L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 1
FRÉDÉRIC BOUTET
L’Homme sauvage et Julius Pingouin
PARIS FÉLIX JUVEN, ÉDITEUR 122, RUE RÉAUMUR, 122
DU MÊME AUTEUR
Contes dans la nuit, _épuisé_. Drames baroques et mélancoliques. Les Victimes grimacent.
Pour paraître:
Le Fardeau, drame en trois actes, en prose.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande.
L’Homme Sauvage
du quai Bois-l’Encre
RÉSUMÉ HISTORIQUE AVEC REPRODUCTION DES DOCUMENTS ORIGINAUX
Le dimanche de Quasimodo de l’an 19..., à huit heures dix minutes, M. Méandre, père de famille et chef de bureau, était en train, avec sa femme et ses quatre enfants, de prendre le repas du soir dans la confortable salle à manger de l’appartement par lui occupé au quatrième étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le quartier du Raisin-Sec.
La servante Anna, jeune provinciale de dix-neuf ans, assurait le service et venait de poser au milieu de la table un plat fumant de perdrix aux choux.
C’est alors que se produisit le phénomène premier et générateur de la plus extraordinaire suite d’événements qui se soit jamais déroulée au sein d’une nation civilisée et qui ait jamais passionné jusqu’au délire les esprits de tous les pays;--enrayant la marche des affaires, engendrant les plus profondes perturbations religieuses, politiques et financières, faisant monter dans des proportions vertigineuses le tirage de tous les journaux--jusqu’au dénouement tant souhaité qui fut un soulagement pour toutes les nations.
Le phénomène fut tel: Subitement, sans que le moindre signe préalable vînt annoncer la chose, le crochet peint en blanc qui soutenait la suspension éclairant la table, s’arracha de la situation qu’il occupait dans le plafond depuis toujours. La suspension, privée de support, tomba perpendiculairement.
Son poids formidable, la brisant elle-même en mille morceaux, anéantit les perdrix aux choux,--émiettant le plat, rompant à demi la table, détruisant la verrerie et lançant dans les airs une nuée de débris solides ou liquides, enflammés ou graisseux, lesquels s’abattirent sur la famille Méandre tout entière. Un litre environ d’une substance verte et sirupeuse, pareille à une puante vase, s’écoula ensuite par le trou formé dans le plafond.
* * * * *
Sur la table cependant, le pétrole enflammé propageait un incendie que M. Méandre réussit à étouffer sous les plis de sa redingote qu’il enleva pour l’employer à cet usage, non sans que le vêtement n’en souffrît un notable dommage. Il y avait naturellement, au sein de cette famille paisible, une scène de tumultueuse consternation. Mme Méandre tomba dans une attaque de nerfs, et son plus jeune enfant la tête dans la cheminée, ce qui le rendit infirme pour toute sa vie. La servante Anna s’enfuit dans le but de chercher un gardien de la paix, et les demoiselles Méandre, sous la direction de leur sœur aînée, récemment sortie de pension, poussèrent une suite perçante de longs cris.
* * * * *
Après l’extinction du feu, M. Méandre, en proie à une colère furieuse et explicable, s’écria:
--C’est encore ce cochon d’en haut! Ça devait finir comme ça! Comment ose-t-il, avec un homme de mon caractère?
Ces paroles avaient trait à certains petits faits qui s’étaient déjà produits, et notamment à un avis insolite, émanant, selon toutes probabilités, du susdit «cochon d’en haut» (le locataire du dessus) et dont nous reparlerons en temps et lieu. M. Méandre, ensuite, se précipita en bras de chemise dans l’escalier et ramena de force la concierge Armandine Cane, afin qu’elle constatât le fait. Cette fonctionnaire ne se prêta à la chose que d’assez mauvaise grâce, et ne montra pas toute l’indignation que l’on était en droit d’attendre. (Il fut prouvé par la suite qu’elle était encline à de la partialité en faveur du locataire du cinquième étage qui constituait pour elle une source de revenus mensuels). Elle osa même avancer que ça pouvait bien être un accident comme on en voit, mais M. Méandre renversa cette théorie en signalant l’avis dont nous parlions plus haut et qui consistait en une planchette d’un bois dur où une pointe rougie au feu avait tracé:
«Défense de jouer la _Prière d’une Vierge_ au piano. Sans cela punition.»
Cette planchette, sans que l’on sût par quel moyen elle s’était introduite, avait été trouvée l’avant-veille reposant sur le piano même de Mlle Adélaïde Méandre, laquelle, sortie depuis peu de pension, ainsi que cela a déjà été dit, et soucieuse de perfectionner son éducation musicale, consacrait tous ses loisirs (une moyenne de onze heures par jour) à l’étude du célèbre morceau réprouvé par l’auteur de la planchette. Naturellement, on n’avait pas tenu compte de cette insolente injonction et Mlle Adélaïde Méandre avait persisté à pratiquer son art, tandis que son père vouait une forte rancune, selon son caractère, au voisin d’en haut à qui il imputait (vu certaines particularités que l’on connaîtra plus tard), l’outrageante communication. La chute de la suspension, que la famille se plut à envisager comme la punition annoncée, corrobora pleinement cette opinion. «Et ainsi les deux événements, agissant l’un sur l’autre, prouvaient leur source commune.» C’est dans ces termes que M. Méandre parla à sa concierge Armandine Cane. Cette personne secoua la tête et, sans répondre, redescendit dans sa loge. Et ce fut tout pour ce soir-là.
Le lendemain, M. Méandre, encore dans toute sa rage, alla trouver le commissaire de police du quartier du Raisin-Sec, M. Églantine,--le même qui plus tard joua un rôle actif dans la seconde partie du drame. Le magistrat écouta avec beaucoup d’intérêt l’étrange récit qui lui fut fait. Il promit d’envoyer un rapport au comité d’hygiène et conseilla à M. Méandre d’agir par voie judiciaire. Le chef de bureau y était déjà résolu et il prit congé de M. Églantine pour se rendre à son ministère, où il se fit un plaisir de raconter à tout le monde l’intolérable affront qu’avait reçu un homme de son caractère. Et tout le monde, depuis le chef de service jusqu’aux garçons de bureau, se livra à des commentaires ardents sur ce sujet nouveau. Ainsi fut rompu le morne désœuvrement des heures de travail.
M. Méandre engagea son action judiciaire dont le premier acte fut un constat opéré par Maître Cormoran, huissier, 1, rue du Clou-dans-le-Mur. Il y eut des poursuites engagées et une demande faite de dommages et intérêts; mais le locataire incriminé ne répondit pas aux citations, et un autre fait eut lieu qui nécessita un nouveau constat et ajouta un grief plus grave à celui qu’avait enregistré la plainte.
Le 17 mai au matin, la jeune servante Anna, pénétrant dans un cabinet sombre qui servait de débarras, aperçut au plafond des filaments embrouillés et entortillés qu’elle prit pour des toiles d’araignées.--«Ah! bien, pensa-t-elle, il faut que je les enlève, madame gronderait si elle les voyait.» Et elle sortit pour rentrer bientôt avec l’instrument _ad hoc_ qu’on appelle tête de loup. Ses efforts de nettoyage furent vains, les filaments inconnus étant d’une nature tenace, résistante et flexible qui défiait toutes les attaques. Ils sortaient du plafond même et avaient désagrégé le plâtre, dont tombèrent en abondance des parcelles sur la jeune servante. Étonnée et vaguement inquiète, celle-ci s’en fut chercher sa maîtresse et revint, accompagnée de cette dame et de Mlle Adélaïde Méandre qui abandonna, poussée par la curiosité, la _Prière d’une Vierge_ qu’elle jouait à son piano.
A l’aide d’une chaise et d’une bougie, ces dames reconnurent que l’on avait affaire aux racines ligneuses de quelque arbre inconnu,--et ainsi fut détruite l’opinion de la jeune Anna qui croyait être en présence des cheveux du diable.
L’étonnement des trois femmes, cependant, était sans bornes et la servante partit en hâte prévenir M. Méandre à son ministère. Ce monsieur revint chez lui à toute vitesse, en proie à une colère furieuse, et accompagné de l’un de ses amis, M. Barnabé Cruchot, publiciste, reporter au journal le _Plein Jour_ qui justement avait déjà publié une note au sujet du premier incident. Les deux personnages passèrent rue du Clou-dans-le-Mur, prendre Maître Cormoran, l’huissier déjà nommé, que l’on mit au courant de la nouvelle insulte faite à un homme du caractère de M. Méandre.
Les faits furent reconnus et le constat eut lieu, cependant que la jeune Anna, livrée à elle-même, ne pouvait s’empêcher d’aller faire part de la chose à ses amis et connaissances, déjà au courant des premiers événements, et par le canal desquels l’histoire envahit entièrement le quartier du Raisin-Sec et ceux avoisinants.
Tout le monde alors commença à s’enflammer de curiosité au sujet du mystérieux locataire du cinquième étage, 3, quai Bois-l’Encre, sur qui couraient déjà les histoires les plus fantastiques, eu égard au singulier silence par lui opposé aux citations de Maître Cormoran--sans compter différentes singularités préalablement remarquées et passablement remarquables que l’on se confiait avec des réticences et des mystères multiplicateurs. En même temps, au ministère que M. Méandre avait naturellement renseigné avec exagération, des paris s’engagèrent sur les causes de tels phénomènes... Et vaguement, on sentait que des événements graves étaient potentiels.
Le lendemain cependant, un article assez long intitulé: «_Le soi-disant mystère du quai Bois-l’Encre_» parut en deuxième page dans le _Clairvoyant_ et calma légèrement les esprits. Dans cet article dont il était l’auteur soigneusement anonyme, M. Barnabé Cruchot donnait de longs détails sur le locataire inconnu dont l’attitude était si énigmatique et constituait la cause évidente et responsable de cette agitation. C’était, disait-il, un homme misanthrope, qui ne sortait presque jamais, ne recevait ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni lettres, et avait défendu à sa concierge de donner aucun renseignement et de jamais laisser monter qui que ce fût à son appartement, sauf les fournisseurs habituels--soucieux qu’il était de ne pas être importuné dans le cours de ses importants travaux, lesquels consistaient principalement en recherches sur l’existence de Dieu. Il n’était pas excessif de supposer que ce monsieur n’avait pas reçu à temps les citations de Maître Cormoran. Sans doute il paraîtrait au tribunal. Il s’appelait Dubois, des gens honorables l’avaient connu (l’auteur de l’article semblait insinuer qu’il en était, lui, des gens honorables qui avaient connu Dubois) et en somme rien ne prouvait sa responsabilité dans ce qui s’était passé et dont on l’avait, peut-être bien légèrement, accusé.
Par ces vagues et fallacieux renseignements, M. Barnabé Cruchot, qui avait reconnu au premier coup d’œil qu’un énorme intérêt était latent dans le mystère pathétique de cette affaire, et qui avait pesé, dans la sûre balance de son net jugement professionnel, quels prodigieux avantages il en pouvait tirer en la travaillant convenablement et en se la réservant dans la mesure du possible--M. Barnabé Cruchot donc, par ces vagues et fallacieux renseignements, endormit la curiosité du public et trompa la vigilance de ses confrères--limiers, toujours en quête de quelque événement sensationnel. Il chambra totalement, vers le même temps, la concierge Armandine Cane avec qui d’aucuns l’accusèrent d’avoir dormi,--s’enfonça davantage dans la confiance de M. Méandre et s’introduisit dans l’intimité de l’huissier Cormoran et du commissaire de police Églantine en se livrant avec eux à de furieux combats à la manille aux enchères. Ainsi cet homme astucieux, donnant carrière à son génie, préparait ses voies pour le jour peu éloigné où il emboucherait la trompette professionnelle pour y sonner de toutes ses forces une fanfare si puissante qu’elle résonnerait dans le monde entier, y trouvant partout des échos fidèles, enflammant immédiatement chacun des lecteurs d’une curiosité frénétique pour savoir la suite, et faisant de Barnabé Cruchot le roi incontesté des reporters et, du _Plein jour_, le miroir éclatant qui, pendant toute la durée de cette affaire extraordinaire, jouit d’une vente dix fois plus considérable que n’importe laquelle des feuilles concurrentes.
Le jour vint où, devant la justice de son pays, était appelé à comparaître le soi-disant Dubois. Ce jour vint, mais Dubois ne vint pas. Par défaut il fut condamné aux dix mille francs de dommages et intérêts que réclamait M. Méandre et signification lui fut faite dans les temps prescrits, afin qu’il n’en ignorât, par Maître Cormoran, parlant à une femme à son service (qui était, dans l’espèce, la concierge Armandine Cane). Dubois reçut-il le papier? et l’ayant reçu le lut-il? L’on ne sait. Dans tous les cas, il agit comme s’il ne l’avait ni reçu ni lu, en ce sens qu’il n’agit pas du tout. Or, dans le cabinet noir, les racines croissaient toujours et parfois, spécialement quand avait sévi la _Prière d’une Vierge_, par le trou de la suspension, de la vase verte et puante tombait sur la table à manger de M. Méandre qui s’obstinait à ne pas transporter ailleurs ses actes nutritifs, car il aurait trouvé cela contraire à la dignité d’un homme de son caractère.
Il faut noter ici la très vive intelligence pratique dont fit preuve la jeune servante Anna. Elle sut, dans le moment où la curiosité fut particulièrement excitée par les causes de la plainte, amasser une somme assez notable en permettant aux curieux, lorsque ses maîtres étaient sortis, l’entrée de l’appartement et la contemplation du trou de la suspension ainsi que l’examen des racines moyennant la somme de un franc une fois versée. Pour un franc de plus on avait le droit de toucher, et un Anglais paya dix francs une fourche tortillée qu’il fit ensuite monter en épingle de cravate et revendit trois cent cinquante francs à un prince étranger. Cette industrie fut interrompue par la requête indiscrète d’un entrepreneur de spectacles qui, croyant M. Méandre de moitié dans la combinaison, vu les constantes et, semblait-il, complaisantes absences de Mme Méandre et de ses enfants, lui offrit de prendre à son compte l’entreprise de visite, de faire de la publicité et de partager les bénéfices qu’augmenteraient la fabrication et la mise en vente sur une grande échelle de fragments de racines artificielles montés en breloques. Il est inutile de dire que l’honorable chef de bureau refusa avec indignation. «Si Mme Méandre sortait c’est qu’elle avait à sortir. Il était inconcevable de faire de semblables propositions à un homme de son caractère.» Et, pour prouver à quel point il désavouait de telles pratiques, il flanqua la jeune Anna à la porte. Des réflexions subséquentes permettent de penser que l’influence salutaire de M. Barnabé Cruchot ne fut pas étrangère à cette résolution car ce publiciste devait craindre à juste titre les fâcheux effets d’une telle réclame sur les avantages personnels qu’il comptait tirer de cette affaire.
Le temps vint où fut exécutoire le jugement condamnant Dubois à verser la somme de dix mille francs ès mains du sieur Méandre. Le temps vint, mais l’argent ne vint pas. Vers les mêmes jours, aboutit aussi le rapport fait au comité d’hygiène publique par M. le commissaire de police Églantine.
Le comité chargea deux de ses membres d’aller faire une enquête sur les lieux, et ces messieurs, vaguement inquiets, commencèrent par une visite à M. le commissaire de police Églantine. Cette démarche fut faite le 11 juin. Le magistrat déclara aux visiteurs que le surlendemain 13, il devait, à la requête de Maître Cormoran, huissier, accompagner ce dernier dans la saisie à opérer au domicile du sieur Dubois; le commandement avant saisie étant resté sans effet. M. Églantine invita les délégués du comité d’hygiène à se joindre à lui. Ces messieurs acceptèrent. On pouvait penser alors que l’éclaircissement du mystère approchait et Barnabé Cruchot conclut que l’instant était venu où il fallait agir. Le lendemain donc, le dimanche 12 juin, parut dans le _Plein Jour_ l’article-bombe fruit des pénibles labeurs du journaliste. Cet article occupait la moitié de la première page du journal et la seconde page tout entière. Des clichés reproduisaient l’aspect de la maison du quai Bois-l’Encre et de la porte de l’appartement du cinquième étage ainsi que la physionomie embrouillée des racines et celle, martiale, de M. Méandre, chef de bureau. Une manchette haute et noire faisait de loin entrer son titre émouvant dans les yeux et les cerveaux. L’effet, on l’a dit plus haut, fut immense. La curiosité monta jusqu’au délire. Il y eut des batailles autour des numéros et l’un des vendeurs, camelot expert connu sous le sobriquet d’Œil-sans-Os, gagna en une seule journée de quoi acquérir une maison de campagne. Tous les organes du soir et de la nuit reproduisirent avec des notes additionnelles les étonnantes révélations et les papiers de l’étranger, dans leurs langues respectives, les répandirent dans le monde entier.
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Voici cet article:
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Dimanche 12 juin 19...
_Le Plein Jour._
L’HOMME SAUVAGE
DU QUAI BOIS-L’ENCRE
Au numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le quartier du Raisin-Sec, en plein centre, des événements se passent, extraordinaires à un degré si excessif qu’à leur chercher de pâles précédents, si lointains soient-ils, la mémoire se fatigue en vain et que l’esprit le mieux équilibré, à les relater, vacille, inquiet, craignant d’entrer en démence. Est-il besoin de dire que nous nous refusâmes à leur donner créance lorsque notre système général d’informations nous en fit un bref exposé. Une enquête personnelle et approfondie cependant nous a pleinement convaincu de leur réalité--bien au-dessus de ce qu’on avait raconté et de ce que les suppositions les plus déréglées pouvaient admettre. Nous les mettons au jour, croyant de notre devoir de rapporter sans commentaire et aussi succinctement que possible ce que nous savons--ce qui est.
Oui, un homme sauvage existe parmi nous. A notre époque de science et de progrès, de justice et de calme, où nous recueillons enfin les fruits du labeur amer de l’autre siècle, où nous vivons en paix et en liberté, avec notre conscience d’hommes modernes, forts, raisonnables et maîtres du monde,--à notre époque éclairée et dédaigneuse de tout excès, un être humain existe qui, repoussant tous les avantages que l’on retire du commerce avec ses semblables, se maintient au milieu de nous comme une énigme et comme un défi.--Un être humain que personne n’a jamais vu, dont le son de la voix est inconnu, qui se refuse depuis de longues années à aucun rapport avec les autres hommes et qui, foulant aux pieds toutes les conventions sociales, tend à s’arroger indirectement sur ceux de ses semblables que leur mauvais destin a placés à sa portée des droits de maître à esclaves--pour ne parler que des faits avérés et non des probabilités horribles que laissent soupçonner certains détails significatifs dont une police un peu judicieuse aurait dû depuis longtemps s’émouvoir.
Mais précisons et reprenons les événements... (Ici nous coupons deux colonnes où, rappelant quelques faits divers préalablement publiés, réfutant son propre article optimiste et anonyme du _Clairvoyant_--en en déclarant l’auteur vendu manifestement au gouvernement--M. Barnabé Cruchot fait l’historique des faits que nous avons rapportés, depuis la découverte de la planchette et la chute de la suspension, jusqu’au jugement de saisie; en passant par les racines, la vase et quelques autres incidents apocryphes, de l’invention évidente de M. Barnabé Cruchot.) Ce monsieur continue ensuite en ces termes:
Frappés par tant de singularité et par un baroque si évident dans le mystère, soupçonnant quelque étrange aventure, sans soupçonner évidemment qu’elle pouvait l’être à ce point--doutant par-dessus tout de ce qui nous était rapporté de seconde main--nous nous sommes livré, avons-nous dit plus haut, à une enquête personnelle et approfondie, laquelle--corroborant l’enquête que menait parallèlement l’aimable, énergique et sagace M. Églantine, commissaire de police du quartier du Raisin-Sec--nous a révélé les faits suivants qui se passent de tous commentaires et ne font que rendre plus opaque la ténèbre où se débat cette étonnante affaire.
L’immeuble portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre appartient, avons-nous dit, à la Société protectrice des Animaux. Il est habité bourgeoisement. L’appartement situé au cinquième et dernier étage de la maison occupe seul le palier et ses fenêtres donnent sur la rivière.
Il est loué au prix annuel de quatre mille huit cents francs. La personne qui l’occupe actuellement en prit possession il y a six ans et fit faire un bail au nom de Dubois qui est évidemment supposé. Les détails manquent sur cette entrée en jouissance car la concierge actuelle, une accorte et fraîche commère de trente ans, n’occupait pas la loge à cette époque. Son prédécesseur--un vieux brave décoré de la médaille coloniale et qu’elle remplaça voici quatre ans--se contenta, selon son expression militaire, de lui «passer la consigne» au sujet du locataire du cinquième. Cette consigne vaut qu’on la rapporte. Elle est affichée dans la loge et rédigée de la façon suivante:
CONSIGNE RELATIVE AU LOCATAIRE DU 5e.
«I.--Ne jamais avoir même l’idée que l’on pourrait sonner ou frapper, pour quelque motif que ce soit, à la porte de l’appartement du cinquième--et encore bien moins y entrer.
«II.--Porter à chaque terme la quittance à M. Gémissant, notaire, 51, rue Poire-Pourrie--qui paiera et donnera ensuite vingt francs pour la peine. L’on aura cinquante francs au terme de janvier. Agir de même relativement aux contributions et autres exactions.
«III.--Aller tous les mois chez le même M. Gémissant toucher la somme de quarante-huit francs nécessaire à l’acquisition de trois kilogrammes de tabac (scaferlati supérieur). Il y aura en plus pour la course cinq francs, lesquels ne se confondront pas au terme avec la récompense spéciale. Ce tabac devra être monté au cinquième étage et ce jour-là, et pour ce jour-là seulement, l’on aura le droit et le devoir de s’approcher de la porte. Il devra être exactement midi. On sonnera alors, dans un clairon qui dépassera le petit guichet en haut et à gauche de la porte, l’air connu:
Vive le vin, l’amour et le tabac! Voilà, voilà le refrain du bivouac!...
Ensuite on jettera le tabac dans le grand guichet qui s’ouvrira en bas à droite, et l’on s’en ira.
Alors, l’on cessera immédiatement et pour un mois de savoir qu’il y a un locataire au cinquième étage.
«IV.--L’on évincera soigneusement les mendiants, fumistes, quêteuses religieuses ou autres, vidangeurs qui demandent leurs étrennes et toute vermine analogue.
«V.--Toute infraction au présent règlement sera cruellement punie.»
Nous avons tenu à donner en entier cet étrange document qui fut jusqu’à maintenant soigneusement obéi et qui continue à l’être. Jamais la concierge ne vit son ou ses locataires. Elle ignore complètement quelle est leur vie. Des gens montent des provisions le matin, mais elle sait qu’ils n’entrent pas, agissent comme elle agit au sujet du tabac, sonnant cependant des airs différents selon leur profession, et sont payés de même par Maître Gémissant. N’osant monter elle-même les exploits de Maître Cormoran, et n’osant non plus les garder, elle prit un moyen terme et confia le premier au garçon boucher qui, tous les jours, livre de la viande au cinquième, et qui fit passer le papier avec un chargement de bœuf. Mais comme il reçut le lendemain un fort jet d’eau sale, sur la tête et dans la bouche, en jouant dans le clairon l’air:
Toréador, en garde!...