L'homme sauvage et Julius Pingouin
Part 3
Le plus étrange--ce qui me remplit de stupeur, d’épouvante, de stupidité--ce qui me fit douter de mon état de veille et de ma raison jusqu’à ce que je me souvinsse des incidents motivant la plainte de M. Méandre--le plus étrange c’est le spectacle qui m’entourait, qui m’entoure encore maintenant que j’écris ces lignes, qui m’entourera jusques à quand, ô Seigneur? Je compris enfin. Le locataire de l’appartement, le soi-disant sieur Dubois, l’Homme sauvage, a fait des lieux par lui loués une reproduction des jungles de l’Inde, des forêts vierges de la Louisiane, de la brousse africaine ou du buisson australien. Je ne puis préciser, étant un homme paisible et religieux--ennemi des bêtes féroces et des longs voyages.
Dans ce local, détourné de sa destination primordiale qui était d’abriter l’existence vertueuse et sereine de quelque famille honorable, toutes les cloisons ont été abattues et toutes les pièces réunies forment un immense espace irrégulier et sauvage.
Le sol, qui est une épaisse couche de terre végétale, se montre couvert d’une herbe épaisse et nourrit une foule de végétaux de toute taille et de toute nature. Rappelant de faibles connaissances botaniques je reconnais le cocotier, le tamarinier, le palmier, le catalpa, le magnolier, le baobab, le cèdre, sans compter des espèces plus connues, telles que prunier, cerisier, cognassier, abricotier, pommier, oranger, laurier, presque tous chargés de fruits mûrissants. Les géants des forêts équatoriales, dont les branches se recourbent contre le plafond et forment une épaisse voûte, sont enlacés par une foule de lianes et autres plantes grimpantes où s’ouvrent çà et là d’éclatantes corolles. Des fougères géantes, des melons, des cactus épineux et d’autres de forme obscène, des azalées, des camélias, des buissons de roses sauvages, et une foule de végétaux à moi inconnus, croissent librement, vivaces et verdoyants sous ces dômes de verdure. Une source jaillit d’un rocher à ma droite et un jet d’eau élève son bruit musical et limpide derrière moi, dans le lointain de l’appartement où il y a, paraît-il, un jardin potager. Ainsi est formé un ruisselet gazouillant et tout envahi par les roseaux.
Je comprends maintenant d’où vient la vase qui s’épand chez M. Méandre et je m’étonne que les infiltrations qui, inévitablement, se produisent n’aient point encore dégradé davantage la maison.
Et cet appartement devait, selon les conditions du bail, être habité en bon père de famille!!!...
Une foule d’animaux, féroces pour la plupart, habitent cette forêt et y vivent en toute liberté. Je parlerai d’eux tout à l’heure ainsi que du maître du lieu--l’Homme sauvage lui-même.
Les fenêtres, je dois le remarquer, ont été toutes condamnées jusqu’à la moitié de leur hauteur, deux carreaux mobiles s’ouvrent au sommet pour donner de l’air et ne montrent que le ciel.
La vaste baie vitrée qui s’avance, ainsi qu’on peut voir du dehors, en terrasse a été laissée libre. Toujours ouverte, drapée de guirlandes verdoyantes, elle engendre un courant d’air permanent, qui n’est pas inutile pour l’aération mais qui peut devenir funeste aux gens qui sont aussi sensibles de la poitrine que moi.
Suspendu comme je suis, je me trouve à peu près au milieu de l’espace total. Des corniches dorées, bien que sales et envahies par la verdure, m’indiquent que j’occupe la place du lustre du salon... Le lustre du salon!!!... Je crois rêver!!! Un lustre au sein même de la nature la plus sauvage, là où des oiseaux voltigent, ou des moustiques bourdonnent et piquent, où des plantes grimpent déjà le long de mes membres et où j’entends le clapotis de l’eau sous le ventre de l’hippopotame!--Car il me faut remarquer qu’un espace relativement vaste a été transformé en piscine à l’usage de l’un de ces pachydermes--jeune encore, il est vrai--et de ceux des naturels qui aiment la natation. C’est l’une des chambres sans doute que l’on aura revêtue de feuilles métalliques. Le ruisselet provenant des sources l’alimente et l’évier de la cuisine--de ce qui a été la cuisine--en reçoit le trop plein.
Cette pièce d’eau est vaseuse, profonde, fertile en plantes et en roseaux. Des animaux aquatiques: rats, serpents, tortues, loutres, l’habitent; sans parler des salamandres, tritons, vers de vase et autre vermine de tous genres.
A ma droite est la porte qui donne du salon (le salon!) sur l’antichambre--laquelle antichambre est la seule pièce de l’appartement qui ait gardé son aspect premier et par laquelle nous avons été capturés. La porte qui y donne a été coupée à la moitié de sa hauteur, comme il est d’usage dans les étables pour aérer les animaux, sans qu’ils puissent sortir, mais ici c’est la partie haute qui sert de passage, le bas retient la terre... Tels sont les lieux où nous vivons depuis hier, si l’on peut appeler cela vivre...
Il me faut arriver maintenant au sujet le plus odieux, qui est la population même de l’appartement et le sort fait à chacun de nous--misérables captifs de monstres sans nom, aussi insolents que brutaux, aussi dénués de délicatesse que bien pourvus d’ingéniosité cruelle, estimables pourtant lorsqu’on envisage leur chef, l’Homme sauvage lui-même.
Et ici, qu’on me permette une remarque très importante: étant donné les faits monstrueux dont il ne craint pas d’assumer la responsabilité, l’on pourrait croire que ce sieur est aliéné. Il faut bannir cette idée: L’Homme sauvage n’est pas fou--je le proclame hautement. Il suffit de le voir, de l’entendre pour en être convaincu. Il suffit d’être en sa présence pour reconnaître dès le premier abord qu’il jouit d’une parfaite certitude d’esprit, d’une intelligence nette et effroyable.
Il n’est pas fou, il est impitoyable seulement; il ne peut être fléchi et, devant lui, il faut laisser toute espérance. L’on conçoit facilement que plusieurs d’entre nous, dès les premiers instants, l’ont supplié de nous rendre la liberté. Des prières lui furent adressées qui auraient ému un tigre rugissant et des larmes coulèrent qui auraient amolli un roc--ce fut en vain.
L’Homme sauvage, sans mot dire, étendit sa main et nous montra, clouée au tronc d’un baobab, une planchette analogue à celle qui fut trouvée chez M. Méandre. Une pointe rougie avait tracé: _Défense de parler, sans quoi l’on mange de la vase._ Et comme M. Truie insistait, évoquant avec majesté les justes représailles d’une société si cruellement offensée en nos personnes, l’Homme sauvage fit un geste et l’une des brutes qui sont ses esclaves, dans la bouche ouverte du vénérable sénateur, tassa brusquement une poignée gluante, verdâtre, fétide. Je compris alors ce qui nous avait bâillonnés lors de notre capture... Mais je reviens à mon récit.
L’Homme sauvage, ai-je dit, n’est pas fou. Actuellement que j’écris ces lignes je le vois au travers du feuillage, à une faible distance. Il est assis au bord de la source. Il est maigre, barbu, musculeux, sardonique et calme. Il fume sa pipe. Son vêtement est simple. Rarement il parle. Parfois il lit des livres. A ses pieds est sa chèvre favorite. Une très jeune, très jolie, très caressante et très capricieuse chèvre qui ne le quitte que bien peu et pour laquelle il paraît avoir, sans doute pour imiter Robinson, une tendresse excessive...
Les autres membres de ce pandémonium sont:
1º Trois ou quatre créatures de formes vaguement humaines. Parfois bipèdes, le plus souvent quadrupèdes ou quadrumanes. Ils sont noirs, chevelus, velus, barbus et muets. Leur vigueur, leur agilité et leur adresse sont sans bornes. Ils servent de tout leur cœur l’Homme sauvage et semblent le vénérer et l’aimer au delà de l’expression. Il y en a un qui s’appelle Zéphirin, un autre quelque chose comme Venceslas; les autres je ne sais pas encore. Ce sont peut-être des nègres; mais plus probablement des gorilles.
2º D’un babouin de forte taille, aussi méchant que vicieux. L’être le plus haïssable que je connaisse.
3º D’une ourse brune et énorme, cachant sous une apparence bonasse un penchant féroce à la farce la plus cruelle.
4º Du tamanoir Samuel Clarke, grosse bête poilue et formidablement onglée qui a une grande queue traînante et une dégoûtante langue pareille à un ver noir qui se promènerait.
5º De l’hippopotame déjà signalé, peu existant en dehors de sa baignoire.
6º D’un kanguroo sauteur et dément, qui me cause des angoisses mortelles et des maux de cœur épouvantables par la façon qu’il a de s’élancer tout à coup d’un bout à l’autre de l’espace en me heurtant exprès pour me faire osciller, ce qui l’amuse.
7º De la chèvre qui s’appelle Angèle.
8º D’un boa constrictor qui est ma croix personnelle et sur lequel je reviendrai tout à l’heure.
9º D’un tatou, espèce de petit cochon à écailles et sans pattes qui, parfois, sort spasmodiquement d’une crevasse de rochers et y rentre tout de suite.
10º D’un vautour gypaète, hideux monstre à l’œil bleu pâle couvert d’une taie, et au col chauve et pelé.
Il y a en plus de ces principaux habitants du domaine une foule d’autres créatures moindres, soit comestibles et domestiques--lapins, cochons d’Inde, poules, pigeons, etc., soit sauvages--oiseaux-mouches, colibris, flamands, lézards, et insectes de toutes sortes, parmi lesquels je citerai une nuée de moustiques stridents et enragés qui piquent par les deux bouts et ne contribuent pas peu à nous rendre la vie intolérable.
Je ferai aussi mention des lucioles qui sont des manières de gros vers luisants ailés scintillant partout dans la nuit comme des étoiles. Ça, c’est joli et inoffensif.
Toute cette population grouillante, vivace, turbulente, existe fort naturellement dans la forêt, se livrant en toute liberté à ses besoins et à ses passions sans s’inquiéter de nous... ou plutôt, hélas! en s’en inquiétant trop, car nous servons de jouets... Chacun de nous est la proie de l’un des monstres qui, s’occupant de lui plus particulièrement, lui rend, par tous les moyens, plus pénibles les pénibles heures de la captivité--à des degrés différents, cependant.
Pour mon compte personnel, je suis le jouet du boa constrictor. Cet ophidien ne me fait aucun mal, mais dès la première minute où nous fûmes en présence, il m’a voué une immense affection et ne peut souffrir d’être séparé de moi un instant. Toujours il est enlacé à une portion de mon individu et son poids, son contact, sa vue, sa présence me sont plus odieux que je ne saurais le dire. Quand je le repousse, avec un doux entêtement, avec l’air de reproche d’un dévouement méconnu, il se rapproche davantage, me fixant de ses yeux huileux et langoureux qui me donnent le vertige.--Et je n’ose insister car il me fait peur.
Plus spécialement horrible est le sort de M. le sénateur Truie. Il est près de moi, en manches de chemise, sans gilet ni chapeau et lié par le ventre au tronc d’un baobab. Le babouin est son maître et semble prendre à tâche de lui faire de la vie un fleuve constant de honte et de douleurs par des tourments raffinés, d’une nature si dégoûtante, si cruelle et si satanique que je ne peux m’y arrêter même une seconde. Croirait-on que le monstre a été jusqu’à dépouiller sa victime de sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur pour s’en parer lui-même, la mettant à l’envers et que, en ce moment même, à cheval sur le corps de M. Truie renversé et fumant un des cigares qu’il lui a ravis, il s’exerce à produire des sons musicaux en frappant avec deux os son ventre comme un tambour... Je ne puis retenir mes larmes en voyant cela et en songeant que c’est un homme riche et considéré--un sénateur qui fut ministre et qui eût pu le redevenir à brève échéance que cette brute sans nom tourmente et avilit ainsi... Et lorsque je songe que ceci a lieu sous les yeux et avec le consentement d’un autre homme--d’un citoyen qui fut gouverné par celui-là même qu’il laisse outrager jusqu’à la mort--lorsque, dis-je, je songe à cela, une fureur sans limites me saisit et, bien que je sois d’une nature religieuse et débonnaire, je voudrais de mes propres ongles arracher de leurs orbites les yeux de l’Homme sauvage...
De M. Barnabé Cruchot le sort est cruel aussi. A l’aube, ce matin, l’un des esclaves gorilles l’amena devant l’Homme sauvage. Celui-ci tenait à la main un numéro du _Plein Jour_, daté du 12 juin, et contenant l’article qui fit tant de bruit. Il présenta avec un sourire sardonique ce journal déployé à M. Barnabé Cruchot dont j’entendais claquer les dents.
--Mange! dit l’Homme sauvage.
Et sa voix ne souffrait pas que l’on hésitât. M. Barnabé Cruchot, la mort sur le visage, reçut le journal et en mangea les huit pages. Depuis, il semble fort malade et le kanguroo s’est emparé de lui, le tirant par les cheveux à sa suite dans ses courses furieuses et ses bonds prodigieux.
M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, fut livré au tamanoir. Cette brute peu inventive s’est contentée de creuser un trou dans la terre et d’y enfouir sa victime dont la tête chauve dépasse seule. Parfois le vautour vient et la couve.
La destinée de M. Églantine est relativement meilleure. L’ourse brune lui accorde une liberté relative, se contentant de le tenir en laisse avec sa propre écharpe et de se faire, deux fois par jour, épucer soigneusement.
Du serrurier Panaris je n’ai rien à dire car je ne l’ai pas encore revu. Je tremble en songeant au sort qui a dû être réservé à ce malheureux prolétaire--soupçonné sans doute de trahison pour l’affaire de la porte et dont la vie n’est pas protégée comme la nôtre par l’importance des fonctions que nous occupons dans la société--chose qui, malgré tout, j’en suis sûr, impressionne l’Homme sauvage et l’empêche seule peut-être de nous immoler.
De la femme Armandine Cane, concierge, je ne dirai rien... rien... rien... Cette malheureuse n’a plus d’honneur, tout le monde le lui a ravi par tous les moyens possibles--qu’on ne m’en demande pas davantage... Je rougis déjà en écrivant ces lignes.
Il me faut enregistrer encore la position déplorable de l’inspecteur de police Andréas. Il a été immergé dans la piscine en punition, à ce que j’ai compris, de la résistance désespérée qu’il a opposée au moment de sa capture et au cours de laquelle il a tiré trois coups de revolver sur l’esclave gorille Venceslas. Les balles tuèrent seulement un cochon d’Inde, et Andréas, qui est doué pourtant d’une vigueur fameuse, fut terrassé en moins de rien par son adversaire dont la puissance musculaire semble réellement ne point connaître de limites. Andréas ensuite fut lié et mis à tremper sous la surveillance de l’hippopotame qui s’appelle Jocko.
Notre nourriture se compose de viande à peu près crue (il fait, paraît-il, trop chaud pour prendre le temps de tout cuire) et de quelques œufs nature. Ce matin on m’a permis de brouter une salade. Ceux d’entre nous qui sont privés de l’usage de leurs mains, sont emboqués deux fois le jour par les monstres qui s’occupent d’eux. Pour mon compte, le sieur Zéphirin, à l’aide d’une perche, me fourre dans la bouche les odieux comestibles. Quelle nourriture pour un homme qui a un mauvais estomac!... Une eau saumâtre est notre boisson...
Je m’arrête pour aujourd’hui. Il est tard et la lumière du soleil décline. Je suis fatigué d’avoir écrit aussi longtemps mais je remercie le Seigneur de m’avoir donné de tous temps le goût des belles lettres, ce qui me permet de trouver un dérivatif à mes souffrances de toute nature. Je continuerai ce journal tant que durera--ce sera bref, je pense--notre incarcération. Mon carnet est épais et neuf. Je tirerai de ces pages une grande consolation et plus tard, je l’espère, quelque gloire par leur mise au jour.
* * * * *
_Mercredi, 15 juin._--Je ne sais comment je trouve la force d’écrire. Le plus horrible, le plus inhumain, le plus insensé péril est suspendu sur nos têtes depuis ce matin. Réellement, ceux qui désirent nous délivrer et qui, dans ce but, adoptent les moyens les plus extrêmes devraient peser un peu plus leurs déterminations et songer aux effroyables résultats qu’elles peuvent avoir pour nous, lamentables victimes.
Je ne sais quel est l’esprit funeste qui a imaginé d’établir un embargo sur les provisions de bouche qui devaient ravitailler cette place. Celui-là a agi comme notre pire ennemi. Il a fait de notre position, qui était déjà cruelle, un gril où nous brûlons des plus intolérables angoisses.
C’est aujourd’hui, mercredi 15 juin, que la chose eut lieu. Pendant toute la soirée d’hier quelques petits bruits, semblant provenir de l’escalier, nous avaient donné quelque espérance, mais ils cessèrent sans résultat[1].
[1] Les quelques petits bruits dont parle maître Cormoran étaient les rugissements et les coups terribles du bélier à vapeur, à l’aide duquel l’on essaya, sans succès, d’enfoncer la porte. Cette tentative, on le sait, fut la première qui fut faite pour la libération des prisonniers, dont la capture et le sort inconnu causaient une horreur et une curiosité si universelles. L’insuccès amena M. le ministre de l’Intérieur à essayer de la famine, malgré l’opposition des fournisseurs, lesquels, appuyés par les membres de l’extrême gauche (le leader de l’opposition Ganglion prononça à ce sujet un discours fameux), protestaient contre ce qu’ils appelaient une «atteinte à la liberté du travail». Les effets désastreux qui faillirent suivre, et qu’on verra plus loin, amenèrent la chute du ministère.
Il fut remplacé au pouvoir par la combinaison connue sous le nom de «ministère de combat» parce que c’est sous son règne que les moyens violents furent employés--et parce qu’elle fut présidée par M. le général Crampon, ministre de la guerre.
Ce matin, lorsque l’heure approcha de recevoir les provisions, le nègre gorille Zéphirin qui était alors de service alla comme d’habitude ouvrir d’abord la grille, puis la porte matelassée, puis le petit guichet en haut à gauche de la porte extérieure. Alors il passa le clairon. Bientôt cet instrument produisit une fanfare inhabituelle. L’air joué était:
Ouvre-toi, porte fatale...
qui fit connaître au prudent monstre que ce n’était point là le souffle sans péril de l’un des fournisseurs. N’ouvrant pas le grand guichet, il retira le clairon et observa l’extérieur. Un homme s’approcha alors et une forte voix retentit qui cria, au nom de la loi, des choses que je ne pus entendre entièrement mais où se discernait suffisamment cette communication que la venue des nourritures serait suspendue jusqu’à la fin de la rébellion ou tout au moins jusqu’à la libération des prisonniers.
Déjà mon cœur bondissait d’espoir; mais un coup sourd interrompit la voix. C’était Zéphirin qui, à travers le petit guichet, en haut, à gauche, frappait le messager du gouvernement avec son poing[2].
[2] Celui que frappa le monstre Zéphirin fut l’honorable M. Druide, sous-chef de la sûreté. Ce fonctionnaire tomba mort, victime de son devoir, sous le coup terrible qui lui fit éclater le crâne et jaillir la cervelle. L’on se souvient de l’émotion immense que souleva ce meurtre sans nom, et des splendides funérailles, auxquelles s’associa la population tout entière, qui furent faites à la victime.
Puis, tout fut refermé, et deux minutes après l’Homme sauvage se dressa sous moi, taciturne et fumant sa pipe. Il me fixait de son œil froid. Je ne savais ce qui allait se passer. Allait-il, curieux de ma littérature, m’enlever mon carnet, le lire, se blesser des quelques expressions un peu vives qui m’ont été dictées par la mauvaise humeur...? Des gouttes de sueur coulaient de mon front sur la terre.
L’Homme sauvage se recula un peu pour éviter d’en être mouillé. Il ôta sa pipe de sa bouche.
--Huissier, écris, me dit-il. Et le calme délibéré de sa voix incisive me glaça de terreur comme dans l’attente de nouveaux et plus effroyables malheurs, prêts à fondre sur nos têtes.
Je brandis mon crayon en manifestation d’obéissance. Il est le maître après tout et peut-être, dans son intellectualité supérieure--car on ne peut nier qu’il soit d’une intellectualité supérieure--agit-il dans un but hautement humain et philanthropique...
L’Homme sauvage donc voulut bien me dicter ce qui suit:
ULTIMATUM.
«Si dès demain matin--mets la date, me dit l’Homme sauvage, et j’obéis--16 juin 19... n’est pas levé l’embargo qui pèse sur les vivres--lesquels devront arriver comme de coutume--l’on commencera à manger les prisonniers. (Je tremblais violemment, le crayon faillit tomber de mes doigts. Je continuai, fasciné par l’œil de l’Homme.) Sera mangé d’abord le sieur...
L’Homme sauvage jeta un regard investigateur sur nous.
--Comment s’appelle ce gros-là? me demanda-t-il en désignant M. le commissaire de police qui écoutait, béant.
--Églantine, dis-je.
L’Homme sauvage reprit sa dictée.
--Sera mangé d’abord le sieur Églantine parce que jeune encore, gras et bien en point. Ensuite, Andréas, qui macère. Après, Truie, sénateur (en entendant ce nom, le babouin sauta sur sa victime qui sanglotait, et la secoua en grinçant des dents); et les autres ainsi de suite.
Et j’écrivis cette atrocité, pouvant à peine en concevoir la réalité. Et des gémissements, bientôt étouffés, s’élevèrent de divers côtés, car mes malheureux compagnons avaient entendu. M. Églantine, à la veille d’un sort si affreux, s’était trouvé mal; mais l’ourse, mécontente, le rappela à la vie en le griffant.
--Signe, me dit l’Homme sauvage.
Et je mis:
«_Signé_: L’HOMME SAUVAGE.
_Pour écriture conforme à la dictée_:
CORMORAN, _greffier-huissier_.
Et je ne pus m’empêcher d’ajouter en dessous de ma signature:
«Pour l’amour de Dieu, que l’on rétablisse les approvisionnements. Il le ferait comme il le dit. C.»[3]
[3] L’effet produit au dehors par cet ultimatum--ainsi rédigé et ainsi signé, avec la touchante requête additionnelle--fut quelque chose qui atteignit à la démence.
Le ministère en fut jeté par terre du coup. Tous les gouvernements s’en sentirent ébranlés; et tous les partis s’en emparèrent, dans tous les pays, pour s’en faire une arme contre leurs adversaires. Le monde entier en délira et, de partout, s’organisèrent des caravanes qui marchèrent sur le quartier du Raisin-Sec, tandis que, de tous les points du globe, des trains de plaisir et des bateaux, frétés exprès, arrivaient à toute vapeur, avec d’innombrables catastrophes, pour déverser des foules bigarrées, aux langages inconnus, soucieuses d’apercevoir, du lointain, la célèbre maison que gardait jour et nuit un corps d’armée...
La Presse, en cette occasion, montra ce qu’elle pouvait être, mue par quelque chose qui en valait la peine... Elle atteignit alors à l’apogée de sa puissance, et ses reporters firent des prodiges de valeur, car sans nombre furent les nouvelles sensationnelles qu’ils inventèrent pour enfler le volume des faits réels--en faisant une salade si parfaite qu’il faut renoncer à distinguer les uns des autres. Cependant que sans cesse, comme une mer en furie, de jour en jour et de plus en plus, montait et se multipliait le tirage des journaux...
Mais, ô M. Barnabé Cruchot, vous, le plus illustre et le premier père d’une si belle affaire, vous n’étiez plus là pour recueillir le fruit de vos labeurs et tant de gloire fut perdue pour vous!...
Puis je fondis en larmes.
* * * * *