L'homme couvert de femmes

Part 3

Chapter 33,870 wordsPublic domain

Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre; la lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine achevait d’écarter toute trivialité.

Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se débarrasser que par la fuite: sentiments langoureux, caresses désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement d’ironie et de pitié.

Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit pavillon très frais, auprès d’un bassin.

«L’embrasser? Elle sait!»

A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu pointue.

--Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi? demanda-t-il.

--Est-ce que je sais? Pourquoi pas, mon Dieu?

--Je pouvais trouver mieux chez vous.

--C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.

--Est-ce que nous coucherons ensemble?

--On ne sait jamais; mais cela ne nous avancera à rien.

--Pourquoi? à cause de votre mari?

--Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.

--Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein?

--Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai vous rendre.

--Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous...

--C’est autre chose.

--Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la portion congrue.

--Portion congrue!

Elle eut un geste vif autour de son corps.

Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des maximes amères d’une bouche plaisante.

Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé? Il n’y avait point de risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps: l’amour qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.

Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer dans ce système de dédains et de flatteries habiles.

Mais Gille? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.

Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux. Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.

Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils. Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de travers et la traita de paresseuse.

--On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense de chercher et de trouver.

--Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de regarder ce qui est.

--Et comment avez-vous pu aimer votre mari? Vous le distinguez pourtant des autres?

--J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes, mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors de lui.

--Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.

--Bah! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas un être parce qu’il se sépare des autres par des traits infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins longtemps.

Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne pas dire: une âme.

--C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race, de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le fond; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.

--Oh! le beau parleur! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous resteriez plus longtemps sur chacune.

--Je n’ai pas dit mon dernier mot; un jour, peut-être, je m’arrêterai net sur une femme.

--Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.

--Vous croyez? Mais vous, vous vous contredisez. Avouez: votre grand amour c’était plus que vous n’avouez.

--Mais non, je n’ai jamais autant douté de moi-même et de lui donc! qu’alors que j’aimais Freddy. J’étais gâteuse, les trois quarts de la journée, mais j’avais tout le temps des minutes de lucidité.

--Oh évidemment! Vous n’aviez pas besoin de renoncer à dire des petites choses cyniques. Habitudes de langage! ça ne vous gênait en rien. Vous continuiez à raisonner par instants mais cela n’avait pas plus d’efficacité qu’une pratique superstitieuse, que de toucher un talisman.

--J’avais assez d’autres chiens à fouetter pour ne pas avoir le temps de rêver.

--Quoi?

--Il fallait que je me défende contre les autres femmes, l’ennui, la satiété, l’ironie et tant d’autres périls.

--Enfin, vous trouviez en lui quelque chose d’irremplaçable?

--Un monsieur qui ne peut pas se priver de tabac n’a pas besoin de fabriquer une philosophie pour expliquer sa manie. C’était par égoïsme que je me tenais à ce Freddy-là. Pour une femme c’est plus commode. On ne trouve pas tous les jours chaussure à son pied.

--Mais l’égoïsme cultivé par une personne de tête et de cœur...

--Merci.

--... comme vous, produit des sentiments subtils et sublimes. Vous ne savez pas ça, Finette?

--Vous savez! J’avais de bonnes habitudes de lit, voilà tout. Pour le reste, je me faisais un mauvais sang abominable, j’inventais des cruautés pour moi toute seule. Mais au plus fort de mes crises, je vous jure que je me voyais encore dans ma glace. «Ma vieille, tu rabâches des préjugés de l’âge de pierre. Bien inutile.» Non, le lit, et cette reconnaissance du ventre qui dure quelques minutes tout de même, un peu de camaraderie encore. C’est tout ce qu’on peut souhaiter, et ça peut être très suffisant. Je crois bien que je n’ai besoin de rien d’autre. D’abord il n’y a rien d’autre. Et encore, il faut payer ça des pires tracas, et les scènes! et se sentir idiote, folle à lier par moments...

--... parce que le paquet de tabac ne rentre pas et dîne peut-être avec un poule.

--Vous blaguez. Voyez-vous cela! Peut-être que vous ne connaissez même pas ça et pourtant vous prenez des airs d’un qui a le cœur plus profond que le mien.

--Je tomberai bien sur un bec, un jour, allez. Du reste, qui vous dit que je n’ai pas souffert déjà?

--Pas beaucoup.

--Non. Mais j’ai souffert de ne pas souffrir.

--Oh! là! là! Ne me parlez pas de ça. Vraiment vous n’y connaissez rien.

Cette discussion où chacun des deux interlocuteurs aurait pu occuper la place de l’autre, dura encore longtemps, elle maintenait leurs distances.

Gilles regardait avec des yeux méfiants, par instants méprisants, et aussi curieux et convoiteux, Finette ramassée dans ses coussins, l’œil piquant.

Dans cette pièce nue, où elle se tenait toujours, il n’y avait que de beaux livres.

* * * * *

--Gille est gentil, dit Finette à son frère, le lendemain. Nous avons causé tard.

--Comment était-il?

--Très gentil.

Luc avait envie de lancer ses soupçons: «Avez-vous fleurté?» Mais contrairement à leurs conventions, il la bouda et se priva d’entrer dans sa confidence comme d’habitude. D’autre part, Finette pensait que c’eût été faire insulte à son frère que de prendre les devants pour l’assurer qu’elle ne fleurtait pas avec Gille, car il suffisait qu’elle ne lui dît rien, pour qu’il sût qu’il n’y avait rien. Mais tout cela fit un silence inhabituel.

Ils recherchèrent la voie oblique et recommencèrent de discuter du caractère de Gille.

--Par exemple, baya Finette, il a quelques idées toutes faites. C’est drôle, il a l’air d’avoir l’esprit à l’aise et tout d’un coup, il vous sort de grosses balivernes, comme si, ma parole, il y croyait et que cela lui tienne au cœur et que ça joue un rôle quelconque dans sa vie. Et si on le blague, il se renfrogne. Les gens sont tous les mêmes, tiens. Le dernier gigolo, quand il n’y a plus de galerie, vous prend un ton de gravité et vous récite son catéchisme.

--Je te l’ai dit: il trompe son monde. Devant Hyacinthia, il la fait au greluchon, mais il aimerait mieux la sacristie et les grandes orgues avec une honnête partenaire.

--Eh bien! tout de même, non, il est comme ça par moments, quand on discute: de vieilles manies qui lui reviennent, un vieil orgueil idiot et gentil. Mais il est aussi bien le contraire, c’est une vraie vache aussi.

* * * * *

Pendant ce temps, Gille, mécontent de Finette, la comparait sévèrement à Madame de B... Celle-ci était plus fière et plus douce. Elle l’attendait, intacte et fermée. «Tête dure, habitée par des rêves obstinés, ce sont les miens», lui murmurait-il sans vergogne.

V

Au bout de quelques jours, Gille se trouva esseulé. Il réussissait trop bien à se débarrasser des femmes, à leur faire comprendre qu’elles ne pouvaient durer devant lui. Quand elles tâchaient prise, avec un découragement si prompt qu’il lui semblait accentué par l’ironie, il avait un frisson.

Pourtant, il ressentait bientôt leur rancune: mais il s’en plaignait, oubliant que lui en vouloir c’était une façon de ne pas l’oublier et qu’au surplus on ne pardonne jamais, et ses propres rudesses.

Mais au fond il souhaitait de sentir un espace inhumain s’élargir autour de lui. Une paresse comme une croissance qui n’en finissait pas, une ignorance crasse, une indifférence sordide, une distraction éperdue faisaient que Gille retombait avant d’arriver au «point où le monde commence,» songeait-il, «étrange et immense, là où se marque une distinction qui est décisive, entre notre âme et une autre âme. Je soupçonne l’existence de ce monde des âmes comme l’astronome, par une opération du plus pur et du plus inefficace de mon esprit.»

Il prétendait tout à coup que l’univers n’était pas la grande unité vague, nonchalante, qui se perdait en lui, et qui ne cherchait que par saccades, après de longs oublis langoureux, à se préciser. L’univers était plusieurs, fait d’âmes distinctes, merveilleusement diverses. Alors il croyait qu’une curiosité nerveuse, piquante, l’allait pousser sur ces étoiles, ces îles errantes, inconnues.

Mais ces notions passaient sans jamais prendre poids dans son cœur. Il continuait d’aller à l’aventure, obscur vagabond ébloui de loin en loin, mais non illuminé par le désir qui soudain, devant lui, battait le briquet. Alors il se jetait sur quelque silhouette dans l’ombre, mais l’aveugle, c’était pour prendre le sens de sa propre forme en se frottant à une autre forme, plutôt que pour atteindre le point palpitant dans ce qui résistait un peu sous sa main, qu’il lâchait trop vite, quitte à se sentir dans l’instant déplorablement dépourvu.

Le lendemain de la visite au château Louis XIII, Gille avait téléphoné à Lady Hyacinthia. Mais elle était sortie. Cela l’avait découragé sans raison, comme s’il y avait eu un fait exprès. Il ne revint à l’attaque que deux jours après. Elle lui dit de venir aussitôt et qu’elle était seule.

Il regarda avec étonnement cette femme qui pendant vingt-quatre heures comme plusieurs autres avait dominé sa destinée. Comme elle donnait des ordres savants au maître-jardinier, elle parut n’être que son propre majordome, obéissant ponctuellement au plan préconçu de sa carrière, plutôt que la jouisseuse désorientée qu’il avait louée au hasard. Il n’eut plus que l’idée de fuir un lit où il serait entré comme un nouveau cheval dans sa stalle pleine de paille fraîche. Il ne voulut même pas éviter que sa retraite ne fût une débandade qui mît les torts de son côté: il manqua au rendez-vous suivant et ne s’excusa point.

Molly et Françoise vaquaient à leurs consolations et à de nouveaux plaisirs. Molly, dans de telles circonstances, ne perdait jamais une minute, trop affamée pour suivre longtemps les exigences compliquées de la gourmandise et rester le bec ouvert devant un fin morceau qu’on lui retirait. Il lui fallait s’empiffrer sans cesse, de n’importe quoi, par exemple du jeune Prune.

Françoise était passée dans les chasseurs à cheval qui tenaient garnison par là. Gille regardait paisiblement son successeur et comment tout peut se faire si facilement dans le monde, qu’on le sent devenir fluide, inexistant. Il se prêtait si bien à la fantasmagorie qu’il se demandait si ce lieutenant rouge, frais, qui sentait bon le cuir et le tabac n’était pas lui-même. Il ne sentait pas dans les gestes de Françoise la solution de continuité. Et quand elle parlait, il n’en croyait pas ses oreilles.

«C’est tout de même malheureux, mon petit Gille, ce que vous avez fait. J’aurais pu vous aimer comme une folle. Dans le petit bois, je venais à peine de jeter mon bonnet par-dessus les moulins. Enfin, j’avais bien eu dix amants, mais je me gardais encore pour vous, si vous aviez voulu. Maintenant, je ne sais même pas s’il serait trop tard. Figurez-vous que je me suis fait mal, mal, mal.»

Ces paroles donnaient à Gille du dépit et l’envie de dormir.

* * * * *

Il vit arriver une nouvelle invitée et Luc s’en réjouir fort. Luc en avait souvent parlé à Gille qui la connaissait un peu. Cette personne, encore jeunette, jouait les petites filles perverses, réclamait qu’on l’appelât Bernard, mais un nez fort gros venait justifier un peu lourdement ce prénom viril.

Des transports, envenimés de ricanements, la jetèrent, lors de son débarquement, dans les bras de Luc. Puis fut longuement embrassée Finette qui prêtait sa joue et le coin de sa bouche avec un petit air, sous l’œil morne de Gille. Celui-ci crut devoir serrer la main dure de la nouvelle venue, non sans amabilité, mais il riait jaune.

Il se sentait mal à l’aise tout à coup dans cette maison. Il s’accommodait fort bien de Luc mais encore fallait-il que celui-ci lui soufflât le moins possible dans le nez des poussières qu’il avait l’habitude de respirer ailleurs. Que Luc n’aimât pas les femmes, cela ne gênait Gille que de loin en loin, lui semblait-il. Se pliant à tout hasard, habité par une curiosité lente, il demeurait encore à demi fasciné, à demi distrait devant Luc comme devant toute nouvelle rencontre: la coquetterie faisait de son esprit une méduse, sensuelle et plastique comme la matière, modifiant sa forme au moindre contact. Mais ensuite la dissemblance lui sautait à la gorge, il sentait une morsure précise. Pourtant, alors que Gille savait ainsi qu’entre lui et quelque être apparemment humain une ligne de démarcation imperceptible mais définitive venait d’être tracée, en même temps, quelque chose de friable sur son visage simulait l’accueil le plus souple. Il n’écartait jamais personne, aucune ombre, mais cette manière libérale le faisait frayer plutôt avec les gens vicieux qu’avec les honnêtes gens: c’est qu’il préférait un vice virulent, qui montrait la vivacité et la promptitude de la mort violente, à une vertu faite de fatigue vitale, mais qui le faisait penser à une vieillesse interminable. Il gagnait d’ailleurs à ces contacts téméraires plus d’une écorchure qui l’obligeaient à s’écarter souvent pour empêcher qu’elles ne s’envenimassent.

Gille regarda Finette et Bernard. Un homme regarde la gangrène ronger sa jambe de bois. Qu’est-ce que ces sourires, ce jeu d’allusions? Pour l’instant il est parfaitement paisible. «Peu m’importe qu’elles couchent ensemble, dit-il, mais qu’est-ce que ces mines d’affranchies, cette petite prétention en sourdine à la nouveauté? Finette accepte d’entrer dans ce facile mystère, dans cette vulgarité?»

Pour l’instant! mais l’instant suivant, il voit un accouplement et son sang ne fait qu’un tour. Il maudit le Démon. Comment peut-on ainsi lui donner le droit d’insulter à Dieu? et de le blesser lui, Gille, d’une sale blessure? Voyant cela, il a horreur de l’amour comme la première fois--et la dernière--qu’il refit la découverte d’Onan, ce Prométhée à la manque...

«Finette a-t-elle jamais été seule avec cet affreux gamin, avec ce don Juan nain, rampant et licheur? Et ce monstre ne lui a pas paru répugnant, vraiment?»

On lui désobéit à lui, l’homme.

Gille est toujours épouvanté de voir chez les autres le désordre de désir qui menace son âme. Un trait, une soudaine précision de la vie qui cerne plus ou moins de chair, indique une pente où l’être se précipite comme l’eau. Mais lui, n’a jamais perdu la tête; toujours dans les tourbillons, dans le choquement des genoux, il a perçu à travers la guirlande des corps, les fortes attaches, les grandes serrures d’airain qui tiennent les choses unies; de petites clés sournoises peuvent les ouvrir, mais l’airain reste là massif, nécessaire.

Dans ce temps les bornes de la propriété individuelle sont renversées. Personne ne croyant plus à l’autonomie des âmes, tout tombe dans la plus basse communauté. Le même danger nous serre tous de près: le plaisir n’est plus un moyen, il est une fin; dès lors, il est difficile de se tenir à un degré de retenue dans une chute qui entraîne tout le monde au cloaque le plus vulgaire.

Se sentir acculé à ses propres abîmes, voilà ce qui glaçait Gille, ce soir-là, auprès d’une Finette qui ne lui était pas très chère.

* * * * *

On dîna: tous ces gens mangèrent et burent comme s’ils voulaient vivre, comme s’ils ne voulaient pas mourir. La force de la nourriture fit entre Gille et eux un gros malentendu: trompé par la vie qui se réchauffait dans son ventre, il fut disposé à louer tout ce qui se trouvait à portée de ses yeux, il jetait de tous côtés, sur Luc, sur Bernard, sur Finette des regards brillants.

Quand ils furent vautrés sur le divan de Luc, il marcha longtemps de long en large autour d’eux, promenant comme une branche arrachée au bois voisin, une joie qui n’avait pourtant pas poussé pour s’étendre dans ce lieu, et dont il retenait sauvagement les rameaux qui auraient cinglé allégrement, cruellement ces âmes. Ainsi distrait, il put fermer l’oreille quelque temps à la conversation. Mais leurs propos le minaient.

Ils parlaient de leurs amis qui n’étaient pas là. C’est ici que se montre l’amour inévitable des humains les uns pour les autres: ils s’assoient en rond, le derrière dans leur égoïsme, mais ils parlent des autres plus que d’eux-mêmes. Ils sont fascinés par le scintillement que fait l’existence des autres. Ils ne les aiment pas: pas un qu’ils suivraient dans la mort. Pourtant, quand l’un quelconque meurt, il emporte une partie de leur vie; il n’est pas d’homme qui ne soit noué qu’à soi-même et à qui vingt ans ne suffisent pour qu’il achève de dépérir de la perte de cinq ou six amis qu’il aura ignorés, méconnus, trahis, calomniés, frappés, mais qui s’étaient fichés dans sa chair de façon qu’on ne pût les arracher sans emporter le morceau. C’était merveille de voir, ce soir-là, après tous les soirs, cet amour sec, flambant, sans aucune douceur, qui donnait une chaleur suffocante.

Molly, qui avait saccagé le jeune Prune toute la journée, contente, commença de sommeiller. Finette était enfoncée net en elle-même comme un ver luisant dans la nuit. Luc et Bernard tournèrent sur eux-mêmes des griffes fragiles, et se mirent à fumer un peu d’opium.

Mais dans cette fumée où macère l’hystérie des ports, la voracité des marins--une pièce d’or fondant dans une main moite--une plainte s’échappa. Ils dirent le supplice du désir déchaîné qui se tord sur lui-même, s’exaspère et se ronge. Toutes les barrières tombées entre les âmes, la chair de tous les corps se cherchant et réunie dans un seul spasme incessant, infiniment facile, usure universelle et terrible, restait pourtant un point où chacun aurait pu être soi-même, un petit grelot plaintif, un souvenir. Et cette grêle sonnaille faisait dans la nuit toute la présence d’un pauvre troupeau perdu. Gille fut témoin, chez ces humains-là, d’un regret irrémédiable, d’un reproche inexpiable: chacun, abandonné à tous, maudissait tout le monde de lui voler, de lui arracher le cœur de chacun. Dans cette immense matière informe où glisse de tout son poids la chair, il y a des éclats d’âme comme des échardes qui çà et là cochent encore un peu de souffrance. Cette souffrance fugitive est la dernière trace de conscience.

Gille se sentit pour ses voisins une pitié atroce et avilissante. Il songea alors au mépris et à s’en rehausser comme d’un verre d’alcool. Mais sa propre ignominie lui revenait aux lèvres, et le verre qu’il en approchait, il le jeta, il le fracassa.

«N’était-il vraiment pas leur frère en bassesse?» Aussitôt la noblesse apparut: «Il faut le leur dire», et, tout de suite après, la facilité: il le leur dit.

«J’ai beaucoup plus pensé aux femmes qu’à Dieu et à ses hommes», chantonna-t-il, au-dessus de trois têtes engourdies, devant une Finette qui ne montrait qu’un œil. «Je ne fais rien d’autre. Autrefois, quand j’étais enfant, je les espérais. Ensuite, pendant le temps de ma jeunesse, au temps du désespoir, je les regrettais plutôt que la vie. Maintenant, j’en rêve encore. Cela fait un grand sommeil.

«Je ne les connais pas. Je les ai trop désirées. Je ne sais pas les enfoncer vivantes dans mon cœur...»

Et il continua quelque temps.

* * * * *

Quand Gille fut rentré dans sa chambre, il sentit une souffrance plus précise que celle qui venait de s’épancher.

Que faisait Finette?

Il s’adonna à la jalousie.

«Je suis le lieu d’une agitation forcenée. Je ne pense à rien; je ne pense pas à Finette qui est au centre. Le seul point fixe autour de quoi tourbillonne le sang, c’est une image qui revient: un sourire, un signe dans l’air qui n’est pas pour moi.