L'homme couvert de femmes

Part 2

Chapter 23,816 wordsPublic domain

Le début d’une aventure ouvrait une perspective naïve à Gille et bien que tous les défauts de l’amoureuse le piquassent dès la première minute, cette facilité d’illusion lui permettait d’enchanter l’autre, un instant, comme lui-même. Encore avec Molly, il avait passé toute la matinée à imaginer une prolongation assez improbable de leur voisinage. Il la compara avec son nouveau plaisir. Mais il l’avait beaucoup oubliée depuis quelques heures et il ne retrouvait rien d’elle. Et pourtant son corps, plein de pulpe, lui convenait mieux que celui de cette mère de famille émaciée, qui, encore enfantin à trente-huit ans, faisait songer à une fillette meurtrie par un stupre prématuré.

Bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent comme des camarades qui ont joué, jusqu’à la ferme où ils burent du cidre. Il arriva à Françoise, au moment de remonter dans la torpedo blanche qui avait attendu dans l’herbe, narquoise, distillant légèrement son essence parmi les fleurs des champs, de dire: «Je suis une grande garce, tiens, pourtant j’avais un joli petit cœur», avec un rire un peu fatigué, à moitié rentré et des yeux qui pétillaient d’astuce sous une légère buée.

Comme ils rejoignaient la grande route, ils se trouvèrent nez à nez avec la voiture de Finette qui, avec Luc et Molly, revenait de raccompagner Lady Hyacinthia.

--Eh bien! je vous le rends; s’écria Françoise avec un regain de bonne humeur. Il est gentil, vous savez, soignez-le. Et elle disparut.

Gille vint s’asseoir modestement entre Finette, confite dans la plus hypocrite quiétude et Molly pincée, mais qui, pour ne pas mentir à ses opinions libérales, parla d’autre chose, de façon assez fluente.

Le dîner remit tout le liant souhaitable entre eux, grâce à des coquetailles et à la verve de Luc qui tenait l’excellent sujet de l’Anglaise. Le rire eut vite détendu Molly, ce qui encouragea Gille à lui jeter quelques regards sournois d’enfant prodigue. Elle y répondait comme quelqu’un qui est décidé à tuer le veau gras le soir même, ce qui ne laissa pas d’effrayer le jeune coureur. Mais il était fort animé et suivant son penchant il ne put résister à l’envie de ressaisir ce qu’il avait lâché. Pourtant après ce repas il revint à Finette.

* * * * *

--On a parlé beaucoup de vous, tantôt, dit Finette flatteuse.

--Ah oui! Elle est gentille, votre amie.

--Laquelle? Vous lui plaisez énormément. Mes compliments, c’est une belle fille.

--Vous trouvez? Elle n’a pas de beaux yeux.

--Elle a une belle peau.

--Oui, mais ses dents sont drôlement plantées.

--Jeune goujat... Pourtant vous aimez les femmes.

--Je les adore...

--En tout cas, vous leur plaisez.

--Pas aux meilleures.

--Elles se valent toutes. Il n’y a pas une femme pour en céder aux autres quand il s’agit d’aimer. Enfin je parle de celles qui aiment cela.

--Vous aimez cela?

Finette se mit à parler de romans et de comédies. Elle n’était pas très difficile, approuvait plus de choses que Gille, mais avec indifférence. Elle s’animait quand elle relevait dans un tempérament une vivacité de désir et surtout de l’acharnement à se satisfaire. Puis tout d’un coup:

--Je n’aime que Candide.

--Son jardin était bien petit, protesta Gille.

Étonné de la sûreté des opinions de Finette il les admira, puis il les craignit car elles allaient vers un point de ralliement bien éloigné de lui.

Aussitôt qu’il eut fait cette première réserve sur elle, il put noter encore que si elle avait un teint exquis, son nez ne se prêtait guère à une louange raisonnable. Mais pouvant séparer ses défauts de ses qualités, il discerna mieux celles-ci. Mains courtes, doigts longs: ils n’étaient pas fuselés, mais un peu carrés, avec des ongles courts. Peau douce sur chair maigre. Ces mains étaient les instruments d’un esprit actif et volontaire. Ce corps menu, potelé, pliant, se familiarisait sournoisement sous les regards. Les fesses étaient trop basses et les chevilles inachevées. Le visage était ridé par le désir et la réflexion. Les yeux à force d’aiguiser leur regard s’étaient rapetissés.

Il l’imaginait au lit, aimant le plaisir dans une parfaite décision de ses nerfs, bientôt brisés. Sa tendresse ne donnait que le meilleur d’elle-même, que ses traits les plus affinés et les plus efficaces. Elle était tenue en main par la sagacité. Mais son esprit? Il pourrait en trouver le secret sans le dominer car elle avait transformé dans le soin de son indépendance, sa pudeur refoulée et ses craintes de femme seule. Cette constatation le butait et, timide devant l’obstacle, il réprimait prudemment la curiosité qu’excitait ce corps dont les ressorts lui semblaient dissimulés et difficiles.

Cependant elle voyait en lui un jouisseur qui se doublait d’un lunatique, mais le lunatique servait encore le jouisseur. Il fallait s’amuser de loin d’un tel personnage, ce qui lui convenait parfaitement puisqu’elle ne voulait former aucun nœud après ceux, douloureux, savants et forts qu’elle avait longtemps maintenus avec son mari. C’était un curieux assemblage: il était naïf et spécieux, flagorneur et implacable, tendrement zélé et tout à coup il disparaissait, on retrouvait plus tard un déserteur un peu nostalgique. Finette goûtait de ne pouvoir mettre aucune confiance en lui. Le garçon se modelait selon une maxime à laquelle elle revenait souvent: «rien à espérer, tout à prendre.»

Ils bavardèrent tard.

Gille se déshabilla hâtivement, pressé par le sommeil. Il ne réfléchissait guère. Si c’était pour la solitude qu’il penchait d’abord, l’apparition des êtres le séduisait toujours et le jetait hors de lui-même. Il se lançait dans le torrent, et il ne pouvait avoir un regard sur ses actions que quand, raccroché à la rive et ayant dormi, il se retournait paresseusement sur les brisants où il avait culbuté. Se mêlaient les images fatiguées de Françoise, de Molly, de Finette, de Lady Hyacinthia. Il préférait l’une après l’autre, ne se satisfaisait ni de celle-ci ni de celle-là, mais n’en repoussait aucune. Il se rappelait seulement avec une vanité vague, comme si ses sens ne nourrissaient pas sa mémoire, le corps heureux de Molly, Françoise et la bonne senteur de son petit bois, l’ironie complaisante de Finette, la carrière illustre de Lady Hyacinthia, la présence inquiétante de Luc. Mais soudain, Madame de B... rassembla ses traits dispersés.

Il s’en fit une image nette, d’un arbitraire désinvolte. Elle avait le corps de cette putain de Vienne--cette putain, oh! les putains--qui était assise sur son imagination de tout son poids: un corps immense, dont il sentait exactement l’épaisseur comme s’il la tenait. Mais toute cette masse était enveloppée d’une ligne délicate, car le visage était d’une autre, celui de cette femme dans le train de Milan, dont les traits filant des yeux, des ailes du nez, de la bouche, faisait un contre-courant fluide qui redescendait, comme un filet lumineux enlève une masse plantureuse de poisson, sur tout le corps de l’autre et, amenuisant d’une caresse scintillante les volumes majestueux, les transfigurait.

Pourtant il avait envie aussi de vivre comme Françoise et avec elle, il ne voulait pas songer encore que son corps qui ne lui avait guère plu mais qui lui avait été voilé par la viridité du bois, lui apparaîtrait bientôt sous son vrai jour.

Mais au bout de ces réflexions il s’inclina devant la loi de voisinage qui représentait ce mur où il s’appuyait en retirant ses souliers. Il n’était guère nécessaire de faire ce petit effort ingrat de repousser cette belle poitrine grasse qui florissait à quelques pas dans l’eau odorante qu’il entendait clapoter.

--La garce. Elle va m’attendre. J’ai une envie de roupiller.

Le rut bien réglé de cet après-midi, le laissait favorable à de prochaines occasions. Pas ce soir, néanmoins. Pour indiquer son bon plaisir dans la nuit qui baignait fraîchement la façade, il éteignit, mais comme il venait de tourner le bouton, on toqua à la porte.

La flatterie l’emporta et sans rallumer, il défit le verrou. Sentant bon, enveloppée d’un nouveau peignoir, Molly se glissa sans vergogne dans son lit. Gille retira son pyjama qu’il avait enfilé avec tant de fatigue.

--Tu m’as bien laissé tomber...

--...

--Oh! n’aie pas peur, je ne te reproche rien. Nous ne nous sommes pas fait de serments. Mais tu aurais pu avoir envie de faire ça sur l’herbe avec moi.

Il restait inerte, mais Molly mit son point d’honneur à lui faire oublier les ébats de la journée qu’elle devinait facilement. Il regarda, distrait et amusé, son gros derrière au clair de lune tandis qu’elle appelait chez lui un plaisir qu’il voulut bien lui faire partager, au moment opportun, mais qui le soulevait vers madame de B...

III

Hyacinthia, d’une bonne maison, avait épousé autrefois un socialiste inconnu dont elle pensait faire un premier ministre. A peine se remua-t-il assez pour devenir Lord X... comme sa femme était déjà Lady Hyacinthia. Elle avait eu vite fait de renoncer au rôle de manager auprès de ce champion manqué, et comme la chasse et le voyage étaient trop anglais, elle s’était retournée vers l’amour qui, pourtant, de nos jours, ne l’est pas moins: un poète, un jockey, la nièce d’un cardinal l’avaient déçue tour à tour. Ces éclatantes maladresses montraient son cœur d’or, qui était fait pour se dilater comme une sphère dans la main d’un roi. Elle n’avait pas su reconnaître, quand ils passaient sur les grands chemins, les maîtres peu voyants de ce temps-ci. Impatientée, elle avait fait main-basse sur les premiers venus. Le poète eut un succès un peu brusque, en fut étourdi et glissa aussitôt dans de faibles mondanités. Le jockey engraissa. Enfin elle avait cru qu’on pouvait encore essayer du scandale, mais elle avait eu toutes les peines du monde pour se faire fermer quelques portes et on lui en ouvrait d’autres, selon les rites empressés du monde immense et bien classé des irréguliers.

Pour le moment, elle vivait en France, froissant des livres, recevant n’importe qui, trompant sa faim on ne savait plus comment. Encore jeune, sa beauté dure était faite pour soutenir âprement les luttes inexpiables de la cinquantaine.

Toute la bande alla déjeuner le lendemain dans son château Louis XIII, où elle ménageait cette trêve avec elle-même. Ce lieu faisait une réussite inutile et implacable où aucun détail n’avait été épargné, aucune erreur effleurée, où régnait sans un pli le confort le plus intransigeant.

Gille s’épouvantait devant cet écrin aussi funèbre que ceux de la rue de la Paix où allaient mourir les fameuses et vaines anecdotes portées par cette dame sans emploi. Finette recherchait discrètement dans les yeux de Hyacinthia la figure de ses amours. Elle appréciait cette femme qui faisait litière de ses ridicules mais qui, sans doute avertie par le temps, s’asseyait avec toute son obstination inutile, pour le recevoir comme une momie royale. Pour Molly et Françoise, il y avait là un jeune peintre très frais, Prune irlandais.

Lady Hyacinthia les abreuva de coquetailles, connaissant les habitudes de demi-ivrognerie que prend cette sorte de Français. Gille, qui avait besoin de réagir contre un reste de fatigue, en but plus que les autres. En sorte qu’il s’échauffa encore plus qu’il ne faisait d’habitude devant des étrangers.

Le mélange de sa coquetterie personnelle, de sa tendance astucieuse à plier devant tout inconnu pour le séduire, de sa susceptibilité nationale le jetait dans un labyrinthe d’habiletés aimables au devant des Anglais et des Américains qu’il mêlait un peu. Il venait de renoncer à certains préjugés sur les Anglais. Il les avait crus longtemps, sous le signe de la reine Victoria, fermés à toute aisance et il les avait admirés pour cela à tout hasard. Mais des séjours en Angleterre et tant de rencontres à Paris lui avaient retiré ces idées de l’autre siècle et ayant oublié sa révérence d’hier, il se laissait aller maintenant avec la plupart des insulaires qu’il rencontrait, surtout avec les femmes, à un débraillé digne de Fielding.

Pendant le déjeuner, il disserta donc de la façon la plus entreprenante sur les amours qui pouvaient se nouer entre les Anglais et les Françaises, les Français et les Anglaises et sur d’autres combinaisons encore dont l’état des mœurs l’obligeait bien à parler. Au moment où un mot cru était sur sa langue, il le retenait pourtant un peu et ne le laissait passer qu’enveloppé de certaines précautions oratoires, des appels à la liberté de pensée et à l’horreur de toute censure, car nos voisins, friands d’immoralisme, en sont encore à la saison des conquêtes timides et des découvertes étonnées.

Les rapports entre indigènes et étrangers à cette table n’étaient guère affectés par le nationalisme outré qui domine à certains étages de la société. La communauté des plaisirs, des lieux de plaisir, l’égoïsme universel et complice des riches, la profondeur toujours mesurée de leurs réflexions et de leurs propos, tout est fait pour niveler dans les salons des différences que des journalistes, généralement issus des classes peu voyageuses, s’exténuent à entretenir ailleurs. Lady Hyacinthia ne notait les dissemblances européennes que si des avions bombardaient Londres, ou si sa modiste parisienne salait ses factures. Le reste du temps, elle était en France et en Italie comme chez elle, parfaitement absente.

Finette et Luc parlaient beaucoup moins que Gille, mais assez pour contrecarrer les jugements téméraires que leur ami prodiguait. Ils s’étaient entraînés l’un l’autre depuis longtemps à haïr toute affirmation bien que personne plus qu’eux ne fût assuré dans ses opinions; seulement ils s’y prenaient toujours de la sorte qu’ils semblassent plutôt nier une chose qu’en certifier une autre, ce qui suffisait à les persuader de leur prudence.

Gille remarquait bien l’opposition du frère et de la sœur, mais il ne leur faisait guère de concessions, vite retourné vers Lady Hyacinthia. Il ne ressentait le besoin ni de la renommée ni de l’argent mais il aimait la liberté. L’argent simule cette liberté aux yeux des ignorants.

Il regardait Lady Hyacinthia avec des yeux brillants. Les bijoux, une hygiène magistrale jetaient pour lui toutes sortes d’illusions sur cette peau qui, sans connaître l’été ni l’automne, hésitait entre le printemps et l’hiver. Il avait envie, entre le Caire et le Canada, de se coucher dans ces maisons enveloppées d’une seule saison égale, d’amollir cette main armée d’un ceste de diamant. Mais ce sillon dans la joue? Il s’en arrangerait, son désir étant bien accroché à des accessoires de platine; et elle avait de belles dents. Se traîner avec une vieille? Elle n’est pas vieille. Le ridicule qui s’attache aux vieilles coureuses? Elle cesse de courir. Ce jockey, pourtant? Gille se sentit dans la peau du jockey, tout d’un coup. Il lui sembla montrer à ses amis les façons d’un maquereau. Mais aux yeux de Hyacinthia il était déjà l’amant nouveau, différent des anciens galants, qui la relevait.

Tout cela, c’était d’imperceptibles intentions: il en transparaissait beaucoup moins qu’il ne pensait dans ses gestes, grâce à la prudence dont il les corrigeait bonnement.

Luc et Finette échangèrent leurs impressions en se promenant dans les jardins après le déjeuner, tandis que leur camarade marchait devant eux au côté de la maîtresse de maison, et que Molly, sans grands efforts, se détournait de ses amours de la veille et, parant à de nouvelles infidélités, entreprenait vigoureusement Prune. Françoise avait disparu après le déjeuner, appelée par ses affaires.

--Est-ce qu’il a recouché avec Molly? demanda Luc à Finette.

--Je ne crois pas. Elle a plutôt l’air délaissée.

--Tu crois qu’il recouchera?

--Il ne doit jamais avoir envie de recoucher avec une femme.

--Si on insiste!

--C’est bien possible. Je ne le comprends pas. Qu’est-ce qui l’attire dans notre grosse tourte? Il n’est pas difficile. C’est drôle, il m’a dit qu’il n’aimait que les femmes bien faites et il couche avec la première venue.

--Molly est encore bien faite.

--Peuh! En tout cas, elle est idiote.

--Il ne lui parle pas. Il lui plaisait beaucoup. Elle était aux anges, le premier jour. Il se laisse faire.

--C’est vrai, il a du succès.

--Le charme.

--Qu’est-ce que ça veut dire?

--Il aime plaire. Ça le fait sortir un peu de lui-même. Les autres restent enfoncés dans leur peau et quand ils croient se décarcasser, ils n’arrivent qu’à faire ressortir leur égoïsme, tout de même, un peu gros.

Finette s’animait un peu.

--C’est vrai, il joue très bien le monsieur qui adore les femmes; ça devient rare, ricana Luc.

--Mais je crois qu’il les aime vraiment.

--Il s’en fout. Il a la manie de jouer son petit jeu de coquetterie, et c’est tout. Il n’a jamais eu de collage, à ce qu’on m’a dit. Quand il en a une, il ne pense qu’à la plaquer. Tu ne peux pas dire qu’il soit de ces hommes qui ont vraiment besoin du jupon. Du reste, c’est ce qui est intéressant en lui, cette sauvagerie. Tu ne sais pas comment il est entre hommes. Il parle des femmes d’une façon atroce. C’en est gênant.

--Oh! il est peut-être comme cela avec toi. Les hommes sont toujours les mêmes, les uns devant les autres, ils ne veulent pas avoir l’air.

--Non, c’est un type, dans le fond, qui ne tient à rien.

--Alors, il en souffre?

--Mais non. Il a l’air triste, comme ça, de loin en loin, mais c’est une tristesse très vague, dont il s’accommode, qui va avec un bon petit égoïsme, bien organisé. Il est très content comme il est, au fond.

Gille plaisait à Lady Hyacinthia qui entre temps s’était renseignée et avait appris que ce garçon avait des talents cachés et assez austères, qu’il conduisait de loin une assez grosse affaire où sa famille lui avait laissé des intérêts dominants. De là à la politique il pourrait ne faire qu’un saut!

Gille se serrait dans une coquetterie appliquée, s’efforçant de ne pas perdre de vue à travers les traits particuliers, menacés de couperose, que prenait aujourd’hui la Faveur, les chemins simples et constants qui y conduisent.

Pourtant il partit sans arranger avec la dame aucune entrevue précise et Lady Hyacinthia l’aperçut tout de suite très aimable, dans la voiture qui quittait son perron, avec Molly dont le sourire, détourné d’un Anglais, cessait tout d’un coup d’être plein d’une sensualité secrète, pour s’épanouir du côté d’un Français dans un cynisme sentimental.

IV

Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la surprenait--pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise--mais elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son confort--et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse, quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas plus souvent épargner à autrui la souffrance? Ce serait par sobriété, mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant d’eux-mêmes? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était de manières douces et libérales.

Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques jours et peu de choses: des sensations de loin en loin. Parce qu’elle avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.

Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.

La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des hommes; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du temps, plus loin que la familiarité.

Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.

Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire, l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes. Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la pudeur.

Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait besoin pour le moment--ce moment, c’était pourtant toute cette belle jeunesse--que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la résistance et à la fois la soumission des choses.

Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre, il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès d’elle, par des allusions légères et coquettes.

Finette accueillait ses plaintes avec empressement; elle y trouvait de quoi se renforcer contre Gille: comme elles sonnaient faux à ses oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui, elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement relâchée, qui pourtant--s’assurait-elle--ne lui aurait causé aucune déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de plus mordant.

Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.