux heures sans connaissance.
--Et pourtant, j’ai fait attention à ne pas taper trop fort, avait confié notre champion au docteur.
Le troisième, un nègre, s’était retiré sans réclamer sa part.
Une foule délirante et enthousiaste avait alors porté en triomphe le Rempart en l’acclamant aux cris de «Duck à jamais». La popularité de ce dernier boxeur a immensément crû sans qu’il s’en doute. Un superbe banquet, sans compter d’autres résultats plus avantageux, avait été offert à notre ami, et il le présidait, à ce moment même, décoré de la ceinture d’honneur qu’on lui avait décernée. Toujours muet et répondant toujours par gestes, aux questions qu’on lui posait, il a été tout le temps admirable. Pingouin lui a recommandé d’être sur le quai, à dix heures précises, pour regagner avec nous l’_Albatros_, et, dans tous les cas, de rentrer avant deux heures de la nuit, car nous partirons peu après le jour.
--Allons dîner, termina le docteur.
Le repas fut plutôt calme. D’abord, cela nous faisait quelque chose de laisser comme ça, malade et seul, le gros Flaum, qui avait l’air d’un enterrement... Ensuite, je crois que nous nous disions tous que c’était là le dernier repos avant la grande lutte, quelque chose comme une veillée des armes avant la bataille où il faut vaincre ou mourir... Et, ma foi, ça nous rendait un peu sérieux, bien que je ne pense pas qu’aucun de nous soit un lâche...
Vers neuf heures, comme nous fumions nos cigares, quelque chose de nouveau eut lieu.
La porte de notre salle s’ouvrit tout à coup et entra un homme. Il était ivre; mais convenable et solennel. Il vint, oscilla une ou deux fois, reprit son équilibre, et me parla.
--Suis: Nèfle, dit-il en appuyant son index sur sa poitrine. Veux ma femme.
--Hein? fis-je.
--Suis: Nèfle, répéta-t-il. Veux ma femme.
--Ah, mon Dieu! Antonin! s’exclama Zoé Nèfle. Qu’est-ce que tu fais ici? Ça c’est trop fort!
--Te cherche, répliqua l’autre avec majesté. Bien content de te revoir... Bien content. Triste sans toi. Chaussettes percées. Et puis, sœur morte. Enfants à élever. Peux pas tout seul. Ai mis hôpital et suis parti te chercher.
Zoé semblait stupéfaite...
--En voilà des nouvelles, disait-elle. Comment as-tu fait pour me trouver? Et tu es encore ivre...
--Rien bu, répondit l’autre. Désespoir. Tu viens?...
--Mais, comment saviez-vous que votre femme était avec nous? demandai-je.
--Savais pas, dit-il. Hasard. Amené par Providence. Électricien sur paquebot.--Il se frappa de nouveau la poitrine.--Débarqué ici. Vu Zoé par vitre. Suis bien content... Soif, ajouta-t-il.
Je lui donnai un verre, Zoé était très agitée.
--C’est renversant, disait-elle... Venir par hasard... Et les enfants? Lui encore, il pourrait rester seul--jamais je n’ai pu l’empêcher de boire...
L’hôpital, c’est dégoûtant... Et puis, il est venu de si loin pour me chercher... sans rien savoir... Y a pas... il faut que je parte... Mais qui est-ce qui raccommodera vos affaires?... Et la Toison d’Or?... Moi aussi, j’aurais voulu la trouver!... M’sieur Pingouin, je vous suis utile, n’est-ce pas? J’veux pas vous laisser... Non... la peine que ça me fait!... Et ce pauvre homme qui est tout content de me revoir!... Je ne sais plus... M’sieur Pingouin, qu’est-ce que je dois faire?
--Allez avec lui, dit Pingouin. Si je reviens, nous nous reverrons.
Et il l’embrassa tandis qu’elle sanglotait.
--Tu viens, répéta Nèfle, qui avait fini sa bouteille.
--Adieu! nous cria-t-elle. Au revoir! Je m’en vais. Et elle se sauva. Nèfle suivit.
Nous restâmes dans le silence.
--Il est dix heures, dit tout à coup le capitaine, partons.
Sur la jetée, le Rempart n’était pas.
--Regagnons l’_Argonaute_, dit Julius Pingouin. Il aura été retenu. Il a dit qu’il rentrerait seul plus tard, s’il n’était pas là à l’heure juste.
Encore des adieux. Ceux de Flaum, notre cuisinier.
--Je suis pien drisde! répétait le gros homme, qui voulut nous embrasser tous.
Notre barque, sur la mer calme, s’éloignait de la jetée déserte d’où le Suisse nous regardait.
--Gabidaine Bingouin! cria-t-il tout à coup d’une voix forte, quand nous fûmes à une quarantaine de mètres.
Nous nous arrêtâmes.
--Gabidaine Bingouin, répéta-t-il, de toutes ses forces, tu as bris des vezies bour des landernes, les hommes bour des héros et moi bour in impécile. Bouture était ine pête et moi j’ai ton zegret. Refenez pas en arrière ou j’abbelle la police, qui est là dout brès. Je vais maindenand gonsdiduer une zoziété pour drouver le Doison t’Or.
Regarde don blan!
Et il agitait un parchemin.
--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin. En arrière!
--Bas un moufement, cria Flaum. Je zuis le blus vort. Je te bréviens, avin que...
La phrase ne fut pas achevée. Une forme athlétique se dressa derrière lui, une main arracha de sa main le plan, et, du Rempart, le poing, comme la foudre, descendit sur le crâne du traître et l’enfonça. Flaum étendit les bras et tomba à la mer, bœuf assommé.
--Te v’là servi, mon vieux, j’arrive à temps, railla la voix rauque du Rempart, qui piqua une tête et nous rejoignit à la nage, le plan entre les dents. Il le remit au capitaine, qui lui serra la main sans parler.
--V’là une bonne journée, nous confia le Rempart, qui semblait un peu éméché. Ç’lui qui m’sortira y l’est pas encore né. Y m’ont fichu un gueuleton à tout casser. J’ai touché quéque chose comme vingt mille balles en pus d’une ceinture tout ce qu’y a d’chouette et d’l’honneur. On en ferait son ordinaire de c’truc-là.
Bientôt, nous fûmes au navire. Pingouin, dans sa cabine, constata que le coffre-fort avait été ouvert. Cristallin ne s’était aperçu de rien, ayant dormi tout le temps.