Part 11
Oswill s’en alla par les rues, secoué d’une délectation féroce. Il descendait les Champs-Élysées en partant seul, avec des embryons de gestes, si bien qu’il n’avait jamais eu l’air moins à jeun d’alcool que ce soir-là, n’ayant rien bu. La jalousie se répandait en lui comme une ivresse, et non seulement la jalousie, mais sa sœur ignoble: l’envie,--l’envie, suppuration de l’âme, non plus blessure, mais ulcère. Il enviait Dewalter. Il l’enviait parce qu’il était Oswill. Avec son intelligence cabossée mais solide, il avait compris de quels jardins mystérieux, fleuris d’idées, ce gueux était le promeneur: jardins défendus, sans clefs, autour desquelles il rôdait, lui, comme un mendiant.
Pourtant, il se disait que, dans ces jardins-là, on crève de faim. Tôt ou tard, il en faut sortir. Alors il jubilait. Comme un apache, attendait son rival à la sortie.
Comment Dewalter pouvait-il s’évader proprement? D’aucune façon. Cette fois, le terrible excentrique en était sûr. Il était onze heures du soir. Le lendemain, avant midi, il irait chez l’avocat. Il donnerait ses ordres. La requête en divorce serait envoyée sur l’heure. Trop heureuse de sa délivrance, Stéphane aurait l’orgueil de ne pas discuter. Déjà, elle ne pensait plus qu’au mari nouveau... Le mari nouveau? C’est là qu’Oswill étouffait de joie.
Avec précision, il se représentait le déclanchement des aveux. «La vérité en marche», ricanait-il...
Il lui semblait déjà écouter Dewalter:
--«Le loyer?--Je n’ai pas d’argent.--Le voyage?--Prenez les billets.--Le ménage?--Un chèque, s’il vous plaît, pour la cuisine. Et si vous me souhaitez du linge propre, des cigarettes, n’oubliez pas de glisser quelques billets dans mon veston.--»
Oswill voyait tout cela, l’entendait. Au coin de la rue Boissy-d’Anglas, devant le vieil _Épatant_, il en esquissa un pas de gigue, sur le trottoir...
Il restait à l’homme la fuite possible, meilleure que l’affront. Eh bien, non: on ne s’en va pas, sans être un drôle, quand la femme compromise divorce. On le peut, mais quel mépris en elle, quels ressentiments, et quelle stupeur! Oswill était tranquille: Dewalter était pris. Il parlerait.
Et puis?
Ne pouvait-elle lui crier: «Qu’importe?» Et lui murmurer: «Je t’aime quand même?...» Oh! oh!... Savoir? Quand on est cinquante fois millionnaire, comme Stéphane Coulevaï, apprendre qu’un homme se déguise en riche pour s’approcher, se faire aimer, vous conduire au scandale, et vous dire à la fin: «A propos, chère amie, je n’ai pas un sou, mais pas un... J’ai oublié de vous en parler par délicatesse...» c’est tout de même sujet à méditation! On a beau avoir l’esprit large, «on ne peut pas s’empêcher de penser...», comme dit le peuple... Et puis, il y a demain? Et demain, en amour, c’est l’important...
Oswill jubilait de plus en plus: il avait bien joué! Il entra chez _Maxim_. Cet endroit épileptique semblait, ce soir-là, fait pour lui. Il aperçut Deléone et Florinette Soinsoin. Elle avait l’air d’une poupée mécanique et son visage agréable disparaissait sous des fards. Elle était à la mode. On la regardait et Deléone était ravi. Oswill alla s’asseoir auprès d’eux.
--Je divorce, dit-il. Ma femme épouse votre ami. Nous sommes tous les trois enchantés.
Il but. Deléone ne savait que répondre, mais la nouvelle le réjouissait. Il en conclut qu’il avait bien jugé son camarade de guerre. Il brûlait d’interroger Oswill, mais il n’osait plus, car Oswill, l’œil fixe et la figure soudain bizarre, s’était mis à siffler comme un cow-boy. Il semblait farouche et lointain. Mlle Soinsoin le contemplait avec étonnement. Elle demanda:
--A quoi pense-t-il?...
Il pensait simplement que, dans un pays plus neuf que Paris, il aurait pris le couteau à fromage qui traînait sur la table et l’aurait planté avec satisfaction dans la gorge de son voisin pour lui apprendre à ne plus amener à Biarritz les gens destinés à Bamako.
Il recommençait de souffrir.
Il s’en alla.
Le lendemain, remontant à pied les Champs-Élysées, il vit Stéphane et Dewalter qui les descendaient en voiture. Ils paraissaient heureux. Il en conclut que Dewalter n’avait pas encore parlé. Mais il sortait de chez son avocat; le procès était déclanché. Il sourit, sûr de son coup.
* * * * *
Dans l’après-midi de ce jour-là, lady Oswill rencontra Pascaline Rareteyre chez Martial et Armand, place Vendôme, dans ce grand salon où l’on dit que Mlle Eugénie de Montijo fut présentée à celui qui devait la faire impératrice. Des Américaines se ruaient sur les modèles nouveaux et les mannequins défilaient avec des gestes pareils. La plupart de ces femmes étaient belles et bien choisies. La directrice, simplement vêtue, s’empressait auprès de ses clientes somptueuses; elle les dirigeait, et avec une douce habileté les commandes ne cessaient pas. Stéphane détermina qu’elle voulait cinq robes pour le surlendemain. Elle précisa qu’elle quittait Paris. Tandis qu’on allait chercher les étoffes, elle apprenait à son amie le divorce offert par Oswill et le plaisir qu’elle en avait.
--Je lui suis reconnaissante, disait-elle noblement... Il a compris que j’avais le droit à une revanche du destin et, devant notre amour, il s’est incliné. Quels que soient ses torts passés, je les lui pardonne désormais. Il ouvre ma prison.
--Dewalter, que pense-t-il? demanda Pascaline.
--Sa joie égale la mienne, répondit Stéphane. Je ne peux te faire comprendre son âme sans pareille: Oswill et moi nous sommes d’accord pour aller vite. Avant trois mois, je serai libre. La loi m’oblige ensuite à des délais. Qu’importe! Georges et moi, nous voyagerons. Tu as entendu que je pars dans deux jours.
--Où irez-vous?
Stéphane, rieuse, secoua la tête:
--Imagine-toi que je n’en sais rien.
--Comment?
--Non, vraiment rien. Georges me l’a dit hier: une affaire, qui le retenait à Paris, s’est terminée. Il peut s’en aller quand il le veut et je le préfère ainsi. Je projetais d’aller à Rome. Il objecte que la saison n’est pas propice. J’ai parlé du Caire. Il semble penser qu’il est mieux de ne pas trop s’éloigner pendant la procédure. Alors, Palerme, peut-être. Ou Saint-Moritz...
--Tu fais déjà tout ce qu’il veut, gronda gentiment Pascaline.
--C’est bien réciproque, répondit la maîtresse avec une joie orgueilleuse.
Aidée de son amie, elle finit le choix des étoffes. Ensemble, elles descendirent et traversèrent la place Vendôme jusqu’au Ritz. Elles trouvèrent Georges dans le hall. Pascaline constata sans rien dire qu’il avait maigri et que ses larges yeux, si clairs, s’étaient creusés et peut-être obscurcis. Mais elle admira sa bonne grâce et cette muette adoration avec laquelle il accueillait Stéphane. Stéphane la retint:
--Montez tous les deux prendre le thé, dit-elle. Tu seras la première à savoir où nous allons, et la seule; désormais, puisque nous voilà libres, nous sommes résolus à nous cacher.
Elle ajouta pour Dewalter:
--Georges, il faut nous décider. Sachons dans un quart d’heure où nous allons.
Le thé servi dans l’appartement de Stéphane, ils agitèrent la question. Dewalter, habilement, combattit Palerme et Saint-Moritz. Il avait une idée, qu’il n’exprimait point: reconduire lady Oswill dans sa vieille demeure d’Oloron. Il y tendait de toutes ses forces, avec le soin de le dissimuler. Depuis sa rencontre avec le mari, personne au monde n’aurait pu dire ce qu’il pensait. Un observateur sagace aurait discerné sa volonté d’être toujours, et dans tous les détails, maître de lui et secret.
--J’ai une idée, dit Pascaline. Vous cherchez une belle solitude, un exil heureux et voici l’hiver... Allez dans mon pays natal. Là, vous vivrez de vous-mêmes.
Georges tressaillit et, si préoccupé qu’il fût de ne rien manifester, il eut envie de crier: oui. Il se rappelait que Mme Rareteyre était née à Arcachon. Arcachon, c’était--ou presque--sur la route entre Paris et Oloron.
--Ce n’est pas un mauvais conseil, dit Stéphane. Nous y serions bien cachés.
Enfant, plusieurs fois on l’avait conduite dans cette région. Elle en savait le charme un peu solennel, la tranquille harmonie et qu’on y vit en liberté. Dewalter n’insistait plus, mais toute son âme faisait des vœux. Avec une âpre volonté, il voulait que lady Oswill s’en retournât dans son pays.
Pascaline, innocemment, faisait le jeu:
--J’irai vous voir, dit-elle. Vous souffrirez, un jour, la présence de l’amitié, terribles amoureux que vous êtes.
Dewalter regardait Stéphane.
--Eh bien, interrogea-t-elle, voulez-vous?
Il répondit:
--Oui.
Et même, il ajouta:
--En descendant, nous donnerons au portier des ordres.
--Tu vois, Pascaline, dit Stéphane en riant, je t’avais annoncé que tu serais la première à connaître notre retraite.
Dans son bonheur, elle était indifférente de l’endroit où elle en jouirait. Elle parla d’autre chose. Il ne manifestait rien, mais il lui semblait qu’un poids déjà moins lourd pesait sur lui. Il pensait que, pour atteindre un but, il faut marcher d’abord dans sa direction.
XXI
Le surlendemain, Georges Dewalter quitta Paris. Pour la troisième fois depuis deux mois, il passait par cette gare du Quai d’Orsay. Au premier départ, il avait cru s’en aller pour bien longtemps, pour des années et des années. Au second, il s’était rué dans le train qui emportait sa maîtresse. Aujourd’hui, il partait avec elle dans des apparences heureuses. Mais il savait qu’il ne reviendrait plus. Une décision qu’il avait prise le faisait certain d’un exil définitif. Il avait résolu de s’effacer de l’horizon comme ces brouillards que, tout d’un coup, le ciel absorbe et dont les formes fugitives ne se reconstruisent pas deux fois. Il avait compris qu’il ne pouvait plus, sans une honte insupportable, ne pas se dissoudre dans un autre milieu et qu’il fallait le faire sans tarder. Il lui restait à savoir comment il s’y prendrait pour disparaître?
Montnormand avait tenu parole. La veille, il avait envoyé un chèque de vingt mille francs accompagné d’une lettre simple et bonne. Elle rappelait la promesse de partir. Georges, qui cependant commençait à se blaser et, sous tant d’émotions, à se durcir, avait pleuré ses dernières larmes en la lisant. Certain, désormais, qu’il rendrait cet argent, destiné à son sauvetage, il avait acquitté le chèque. En même temps, avec ce qui lui restait en poche, il avait payé dans la journée les factures traînantes aux Champs-Élysées et remercié les serviteurs. Quand le train partit (c’était le grand train du matin, le luxe qui s’en va vers dix heures), il emportait intégralement la somme envoyée par son ami. Vers le soir, la nuit précoce déjà depuis longtemps tombée, ils arrivèrent à Arcachon. Il était naturel, gai, presque joyeux et toujours l’amant le plus empressé.
Ils descendirent à l’hôtel Victoria. Aux colliers de lady Oswill, le directeur discerna la fortune de ses hôtes. Il les installa de son mieux. La maison était provinciale, tranquille dans cette saison d’hiver. L’hôte était un artiste peintre, un blessé de guerre, que sa blessure au bras droit avait décidé à se faire hôtelier. Il avait l’art de paraître joyeux. Son accueil, rempli de bonne humeur, amusa Stéphane. Il ne tarda point à leur montrer les peintures murales qu’il avait exécutées lui-même et il dit que l’avantage de son métier était de recevoir de temps en temps des passagers de qualité. Il s’enorgueillissait d’une collection d’autographes. Il dit que des écrivains, qu’il nommait, venaient travailler dans son hôtel et que des amants illustres, qu’il ne nommait pas, s’y étaient cachés. Il pressentait une histoire de ses hôtes, une fugue romanesque, un couple d’exception, et il s’ingéniait à leur montrer qu’il les devinait. Lady Oswill, libre, et radieuse de sa liberté, l’écoutait avec complaisance. Dewalter ne l’entendait pas. Il songeait qu’en dépit des bonnes intentions de l’hôtelier, la maison n’était point de ces Ruhl ou de ces Carlton auxquels sa maîtresse était habituée, et qu’avant peu de jours, il n’aurait aucune peine à lui suggérer de partir. Toujours il voyait son but...
Mais, pendant quarante-huit heures, elle parut enchantée du séjour.
Ils passaient leurs après-midi en barque sur ce bassin qui n’a pas de rival en Europe. Une tristesse charmante, un apaisement sans grandeur, mais doux comme le renoncement, s’y mêlent aux lignes simples de la nature. Quand la lumière subtile de l’Atlantique, cette lumière verte, nerveuse, nostalgique, vivante, qu’on trouve partout de Brest à Hendaye, n’est point dramatisée par les orages, il n’est pas en France de paysage d’un aspect plus nuancé. Vers les bords opposés à la ville qui lui donne son nom, il évoque on ne sait quelles Polynésies, quelles Indes du temps de La Bourdonnais. Des ruches de maisons marinières prennent dans les soleils couchants un aspect d’estampes japonaises; mais, soudain, vers le milieu du grand espace salé, on quitte l’Asie pour l’Égypte. Des voiles primitives glissent sur les larges fleuves, créés par la descente de la marée et l’affleurement des îles de sable, tout à l’heure à peu près disparues. Voici vraiment le Nil. Bientôt surgit le domaine de l’huître, tandis que, dans le ciel verdi, passent les triangles des migrateurs. Quelquefois, à deux brasses du bateau léger, des monstres agiles crèvent le toit des eaux. Ce sont les grands marsouins au dos de saphir noir qui se jouent dans le crépuscule.
Stéphane dit à Dewalter qu’ils devraient louer une villa sur ces rives enchanteresses, mais il lui représenta qu’ils risquaient de se heurter à des mobiliers bien fâcheux. Elle rit de reconnaître à cette réponse le raffinement de son goût. Le soir, il se plaignit injustement de l’hôtel. Pour la première fois, elle l’entendait se plaindre de quelque chose. Elle en fut frappée. Elle craignit que son amant fût gêné par le manque de leur faste habituel. Mais la contrée la séduisait:
--J’achèterai un terrain, dit-elle. Tu feras bâtir sur ce terrain un petit palais selon nos goûts. Ainsi nous pourrons revenir.
Elle s’amusait d’avance à combiner les plans et à imaginer une demeure précieuse. Elle se dressait tout achevée, dans son esprit. Dewalter feignait de s’intéresser à son projet; de lui-même, il inventait quelque détail pour l’embellir, mais il ne retenait qu’un mot: revenir... Déjà, elle songeait au départ, et cela seul lui importait. Il fit une allusion adroite à la propriété d’Oloron. Toute sa pensée ardente suggérait à Stéphane le retour à son vieux bercail.
Dans la nuit, tandis qu’elle dormait, il recommença la suggestion. Ils reposaient la fenêtre ouverte. Les astres savants peuplaient les abîmes du ciel. De leur lit, il les voyait, et leur clarté diffuse se posait sur le visage de Stéphane et ses bras nus. Penché vers elle, sans l’éveiller, il lui répétait à voix basse et distincte qu’elle devait rentrer dans son château et qu’il la priait de le lui demander. Le lendemain, quelques minutes après son réveil, la première, elle en parla:
--Que faisons-nous ici? dit-elle en regardant avec étonnement leur chambre étroite. C’est dans ma bonne demeure que nous serions bien.
La nécessité imposait des ruses à Dewalter, mais il était trop loyal pour feindre plus longtemps et, tout de suite, il cria oui. Joyeuse, elle battit des mains. Elle se représentait la joie d’Antoinette. Elle prit son bain et, coulée dans l’eau, elle lui raconta des anecdotes rieuses de sa nourrice, Elle résolut de lui télégraphier qu’ils arriveraient le lendemain.
--Ainsi, dit-elle avec allégresse, tout sera prêt pour nous recevoir. Que n’y avons-nous pensé plus tôt? Nous aurions pu aussi bien aller chez toi, en Sologne... Mais, à Oloron, nous serons heureux. Nous donnerons une fête. Le divorce commencé, nous ne pourrions encore être reçus de compagnie, mais, chez moi, mes amis viendront, car ils m’aiment et ils me respectent.
Il la saisit dans ses bras, rempli d’une tendresse triste et infinie. Il ne pensait plus qu’à assouplir le coup qu’il allait bientôt lui porter. Il ignorait toujours comment il partirait, mais il avait gagné un point: quand il disparaîtrait, elle serait chez elle, appuyée sur l’orgueil de sa maison héréditaire. Elle aurait ce soutien dans son brusque isolement. Il respira.
Avant de s’éloigner de la région, l’hôtelier, désolé de les perdre, leur conseilla de parcourir au moins les premières marches de cette solitude résineuse qui s’étend, le long de la mer, des dunes majestueuses du Pyla aux rives romanesques de l’Adour. Elle est faite de sables et de pins, monotone, religieuse, ornée de vastes étangs. Quand on s’enfonce dans la forêt, à travers les arbres espacés, tous blessés par l’homme et portant le vase précieux où s’accumule leur essence, en s’étonne de son silence. Il semble qu’une incessante musique devrait émaner de ces frises naturelles et que toutes ces colonnes végétales soient agencées pour des concerts mystérieux. Mais, dans l’immobilité des choses, on n’entend que les voix stridentes et régulières des insectes qui travaillent dans les hautes branches.
Ils s’éloignèrent des rivages. Des buissons à mûres croissaient, des genêts épineux et des bruyères, d’où le pas des chevaux et des hommes provoquait la fuite molle des couleuvres. De rares oiseaux se dispersaient sans autre bruit que celui de leurs ailes courtes. Personne. De temps en temps, une maison de bois qui semblait inhabitée, mais, sur les chemins, des ornières récentes, la marque légère d’un pied de mulet, un puits, témoignaient que la vie humaine n’est point bannie de cette région inanimée. Georges et Stéphane, étonnés de leur solitude, la parcoururent jusqu’au soir. Ils avaient loué une voiture à sable. Elle avait de larges roues, faites pour vaincre le sol fluide. Deux animaux la tiraient en flèche. Un cocher gascon les excitait de la voix quand il fallait grimper les collines.
Comme le soir s’annonçait, ils firent halte non loin des dunes, sur le sommet desquelles on a l’impression du désert. Des nuées, accourues du large, s’amoncelaient, si proches de la terre qu’elles semblaient risquer des déchirures à la pointe des arbres. De minute en minute, la lumière devenait plus livide et il n’y eut bientôt plus qu’une teinte de plomb sur tout ce que les yeux pouvaient découvrir: l’immédiate forêt, l’océan dont la fureur naissante jetait là-bas ses poudres d’écume, les lèpres sableuses des passes à l’entrée du bassin et le calme insidieux de sa masse liquide, derrière elles. Une sorte de suaire descendait sur la terre, sur les eaux, et, par instants, comme la respiration d’un dieu, une grande haleine tiède et lente circulait entre les pins. Ils devenaient extraordinaires.
Pour panser les longues blessures qui, du sol, montaient jusqu’à hauteur d’homme sur les troncs de ces écorchés, la résine séchante avait recouvert les entailles d’un enduit argenté. Dans l’ombre agrandie où se perdaient maintenant les cimes indéterminées des bois, où les arbres eux-mêmes n’étaient plus que des fûts obscurs, ces traces demeuraient seules visibles, à la fois laiteuses et brillantes. Elles surgissaient par centaines et s’allumaient comme des cierges à mesure que se perdaient tous les autres détails de la forêt. On les voyait se tordre sans bouger, selon la forme exacte de leur dessin, le long des coupes résineuses. Au-dessus d’elles, les ténèbres envahissantes, et formées par le toit des branches, faisaient un plafond. Alors, on eût dit que, dans un souterrain, des couloirs se multipliaient, éclairés par des torches. Une averse hautaine, qu’on ne sentait pas sous la protection des végétations, mais dont le bruit semblait un grignotement de rats sur les aiguilles supérieures, semblait vouloir éteindre cette illumination funéraire. Elle crépitait dans le silence et, vers la mer, elle tombait sur la plage en larges gouttes espacées. Tout l’horizon, au large, s’était recouvert d’un crêpe gris, sinueux, aux amples plis soulevés par les ondulations du vent, et seules, de plus en plus, dans la futaie, les cicatrices verticales s’imposaient aux regards. On les apercevait à l’infini, comme un incendie figé ou comme de blancs religieux aux formes imprécises dans une cathédrale sans limites.
Contre Georges, Stéphane s’était serrée, ne trouvant pas une parole pour exprimer le saisissement que faisait naître en elle tant de funèbre beauté. Il la sentait frémir à son bras. Comme elle, il se taisait, ne sachant plus l’heure ni le lieu. Hors de lui-même, il lui sembla que sa destinée s’annonçait, que sa mort était décidée, et qu’il voyait, vivant, se dérouler ses funérailles. Immobile, il contemplait cette forêt, tout à l’heure solaire, et maintenant transformée en crypte éclairée, par l’apparence naturelle de l’enduit blanc, sur les blessures des vieux arbres, dans la pluie légère et la nuit. Il frissonnait, et il dut faire un effort pour ne pas crier, pour ne pas répandre en Stéphane le trouble affreux qu’il ressentait. Mais le cocher parla de sa voix gasconne et, joyeux, il dit:
--Voici les étoiles!
Le ciel, brusquement, s’éclaircit. Une odeur de résine fraîche, de terre, de coquillages prochains, acheva de dissiper les fantômes et l’on aperçut de nouveau sur l’Océan la lueur vivante du couchant.
--C’est fini, murmura Stéphane.
Elle n’ajouta pas un mot, mais elle était heureuse que l’aspect des pins entaillés fût devenu moins terrible.
Ils rirent en même temps, comme s’ils voulaient dissiper leur impression. Pourtant, ils avaient hâte de partir.
Bientôt leur voiture fut sur la plage. Ils la sentaient rouler sans heurts et les pieds des chevaux enfonçaient dans le sol mouvant. Parfois, ils faisaient d’eux-mêmes un écart pour ne pas écraser les méduses ou pour éviter les ancres des barques, mises à sec par la marée. Trois cavaliers attardés les dépassèrent, et l’on vit les croupes des bêtes disparaître dans la nuit, cependant que se prolongeait le bruit mat de leur galop et les abois de deux bergers qui les suivaient. On entendait en même temps, éloignés du rivage, les sardiniers, filant vers la haute mer. Les amants se cajolaient à mi-voix, serrés et frileux, et ils regardaient les ombres de la lune courir sur le sable mouillé.
XXII
L’arrivée de Stéphane à Oloron fut mentionnée dans la _Gazette de Biarritz_, feuille officielle du bon ton de Bayonne à Saint-Sébastien. Ainsi tout le monde la connut dans les villes et les châteaux à cent kilomètres à la ronde. D’autre part, Oswill était revenu s’installer chez lui. On le voyait errer, seul et farouche, dans ses tenues de golf excentriques. Il ne parlait presque à personne, hors à des domestiques, au bar ou dans sa maison. Il était vraiment malheureux. Son caractère étonnant le faisait avancer dans la solitude. Pour se consoler, il s’imaginait fuir ceux qui l’évitaient et il disait:
--Le désert a une sœur, c’est la supériorité.
Cet homme solide, en dépit des expériences pratiquées sur l’âme des autres, ne connaissait rien à la sienne. Il se croyait insensible et il haïssait. Il était donc capable de passion? Depuis la procédure en divorce, il souffrait. Et il souffrait de souffrir. Il professait que la souffrance est un bagage et qu’on ne porte pas les bagages. On les fait porter.
Maintenant, il craignait Dewalter. Il se le représentait comme un fourbe de première force, un chasseur de fortune; il se dit qu’il était capable de sortir subtilement et victorieusement de l’aventure. Sans doute, il devrait avouer, mais comment? Avec quelles inventions de catastrophe financière, de richesse soudain disparue, engloutie dans une spéculation? Les femmes sont crédules. Oswill télégraphia à Paris.
Le lendemain, il reçut un inconnu qui venait exprès de la rue Montmartre.