Part 9
C’était un petit personnage à l’aspect doux et falot, habillé de vêtements trop larges. Un grand manteau tombait sur ses jambes hésitantes et son col était enveloppé d’un vaste foulard de soie blanche avec des pois noirs. Ses cheveux étaient blancs et soyeux comme ceux d’un vieux musicien. Il portait une barbe courte qui semblait sur ses joues une mousse de savon. Il avait un aspect comique de province, mais son front large et ses yeux remplis de loyauté inspiraient le respect et la sympathie. Avec étonnement, il s’avançait à petits pas dans le salon et regardait alternativement la richesse de l’installation et le valet, implacable dans son habit noir. Enfin, il demanda humblement:
--Vous êtes le domestique de M. Dewalter?
--Oui, monsieur, répondit l’homme, tout à fait surpris à son tour.
Me Montnormand hésita une seconde et posa une seconde question:
--Est-ce que... avant... vous le connaissiez?
--Avant quoi, monsieur?
--Avant d’être son domestique?
--Non, monsieur...
Il gardait une attitude correcte, habituelle à la livrée, mais les demandes saugrenues du visiteur inspiraient son mépris. Il pensa: «Drôle de notaire». Montnormand hochait la tête en le regardant. Il semblait ahuri et ne rien comprendre. Son interlocuteur le crut gâteux.
--Je vais prévenir monsieur, dit-il.
Comme il sortait, il remarqua avec dégoût que le vieil homme le saluait.
Seul, Montnormand parcourut la pièce avec stupeur. Sur une bergère, traînait un châle de soie parfumé, le beau châle de Stéphane, celui qu’elle avait mis un jour pour aller aux courses de taureaux et que, négligente, elle avait laissé là, chez son ami. Le notaire, de ses mains fragiles, prit l’étoffe. Il l’admirait en hochant la tête. Enfin il murmura:
--Pauvre petit...
Il avait vu Dewalter au berceau; plus tard, il avait connu le secret de son origine, quand le père véritable s’en était allé en Chine; il avait jugé les vertus et les défauts de son éducation romanesque et, quand la mère était morte, il avait eu beaucoup de peine. Sans le lui dire, il avait aimé cette femme dont le cœur était fidèle et qui, son amant disparu, s’était usée elle-même, comme les moulins qui n’ont plus de graines à moudre, quand ils continuent à tourner. Il avait suivi la jeunesse de Georges, espéré sa réussite brillante. Plus tard, après les premiers échecs de la vie, il avait admiré sa conduite aux combats et, dernièrement, il avait approuvé le projet du départ en Afrique. Dewalter, alors, était venu le voir à Saint-Germain au sujet d’une petite maison qu’il possédait encore à Poissy, déjà une fois hypothéquée, la maison natale, dont les loyers payaient tout juste les frais et qu’il conservait par souvenir, se disant, sans se le formuler, que, dans cette maison, sa mère avait aimé. Ensemble, ils avaient évoqué des souvenirs et Georges avait compris que ce vieillard restait son seul ami. Il s’était senti heureux d’être tutoyé par lui. Montnormand lui avait remis ses quatre sous, lui prédisant que, là-bas, le destin lui serait meilleur... Il n’y avait pas deux mois! Le notaire se rappelait son visage sans gaieté, mais calme, beau, rayonnant d’une énergie sereine. Il y songeait dans le salon et, quand Georges entra, il eut un geste de désolation.
Il voyait un être traqué, affaibli, touché par la douleur comme par une arme, un malade. Depuis quarante heures, il avait, d’un seul coup, laissé paraître ses angoisses intérieures, toujours cachées à Stéphane par un miracle de volonté. Elles étaient sorties. Leurs stigmates le marquaient. Sa fièvre, obscure pendant des jours, flambait. Dans ses yeux, on en voyait l’incendie. Dans sa chambre, il avait maigri. Il n’était pas rasé. L’énergie d’autrefois, la douleur d’hier, avaient fait place à une expression de lassitude nerveuse, comme celle des joueurs qui ont tout joué et qui ont perdu. Son haleine était chaude. Il avait soif.
Il sourit à son vieil ami, sans oser s’approcher de lui. Enfin, il lui dit:
--Je n’espérais pas que vous viendriez.
--Si tu ne l’espérais pas, pourquoi m’as-tu écrit? répondit Montnormand avec bonté.
--Parce que je l’espérais tout de même!
Ils se regardaient, toujours à quelques pas l’un de l’autre. Le petit notaire hochait sa tête falote. Il murmura, navré:
--En voilà une histoire!
Le visage de Georges parut plus triste encore. Il dit:
--C’est la destinée...
--Oh! la destinée!... la destinée!
Mais il ajouta, sans y croire, pour le consoler:
--Qui sait, cela va peut-être bien tourner?
--Non, répondit Dewalter. Elle est partie avant-hier. C’est fini.
* * * * *
Il s’assit sur le premier fauteuil avec une espèce de geste mécanique, et ses yeux ne semblaient plus rien voir que le passé. Il avait l’aspect des gens qu’on a torturés. Montnormand s’approcha de lui et l’embrassa. Les yeux remplis de larmes, il ne le voyait plus bien.
--Vous êtes un brave homme, articula le malheureux d’une voix lente.
--Je t’ai vu tout petit... tout petit... balbutia le notaire.
Il ne savait plus dire autre chose, bouleversé par l’aspect de cette vie ruinée, par cette douleur poignante d’homme. Son vieux cœur idéaliste, son cœur d’autrefois, s’était réveillé... Il répétait sa phrase: «Je t’ai vu tout petit...» Il remuait son corps chétif, un peu ridicule, qui l’avait toujours empêché d’être aimé et, dans le salon sans lumière, il lui semblait voir une ombre glisser, une ombre triste, démodée, l’ombre légère d’une femme morte depuis vingt ans... Il se disait que son fils était la seule chose vivante qui restât d’elle sur la terre, et qu’elle lui demandait de le sauver.
XVII
Maintenant la pauvre histoire de Georges Dewalter coulait de ses lèvres. Depuis deux heures, il la racontait. Le vieil homme, avec sagesse et pitié, écoutait le récit qu’il connaissait déjà par la lettre qu’il avait reçue, la lettre que Dewalter, enfin, avait envoyée. Mais la fin était nouvelle:
* * * * *
--Dans la nuit, disait Georges, j’ai entendu le train s’éloigner. Je ne la voyais plus; mais le bruit de sa marche persistait et plus loin, toujours plus loin, j’écoutais son roulement qui se prolongeait dans les ténèbres, et je voyais sa route dans le ciel, une lueur rouge, incertaine, et qui diminuait. Un moment, par un caprice de l’atmosphère, le halètement de la machine augmenta, et le tumulte des wagons qui s’enfuyaient. Et puis, ce fut le silence soudain. Plus rien. Alors je me sentis tout à fait seul. Je me rappelle un timbre qui sonnait dans la gare, en appelant je ne sais quoi... Toutes les sensations de l’extérieur m’entraient à vif... Sur une voie de garage, des beuglements de bétail, des chasseurs chargés de bêtes mortes devant une salle d’attente, des cages étagées qui renfermaient des poules prisonnières. Je ne pensais rien et en même temps je voyais tout. Après quelques minutes affreuses, je suis sorti de la gare et je me suis mis en marche dans la direction d’Orléans. J’allais, d’instinct, du côté où le train l’avait emportée. Le ciel s’était éclairci. La lune chancelait sur la route glacée et je marchais comme un homme ivre. Et puis la pluie a recommencé et je suis entré dans un hôtel, un hôtel triste, un bouge à rouliers. Là, j’ai passé la nuit... On m’a donné une bougie, on m’a conduit dans une chambre infecte. Alors j’ai été chez moi, vraiment chez moi, dans ma misère. J’avais la sensation que le patron du garni se méfiait, qu’il me guettait par la serrure et que je donnais l’impression de fuir après un mauvais coup... Mais ça m’était égal... Et puis j’ai ouvert mon portefeuille...
Il racontait cela d’une voix sourde, sans intonation, de la voix d’un homme que tout frappe, qui est à bout et nu.
--Je crois que j’ai dormi une demi-heure. Le réveil, quand on est dans la douleur, voilà le terrible. On reste, une seconde ou deux, hébété, et puis on recommence à savoir. Imaginez-vous que d’abord j’avais oublié. Je me disais: «Ah! çà, où est-ce que je suis?» Et, tout d’un coup, je me suis rappelé. Voyez-vous, c’est le pire. Quand on a dormi, le chagrin s’est reposé, et alors...: si vous saviez ce que j’ai éprouvé! Je ne peux pas le dire... Non, je ne peux pas!...
Il mit la tête dans ses mains et se tut.
--Pourquoi ne lui as-tu pas parlé? demanda Montnormand avec hésitation.
Dewalter se redressa à moitié, lentement, et le regarda. Ils eurent un long silence et le vieil homme détourna les yeux.
--Vous voyez bien, dit Georges.
Il se leva.
--Je n’avais qu’une idée: durer. J’ai duré deux mois. C’est fini.
--Tu oublieras, balbutia son ami.
--Pour l’amour du ciel, ne me le dites pas, cria-t-il. Ce serait horrible. Pensez que je n’aurai plus que ça: ma tête avec un souvenir dedans.
Mais le bonhomme s’agita:
--Il te fera tant de mal, ce souvenir! Oui, il te fera du mal. Tel que tu me vois, le plus dépourvu des hommes, j’ai eu, moi aussi, dans ma jeunesse, une fois, un amour. Il n’a pas bien tourné. Eh bien quand j’y repense... et... il y a longtemps... je souffre encore beaucoup.
Sa voix s’étranglait.
--Voudriez-vous oublier? demanda Dewalter.
--Oui.
Toute une vieille douleur dictait sa réponse, mais Georges fit un pas vers lui et il lui parlait presque avec violence, comme pour s’accrocher à ce qu’il avait fait:
--Eh bien, moi pas. Non, moi pas. Je me suis enrichi pour ma vie entière. Jusqu’à mon dernier sou, j’ai tout dépensé pour m’enrichir. Où je serai dans six mois, un an, où et quoi, je l’ignore? Ouvrier? Pas même. Je ne sais pas travailler de mes mains... Enfin, où que je sois, quand je serai bien fatigué, bien seul, j’ouvrirai ma tête, mon cœur et je fouillerai, je fouillerai dedans. Vous me prédisez beaucoup de souffrance?... Je sais. Je suis comme ces malheureux qui, dans un matin de printemps, font leur provision pour l’hiver...
Il marcha. Le jour avait baissé. Il tourna le commutateur. Montnormand le vit plus blême encore que tout à l’heure.
--Tu te détruis, dit-il, tu t’intoxiques. Tout est ton cerveau.
--Qu’est-ce qui n’est pas dans le cerveau? répondit Dewalter. L’homme est fou. Comment, sachant ce que je savais, le sachant... condamné d’avance, comment expliquez-vous ceci: j’étais heureux?
--C’est toute la vie, murmura le notaire en remuant maladroitement ses petits bras avec des gestes de pantin. Toute la vie!... Dix jours... dix ans... c’est la même chose! Si on pensait toujours à la fin...
--C’est vrai, reprit Dewalter. Et pourtant nous construisons... J’ai construit pièce par pièce, pour elle, un personnage. Il était devenu vivant, même pour moi. Je l’avais fabriqué de mes aspirations. C’est lui qu’elle aime. Et il était riche... Ah! si vous saviez comme il était riche!...
Montnormand comprenait bien de quelle richesse il parlait, richesse du cœur, de l’esprit, richesses que la richesse n’aurait dû que servir... A son tour, il commença de dire ce qu’il croyait utile. Il voyait l’immense douleur de son ami et, pour la vaincre, il se jeta sur elle. A la fois admirable et ridicule, il essayait de la détruire avec des ruses de nain qui veut abattre une géante. Il trouvait des paroles magnifiques, des mots lourds de sens. Il prêcha le courage, la joie de se grandir en souffrant. A la fin, il offrit son argent. Georges refusa. Il insista:
--J’ai confiance en toi, disait-il, je sais que tu es honnête. Tu n’as rien fait de mal. Si tu as été faible et imprudent, tu as payé ta faute de ta douleur. Grâce au ciel, tu n’as plus rien. Mais je te prêterai, moi, de quoi partir et t’installer au Sénégal. J’ai confiance. Avec mon argent, je sais que tu t’en iras! Et, pour me le rendre et pour me faire plaisir, tu travailleras. Tu n’as pas le droit de refuser puisque je te crée un devoir. Si tu le veux, de là-bas, tu lui écriras, à cette femme. Tu pourras le faire, sans craindre d’elle un jugement puisque tu seras parti.
Mais Georges lui répondit non: jamais elle ne saurait qu’il lui avait menti. Il dit qu’il lui adresserait une lettre pour prétexter un voyage, et puis plus tard, une autre pour lui apprendre que son absence se prolongeait, et qu’enfin il laisserait agir le temps. Jamais il ne la reverrait. Les paroles de son ami lui donnaient de la force. Il emporterait son chagrin et pleurerait la vivante comme une morte. Montnormand lui demanda de lui jurer qu’il partirait ainsi. Il le jura. Alors, le vieux notaire sut qu’il l’avait sauvé. Ils s’embrassèrent et Dewalter resta seul.
Il ouvrit la fenêtre et respira l’air froid de la nuit.
Il se sentait désespéré mais résolu. Il eut le courage, qu’il n’avait pas eu depuis quarante-huit heures, de prendre soin de lui. Il se rasa, s’habilla et descendit dans la ville. Il alla dîner dans un petit restaurant près de la gare Saint-Lazare et il s’obligea à lire un journal. Mais il était incapable de comprendre une ligne. Il s’occupa d’examiner sa douleur, sachant qu’il allait falloir vivre avec elle. Il était décidé à la discipliner comme une compagne de tous les jours, comme une servante fidèle qu’il allait emmener en exil. Chaque fois que l’image de Stéphane surgissait en lui, il la regardait en face, voulant s’habituer à lui sourire. Il souriait, et sa souffrance était terrible. Pourtant, il était satisfait de son courage. Il se sentait sur la vraie route et il se rappelait son serment et l’argent qu’il avait accepté de Montnormand en jurant de partir.
Il remonta vers l’appartement qu’il ne devait quitter que le lendemain.
En marchant, il se demandait s’il n’allait pas faiblir, là-haut, dans ces pièces encore toutes parfumées d’elle et s’il ne serait pas plus sage en allant à l’hôtel? Mais il songea qu’il était pauvre et qu’il devait désormais éviter toutes les dépenses. Il comprit aussi que la douleur était partout et que fuir l’asile de son bonheur perdu, ce serait lâche et inutile. Ainsi, il arriva devant la maison.
Comme il y arrivait, il vit la femme de chambre de Stéphane.
Il la vit, et puis il ne la vit plus, car son saisissement fut si violent que, pendant quelques secondes, il resta environné d’un brouillard. Enfin, il distingua qu’on lui parlait.
D’une voix rapide, la femme de chambre le prévenait qu’elle le guettait depuis près d’une heure, que lady Oswill était revenue de Biarritz, que son mari l’avait retrouvée et qu’il était lui-même dans l’appartement. Elle ajoutait que Dewalter aurait tort de monter, que sir Oswill était toujours armé, mais que pour «madame»... elle ne craignait rien...
Déjà elle parlait seule. Georges, soulevé d’anxiété et peut-être de joie, avait disparu dans l’immeuble, et les étages qu’il escaladait semblaient disparaître sous ses pas.
XVIII
Tandis que Montnormand s’efforçait de sauver Dewalter et que lui-même, resté seul, s’y essayait, deux autres forces, l’une d’amour, l’autre de haine, intervenaient dans son destin. Elles allaient se refermer sur lui comme un étau.
En arrivant à Biarritz, où elle n’était revenue que pour ne pas en être absente quand Oswill rentrerait, Stéphane avait appris que son retour avait eu lieu, qu’il était resté quelques jours à la villa, et qu’il en était reparti. Interrogeant les domestiques, ils lui répondirent que leur maître avait annoncé que de nouvelles affaires l’appelaient au Maroc et qu’il profitait du voyage de sa femme pour y retourner. Il avait ajouté qu’il y resterait pendant un mois et qu’on le prévînt si, par hasard, elle se réinstallait chez elle avant lui. Ces manières d’agir furent agréables à lady Oswill. Elle en conclut que son mari avait compris leur situation véritable et qu’il était d’accord pour qu’ils continuassent à jouir chacun de leur liberté.
Mais elle regrettait de n’avoir pas été mieux renseignée et d’avoir quitté Georges inutilement. Elle sentait la puissance de leurs liens et chaque jour d’éloignement lui semblait perdu. Rien ne l’obligeait à attendre. A peine fut-elle au courant des choses, qu’elle eut l’idée de revoir Dewalter et, le soir même, elle reprenait le train à la Négresse. La joie qu’elle allait faire à son amant effaçait en elle l’ennui du voyage. Elle fut au Ritz le lendemain, vers midi, et, fatiguée, elle se coucha. Elle voulait apparaître avenue des Champs-Elysées à l’heure du dîner, dans toute sa splendeur, et à l’improviste. D’avance, elle jouissait du cri heureux qu’elle entendrait. Mais, quand elle arriva, Dewalter venait de sortir. Le valet de chambre lui dit le chagrin qu’il avait montré. Elle en fut heureuse. Elle l’attendit. La cuisinière était absente. Par le téléphone, elle commanda un dîner qu’on lui monta du Fouquet’s voisin. Elle était joyeuse de se retrouver entre ces murs et, comme toutes les femmes, elle faisait des projets.
Soudain, la femme de chambre fit irruption. Elle accourait du Ritz et paraissait bouleversée.
--Qu’est-ce qu’il y a? dit Stéphane.
--Le mari de madame est là, madame, répondit Joséphine. J’étais dans la chambre; je rangeais les robes comme j’en avais l’ordre. Soudain, je me retourne; il y avait un homme...
--Un homme?
--Oui, madame, monsieur. Il venait d’entrer. Je ne sais pas comment... Je ne l’ai pas entendu.
--Qu’est-ce qu’il vous a dit? demanda lady Oswill.
--Il m’a dit: «J’arrive du Maroc. Préparez-moi un bain.»
--Est-ce que vous êtes folle?
--Non, madame.
* * * * *
Elle ne changeait pas une syllabe. Mais Oswill avait menti. Jamais il n’était retourné en Afrique. Il l’avait annoncé aux serviteurs de Biarritz par politique, parce qu’il craignait d’être trahi. En vérité, après quelques jours de fureur vaine, il s’était précipité sur Paris. Aux environs de Tours, il avait lancé sa voiture contre un piéton qui le gênait. Le piéton, d’un seul pas à droite, évitait l’accident, mais un arbre--plus obstiné, ou moins heureux--avait reçu la cinquante chevaux. Le piéton, sans rancune, ramassa sir Oswill. Comme il était médecin, il lui dit, à titre documentaire, qu’il avait une côte cassée, l’épaule démise, et qu’il en serait quitte avec trois semaines de lit. Il indiqua un hôtel voisin comme un bon endroit de repos et consentit à promettre qu’il ferait envoyer une civière. Il ajouta qu’étant en promenade, il ne faisait pas payer la consultation. Il laissa Oswill écumant.
Sa convalescence dura trois semaines, en effet. Enfermé près d’Amboise, dans une chambre Louis-Philippe, il avait la vue de la Loire. C’est une époque et un fleuve qu’il détestait. L’époque lui rappelait lord Byron dont il était jaloux, depuis l’enfance; le fleuve, avec ses plaques de sable entourées d’eaux vives, lui semblait affligé d’une maladie de peau. Il se rappelait aussi que sa première conversation avec Dewalter, dans le train, avait justement commencé dans les environs, à peu près à la hauteur où sa voiture avait agressé le peuplier. Le soir, il entendait un gramophone. Vers l’aube, il était réveillé par des coqs. Les gens qui passaient sur la route, les paysans, parlaient un français pur: tout cela le mettait dans une fureur sacrée. L’idée de ce que sa femme faisait, à Paris, avec son ruffian, tandis qu’il mijotait sur son lit de province, lui donnait des rages bestiales. Le Vouvray aidant, il voulait se lever, mais, chaque fois, il retombait, enveloppé d’une sueur glacée. Alors, il jurait comme un cad et une haine affreuse s’amassait en lui. Enfin, il fut en état de s’en aller. Il remercia ses hôtes par une bordée d’injures et prit le train. Il descendit au palais du Quai d’Orsay le lendemain du jour où Stéphane était partie pour Biarritz. Il ne savait toujours pas ce qu’il allait décider. Il comptait sur ses doigts les quatre ou cinq hôtels dans lesquels il avait chance de la retrouver. Au Ritz, il donna son nom d’un air bonhomme. On lui indiqua le numéro de l’appartement de lady Oswill, et c’est ainsi que, tout d’un coup, la femme de chambre l’avait eu dans le dos.
* * * * *
Encore mal remise de son émotion, elle racontait l’apparition à Stéphane:
--Pendant que je préparais le bain, monsieur s’est approché. Il m’a tendu un billet de cinq cents francs et il m’a dit,--que madame m’excuse,--il m’a dit: «Donnez-moi l’adresse de l’amant de madame». Je suis devenue verte, j’ai pris le billet et je n’ai pas répondu. Alors...
--Alors?
--Alors monsieur a tourné dans la chambre comme dans une cage. Il me faisait peur. Et, brusquement, il a donné un coup de poing sur la coiffeuse; le nécessaire a volé en morceaux. Ensuite...
--Ensuite?
--Ensuite, monsieur m’a dit: «Imbécile, ramassez ça». Il a allumé une cigarette et il est sorti en sifflant. Ma foi, j’ai pris peur, j’ai filé, et je suis venue... Je crois que madame ferait bien d’y aller.
--Par exemple, non, je n’irai pas.
Jamais elle n’avait connu pareille révolte. Elle se sentait d’une race qu’on ne gouverne pas sans régner. Mais on entendit un tumulte dans l’antichambre et la porte s’ouvrit tandis qu’Oswill apparaissait.
Il parlait avec force au valet:
--Laissez-moi tranquille, je vous dis. Prenez mon chapeau. Si vous n’êtes pas content, demandez à votre patron de vous augmenter. Il est assez riche pour ça.
Il lui tourna le dos et fit deux pas dans le salon. Stéphane, pâle de colère, s’était levée. Il lui sourit d’un sourire en triangle, d’un sourire de faune savant:
--Bonjour, chère amie. Excusez-moi de vous déranger. Mais où vous êtes, je peux venir, n’est-ce pas?
Il eut un regard dur, haineux, et la grimace disparut. Il virevolta et tomba d’aplomb sur ses pattes devant la femme de chambre:
--Ah! vous voilà, vous? Eh bien, vous aurez un beau souvenir: vous avez été suivie par un homme qui, d’habitude, ne suit pas les femmes. Et maintenant, vous pouvez allez vider le bain. Sortez!
Stéphane, par un effort, avait repris son calme. Elle dit avec netteté, sans hausser la voix:
--Allez dans ma chambre, Joséphine.
Oswill se retourna:
--Tiens! vous avez une chambre ici! Vous habitez en meublé maintenant?
Il paraissait décidé à toutes les méchancetés. Son visage narquois et mobile reflétait les images de sa pensée. Il regardait le salon luxueux et son opinion qu’elle entretenait Dewalter se précisa. A la femme de chambre, prête à sortir, elle murmura deux mots qu’il entendit. C’était:
--Guettez monsieur en bas et prévenez-le.
Le mari sourit un peu plus. Quand il fut seul, il ricana:
--Combien donnez-vous par mois à votre confidente?
--Est-ce que je vis de votre argent? dit Stéphane.
--Non. Pas plus que moi du vôtre.
Il lui rit au nez.
Elle fut stupéfaite; elle pensa qu’il était devenu fou; mais elle se rappela qu’il buvait. Elle lui demanda s’il était ivre.
Il répondit:
--Naturellement, je suis ivre. Je suis toujours ivre. Ça m’éclaircit les idées. C’est excellent pour mes expériences psychologiques.
--Vous êtes venu faire une expérience? demanda-t-elle.
Il fit signe que oui.
Elle le regardait et elle dit qu’elle allait le mettre à la porte. Alors son œil fut dangereux. Il articula:
--Je voudrais voir ça.
Son accent anglais s’était brusquement augmenté. Il errait dans le salon. Toujours immobile et calme, elle continua:
--Vous pourriez le voir. Est-ce qu’au Maroc vous avez perdu la notion exacte de vos droits et de leurs limites? Est-ce que vous croyez être un mari, par hasard? Le fait de vous avoir appartenue n’implique pas, j’imagine, que je vous appartienne encore. Il y a longtemps que nous nous sommes expliqués. Six mois de mariage ont suffi pour que je sois, en réalité, votre veuve. Depuis trois ans vous n’êtes pour moi qu’un ami...
--Un excellent ami... murmura-t-il.
Il avait pris un air fourbe, mais elle continuait avec une netteté grandissante, toujours debout à la même place:
--Un ami? Non. A Biarritz, quand j’ai refusé de me laisser emporter en voyage comme une valise, j’ai été fixée sur vos sentiments. Vous êtes parti le lendemain sans me revoir et sans prendre congé. C’est très bien. Vous êtes libre comme je le suis... Mais de quel droit entrez-vous dans ma chambre sans être annoncé? Vous entrez et vous cassez une table! Vous êtes fou! Et ici? Qu’est-ce que vous faites ici?
--Et vous?
Il était à deux pas d’elle. Elle le toisa, décidée à en finir: