Part 1
DRIEU LA ROCHELLE
L’HOMME COUVERT DE FEMMES
Deuxième édition nrf
PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
POÉSIE
Interrogation. Fond de Cantine. L’échappement (_en préparation_).
ESSAIS
Mesure de la France. Confession d’un Français (_en préparation_).
FICTION
État-Civil. Plainte contre Inconnu. Lettres des derniers jours (_en préparation_). Muriel ou l’Américaine en France (_en préparation_).
THÉATRE
Le Chef, tragédie en quatre actes (_inédit_).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A I, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET HUIT CENT QUATRE-VINGT-TREIZE EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COURONNE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT TREIZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A m, HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 850, ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 851 A 880, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.
A LOUIS ARAGON
PREMIÈRE PARTIE
I
--Ce Gille va venir, dit Finette, mais goûtons. Ce n’est pas un monsieur exact, il retardera peut-être Luc jusqu’à demain.
--Ce garçon que nous avons rencontré aux courses et au concert? demanda Molly.
--Oui, Luc l’amène.
--Luc le connaît! Qu’en dit Luc?
--Assez drôle.
--Ça m’amuse qu’il vienne.
--Gille... comment dites-vous? demanda l’autre amie de Finette.
--Gille, cela suffit.
--Qu’est-ce que c’est?
--Il a un corps convenable et une frimousse qui peut être attrayante pour certaines.
--D’où sort-il?
--Je ne sais pas.
--Qu’est-ce qu’il fait?
--Quelque chose.
--Il a de l’argent?
--Il a l’air de s’en sortir. Les voilà.
Une petite voiture apparut au bout de l’allée. Le frère de Finette et Gille y étaient. Ils virent les trois femmes claires, assises sur le perron bas, devant la façade assez noble de cet ancien rendez-vous de chasse.
--Bonjour Finette, je t’amène un charmant jeune homme.
--Bonjour Luc, bonjour Monsieur.
Il y eut un silencieux ajustement. Gille s’inclinait, souriait, sa silhouette était fière, mais son visage était blême.
--Je suis content d’être chez vous, Madame, j’aime votre maison.
--La maison a été bien réparée par un vieux fou, avant moi. Vous voulez du thé?
--Vous restez longtemps ici?
--Des mois. J’oublie qu’il y a beaucoup de choses plus belles. Vous êtes resté tard à Paris?
--Je suis parti.
--Vous êtes arrivé, restez.
--Il m’a parlé, en venant, dit Luc, d’un tas de projets compliqués, je n’y ai rien compris.
--Ni moi non plus, répliqua Gille avec placidité.
--Il est toujours temps de se priver en choisissant, marmotta Finette, le nez dans la théière.
--Je ne sais pas s’il se prive, mais en tout cas il ne choisit jamais, nota Luc.
--Je vais à Biarritz, assura Gille.
--Nous verrons bien.
Les regards de Gille erraient autour des trois femmes. Ils revenaient plus souvent près de Finette, mais ils n’abandonnaient pas les deux autres.
Il avait eu un sourire narquois quand la maîtresse de maison avait répondu à ce petit nom de Finette. Mais déjà il comprenait que l’on mît en évidence ce flair qui guidait délicatement ses gestes. Elle semblait faible sur sa chaise longue, mais son visage était en éveil, et rien ne s’y abandonnait. Gille qui ne l’avait aperçue auparavant que deux ou trois fois, et de loin, eut sous les yeux une ligne qui entre deux coussins offrait un heureux raccourci. Si le regard s’aiguisait vite, la bouche pouvait être tendre.
On s’interrogea un peu sur ses façons. Comment vivez-vous? Quelle recette inconnue pour tirer parti des jours pourrais-je vous emprunter? Puis, il fallut bien régler le sort du prochain. Gille en parla avec peu de retenue; il semblait aller assez avant dans le caractère des gens, parce qu’il en montrait ensemble des traits favorables et d’autres déplaisants. Il ne songeait pas à jouir de ce qu’il découvrait. Ses propos étaient hâtés et exagérés par le désir d’arriver à un résultat. Ses paroles d’un moment faisaient une allusion impatiente à un autre. Enfin, il prononçait un jugement avec une sévérité ingénue.
Finette se plut à voir quelqu’un découvrir sinon son jeu, du moins une de ses façons de jouer et si tôt. «Est-il imprudent pour de vrai, se demandait-elle, ou ne court-il ces petits risques que pour donner le change? Vivrait-il vraiment à son aise?»
--Est-ce que vous connaissez madame de B...? lui demanda-t-elle.
--De nom.
--Elle m’écrit qu’elle viendra peut-être chez moi, un peu plus tard. Je voudrais que vous la connaissiez. Vous ne l’avez jamais vue? C’est une beauté. Je n’ai rien vu de mieux. Du reste, il n’y en a pas des tas.
--Quel genre?
--Elle a un visage et des bras! La pire littérature devient possible; vous savez, tous les grands mots.
Il n’en fallait pas tant pour Gille qui tressaillit d’espoir, et prêta à l’inconnue un visage qui attendait parmi ses souvenirs, puis s’étonna d’être déjà familier avec un vieux rêve qu’il croyait nouveau.
--Qu’est-ce qu’elle fait?
--Elle a un mari, je crois. Elle voyage. Elle est intelligente.
--Et...?
--Je ne sais pas... On dit que... Il y a un homme qui a été fou d’elle...
--Ah!
--Je crois qu’elle n’est pas contente, qu’elle n’a pas trouvé... pourtant une fois elle a eu l’air très absorbée, très tendre.
--Ah!
Gille sent déjà s’altérer le bonheur.
Mais Finette repoussa la belle inconnue pour feindre d’écouter une anecdote de Luc qui embaumait les vivants avec une satisfaction funèbre comme un petit prêtre sardonique. Très en verve, il alignait, les unes à côté des autres, des momies vidées de leur sens et figées dans une attitude d’un ridicule désolant. Pourtant Finette surveillait son hôte plus qu’elle n’écoutait son frère, si connu.
Il y avait un certain temps qu’elle le rencontrait à droite et à gauche: il paraissait n’être que laisser-aller et pourtant le résultat de ses actes forçait à supposer parfois qu’il avait calculé. En même temps on lui en avait parlé: revenaient des histoires de femmes, où Gille était animé de désirs chauds qui faisaient fondre leur défense, puis sa chaleur devenait lucidité. Les gens qui étaient dans le voisinage voyaient apparaître dans un relief cruel les défauts de ses partenaires. Pour lui, l’indignation devant tant d’imperfection le chassait au loin. Il revenait bientôt tendre et goguenard vers une autre.
Preste rebelle contre la lourdeur de l’ordre, contre la négligence des humains à être heureux, contre leur mauvais vouloir à l’égard de ceux qui veulent l’être, et bien qu’elle doutât de rencontrer beaucoup de semblables, Finette imaginait aujourd’hui que ce lâcheur était comme elle, un hors-la-loi subtilement mêlé aux rangs de la foule.
C’est ce que Gille doutait d’être, en dépit du concours des apparences, car il se disait: «Suis-je tel aujourd’hui? peut-être, mais c’est demain que je serai moi-même.» Effet de l’âge: il était jeune et peu précoce.
Il était venu chez Finette attiré par la curiosité qu’elle lui portait, et aussi par l’envie de s’égarer dans une maison assez mal réputée, cotée bas par le snobisme. Il craignait son ironie, mais il comptait bien lui découvrir des faiblesses et pouvoir en user contre elle. Fille d’un petit courtier en bijoux, elle était la veuve fort riche d’un homme qui avait vécu brutalement, pris aux autres beaucoup d’argent et de femmes. La soumission passionnée dont elle l’avait flatté pendant plusieurs années laissait le monde encore étonné. Gille, par orgueil, doutait que cet attachement fût encore inattaquable. Et pourtant il prenait un air de respect distant, qui masquait la crainte qu’elle ne fût restée inexpugnable dans quelque retrait de sa personne, par exemple dans sa sensualité. Du reste, les premiers plaisirs de cette rencontre étaient assez sûrs pour qu’il ne songeât pas à ceux qui pourraient les suivre. Il goûtait les fléchissements presque imperceptibles mais précis de ce corps nonchalant. Il regardait sa robe, la courbe de ses propos. Elle soignait tous les détails et tous les moments; elle était présente à tous les points.
Il ne vit pas son visage ce jour-là, car il lui fallait faire face à Luc et à leurs deux amies et il n’était pas dans sa nature de saisir les choses avec promptitude.
Il craignait aussi la perspicacité de Luc et dès la première minute qu’il avait été en présence de Finette il avait commencé de dissimuler son intérêt à cause de lui.
Du reste la forme des seins que mettait en vue une des amies de Finette facilita la diversion de ses regards.
C’est ce que nota aussitôt Finette avec un amusement léger et sans le moindre esprit de concurrence. Elle était décidée depuis longtemps pour protéger la pointe de son esprit et grâce au grand assouvissement qu’elle savourait encore, à regarder tous et toutes de loin et à ne rien rapporter à elle de leurs agitations.
C’était donc d’une façon fort détachée qu’elle se plut, ce premier jour, aux traits du corps de Gille comme à ceux de sa vie qu’on lui avait contés ou qu’elle attrapait déjà.
--Vous avez sommeil? demanda Gille à Luc, à la fin de la soirée.
--Non. Je viens chez vous. Elle me plaît beaucoup, vous savez, votre sœur. C’est bien, sa maison, elle a de la tête.
--Moi, je ne sais pas, en dehors de la naissance, il se trouve que c’est ma plus vieille amie. C’est un des rares êtres supportables.
--Mais, dites donc, la grosse brune qui ne parlait pas, elle a l’air d’en vouloir.
--Vous pouvez y aller.
Gille s’intéressa à la grosse brune, demandant des renseignements inutiles. Luc répondait patiemment. Il avait le penchant de reculer aussi loin que possible les limites de la liberté pour lui et même pour les autres; il satisfaisait leurs petites habitudes et son égoïsme ne l’arrêtait qu’assez tard dans ces soins, car il ne se prêtait pas le moins du monde par une telle souplesse qui était coquetterie plus que dévouement de la sympathie.
Ils demeurèrent ensemble jusqu’à une heure du matin. Ils parlaient de leurs amis, ils en échangeaient les portraits hâtivement crayonnés, mais leur curiosité était futile et ne mordait pas. Aussitôt qu’ils en venaient à la manière de se servir des humains, de les aimer, leurs propos mal soutenus hésitaient et défaillaient.
--Vous ne vous rendez jamais dépendant des êtres, vous, hein? demanda Luc, avec une ironie tout à fait indulgente, son opinion déjà faite.
--Aucun être ne mérite qu’un autre lui rende les armes, répondit Gille, qui n’alla pas plus avant vers la contradiction et la difficulté.
Luc y prit la déclaration d’indépendance qui flattait sa morale.
--J’ai peut-être pourtant rencontré, ajouta Gille, deux ou trois fois, des hommes et des femmes qui auraient pu m’entraîner jusqu’à l’amour ou l’amitié, mais les circonstances ont toujours fait que nous avons été séparés: ils n’ont pas eu le temps de me faire sentir ces effets incroyables...
--Les circonstances, railla Luc, on dit cela.
--Vous croyez? non, je ne crois pas que je cherche une excuse.
Gille ne dit pas grand’chose de plus net et Luc ne l’y força pas, recherchant chez son nouveau camarade d’amusantes incertitudes.
Quand Luc fut sorti de la chambre, Gille ouvrit un livre, mais au bout d’un moment il entendit chantonner à la fenêtre voisine. Aussitôt il leva un regard assez gai: «C’est la grosse brune, qui est à côté.»
Il se leva et se pencha brusquement.
--Vous m’avez fait peur, s’écria Molly, surprise par le brusque déclic de son piège.
--Vous me faites plaisir. Vous n’avez pas sommeil?
--Si. Je n’ai qu’à m’étendre: dans deux minutes, je dormirai comme une souche. Mais la nuit est trop bonne. Et vous?
--Vous m’avez bien réveillé.
--Vous en avez taillé une bavette avec Luc. De quoi parliez-vous?
--De nous! Des femmes!
--Son indifférence lui permet d’avoir des idées générales. Qu’est-ce que vous dites des femmes?
--Moi je les aime. Et vous?
--Moi, je suis comme vous: j’adore les hommes.
--Qu’est-ce que vous préférez: les hommes, ou l’amour?
--Quand je regarde un homme, c’est un amour. Je n’ai plus de cigarettes, vous en avez? Apportez-les-moi.
--Bon, je viens.
Tandis que Gille se recoiffait, il pensait à Finette pour la prendre à témoin de son succès, mais les formes largement ondulées de Molly lui firent oublier son hôtesse. Pourtant, après le premier sourire de triomphe ouvert et dur, il en avait un autre, mêlé d’inquiétude, quand il passa dans la chambre de sa voisine.
Cette simple démarche supprima les autres. Elle était déjà sur son lit, très déshabillée.
«Ne fumons pas», dit Gille en posant les cigarettes.
«Ma bouche ne goûte pas des lèvres si étroites: pourtant elles sont bien souples. J’ai beau les aimer, ces grosses-là à quarante ans deviennent un peu poussives. Mais un plaisir dont je ne me lasserai jamais, c’est de reconnaître sous la graisse la ligne idéale de la jeunesse. Comme elle a dû être mince, celle-ci. Elle garde sa ligne; elle la suit de loin mais elle ne la perd pas. Elle a une taille: le ventre est séparé de l’estomac, la hanche ne s’épaissit pas trop haut, les reins font leur creux. C’est un beau morceau. Par exemple, j’aime mieux le goût de l’ail que de la pâte dentifrice.
«--Vous êtes charmant. Charmant visage. Vous embrassez bien. Oui. Oui. Oui.
«Elle parle, quelle horreur! Elle retrouve sa voix de petite fille. C’est comme la ligne engorgée dans la graisse, mais ça fait comique. Ne rions pas trop, c’est dangereux. Elle est soignée. Une peau fine, une dent en or: pourquoi l’or, là, dégoûte-t-il? Un peu de ventre, autant que dans le gilet de mon père qui croyait qu’il n’en avait pas. J’inspecte la bouche, le cou, les seins, le ventre. Et maintenant? Je crois qu’il faudrait profiter du premier élan? Oh oui! il ne faut pas s’attarder. Cette main, du reste, qui vient vers moi, rend tout aisé. C’est drôle; il suffirait d’un mot pour lancer cette femme dans l’espoir. Elle a des mérites; franche du collier. Mais avec n’importe qui. A la fin, ce petit visage et ce gros corps, cela m’entraîne vers le comique, or le comique et le désir! Enfin, je m’en suis tiré. Regardez-la, elle est aussi belle que si elle était morte. On pourrait croire que c’est arrivé.»
Gille, poli, mit dix minutes à faire croire à cette bonne Molly qu’il ne pouvait s’arracher à elle. Puis il put décemment s’écarter un peu. Il la regarda se livrer à ses ablutions, avec un sans-gêne si innocent qu’il la débarrassa du ridicule qui était passé sur elle.
Mais quand elle revint, elle n’osa rester nue, cherchant dans ses yeux un jugement. Il prolongea un silence dans l’ombre qui la força à en rabattre. Elle s’allongea pour lui donner des remerciements et jeter de l’huile sur le feu. Mais le feu était mort. Gille avait envie de dormir. «Un lit pas large, encombré par un corps de plus en plus étranger, et le matin il faudrait décamper avant l’arrivée des domestiques.» Sous un reproche muet et fourmillant il se leva.
«Je suis éreinté, ce voyage...»
* * * * *
--Comment l’as-tu trouvé, demandait Luc à sa sœur.
--C’est un serpent qui dort au soleil. Il est en bois, mais il faut voir, une minute après, comme il se tortille bien pour avaler la grosse bête qui se laisse faire.
--Il a la folie de plaire. Et pourtant...
--Et pourtant!
--... tout d’un coup on sent qu’il renonce entièrement à la personne qu’il a commencé de poursuivre... On m’en a raconté de raides sur sa façon de plaquer les gens.
--Mais qu’est-ce que cette coquetterie, crois-tu?
--Ce n’est pas tant de la vanité. C’est même le contraire, c’est de la curiosité. Il est fasciné par les êtres dans le premier moment, mais tout de suite après la réalité le délivre, le dégoûte.
--Et il ne pardonne pas aux autres d’avoir marché.
--Il oublie de leur en vouloir, il les oublie. Pourtant tout n’est pas désintéressé dans les coquetteries de ce monsieur. Il y a aussi la peur de ne pas exister.
--Je ne vois pas ça.
--Si, il a besoin d’être soutenu par des regards, pour avoir l’impression qu’il se tient debout.
--C’est un garçon qui existe, pourtant.
--Peut-être, je ne vois pas très bien comment. Il est bien détraqué celui-là encore, comme nous tous.
Pourquoi Luc avait-il amené Gille chez Finette? Ils avaient l’habitude de mettre en commun leurs humeurs. Le spectacle du monde, quand Luc ne s’en détournait pas dans des moments de malaise abominable, provoquait son esprit à des trépignements burlesques que des applaudissements redoublaient. Bien que fasciné par la vie mondaine, Luc ne s’y mêlait pas beaucoup car, en plus de ces misérables défaillances qui l’enfermaient chez lui, une extrême susceptibilité lui rendait tout commerce difficile, et son esprit barbelé faisait lâcher prise à bien des séductions pas assez mordantes. Alors il revenait vers sa sœur. Ils se vautraient incestueusement dans la complaisance d’eux-mêmes.
Luc avait donc amené Gille pour les distraire tous deux. Mais il avait prévu que Gille s’occuperait plus de Finette que de lui. Or il était fort capable de jalousie à propos de sa sœur; il craignait tout mouvement qui dérangeât leur immobile égalité. Mais pour rien au monde il ne se serait dérobé à de pareilles épreuves.
II
Finette et Luc, Gille et Molly se retrouvèrent au déjeuner. Molly ne faisait pas un geste qui ne commentât son plaisir, et Gille, flatté, regardait Finette. Celle-ci l’avait reçu d’un air qui l’avertissait que la grosse enfant avait couru à son lit pour lui conter son aubaine. Luc goûtait beaucoup le sans-façon de ces amours. Enfin tout le monde déjeuna gaîment en jouissant de la liberté grande.
L’après-midi on fit les paresseux. Gille était assez empressé auprès de Molly, lui apportait des coussins; mais ses regards sautaient beaucoup moins souvent que la veille et, après l’avoir assuré encore de sa conquête, se posaient plus longtemps sur Finette. Ils ne s’en détournaient plus guère que pour tâter de l’opinion de Luc sur ses premiers pas dans la maison. Au lieu de s’être éloigné de Finette, Gille présumait que dans l’esprit de cette femme conciliante, il s’en était plutôt rapproché en prenant possession d’un de ses objets familiers. Molly, sans éprouver la moindre jalousie de cette distraction, regrettait seulement de perdre quelques uns des frôlements qui eussent été un à-compte sur la sieste que tout à l’heure elle pensait bien partager avec lui. Gille trouva gênante cette revendication, pourtant modeste, et cachée sous la bonne humeur. Que l’on sût que sa faveur pour elle n’était faite que d’indulgence! Il se retourna alors entièrement vers Finette qui était demeurée immobile et imposante comme le premier jour, la veille.
Mais on entendit un petit coup de trompe et l’on vit s’avancer l’autre amie qui prenait le thé quand Gille était arrivé. Elle conduisait une jolie torpédo qu’elle faisait rager sous ses petits poings et il y avait à côté d’elle une inconnue d’un certain âge. «J’ai oublié de vous dire, souffla Finette à Gille, notre phénomène de voisine... Comme c’est gentil, notre chère grande voisine, de venir... Je vous présente un charmant jeune homme, comme vous voyez...» Lady Hyacinthia était une déesse faite comme tant de Saxonnes pour frapper les Français d’un amour mêlé de terreur. Elle se composait de métaux et de matières précieuses; ivoires, corail, or, diamants, perles. Fer: cette charpente; charbon: ce ronflant feu intérieur.
Mais Gille, un instant ébaubi, se reporta sur celle qu’il avait mal vue la veille.
--Comment s’appelle-t-elle? demanda-t-il à mi-voix.
--Qui? votre numéro 2?
--Oh!
--Françoise. Ce n’est pas le même article, vous savez.
--J’espère bien.
--Petit salaud. Vous n’avez même pas vu que cette pauvre Molly était montée et qu’elle vous a attendu au coin de l’allée.
--Si, si.
Gille alla vers cette Françoise qui, les jambes écartées et les mains plongées dans sa cotte rouge, regardait tour à tour sa voiture et Luc. Celui-ci jetait un fracas de paroles sur Lady Hyacinthia qui gloussait avec affabilité un excellent français.
Gille interrogea cette petite bonne femme. Elle habitait à une lieue de là dans une grande ferme où elle élevait des chevaux.
--Vous comprenez, nous nous sommes mis au travail. Mon mari fait de l’électricité pour tout le département et moi je travaille pour le pari-mutuel. Paris, je l’ai assez vu. Au moins, en province on parle encore français. Vous, vous êtes un de ces blêmes Parisiens qui fumez l’opium, ou faites l’amour avec des Américaines, quand ce n’est pas pire.
--Je voyage.
--Je suis sûr que vous étiez mieux pendant la guerre; vous n’aviez pas cette mine-là.
--C’est vrai, à Paris, je vis la nuit.
--Moi je me couche avec les poules, mais pas les mêmes... Vous les aimez, au moins? on ne sait plus avec qui on a affaire. Non, vous n’êtes pas de la bande?
--Vous verrez bien.
--Tiens, oui.
Le visage de Françoise, bien que petit, n’était pas fin mais semblait l’être, usé par une tendresse dévergondée. Et sous le cotillon simple, d’un sans-façon affecté, un corps fluet, vif, aidé de muscles minces, serrés.
--... mon quatrième fils...
Où diable a-t-elle pu les mettre ses quatre fils? Drôle de petite dégourdie. Ils se promenèrent dans le parc, elle sauta une barrière. Elle était nue sous sa robe de flanelle, avec de longues chaussettes. Mais son visage faisait rêver à l’entour une toilette bien plus féminine, fraîche, vaporeuse, aux couleurs du matin.
--... Quand mon mari sera revenu de Paris...
--Vous aimez votre mari?
--Bien sûr... Je l’ai aimé comme une bête pendant dix ans.
--Maintenant, c’est la onzième année.
--Dame oui... Quelquefois j’ai envie de m’en aller tout à fait de l’autre côté de la terre avec un type tombé du ciel.
--Vous me montrerez vos chevaux?
--Tout de suite, si vous voulez. Tenez, c’est cela. Laissons les femmes et allons-y.
Ils revinrent en courant vers la maison et sautèrent dans la voiture.
--Je vous le prends... Cinq minutes.
Son démarrage menaça un rosier et le coup de vent cassa leur vague geste d’excuse.
--Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-elle un instant après, avec un sourire d’une ironie mouillée et complice.
--Gille.
--Tiens, c’est drôle, c’est un peu niais, ça vous ressemble. J’aime cela.
Elle se tenait droite à son volant, ses petites mains dans des gants bien sales. Son vieux chapeau écrasant sur la légère couperose de sa joue une mèche très blonde. Rien que ces artifices campagnards: ni fard, ni poudre.
Gille sortit subrepticement du fond de son enfance le rêve d’une châtelaine courageuse et pure.
Elle se jeta dans des chemins de traverse, parmi d’opulents herbages. On toucha à un petit bois assez fourré.
--On va s’arrêter là. Il fait bon, on ira à pied à travers le taillis jusqu’à ma ferme. Marchez derrière moi.
Aussitôt il y eut un jeu pour se protéger des branches l’un l’autre. Ils se frôlèrent, se touchèrent; leurs corps se heurtèrent, leurs mains se pressèrent sur le même rameau.
Gille l’embrassa dans le cou, ce qui la renversa dans ses bras. Ils mêlèrent aussitôt leurs bouches et leurs membres, tapis sous un buisson. Leurs gestes étaient sûrs.
Après cela, que dire? Et la châtelaine sur sa tour? Gille ricanait mais appréciait une bonne tenue. Elle le félicita avec des mots justes de l’avoir contentée. Ses paroles, ses regards étaient infléchis par cette douceur qu’il avait remarquée sur son visage.