Part 10
--Je vais vous le dire si vous le souhaitez.
Il répondit:
--Je le sais.
Elle sourit avec mépris:
--Alors, tout va bien. Allez-vous-en. Et, n’est-ce pas, gardez-vous désormais de violences de maître... et encore plus,--ah! oui, encore plus,--des fureurs de jaloux.
Il cligna des yeux comme un hibou devant une lampe.
--De jaloux?
--De quoi, alors? demanda-t-elle.
Il ricana:
--Je ne suis pas jaloux. Je ne vous aime pas.
--Je l’espère, dit-elle de haut.
Il y eut un temps. Il était humilié, rongé d’ulcères et il comprit qu’il perdait pied. Il tourna le dos pour qu’elle ne vît plus son regard et il fit un effort terrible pour le purger de son venin. Il sentit qu’il y parvenait et de nouveau il exposa un visage placide. En même temps, il réfléchissait. L’attitude de Stéphane l’étonnait. Il lui semblait que la qualité de son amant aurait dû la diminuer. Une femme qui paye a moins de fierté. Il ne la comprenait pas. Il tergiversait. Alors, il s’assit. Le siège était près d’une table et sur cette table il y avait un timbre. Brusquement, il sonna.
--Qu’est-ce que vous faites? demanda-t-elle.
Il la regarda dans les yeux et répondit avec nonchalance qu’il voulait du thé. Il attendait de voir comment elle réagirait...
--Vous savez bien chez qui vous êtes? dit-elle durement.
Il tressaillit: l’expérience réussissait. Il sentit que l’action allait se préciser. Le valet entra, prit l’ordre et sortit.
Oswill souriait, installé dans une bergère:
--Chez qui je suis? Comment donc? Je suis chez vous, je suppose?
--Non, répondit-elle, rapide et violente.
Cette fois rien n’était plus précis. Puisqu’il feignait de n’avoir pas encore compris, elle l’y forçait: non, elle n’était pas chez elle. Elle était chez son amant. Et, en effet, il comprit.
Il comprit qu’elle disait vrai. Il comprit qu’elle ne savait rien. Il comprit que ce salon, ce luxe, c’était le salon, le luxe de Dewalter. Il eut un éblouissement comme un limier sur la piste. Mais cette fois encore il se trompa: il crut que, par des moyens louches, l’imposteur s’était procuré des ressources. Il vit l’horizon changer et, vaguement, il eut la prescience qu’il allait trouver là un champ d’action. Il se ramassa sur lui-même et ne s’avança plus qu’avec des précautions, des ruses d’espion en pays ennemi et des audaces de mots à double sens pour bien étudier le terrain.
--Je ne suis pas chez vous? dit-il. Tiens, j’aurais cru!
Elle pensa qu’il voulait l’accabler par cette phrase, mais elle était remplie de dédain. Il s’était levé et il expertisait du regard ce qui l’entourait.
Il sourit:
--Alors, je suis chez M. Dewalter? Il a décidément un goût excellent. A Biarritz, il avait une bien belle voiture. Ici, il a un bien bel appartement.
Elle lui demanda:
--Vous connaissez M. Dewalter?
Il répondit d’un trait:
--J’en ai connu un, ce n’est pas le même.
Il avait un air sardonique qu’elle ne comprenait plus. Elle crut qu’il savait quelque chose sur un parent de son ami.
Elle demanda encore:
--L’un des siens?
--Non, dit-il. Un émigrant. Aucun rapport avec le vôtre.
Elle haussa les épaules. Que lui importait un autre Dewalter, un émigrant?
--Ne m’en parlez pas, répondit-elle.
--Je ne vous en parle pas.
Le domestique entra, portant le thé.
--Merci! Sortez, dit Oswill, et il se rassit comme s’il avait été chez lui.
Il faisait, en le dissimulant, un effort énorme pour préciser une idée qui lui venait. Stéphane, exaspérée, le regardait couler du sucre dans sa tasse.
--Je vous répète que je vais vous mettre à la porte, dit-elle. Vos excentricités dépassent la mesure. Vous ne connaissez pas M. Dewalter, le mien, comme vous dites... Ce n’est pas indispensable pour comprendre mes sentiments. Je n’ai rien à vous cacher puisque vous n’avez envers moi aucun devoir, ni sur moi aucun droit. Dites-moi ce que vous êtes venu faire. Où nous allons. J’attends!...
Comme il buvait, elle s’énerva davantage:
--Dans trois minutes, je vous préviens que je romprai l’entretien. Dans trois minutes... Vous aurez eu le temps de boire votre thé.
--Il est très mauvais, dit-il avec flegme. Dites à M. Dewalter d’en acheter d’autre.
Il se leva et se remit à marcher. Il lui semblait qu’il avait enfin trouvé son idée.
--J’attends, répéta Stéphane immobile.
Oswill revint vers elle. Il souriait terriblement:
--Tenez, commença-t-il, je vous demande pardon. Je suis entré ici comme si j’allais tout casser, nerveux... Je ne sais pas pourquoi! Vous avez raison, je n’ai aucun droit. Je ne vous aime pas, je ne suis pas jaloux...
Elle dit:
--Je ne suis pas votre femme.
--Je le sais, cria-t-il. Je le sais. Ne le répétez pas tout le temps!
Elle lui rétorqua, implacable:
--Ne m’y forcez pas.
Il eut envie de se jeter sur elle et de la frapper comme il lui arrivait avec les filles. Il froissa ses mains et les agrafa l’une à l’autre. Il avait un rictus d’animal méchant, mais, brusquement, il trouva la force de se détendre et il continua d’un ton conciliant, avec des gestes mous:
--Tenez, parlons gentiment, voulez-vous? Gentiment... Je ne vous aime pas, vous n’êtes pas ma femme, c’est entendu! Vous n’êtes pas ma femme, mais vous l’avez été. Vous portez encore mon nom... et, comme j’ai dit en entrant, je peux toujours venir où vous êtes.
Il s’arrêta, satisfait d’avoir précisé ce point. Elle l’écoutait sans rien manifester, impatiente de savoir ce qu’il voulait, un peu inquiétée par ses manières, tout d’un coup irréprochables, et prête à la riposte. Mais elle gardait devant lui une attitude souveraine; ses belles lèvres étaient closes; elle cachait la flamme de ses yeux sous l’ombre de ses cils tandis qu’il continuait, et maintenant sans la regarder, comme s’il eût craint lui-même d’être dévisagé:
--Je rentre de voyage. Je vais à Biarritz, vous n’êtes pas à Biarritz. Je vais au Ritz, vous n’êtes pas au Ritz. Je suis votre femme de chambre et je vous trouve... ici... chez M. Dewalter, qui est certainement... un gentleman, un homme très bien et, de plus, dans la situation de vous aimer...
Il suspendit son discours et, cette fois, il l’examina. Il vit que rien dans ses paroles ne paraissait ironique à cette femme. Alors, désormais sûr de lui, il continua:
--Vous voyez, dit-il, je suis loyal; je ne cherche pas à démolir votre idole et, sans doute, je ne le pourrais pas. Je vous connais; vous n’êtes pas sans honneur et sans fierté. Vous êtes de plus avisée; M. Dewalter, pour vous plaire, a certainement toutes les vertus.
Elle répondit:
--Il les a.
Il s’inclina poliment:
--Il les a. Vous n’êtes pas de ces amoureuses sans jugement et qui peuvent se tromper sur la valeur morale et marchande de l’homme qui les intéresse. M. Dewalter, je le reconnais, est inattaquable.
--Et alors?
--Et alors, c’est ennuyeux pour moi...
--C’est heureux pour moi, dit-elle.
Il sourit; son sourire était un chef-d’œuvre. Un grand acteur n’aurait pas fait mieux. Il y avait, dans ce sourire, de la bonté, du regret, une ombre de tendresse, un relief d’amertume, mais de l’ironie, pas du tout, oh! pas du tout. Stéphane n’avait plus devant elle qu’un honnête homme qui, courageusement, faisait l’éloge d’un ennemi. Et même, il insistait:
--Sans doute, il est intelligent, loyal. Il est sincère... Il est riche...
Il ne la regardait plus. Il restait l’œil perdu dans le vide et comme un homme braqué sur une idée.
--A quoi pensez-vous, Oswill? demanda-t-elle. Il dit avec une grande douceur:
--Je pense à ce que je vais faire...
--Qu’est-ce que vous allez faire?
Son expression devint angélique. Il répondit:
--Je vais divorcer.
Elle s’attendait à tout, mais pas à cela. Elle le savait obstiné et restait stupéfaite de le voir s’avouer vaincu. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Mais il souriait toujours, et d’un air si paterne qu’elle fut désarmée.
--Je vous remercie, dit-elle. Vous allez au-devant de mes désirs. Je ne vous aurais pas demandé ma liberté entière. Je la souhaitais, mais je ne voulais pas vous abandonner. Puisque vous me l’offrez...
--Je fais plus que vous l’offrir, répondit-il. Je veux que vous soyez entièrement libre, et seule, devant le héros que votre cœur a choisi. Vous me remerciez? Il n’y a pas de quoi. Me mettre en travers de votre bonheur?... Je n’aurais eu garde.
Une joie horrible était en lui. Il faisait des efforts surhumains pour ne pas la montrer, voulant tromper Stéphane jusqu’au bout. Et, vraiment, elle ne pouvait pas ne pas le croire sincère, tellement il cachait sa pensée obscure. Il avait pris un air un peu cocasse et semblait s’attrister sur lui-même.
Il dit:
--Je suis un drôle d’homme et l’on se moque de moi et de mes expériences. Mais elles m’ont appris à comprendre les désirs humains. Tout à l’heure, j’ai manqué de sang-froid... J’ai eu tort et je me repens. J’ai réfléchi depuis... Riche et belle comme vous l’êtes--pour mon regret--mon devoir aurait été de vous protéger contre un aventurier, un escroc quelconque de cœur et d’argent... Le cas de M. Dewalter est différent. Il est honorable et riche. Dans ces conditions, mon devoir est de vous le laisser... Je déplore de vous perdre, mais je suis consolé, dans mon orgueil, de vous perdre pour un pareil homme. Vous ne pouviez mieux tomber.
Il se délectait sadiquement de dire les mots qu’il disait, les mots exacts de l’ironie, mais de les dire avec une voix si franche, une sensibilité si parfaite que sa femme était bien roulée. Et, en effet, dans sa magnifique loyauté, reconnaissante de la justice rendue à son ami, elle eut un élan vers lui. Elle lui tendit la main. Alors sa haine fut la plus forte:
--Non, dit-il. Plus tard.
Il passa devant elle. Quelle inquiétude n’aurait-elle pas eue si elle avait surpris l’expression soudaine de son visage détourné? Mais, déjà, il revenait en souriant:
--Je ne vous demande qu’une chose, dit-il.
Elle répondit:
--Accordée.
Il insista, l’air sans péril:
--D’avance?
--Oui, répéta-t-elle avec bonté... Oui... C’est bien le moins, aujourd’hui.
Il parut enchanté. Il la savait incapable, une promesse une fois donnée, d’en marchander l’exécution. Il parla d’une voix déjà plus nette:
--Je veux annoncer moi-même à M. Dewalter mon abdication, votre bonheur et son heureuse fortune.
Choquée, elle refusa. Il recommença de sourire et lui dit qu’elle avait promis.
--Quel est votre but? demanda-t-elle.
Il lui répondit:
--Je veux qu’il me connaisse.
Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre et qu’entre gens du monde aucun scandale n’était possible. Au moment de son sacrifice, il trouvait juste de pouvoir juger par lui-même celui auquel il s’immolait. Il avait un aspect rassurant, l’aspect d’un vaincu qui a pardonné. Elle crut que sa manie de l’expérience survivait à sa méchanceté.
--Vous n’allez pas lui chercher querelle? dit-elle.
Il prit un air chagrin et secoua la tête:
--Non, affirma-t-il. Certes non. Si vous n’étiez encore lady Oswill, je le féliciterais plutôt d’avoir toutes les vertus qui me manquent... L’oisiveté et la fortune ne l’ont pas gâté.
Elle ne répondit pas, mais sur son beau visage tout son amour s’inscrivait. Elle pensait à la tendresse de Georges, à sa flamme charmante, à son soin constant de s’orner pour lui plaire, à tant de choses délicates qui le faisaient incomparable. Elle songeait qu’il était né délivré des soucis de la vie pour avoir le temps d’aimer, comme d’autres sont dispensés de la lutte des cités pour avoir le loisir de prier dans les temples. Non, certes non, l’oisiveté et la fortune ne l’avaient pas gâté.
Oswill la contemplait de ses yeux bicolores. Il lisait dans son esprit.
--Je l’envie, dit-il. Elles m’ont gâté, moi!
Il sembla à Stéphane qu’ils avaient tout dit. Elle était libre. Une entrevue, si correcte fût-elle, entre Oswill et Dewalter, lui déplaisait, mais elle avait confiance dans la délicatesse de son ami. Elle ne craignait point qu’il fût jaloux du passé. Au contraire, la vue de ce mari, si manifestement étranger à elle, ne pouvait que détruire chez Georges tout sentiment possible de cette nature. Elle savait la netteté de son cœur et ne l’imaginait pas s’attardant à des visions mauvaises. Mais, surtout, elle, comprenait qu’elle ne pouvait plus éviter la rencontre. Oswill l’avait décidée. En l’examinant, elle le vit calme, l’air un peu triste et bienveillant. Elle fut rassurée. Alors, dans l’antichambre, ils entendirent que Georges entrait:
--Vous avez promis, dit Oswill.
--J’ai promis, oui. Mais faites vite.
Elle passa devant lui, se dirigea vers une sortie. Il la suivait, courbé, obséquieux:
--Je vous remercie de cette dernière obéissance.
Elle ferma la porte sans se retourner. Alors, et brusquement, il se transforma.
Courbé en avant, le visage ignoble, les dents découvertes, les mains aux poches, les pieds écartés et bien en possession du tapis, ivre de joie mauvaise, il avait fait volte-face et il attendait...
Il attendait l’apparition de M. Georges Dewalter dont il était le confident.
XIX
Georges n’aurait pu dire, quand il ouvrit la porte de l’appartement, ce qu’il avait pensé tandis qu’il escaladait les étages. Ce n’est pas long, une minute. C’est le temps qu’il mit pour arriver de la femme de chambre au valet. Il le trouva, encore éberlué de l’entrée en cyclone de sir Oswill. Il dit:
--J’ai servi le thé.
Il roulait des yeux ébahis. Dewalter n’obtint aucun renseignement. Ce qui le bouleversait était multiple. Quel homme était-il, ce mari inconnu? Comme un combattant, ignorant son adversaire, il entra dans le salon.
Il vit Oswill.
Et Oswill, tel qu’il était placé, l’air prêt à foncer et riant, Oswill, l’homme du train, l’homme de Biarritz. Il chancela. Deux secondes après, il avait compris.
Il eut un pauvre rire sans voix, cassé, le rire nerveux du type épuisé qui se voit fichu. Il balbutia:
--C’est possible... ça... c’est possible...
--Le monde est petit, n’est-ce pas? dit Oswill. Bonjour...
Il ajouta avec délectation:
--Oui, c’est bien moi.
--Misère, fit Dewalter.
Il l’interrogea, l’air soudain honteux, vaincu:
--Vous l’avez vue?...
--Ma femme? dit Oswill. Oui. Je l’ai vue.
Dewalter chancela, navré. Tant d’efforts, tant de douleurs pour en arriver là: à être démasqué! Il contemplait son confident. Il répéta deux fois.
--Elle sait... Elle sait...
--Elle ne sait rien du tout, répondit Oswill.
--Pourquoi?
--Comment, pourquoi?
Dewalter s’accrocha au dossier d’un siège. Il sentait le raffinement de l’ennemi.
--Vous m’attendiez? murmura-t-il.
Oswill augmenta son dur sourire. Il dit:
--Je ne suis pas pressé.
Dewalter tressaillit:
--Comment?
Sa douleur pauvre était de plus en plus visible.
Comme l’Anglais ne remuait pas, il frappa du pied:
--Appelez-la, articula-t-il, et finissons-en. Dites-lui...
Avec un calme affreux, Oswill déclara:
--Je ne lui dirai rien du tout.
Dewalter le fixait, entrevoyant une trappe.
--Pourquoi?
--Parce que je vous l’ai promis.
Il riait de nouveau et commençait d’avancer, toujours un peu penché.
Il se dévoila tout d’un coup:
--Ce serait trop commode! Parce que je sais votre secret, j’irais le dire! Non. J’ai trouvé mieux. Elle saura la vérité par vous.
Il se dirigeait vers Georges:
--Vous lui direz! Vous lui direz vous-même: «Je suis un aventurier, un escroc. Vous avez des millions et je n’ai pas le sou. Ça s’arrange.»
Il sifflait ses mots, parlant de façon à ne pas être entendu au delà des cloisons. Dewalter, sous l’insulte, ne pensait qu’à ce danger, d’abord. Appuyé contre une table, il regardait du côté où Stéphane était sortie. Oswill le comprit. Il ricana, bouffonnant presque:
--Soyez tranquille. Elle n’écoute pas. Elle a confiance!
--Canaille, dit Georges à mi-voix.
L’autre revenait sur lui, scandant sa marche de ses mots accentués, et crachant son triomphe:
--Je ne suis pas--hein?--de vos petits bourgeois qui se précipiteraient sur la vérité comme des étourneaux... La vérité est une arme sûre, mais c’est une arme à retardement... Les femmes sont comme les despotes. Elles font exécuter les porteurs de mauvaises nouvelles. C’est vous qui serez le porteur. J’ai arrangé ça. Je reste en dehors pour être le maître du jeu.
Il s’était placé derrière Dewalter qui contemplait toujours la porte par où Stéphane pouvait entrer. Le malheureux se retourna. Des pieds aux cheveux, il frémissait.
--Ça vous amuse?
--Ça m’intéresse.
--Je peux en crever, hein?
--Vous n’en crèverez pas. Vous en vivrez.
--Prenez garde.
Il faillit se ruer.
--La paix, fit Oswill avec un rond de bras négligent. Ne serrez pas les poings.
Georges comprit qu’il allait frapper. Alors, elle entendrait, elle accourrait. Il traversa le salon pour résister à l’idée du heurt. Pourtant il se sentait une force terrible et il savait que, d’un geste, dans la puissance nerveuse, il aurait culbuté ce colosse. Il respirait largement pour se contraindre.
Oswill déchaînait sa haine. Les dents serrées, il insultait dans une précipitation de débit:
--Vous êtes un joli cadeau à faire à une créature sentimentale en quête d’un Roméo. Vous n’avez pas eu besoin d’aller au Sénégal pour être un gentleman de fortune. Vous avez inventé un personnage pour rouler une femme... Ne serrez pas le poing, je vous dis; demain vous tendrez les mains!
Georges pensa: «Je vais le tuer».
Il gronda à voix basse:
--Taisez-vous...
L’autre continua:
--Non. Je vous dis ce que vous êtes. J’ai cru, en venant ici, que votre dupe était renseignée, avilie au point de vous supporter en vous connaissant. Mais non! J’ai respiré! Elle ne sait rien! Votre ruse est de plus longue haleine. Vous fortifiez vos positions. Vous durez.
Dewalter le regardait tout d’un coup avec stupeur. Il ne pouvait comprendre que son âme fût jugée ainsi. Il n’avait jamais admis que ce fût possible... Il pensait à son calvaire depuis trois jours et, de toutes ses douleurs salies, il faisait une émeute. Oswill ricanait:
--Sans doute, vous vous êtes associé des usuriers pour tenir le coup jusqu’à ce qu’il soit tout à fait beau? Vous faites de l’œil à la richesse.
Secoué de fureur, soudain courbé en avant, Georges cria tout bas:
--Canaille! Cœur de plomb, de boue!... Je donnerais, en ce moment, ma vie entière pour vous tuer comme un chien, oui, comme un chien. Vous éveillez en moi une haine de sauvage, oui, de sauvage, en moi tout amour.
Oswill éclata de rire:
--Tout amour!
Il semblait piétiner une danse.
Alors Dewalter sentit sa colère croître encore:
--Oui, tout amour, oui... imbécile forcené! Malheureux, incapable de concevoir aucune noblesse! Ah! comme je vous plains; vous aviez tout de la vie... oui, tout, vous, brutes jusqu’à la fortune qui permet, qu’avec tout, on fasse tout... Vous aviez une femme... et, parce que vous êtes un pauvre, et le plus pauvre des pauvres, de la pauvreté du cœur et de l’instinct, vous n’avez pas su la garder!... Et vous m’insultez, moi, le riche, le vrai riche de nous deux!...
Il était à moins d’un mètre de lui, toujours un peu ployé pour avoir la force de lui lancer les mots sans les crier. Mais il les lui jetait à la figure d’une haleine, blême, indigné. Il lui cracha:
--Salaud!... Ah! je vous crèverais, je vous dis, avec une joie sans égale, mieux qu’autrefois dans la tranchée, si elle n’était pas là, à deux pas, pour vous protéger... Canaille!
L’Anglais, le temps d’un éclair, douta: est-ce que, vraiment, cette frénésie, cette rage, ce n’étaient pas celles d’un honnête homme outragé? Mais sa propre nature l’empêcha d’y croire. Il fit un petit geste de la main, un petit geste de mépris plus insolent, plus péremptoire, qu’un grand:
--Calmez-vous. Je n’ai pas encore tout dit.
Mais Dewalter, hors de lui, prit le dessus. Il commanda:
--Non, Assez! Ne dites plus rien. Assez!... C’est à moi, maintenant, à moi de parler...
Il se rassembla:
--Votre femme, pensez-vous, votre femme va découvrir le piège? Que vous avez raison? Que l’amour et l’escroquerie ne font qu’un? Je vais rester et spéculer sur sa tendresse, sur sa pitié? Vous triomphez?
--Oui, répondit Oswill violemment.
Georges se redressa et, presque, il rit:
--Gâteux!
Il se rapprocha encore. Maintenant il était prêt à faire, à son tour, des plaies. Il devinait où frapper. Il avait compris pourquoi cet homme le haïssait, et sa soif obscure de lui ressembler.
--Vous avez tout prévu, dit-il avec un accent où passait une sorte de triomphe... tout prévu, sauf les choses belles! Je n’ai plus le sou, vous entendez... plus le sou... Souffrez donc un peu... souffrez... car, sans amour, vous crevez de haine et d’envie... Souffrez: je l’aime! je peux aimer, moi! Je l’aime! Je me suis ruiné pour elle...
Il sentit le tressaillement de l’adversaire...
--Oui, ruiné... Je l’aime!... Allons, souffrez un peu: je l’aime! Et je pars. Proprement. Sans rien. Je pars.
--Non, cria Oswill.
Il avait un air de victoire.
--Gâteux, répéta Dewalter.
Il lui tourna le dos et, comme épuisé, il alla s’appuyer à la cheminée. Oswill l’y poursuivit.
--Non. Vous ne partez pas. Vous restez. Vous êtes dans le sac. Oui, dans le sac, sans jeu de mots! Vous ne partez pas. J’ai tout changé.
Son visage était un chef-d’œuvre d’expression mauvaise. Il avait compris que Dewalter disait vrai, qu’il risquait de fuir en beauté. Il s’y refusait. Et à coups de dents, comme une bête qui mord, il lui cria la vengeance préparée:
--J’ai tout prévu. Je vous prive du beau geste. Je ne veux pas que vous soyez un héros disparu et qu’on vous plaigne après. Vous ne pouvez plus partir.
Il paraissait si sûr de lui que Dewalter tressaillit.
Oswill acheva:
--Je fais de vous un cadeau à votre dupe. Elle vous épouse: je divorce. Oui, à cause de vous. Je divorce.
Il martela, les poings serrés:
--Ça, je le fais!
Dewalter, murmura encore, sans un geste:
--Canaille!
--Vous êtes un gentleman, ricana Oswill outrageusement. Vous épousez la femme déshonorée par vous! Vous êtes riche!
Et, comme Dewalter ne bougeait plus, il lui dit, sous le nez, avec une joie hideuse et en appuyant sur les mots comme pour l’en écraser:
--Vous êtes riche. Mais il faudra parler, avouer... et, elle, entendre.
Ils restaient l’un devant l’autre sans se frapper, liés par la haine, si proches qu’ils formaient un groupe. Ensemble, soudain, ils tressaillirent: ils comprirent que Stéphane allait entrer. Leurs insultes, leur frénésie s’étaient échappées d’eux avec une violence si retenue qu’ils savaient qu’elle n’avait rien entendu de leur combat. Ils savaient aussi qu’elle était incapable d’écouter derrière une porte. Dewalter fit un travail surhumain pour redonner le calme à son visage. D’un bond de singe, Oswill avait pris du champ.
Comme un acteur prodigieux, elle le trouva bonhomme au milieu du salon. Il l’accueillit:
--Vous voilà?... Nous avions justement fini, M. Dewalter et moi.
Il les contempla l’un après l’autre, avec bonté:
--Vous voyez, cela s’est très bien passé... Adieu.
Elle fit un pas vers lui. Elle était reconnaissante, délivrée, et sa rancune d’autrefois s’apaisait. Elle demanda:
--Je ne vous reverrai pas, Oswill?
--Non, répondit-il.
Dans son cœur, ravagé de fureur, il y avait tout un remous. Mais la joie de ce qu’il faisait lui donnait la faculté de sourire. Il dit:
--Mon avoué, mon avocat, les vôtres, et les notaires, le mien, le vôtre...
Il se retourna vers Dewalter:
--Celui de monsieur... régleront les choses en dehors de nous.
Il alla prendre son chapeau.
--Ma chère, j’ai perdu. J’avais parié que vous ne trouveriez jamais dans notre monde un homme digne de vous et de votre amour... Vous avez trouvé M. Dewalter...
De nouveau, il l’examina. Il le vit droit, correct, les bras croisés. Il devina l’effort qu’il faisait pour ne pas s’écrouler. Il lui sourit:
--Rendez-la heureuse. Cela vous sera facile: vous êtes un parfait gentleman.
Il les enveloppa de son regard comme d’un filet dans lequel il les avait pris et, sans dire un mot de plus, il s’en alla.
--C’est un pauvre homme, murmura Stéphane.
XX