L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 2
afin de faire sa livraison, il prit cela pour une punition de son indiscrétion et refusa avec colère de se charger des exploits suivants, lesquels demeurèrent en souffrance dans la loge. Quelquefois, trompant la surveillance de la concierge, des mendiants ou des quêteurs à domicile montèrent; mais jamais l’huis du cinquième ne s’ouvrit pour eux et sans doute ils n’ont qu’à s’en féliciter. Les voisins n’ont jamais été incommodés par un vacarme excessif, mais parfois, dans le silence des nuits, de lointains et étouffés gémissements semblent s’élever du lieu mystérieux et emplissent leurs âmes de terreur.
Nous avons pu apprendre par des boutiquiers établis dans le quartier depuis longtemps que le personnage inconnu avait procédé de nuit à son emménagement. Il le dirigeait lui-même et, sous ses ordres, quatre créatures que l’on croit être des nègres, travaillaient, portant en se jouant une foule de caisses énormes d’où s’échappaient parfois des plaintes inhumaines. Il est vraiment extraordinaire que la police, qui généralement se mêle avec tant de zèle de ce qui ne la regarde pas, et qui, certes, n’ignorait pas ces faits, ne soit jamais intervenue.
Une visite s’imposait à Maître Gémissant, et, remettant à plus tard la suite de nos investigations sur les lieux mêmes, nous nous sommes rendus 51, rue Poire-Pourrie. Nous trouvâmes Maître Gémissant chez lui; mais à notre grand désappointement il ne put nous donner aucune indication précise. Il reconnut avoir comme client un monsieur habitant 3, quai Bois-l’Encre, et qu’il ne connaissait pas du tout avant d’avoir reçu de ses mains une somme très forte dont le revenu était destiné à payer les quittances trimestrielles présentées par la Société protectrice des Animaux, et des notes mensuelles--boucherie, volailles, bois, légumes, pâtisserie, vins, tabac, etc. Il y avait toujours une forte gratification pour l’employé qui devait toucher la note. Les honoraires de Maître Gémissant étaient comptés aussi. Le personnage inconnu, en versant l’argent (titres au porteur et espèces) n’avait pas caché à Maître Gémissant que c’était à sa situation de notaire de la ville qu’il devait sa clientèle car une sécurité absolue était nécessaire. Nous interrogeâmes alors le notaire sur l’importance de la somme et sur l’aspect du personnage. Maître Gémissant nous répondit que c’était un homme d’âge moyen et plutôt bien, qu’il avait l’air d’un voyageur. Le nom donné--Dubois était évidemment supposé. La somme était très importante, quoique évidemment il y avait des sommes encore plus importantes--il y en avait qui l’étaient moins, sans cesser pour cela d’être des sommes très importantes... Maître Gémissant ne pouvait réellement pas dire... Il s’arrêta, gêné, vîmes-nous, par le secret professionnel, derrière lequel il finit par se retrancher en laissant percer cette vague inquiétude qui trouble tous ceux qui sont en rapport, d’une façon quelconque, avec l’homme enfermé, et à laquelle nous-mêmes n’échappâmes point, lorsque, une heure plus tard, nous fûmes devant la porte de son appartement.
Un faible espoir d’en apprendre plus long nous conduisit chez le boucher cité par Maître Gémissant et qui est l’un des plus notables du marché. Cette visite fut vaine. Le patron, colosse revêche et taciturne se déclarant lié, lui aussi, par le secret professionnel (?) se refusa à nous donner le moindre renseignement. «Ne voulant à aucun prix mécontenter un client avec qui il n’avait que de la satisfaction et qui pourrait peut-être l’apprendre, on ne sait pas.» Comme nous insistions, cette brute nous menaça de nous jeter à la figure un paquet d’entrailles de moutons qu’elle maniait et nous partîmes, concevant bien que ce commerçant impoli, pas plus qu’aucun fournisseur, ne savait rien sur le mystérieux personnage.
Chez la fruitière, où nous conduisit le devoir professionnel, nous apprîmes que, tous les matins, cinquante salades, des fruits et trois douzaines d’œufs frais étaient portés au cinquième étage du numéro 3, quai Bois-l’Encre, et que, pour les faire recevoir, le procédé était celui déjà décrit. On montait à huit heures précises, on soufflait dans le clairon à travers le petit guichet en haut à gauche; (l’air pour la fruitière était):
Connais-tu le pays où fleurit l’oranger?...
on poussait la manne chargée à travers le grand guichet en bas, à droite et on s’en allait. Le pâtissier voulut bien nous déclarer qu’il livrait tous les matins de la même façon quarante éclairs tant au café qu’au chocolat et vingt-cinq babas au rhum (!) mais il se refusa avec la dernière énergie à nous révéler quelle mélodie il devait produire pour faire entrer ses chargements.
Nous retournâmes alors 3, quai Bois-l’Encre. La concierge consentit à nous accompagner jusqu’au palier du cinquième étage, bien qu’avec beaucoup de difficultés et sur notre promesse formelle de ne faire aucun bruit. Les étages sont de vingt-cinq marches, larges, confortables et revêtues d’un tapis jaune et rouge retenu par des tringles de cuivre. Au cinquième étage, au fond et en face, il y a la porte de l’appartement, laquelle est sombre, faite en cœur de chêne et d’une solidité à toute épreuve, semble-t-il. Deux guichets y sont découpés, clos de volets métalliques. L’un est situé à gauche à 1 mètre 30 du sol environ--il présente la forme d’un carré de 25 centimètres de côté. C’est par là que passe le clairon. L’autre est découpé dans le battant de droite et va jusqu’à terre. C’est comme une petite porte, large et haute de deux pieds, qui s’ouvre dans la grande. C’est par là qu’on ravitaille la place. Nulle part l’on ne voit de sonnette. Le tout présente un aspect solide, farouche et résolu bien fait pour inquiéter. Nous y avons collé notre oreille, mais, évidemment, l’épaisseur est prodigieuse et doit en plus être matelassée car aucun son ne nous est parvenu. Malgré la promesse faite à la concierge, nous ne pûmes nous empêcher de heurter avec notre canne à cet huis si menaçant; mais la concierge, qui nous surveillait du milieu de l’étage, où elle était prudemment demeurée, prit peur, entra en courroux de notre audace et dégringola vers les régions inférieures, en nous enjoignant de la suivre. Obéissant à cette injonction, nous entrâmes en passant chez M. Méandre, lequel était à son ministère. La très aimable Mme Méandre nous reçut et voulut bien nous laisser constater que les racines s’étendant toujours, occupent maintenant la totalité de la petite pièce sombre qui est, non une buanderie comme on l’a trop légèrement avancé, mais un cabinet de débarras. Nous avons pu nous convaincre qu’un jus mousseux et mal odorant coule maintenant sans trêve du plafond de la salle à manger. Une bassine a été placée au milieu de la table pour le recevoir, M. Méandre ne voulant pas se résoudre à désaffecter sa salle à manger, ce qui semblerait une concession faite à son lâche et en somme inconnu ennemi.
Sur une question de notre part, Mme Méandre a bien voulu nous révéler toutefois, qu’à l’insu de son mari, elle a supprimé les séances de piano et que Mlle Adélaïde Méandre étudie maintenant en ville la _Prière d’une Vierge_. Prenant congé, nous descendîmes jusque sur le quai afin de reconnaître la position exacte des fenêtres. Celles-ci, malheureusement, sont munies de larges balcons qu’enguirlandent des plantes grimpantes, ce qui rend la vue impossible. D’autre part, la rivière empêche de prendre du champ et les maisons, de l’autre côté de l’eau, sont beaucoup trop lointaines pour que l’on puisse tenter de leur toit aucune investigation, même avec une longue-vue.
Comme nous étions le nez en l’air, à considérer ces choses, un homme barbu et vêtu du tablier de cuir des ouvriers serruriers nous aborda, sortant de chez un marchand de vin. Il nous frappa sur le ventre, poussa un rire sardonique et, lançant presque sur nos pieds un jet de salive, nous cria:
--All est solide, hein, c’te porte? On n’en fait pus comme ça. C’est moi que je l’a bardée! Et pis y a une grille derrière qu’y faudrait d’z’éléphants... C’est d’la belle ouvrage... Pour la forcer, c’est macache!...
Espérant des révélations importantes, nous entraînâmes cet homme chez le marchand de vin d’où il sortait. Là, appuyé au comptoir et fumant un puant brûle-gueule, il voulut bien nous laisser comprendre, sous l’influence d’une douzaine de petits verres d’alcool, qu’il était serrurier et avait, six ans auparavant, garni de plaques et de barres d’acier la porte de l’appartement du cinquième qui était vide alors. Il avait posé une grille derrière et exécuté divers autres travaux. L’ouvrage avait été grassement payé par le personnage qui louait l’appartement et qui était, selon son expression: «Un vraiment bath type, costeau et à la redresse.»
C’est là tout ce que nous pûmes tirer de ce prolétaire ivrogne, goguenard et familier qui finit par nous pousser dehors en répétant: «C’est moi que je l’a bardée, et pour la forcer, c’est macache.»
Cet incident fut le dernier de notre enquête.
Telle est, à l’heure actuelle, la situation. Tout commentaire serait illusoire. Toute récrimination sur l’incurie des autorités serait vaine. Demain, le mystère sera élucidé. Demain, Maître Cormoran, M. Églantine et quelques autres personnages que nous ne sommes pas autorisés à nommer, eu égard aux très hautes situations sociales qu’ils occupent, pénétreront dans l’appartement mystérieux (il y aura un journaliste,--un seul--et, sans dire son nom, nous pouvons promettre à nos lecteurs qu’ils seront renseignés les premiers et d’une façon définitive). Ces représentants de la civilisation pourront voir l’Homme sauvage, pourront lui parler, et obtenir de lui les réparations, les explications auxquelles a droit la société tout entière.
Nous l’espérons, dirons-nous que c’est à peine si nous y croyons... Un vague péril nous semble émaner de cet appartement énigmatique. On peut s’attendre, croyons-nous, aux pires résistances. Sera-t-on en présence d’un maniaque furieux qu’une intrusion rendra frénétique, ou bien d’un de ces froids et impitoyables lunatiques qui, envahis par l’idée fixe d’une science ou d’un art, marcheraient sans pâlir à travers les ruines du monde, les yeux sur leur chimère?... Nous n’osons avoir une opinion, nous espérons de tout notre cœur que tout se passera bien; mais enfin contre la force, rien ne peut prévaloir que la force.
Faudra-t-il en venir là?
_Signé_: BARNABÉ CRUCHOT.
* * * * *
Nous avons reproduit cet article d’une façon intégrale, vu son importance historique et la véracité presque complète des détails qu’il donne. Tous nos lecteurs en ont certainement déjà eu connaissance lors de sa publication première, car on peut dire qu’il fut lu par la terre entière. Le lendemain, les plus importants organes: le _Synoptique_, le _Cent Bouches_, le _Tonnerre_, le _Palmipède_, etc., la rage dans le cœur de n’être point les promoteurs de tant d’agitations, publièrent des éditions spéciales avec photographies de la maison, de la porte, des racines, de la concierge, etc... Tous leurs efforts furent cependant vains car le seul journal qui demeura, aux yeux du public, le maître incontesté et le vrai phare en cette affaire fut l’avisé _Plein Jour_ dont le tirage, du jour au lendemain, monta de cent trente-huit mille à deux millions neuf cent quarante-sept mille exemplaires.
Le 13 juin, jour où devait être opérée la saisie, à partir du matin il y eut une foule immense qui se pressa autour de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre. Un important service d’ordre dut être organisé autour de l’immeuble dont la porte, dès la veille, avait été fermée par prudence.
Peu après deux heures arrivèrent les personnages qui devaient pénétrer dans l’appartement. Ils étaient huit, savoir: M. Truie, sénateur, commandeur de la Légion d’honneur, ancien ministre des Travaux publics, directeur de la Société protectrice des Animaux, et, comme tel, propriétaire moral de l’immeuble. Ce monsieur était en habit avec sa cravate de commandeur et tous ses ordres étrangers. M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène (son adjoint, M. Cousse, malade, s’était fait excuser). Maître Cormoran, huissier, devant procéder à la saisie et son clerc. Le commissaire de police Églantine, ceint de son écharpe et accompagné des deux inspecteurs de police Andréas et Trolay. Le serrurier Panaris enfin, le même qui avait établi les ferrures de la porte et qu’on avait appelé pour la forcer. Que l’on ajoute à ce monde officiel le journaliste Barnabé Cruchot qui se trouvait depuis la veille dans la loge de la concierge et à qui l’on permit de se joindre au groupe, l’avantageant ainsi fortement sur ses confrères, lesquels, au nombre de cent cinquante-huit, tant nationaux qu’étrangers, et après une opiniâtre insistance, ne purent obtenir que la permission d’occuper l’escalier jusqu’à la dixième marche exclue du cinquième étage. Ils se vengèrent en photographiant tout le monde. La dame Armandine Cane, concierge de l’immeuble, put se joindre à ceux qui entraient, poussée par la curiosité et protégée par M. le commissaire de police Églantine. L’on remarquera l’absence de M. Méandre, plaignant et chef de bureau. Ce monsieur n’avait pas voulu prendre part à cette visite craignant de ne pouvoir contenir la furie d’un homme de son caractère, mis en présence du «cochon d’en haut», cet ennemi détesté.
Quand le groupe composé d’éléments si divers, occupa, dans son intégrité, le palier du cinquième étage et que Maître Cormoran s’avança, un peu verdâtre, et frappa à la porte avec sa canne, il y eut un silence parfait et une attente angoissée. Mais rien ne répondit. Alors, approcha M. Églantine, commissaire de police et quand il prononça les mots solennels: «Au nom de la loi» il y eut un plus parfait silence et une attente encore plus angoissée. Mais rien ne répondit.
En vain les sommations furent légalement réitérées. Alors M. le commissaire de police Églantine donna au serrurier Panaris l’ordre d’avoir à commencer son travail. Cet homme, murmurant entre ses dents: «Pour la forcer, c’est macache; c’est moi que je l’a bardée!» se mit à l’ouvrage sans ardeur. Après un labeur inutile et superficiel de trois quarts d’heure, il déclara nettement et avec une évidente satisfaction que ni lui ni aucun serrurier n’en viendrait à bout comme ça, avec ses mains, et qu’à son avis il faudrait «d’z’éléphants, pace qu’il y avait une grille derrière; et pis, ajouta-t-il non sans fierté, c’est moi que je l’a bardée et c’est de la belle ouvrage.»
M. Truie, alors, s’avança majestueux et ferme pour parlementer avec ces battants obstinés. Il fit un discours touchant où il parla des justes lois et de la mansuétude des juges, de l’horreur de la rébellion et de l’avantage d’être décoré de la Légion d’honneur, des joies de la famille, du bonheur d’être libre et bien avec tout le monde. Il fut éloquent et attendrissant et il y eut des gens qui pleurèrent en l’écoutant. La porte, elle, ne s’émut pas et ne s’ouvrit pas. M. Truie, vexé, changea de ton. Il parla de la force du gouvernement soutenu par une immense majorité, du nombre d’hommes servant dans l’armée active, des canons et des gendarmes. Il évoqua les cachots et leur paille. Il discourut sur les bagnes, les chances qu’on avait d’y mourir et la nécessité de châtiments sévères. Il fut redoutable et impressionnant et il y eut des gens qui eurent peur. La porte, elle, ne trembla pas et ne s’ouvrit pas.
--C’est bien, dit alors M. Truie avec une immense dignité, j’étais venu espérant que mon autorité influerait sur une résistance insensée. Je vois qu’il n’en est rien. En moi s’éteint toute indulgence et ne reste que l’homme public qui doit faire respecter la loi. Je ne faillirai pas à ce devoir. Puisque, aujourd’hui, non préparés à une si inconcevable résistance, nous manquons des moyens nécessaires pour la vaincre, et que l’heure s’avance, nous allons nous retirer. Demain nous reviendrons, et nous entrerons.
Alors la porte s’ouvrit.
Elle s’ouvrit à demi, très silencieusement, du battant de droite, et par son étroit bâillement on ne put qu’apercevoir une profonde ténèbre.
Le battant résista à une vigoureuse poussée qui voulait l’ouvrir davantage.
Il y eut une hésitation, c’était à qui n’entrerait pas. Cependant un reporter du journal anglais le _Télégraphe sans fil_, ayant crié de l’escalier qu’il s’offrait à entrer immédiatement et tout seul, le mouvement en avant se dessina.
Il était alors exactement quatre heures vingt huit minutes. Au dehors il faisait beau temps et les oiseaux chantaient.
Pénétra d’abord l’inspecteur de police Andréas, puis le commissaire Églantine, ensuite M. Volière, ensuite le journaliste Barnabé Cruchot précédant M. Truie et la concierge que suivaient Panaris, et, modestement huitième et dernier, l’huissier Cormoran. Le clerc, pris d’un mal subit, avait dû regagner précipitamment les régions basses de l’immeuble. L’inspecteur Trolay fut laissé à la garde de la porte, de l’escalier et des journalistes, avec quatorze gardiens de la paix sous ses ordres pour barrer les marches.
Ainsi donc, la troupe entra, et l’inspecteur Trolay resta sur le palier devant la porte; mais la porte soudain, presque sur son nez, se ferma avec un haut vacarme, et l’on ne vit plus ceux qui étaient entrés.
Aucune clameur ne fut entendue, aucun mouvement ne se produisit, aucune réponse ne fut faite aux coups, d’abord timides, ensuite furieux, que l’inspecteur de police Trolay, avec le temps, prit sur lui de faire frapper par deux vigoureux gardiens de la paix à l’aide du pommeau de leurs armes.
L’on ne vit ni n’entendit rien, mais ceux qui étaient entrés ne ressortirent plus et la porte demeura close.
Ce groupe de citoyens si divers s’abolit ainsi, depuis le ministre jusqu’au serrurier, et n’exista plus pour la vie extérieure.
Ceux qui assistèrent à cette disparition, lorsqu’ils la comprirent définitive, connurent une angoisse étrange et discernèrent que quelque chose était changé et que des temps nouveaux se levaient sur le monde puisque étaient possibles de tels phénomènes.
Enfin, des journalistes, secouant la torpeur qui les maintenait, stupides, les yeux sur la porte, descendirent pour porter la nouvelle parmi la foule et parmi le monde.
D’autres restèrent et bivouaquèrent sur les marches. L’inspecteur de police Trolay envoya un gardien de la paix prévenir M. le préfet de police et lui-même demeura à garder la porte et à empêcher de monter les journalistes qui n’en avaient pas envie, car il connaissait son devoir.
* * * * *
LE CARNET DE MAITRE CORMORAN
(Nous reproduisons en entier le carnet de Maître Cormoran, en y intercalant des notes succinctes rappelant les événements du dehors qui engendraient ou suivaient la tragédie, alors ignorée, du dedans.)
... _Mardi 14 juin 19..._--Je suis Cormoran, huissier, et ce qu’on va lire est la relation fidèle de tout ce qui nous est arrivé dans les domaines de l’Homme sauvage, depuis hier, 13 juin, que nous y sommes entrés.
Je me livre à ce travail pour me distraire un peu des horreurs de ma situation et surtout afin que nul n’en ignore et que la terre entière sache--si ce manuscrit ne s’ensevelit pas avec moi dans quelque catastrophe--quelle destinée fut la nôtre en ces lieux.
Et je commence par déclarer que mon espoir le plus cher est que la nation se lève sans attendre pour nous délivrer, si l’on nous retrouve vivants, et pour nous venger si le cours de nos carrières est interrompu par un trépas funeste et prématuré.
Que l’on ne s’attache point à la forme littéraire, peut-être insuffisante, de ces vagues notes jetées entre les spasmes d’une agonie mentale, sur un papier hasardeux. Que l’on sache seulement que j’écris, étant, sauf les bras, totalement ficelé et suspendu, par la boucle de mon pantalon et un crochet à suspension, au plafond d’une forêt vierge, si je puis dire. J’ai mon carnet dans ma main gauche et mon crayon dans ma main droite. Le reste de mon corps n’existe plus en tant qu’homme libre. L’on conçoit que cette position n’est pas favorable aux travaux intellectuels. En plus les horreurs auxquelles j’ai assisté et les tourments que m’inflige un boa constrictor, sans parler des affreux périls qui nous menacent constamment par le fait même de notre situation, m’ont fait à demi perdre la raison...
Mais je reprends mon récit au moment de notre entrée dans cet appartement funeste.
L’on sait à la suite de quels faits nous nous trouvâmes réunis, moi et mes compagnons d’infortune (car aucun de nous n’a échappé, sauf mon clerc Sidoine qui redescendit prétextant une indisposition subite que je crois mensongère) nous nous trouvâmes réunis, dis-je, le 13 juin 19... sur le palier du cinquième étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre. Nous devions, on le sait, pénétrer de gré ou de force dans l’appartement du soi-disant sieur Dubois chez qui, à la requête du sieur Méandre, chef de bureau, je devais opérer une saisie-arrêt. Nous étions huit--huit membres de la société, plus ou moins élevés sur l’échelle de la civilisation; mais tous honorables. Parmi nous, brillaient M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, et, plus haut que tous, le vénéré M. Truie, l’ancien ministre, le sénateur bien connu. Quand je songe que c’est sur des personnalités aussi marquantes, sur des hommes aussi profondément respectables, sur des personnages officiels que leur mission revêtait d’un lustre auguste, que l’attentat le plus monstrueux a eu lieu--a lieu encore--je me demande comment nos concitoyens pour nous délivrer n’ont pas déjà démoli cette maison pierre à pierre avec leurs ongles, et je douterais, oui, je douterais de la Providence, si ce n’était un blasphème... Mais revenons à notre récit.
L’on connaît certainement l’inutilité de mes coups à la porte maudite de cet appartement détesté, et combien furent vaines les sommations de M. le commissaire de police Églantine ainsi que les labeurs du serrurier Panaris. Ce n’est qu’après deux harangues éloquentes de M. le sénateur Truie que s’ouvrit l’un des battants,--satisfaction à nous donnée que nous attribuâmes à une soumission craintive alors qu’elle n’était que le fait de la plus atroce des perfidies.
La porte donc s’ouvrit, s’entr’ouvrit plutôt, et--un à un--nous pénétrâmes, moi, modestement huitième et dernier. Et, derrière moi, la porte retomba avec un haut et sinistre bruit. Alors, j’entendis dans mon oreille un ricanement pareil à celui d’un démon et, soudain, autour du groupe que nous formions, avant que nous ayons pu nous reconnaître, quelque chose se jeta qui, nous entourant au milieu du corps, nous attira avec une force immense les uns contre les autres. Instinctivement je portai la main sur ce lien inconnu--cela était gros, rond, froid et écailleux. J’ouvris la bouche pour un cri--une masse molle et gluante la remplit--les appels, les râles, les imprécations qui s’élevaient s’étouffèrent avec une pareille rapidité. J’avais la barbe de M. le commissaire de police Églantine dans l’oreille, j’avais le bec du parapluie de M. le docteur Volière dans le creux de l’estomac; les hanches considérables de la concierge Armandine Cane m’opprimaient le ventre... J’étouffais, le lien me coupait en deux, je m’évanouis...
Lorsque je repris mes sens, le jour déclinait et ma stupeur fut sans bornes car je me trouvais dans les airs, complètement lié, sauf les bras, avec des bandes arrachées aux pans de ma propre redingote, et suspendu, ainsi que je pus m’en rendre compte, par la boucle de mon pantalon, à un crochet (évidemment destiné à une suspension) fixé au milieu de ce que je reconnus avec une certaine difficulté pour être un plafond, mais dans quel état, grand Dieu!...