L'homme sauvage et Julius Pingouin

Part 8

Chapter 83,974 wordsPublic domain

--Il est comme moi, le négro, constata le Rempart, les émotions ça le creuse. Et il reprit une tranche de lard.

--Mon vieux, dit Ezéchiel Binaire, déjà ivre, mon vieux, c’est la vie...

Tel fut le glorieux début de notre tentative.

* * * * *

_15 novembre._--Rien de particulier. La mer est calme, notre nouveau bateau se comporte bien. Il file environ douze nœuds à l’heure et peut aller jusqu’à quinze ou seize. Actuellement, le Rempart est de garde sur le pont. L’Homme en Jaune, impassible, mâchonne une chique et, par-dessus le bastingage qui est à six mètres de lui, salive dans la mer avec une précision et une force incroyables. Il a bien voulu abandonner sa pipe sur mon observation qu’on ne fumait pas à bord des navires de guerre. Ezéchiel Binaire l’a suivi dans cette voie. Ce croque-mort, pour l’instant, peint sur l’arrière du navire le nom: L’_Argonaute_, en blanc sur fond noir. Il y ajoute des agréments décoratifs, figurant des têtes de mort avec des ossements. Il chante une romance sentimentale qui vient jusqu’à moi. Le gros Flaum balaie, sous la direction de Zoé Nèfle. Le pompier visite la cale. La bonne à tout faire ne fait rien, et le pasteur Tantsticktor prononce un sermon incompréhensible, pour l’usage personnel du nègre Coco, lequel hurle et sanglote d’une âme réfractaire à tout autre sentiment que la faim, car sa diète ne cessera que ce soir, selon la décision du docteur Saturnin.

Le capitaine Pingouin est enfermé dans sa cabine et fait des calculs avec le docteur et M. Joseph. Celui-là, il faut que j’en parle. C’est un homme qui est distingué, ça se voit tout de suite. Et puis, bien de sa personne et pas manchot. Il ne parle pas beaucoup, mais on l’aime tout de même et on sent qu’on peut avoir confiance. Julius Pingouin m’en a touché un mot ce matin.

--Lieutenant le Homard, mon vieux, tu vois cet homme-là, m’a-t-il dit, eh bien, c’est un noble, un vrai, et pas une moule comme ils sont souvent, mais intelligent et sachant tout ce qu’on peut savoir... Et il a tout ce qu’il lui faut et il serait devenu célèbre, plus célèbre que n’importe qui dans ce qu’il aurait voulu... Eh bien, c’est pour une femme qu’il casse sa vie qui était toute faite et heureuse.

Ça t’épate, hein, qu’un homme si bien, qui a tout pour être aimé, souffre de ce côté-là... C’est pourtant comme ça... Notre réussite, ça ne l’intéresse pas, ça lui est égal. Il veut oublier, et, s’il ne peut pas, tu verras, il se fera tuer... Pour une femme, je ne peux pas t’en dire plus... Mais, tonnerre de Dieu, c’est vraiment malheureux.

Le Rempart vient d’interrompre le cours de mes réflexions en s’approchant de moi.

--M’sieur l’lieutenant le Homard, m’a-t-il dit, d’un air embarrassé, faut que j’vous confie quéque chose... Moi, voyez-vous, j’suis un type à la redresse. J’ai jamais flanché et ç’lui qui m’sortira y l’est pas encore né... c’est pour ça que j’suis venu avec vous, qu’êtes tous d’attaque, et qu’avez les foies attachés. Et, m’sieur Pingouin, j’l’aime comme si qu’il était mon père, pasce que j’en avais assez d’dégringoler les pantes et d’filer ma paillasse sur les Extérieurs et d’la corriger à coups de botte, même qu’elle est à l’hospice, pasce que j’ai tapé trop bas... Quéque vous voulez... On ne s’refait pas et moi j’suis vif... Et m’sieur Pingouin m’a tiré de là, sans m’connaître, sans l’savoir, qu’c’est le hasard ou la Providence... Et pis, j’sais pas, c’est pour lui-même... Y vous prend, c’type-là. J’y suis tout dévoué et, pour moi, y a que lui au monde... Et puis, j’vous l’dis, à vous, pasce que vous êtes un frère et que vous l’aimez bien aussi... Et alors, voilà: L’pilote Bouture est un espion des Juifs.

--Hein? fis-je.

--Pour de sûr! me répondit-il. Ça vous la coupe, moi itou; mais c’est comme ça. Voyez-vous, hier, dans la nuit, avant qu’on n’colle un coup de torchon à ces espèces de sales flics aquatiques, il a allumé sa pipe avec une allumette qu’était pas de la régie, et qu’avait l’air d’une élumination... On sait c’qu’on sait...

--Comprends pas, dis-je.

--Mais si. Et le gros cuisinier y est p’têt ben pour quéque chose quoiqu’y soye si tourte... Pour l’autre, y a pas d’erreur... Vous trouvez qu’c’est naturel, vous, qu’on nous ait comme ça envoyé vingt douaniers du coup si y z’avaient rien su... Enfin, y a pas d’erreur, que j’vous dis, avec not’sale gouvernement... c’est un espion des Juifs.

--Si c’est un espion, c’est un espion des Jésuites et ça ne m’étonne pas, dit une voix à côté de nous--je reconnus le mécanicien Bayados--il poursuivit: Il n’y a que les Jésuites pour faire des cochonneries comme ça. On trouve leur main partout. Le cléricalisme, voilà l’ennemi.

--Moi, j’ai d’la religion, j’dis que c’est les Juifs, grogna le Rempart.

J’interrompis.

--Que ce soient les Juifs ou les Jésuites, ça ne fait rien...

--Ça fait beaucoup au point de vue social, dit Bayados.

--Le point de vue social, repris-je, il faut le laisser de côté. Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si l’un des nôtres est un traître. Moi, je ne crois pas. Dans tous les cas, il vaut mieux ne rien dire. Il ne faut pas parler de ça au capitaine, ni ébruiter l’affaire, surtout qu’en somme on ne sait rien. Vous n’avez pas de preuves, n’est-ce pas? Faut pas être injuste. Surveillez Bouture avec moi; s’il a déjà communiqué avec des feux, ou par d’autres moyens, il recommencera et on le pincera.

--Suffit, me dirent-ils. On se taira; c’est juré, mais on ouvrira l’œil.

Ils me quittèrent tous les deux, et allèrent ouvrir, dans les régions basses de l’_Argonaute_, une discussion politique qui, je le crains, ne finira jamais.

Maintenant, je médite sur ce singulier phénomène. Je tâche de me souvenir des actes dudit Bouture. Cet homme-là ne m’inspire pas du tout confiance, je l’avoue. Gros et glabre, vêtu de bleu, il tient sa barre avec placidité. C’est un homme intelligent, bien au-dessus de sa position, m’a dit Pingouin. Je le trouve sournois. A-t-il donc été mis parmi nous pour ravir au capitaine ce plan providentiel tombé d’un ballon?... D’où saurait-on que Pingouin le possède? De qui, en réalité, Bouture serait-il l’instrument? Que tentera-t-on contre nous?...

Enfin, on verra. Il faut se garder à carreau et s’en remettre au destin.

* * * * *

_Même jour; 10 heures du soir._--Il vient d’y avoir un punch en l’honneur de la victoire d’hier. Le capitaine nous avait tous réunis dans la grande cabine. Il fit un discours et je suis sûr que maintenant chacun de nous est prêt à se laisser cuire à petit feu pour lui faire plaisir. Jamais je n’aurais cru qu’un homme pût en empoigner d’autres à ce point-là, rien qu’avec des mots. Il est vrai que cet homme est Julius Pingouin.

Sa harangue nous a rendus comme fous. Je la reproduis:

HARANGUE PRONONCÉE PAR LE CAPITAINE JULIUS PINGOUIN

à bord de l’_Argonaute_, le 14 novembre.

«J’ai à vous dire que je suis content de vous et que je vous estime. Je sais maintenant ce que vous pouvez faire. Tout le monde a bien marché, en bloc. Les exceptions, s’il y en a eu quelques petites, s’habitueront ou bien rendront d’autres services. Il ne faut mépriser personne. Tout le monde ne peut pas être un héros, et aucun ne peut être sûr qu’il le sera tous les jours. Nous avons gagné. Ça va bien. Je ne veux nommer personne parmi les vivants, quelque haut que furent les faits accomplis (ici, le capitaine lança un regard de félicitation vers le Rempart et Coco, le nègre, lesquels se rengorgèrent avec un air faussement modeste). Je parlerai seulement de celui qui est mort: Honneur à Constant Magloire! Il est tombé le premier pour nous tous. Que la mémoire de ce brave soit vénérée. Beaucoup d’entre nous y passerons comme lui, c’est certain; mais ça ne fait rien. Il ne faut pas avoir peur de la mort. On ne sait pas ce que c’est. Quand nous y serons, nous l’apprendrons; mais tant qu’on est en vie, il faut vivre et non pas moisir sans regarder autre chose que le bout de son nez et son petit train-train confortable. Nous en avons assez des lâchetés, des principes, de la politique, de la misère et de la fosse d’égout où nous tournons toujours sans voir clair ni respirer. Quand on a du cœur au ventre, il faut le montrer et envoyer coucher tout ce qui vous empêche d’être un homme. Si le monde est aussi dégoûtant depuis le haut jusqu’en bas, sans compter ceux qui sont à côté, c’est parce qu’on parle trop et qu’on n’agit pas assez. L’humanité, maintenant, a une âme en feutre comme les rondelles des bocks, dans les cafés. Ça boit les rinçures, c’est mou et coriace. Personne ne sait marcher, s’il n’y a pas quelqu’un qui mène le mouvement à coups de botte. On n’ose plus tuer; mais on filoute et on a de sales petits vices qui vous pourrissent par en dessous et on voudrait rendre tout le monde pareil à soi. C’est à vomir des cloportes! Nous, nous agissons. Très bien! Quand on veut aller quelque part, il faut y aller, et non pas ailleurs, comme une gourde, parce que le voisin vous le dit. Il faut vivre sa vie pour soi et non pas pour l’opinion des autres. Il faut savoir rire, pleurer, espérer, vouloir, souffrir, aimer, haïr, vivre et mourir. Et puis le reste, on s’en fout!...

«Regardez-vous maintenant, est-ce que vous n’êtes pas plus contents d’avoir fait ce que nous avons fait, que d’être restés tranquilles comme des empotés?

«Est-ce que vous n’avez pas plus vécu, depuis deux jours, que pendant toute votre vie stupide d’avant, lorsque vous saviez que le lendemain serait comme la veille. Tout le monde le supporte pourtant. Vous me direz qu’il faut l’occasion. C’est entendu, mais, quand on a du sang dans les veines, on la fait naître; on saisit ce qui passe. Il passe toujours quelque chose, et l’un mène à l’autre; on prend l’habitude de remuer.

«Et puis, maintenant que vous l’avez trouvée, vous, l’occasion, il s’agit de ne pas la gâcher. Il faut réussir. Ça n’ira pas tout seul, vous pouvez y compter. On a déjà voulu nous arrêter, on essaiera encore, ça ne fait rien, nous irons tout de même. Soyons unis, voilà tout. Chacun pour tous. S’il y a des discussions on les réglera après. Pour l’instant, nous ne devons être qu’un seul homme, si nous voulons aller jusqu’à la fin, où nous trouverons l’indépendance. Il y en a qui tomberont en route. C’est un malheur. Marchons quand même. Pas de jalousie, pas de trahisons (ici, le Rempart lança un regard plein de soupçons menaçants sur le pilote Bouture), pas de lâchetés, pas d’hésitations, pas d’égoïsmes,--mais de la force, du dévouement, de la concorde, de l’entêtement, de la décision et à nous le monde! Ayez confiance en moi, tonnerre de Dieu! Je vous mènerai au bout, quand le diable y serait!»

* * * * *

_16 novembre._--Mer un peu houleuse par le fait d’une brise sud-ouest assez fraîche. La bonne à tout faire qui pleurniche, le pompier et le croque-mort ont le mal de mer. Pour mon compte personnel, j’ai eu des cauchemars toute la nuit, par l’effet du discours qu’a prononcé hier au soir le capitaine. Quel homme tout de même! Je donnerais ma vie pour lui faire plaisir.

* * * * *

_Les 18, 19 et 20 novembre._--Rien à signaler. Nous nous habituons progressivement à la société les uns des autres. Chacun fait ce qu’il doit faire. La bonne à tout faire paraît déjà fatiguée. L’Homme en Jaune ne fait rien et on ne s’habitue pas à lui. On ne peut pas s’habituer au néant, et il est pour nous comme s’il n’était pas.

* * * * *

_21 novembre._--Nous sommes maintenant en dehors des eaux que parcourent les services réguliers de navigation. Depuis midi, nous dérivons pas mal, la machine ne fonctionnant plus à la suite d’une petite avarie qui demande quelques heures pour être réparée. Nous avons ainsi été emportés jusqu’en vue d’une masse de vapeurs fumeuses et jaunâtres, excessivement dense et nettement limitée par l’atmosphère extérieure, sans avoir, avec elle, aucun point commun. Cela a l’aspect d’une muraille brumeuse dont le faîte se perd dans les nues et qui fuit, à droite et à gauche, suivant une immense courbe.

Le docteur Saturnin Glair nous a dit que c’est là l’Ile Livide enveloppée du brouillard qui lui est propre. Le docteur nous raconte avoir jeté l’ancre, jadis, près de ses bords.

--Là, nous dit-il, règne toujours un furieux brouillard, jaunâtre et blême. Il est si épais qu’à travers sa lividité les objets sont à peine visibles et apparaissent vagues et étonnants. Ce brouillard traîne sur la peau comme une eau visqueuse, son parfum est fatigant et il rend ivres tous ceux qui le respirent. Quand un homme aborde dans cette île, qui nourrit des végétations surprenantes, et qu’il s’avance parmi ce funeste phénomène gazeux, voici, qu’à sa rencontre, vient son double--un autre lui-même--qui lui prend les mains avec affection et le fait demeurer debout devant lui. Alors, ils échangent, face à face, des paroles de vie et de mort et des confidences inconnues. Et, bien peu nombreux sont ceux qui, ayant connu cette aventure, souhaitent retourner ensuite vers leur existence antérieure et vers leur navire qu’ils ne savent plus retrouver. Et il y a eu des navires qui ne sont jamais sortis de cette ombre empoisonnée.

Je crois que c’est là le pays d’oubli, la terre des mangeurs de Lotus, dont parlent Homère et Tennyson. Je le crois; mais je n’en suis pas sûr.

Lorsque le navire, sur lequel j’étais médecin, dut, pour éviter un coup de vent, se réfugier dans le calme périlleux et immuable du brouillard que vous voyez là-bas, lorsque, dis-je, notre navire dut s’y réfugier, le capitaine qui avait l’expérience de ces choses nous défendit positivement d’aller à terre. Malgré cela, cinq hommes, parmi lesquels trois passagers, débarquèrent, en cachette. Il y en eut un seul qui revint, et son visage et ses yeux et toute sa personne avaient pris la trouble pâleur de cette brume mortelle. Il ne dit pas ce qu’il avait connu dans cette île, ni ce qu’il savait de ses compagnons. Il semblait ivre de paresse et d’indifférence. Peu après il ne fut plus...

En écoutant ces choses, nous contemplions l’Ile Livide, ou plutôt le brouillard souverain qui l’enserrait de sa masse glauque. Le soir tombait alors et nous étions tout près de cette zone mystérieuse.

Nous ne pûmes repartir que trois heures plus tard.

* * * * *

_Même jour, onze heures du soir._--Monsieur Joseph n’est plus avec nous. On s’en est aperçu à l’appel du soir. Il a laissé une lettre au capitaine. Je la copie:

«Julius Pingouin, pardonnez-moi. Je vous quitte. Je vous estime et je vous aime comme le plus grand des hommes que j’aie jamais connus. Je désire, de tout mon cœur, que vous réussissiez; mais j’en ai assez de moi-même et, puisque l’occasion me tente, je vais essayer d’avoir ce qui, pour moi, est la Toison d’Or.»

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin, il a filé dans l’Ile Livide pour trouver l’Oubli. Avec ça qu’un mois de voyage ne le lui aurait pas donné!...

Aller le rechercher?... Nous y resterions tous!... Je n’ai pas le droit... Et puis, après tout, si ça lui plaît...

En avant, vous autres!...

Pour une femme!... Un homme comme ça... Si c’est pas à vomir!...»

Et je vis qu’il pleurait.

* * * * *

_22 novembre._--Néant.

* * * * *

_23 novembre._--Ce matin, nous avons pêché un être singulier qui nageait dans notre sillage et nous faisait des signaux. Monté sur le pont, nous l’avons reconnu pour un homme; mais dans quel état, bon Dieu! De longs cheveux entremêlés d’algues et de coquillages, une peau toute rouge et écailleuse, et les doigts des pieds et des mains réunis par une espèce de membrane.

Il se mit à baragouiner une langue insensée où il entrait des mots de chaque pays. En nous y mettant tous, peu à peu, nous comprîmes. Voici ce qu’il disait:

--Je suis un grand héros. Je cherche la Vérité. Est-ce que vous ne l’auriez pas dans votre cargaison, par hasard?--Non. Je vois bien que non! Quel malheur!

Il sanglota:

--Il y a bien longtemps, dès ma jeunesse, je l’ai cherchée partout et sans pouvoir la trouver nulle part...

Pourtant j’ai étudié avec les hommes les plus intelligents, et aussi, avec les plus idiots, avec tous...

J’ai été partout; depuis le haut jusqu’en bas, à droite et à gauche, en avant et en arrière, criant à tout le monde: Donnez-la-moi! Et personne ne me l’a donnée. Ils ne l’avaient peut-être pas, ou bien ils la gardaient pour eux.

Quand j’ai été bien convaincu que je ne pourrais pas découvrir la Vérité sur la terre, je me suis résolu à essayer de l’attraper dans la mer. Alors, j’ai appris à vivre dans l’eau salée. Quand j’ai été bien habitué, je suis parti droit devant moi, face au soleil, emmené par la vague. Je nage toujours, je mange du poisson cru, je plonge très bien et mes mains sont devenues palmées.

Il éleva sa main droite.

--Superbe exemple de transformisme, dit le docteur, avec admiration. Cela me rappelle les rats des frigorifiques.

--Oui, dit l’Homme marin; oui, moi aussi je connais le grand Darwin et ses théories; je veux bien croire que je suis un singe; mais je pense plutôt que je suis un poisson, et le doute me tourmente. Voilà de longues années que je n’ai pas coupé mes cheveux, car j’ai perdu mon canif. C’est affreux.

Il fit une pause et poursuivit:

--Voilà bien des temps ainsi que je flotte, roulé par les vagues de la puissante mer et l’explorant jusqu’au fond des abîmes, dans tous les sens. Mon cœur est presque brisé par le désespoir, et mon cerveau est tout disloqué à force d’avoir pensé; mais je n’ai pas la Vérité. Je ne l’ai trouvée sur aucun navire, ni sur la pointe des mâts, ni dans le fond de la cale, ni dans l’âme des voyageurs. Les étoiles ne me l’ont pas dite, la nuit, quand je joignais, vers elles, mes mains de canard; le soleil a ébloui, avec cruauté, mes yeux suppliants, mais ne m’a rien appris; et la houle a chanté qu’elle ne savait pas; et les poissons volants volent sans me répondre... O mon Dieu!...

Il s’arrêta encore et reprit:

--Que l’on me donne une chique. Très bien. Il la mâcha.

--Voilà pourtant qu’une aventure m’est arrivée, il y a des jours. Je criais vers un grand bateau, pour qu’on me prenne, pensant trouver la Vérité dans un de ses canons; mais un gros homme galonné mit sa figure détestable par dessus l’arrière et me demanda ce que je pensais de l’affaire Dreyfus[21].

[21] En 1894, M. Alfred Dreyfus était capitaine d’artillerie, en garnison à Paris. Il fut poursuivi et condamné pour communication de documents secrets à une puissance étrangère. Par la suite, l’opinion, en France et dans le monde entier, fut vivement émue et partagée, au sujet du bien-fondé de cette condamnation.

Et je n’ai pas pu répondre, car je ne connais pas l’affaire Dreyfus; et je ne sais pas s’il y a dedans la Vérité. Alors, le gros homme, avec méchanceté, refusa de me prendre et retira sa figure...

Le poisson humain souffla une seconde. Nous le regardions tous avec épouvante. Il poursuivit nettement:

--Alors voilà: Maintenant, j’ai voulu monter ici pour vous demander: Qu’est-ce que c’est que l’affaire Dreyfus?

--Sors! hurla Pingouin, d’une voix rauque. Fous le camp, assassin! Pas un mot! Par-dessus bord, et qu’on ne te revoie plus!

Nous sautâmes tous sur le misérable et, sans précautions, nous le lançâmes par-dessus bord, si bien qu’il ne contamina plus l’_Argonaute_ de son effroyable présence.

--Puisse-t-il en crever, cria Pingouin, et, qu’ainsi crèvent tous ceux qui agiraient comme lui, tonnerre de Dieu!

Et il épongea la sueur, que l’émotion faisait couler sur son visage.

--Ça, c’est le danger le plus grand que nous ayons jamais couru, et que nous courrons jamais, me dit-il, après, quand nous fûmes seuls.

* * * * *

_23 novembre._--Je crois réellement que le pilote Bouture se livre à des accointances louches. Cette nuit, comme je dormais dans mon hamac, le Rempart, qui était de quart sur le pont, vint me chercher en grand mystère. Une fois en haut, j’ai constaté l’existence, vers l’Orient, d’une étoile inconnue et bleuâtre, qui luisait dans les environs de Wéga et qui s’est éteinte tout à coup.

--Il y a un moment, elle était rouge, me dit le Rempart, et l’aut’chinois prend des notes.

En effet, Bouture observait avec une lunette et inscrivait des chiffres sur un calepin.

Quand il nous vit, il remit sans affectation son carnet dans sa poche...

Je suis perplexe. Faut-il prévenir le capitaine? Je vais y penser cette nuit.

* * * * *

_24 novembre._--J’ai parlé à Julius Pingouin. Il m’a arrêté aux premiers mots et m’a dit qu’il était sûr du pilote et que, du reste, c’était lui-même qui lui avait recommandé d’observer les astres.

--Mais l’étoile bleue? ai-je dit.

--Bah! un bolide! me répondit notre capitaine. Je te le répète, mon vieux le Homard, Bouture est un homme sûr. Je lui ai sauvé la vie.

Il m’est dévoué, comme... toi, par exemple.

--Merci bien, ai-je répondu, vexé; enfin on verra!

* * * * *

_25 novembre._--Rien. Non plus que les 26, 27 et 28 du même mois.

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_29 novembre._--Fête de Saint-Saturnin. On la souhaite à notre docteur. Danses, chants, boissons, noce complète. Le cher homme, très ému, nous a embrassés avec effusion, sauf l’Homme en Jaune, qui ne s’y est pas prêté. Coco, ayant trop mangé après une furieuse bamboula, a dû rester couché immobile pendant quatorze heures, pour digérer comme un boa constrictor. Le pasteur Tantsticktor, ayant bu six bouteilles de rhum, a joué pendant toute la nuit, des psaumes sur sa clarinette.

* * * * *

_30 novembre._--Triste événement. La jeune bonne à tout faire, Honorine Dupont, est morte aujourd’hui de surmenage. Elle laisse derrière elle un grand vide et les regrets sont unanimes.

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_1er décembre._--Rien. Tristesse générale.

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_2 décembre._--Une tempête furieuse. Nous sommes à deux doigts de notre perte. Le vent souffle avec rage et ainsi pendant toute cette abominable journée. Il s’apaise peu après le coucher du soleil; mais une houle si affreuse lui succède que c’est un miracle de tous les instants que nous ne soyions pas engloutis.

Tout le monde a peur, sauf Pingouin. La lâcheté du gros Suisse est répugnante. La brave Zoé Nèfle, quoique fort émue elle-même, le remonte avec des claques.

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_11 heures soir._--Un malheur. L’Homme en Jaune est emporté par une lame. Il n’avait pas voulu quitter sa place, à l’avant. Il disparut sans un cri, emportant avec lui dans la mort l’imperméable secret de sa personnalité.

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_Minuit._--Il vient d’y avoir une reprise du vent, courte, mais si furieuse, que nous crûmes tous notre dernière heure venue. Le navire frémissait et craquait lugubrement, une de nos chaloupes fut fracassée, les abîmes s’ouvraient pour nous recevoir et la tempête, toujours plus violente, nous chassait devant elle avec un assourdissant fracas dans des ténèbres de poix, où des montagnes liquides s’élevaient et s’écroulaient comme pour nous ensevelir. Alors, apparut sur le pont le pasteur Tantsticktor. Tête nue, ses cheveux s’envolant dans le vent, il se dressa comme une apparition. Il tendit vers le ciel noir ses longs bras et, au milieu de l’épouvante, du vacarme et de la mort, il cria:

--Vénérablement, je me recommande! Seigneur grand Dieu, je pousse à toi mon criement! Les hommes seront mourus dans les mers, si tu ne t’occupes. Dans le périlleux, prends-les en apitoiement et sache combien ils sont dans le crime. Reste-leur des temps pour se repenter!

Il se mit à genoux et pria à haute voix dans un langage que je ne compris pas, sous les paquets de mer qui déferlaient sur lui. Alors... je crois que nous fîmes comme lui, presque tous et peut-être tous. Il faisait si noir qu’on ne se voyait pas. Et puis, ma foi, on sentait la mort à côté de soi et on ne regardait que de son côté.