L'homme à l'Hispano

Part 8

Chapter 83,806 wordsPublic domain

Pendant la traversée, Oswill ne se montra pas. Il se sentait d’humeur à proférer des choses excessives et se cachait. Chose notable: il oubliait de boire. Il lui venait une haine de lady Oswill et il pensait que, volontiers, il lui ferait du mal. Il cherchait. Il se dit soudain qu’il avait sur elle un titre de propriété, qu’il lui verserait un narcotique et qu’il userait de ses privilèges, comme un mari impitoyable. Il examina ce projet pendant que le navire roulait sur la mer nombreuse.

Il en comprit la vanité.

Alors il résolut l’impossible: il résolut d’obtenir, après trois années, le consentement d’autrefois. Soudain, il le voulut avec fermeté. Il ne voulut plus que cela. Il se revoyait aux heures du mariage, et, dans son cerveau abîmé, toujours apte à détruire, l’image de Stéphane et celle de la prostituée de Casablanca se confondaient. Il se dit qu’également elles étaient à lui, et que, de l’une ou de l’autre, il avait le droit d’exiger. Pourtant il avait l’intention de dissimuler sa frénésie et de tenter une expérience. Il se le formula ainsi:

--Sa résistance est un morceau de sucre. Dans quel mélange le ferais-je fondre?

Il fabriqua d’avance un mélange de fourberie et de volonté, à base de flatterie, avec un soupçon de magnétisme. Il fut enchanté, ne douta pas de réussir, sauta du bateau dans sa voiture, roula sans arrêt jusqu’à Biarritz: quand il arriva chez lui, son domestique lui dit que lady Oswill était partie depuis une semaine et qu’elle n’avait indiqué aucune direction.

Alors il erra dans la ville, et il cherchait quelqu’un avec qui faire un assaut de boxe. Il était secoué de colère et, pendant trois jours, il ne cessa plus de boire. Il insultait les serviteurs. A la fin, il s’endormit comme un enfant après une correction. Quand il se réveilla, il était redevenu lucide. Il décida de se venger et il examina la situation avec méthode. Il ne doutait plus de la victoire complète de l’amant. Il était persuadé que lady Oswill connaissait tout de lui, jusqu’à sa misère. Il pensait qu’elle l’avait suivi pour l’en tirer, et qu’elle était pareille, dans sa richesse, à ces pauvresses de la nuit, qui se consolent de leurs dégoûts en payant les joies de leur cœur. De jour en jour, son visage s’éclairait et sa fureur devenait calme, parce qu’il savait qu’il allait nuire. Mais ce qu’il ignorait encore, c’est de quelle façon il nuirait.

Pendant ce temps, Georges Dewalter tenait, comme on dit au combat. Mais peu à peu, ainsi que le héros de _la Peau de chagrin_, il voyait son bonheur se rétrécir. Son angoisse renaissait. Et Stéphane, dans l’éblouissement de son amour, vivait simple et souveraine. Chacune de ses heures était remplie de joie. Elle ignorait les sentiments célés de ces deux hommes.

XIV

En octobre, Paris renaît. Après la trêve des vacances, chacun revient de la montagne ou des bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie de vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la mode retrouvent leur clientèle, hier dispersée au gré des stations ou des chasses. Les voies regorgent d’une circulation affairée et, dans les soirs précoces de cette fin de l’automne, elles s’illuminent en même temps que les voitures, les vitrines et les balcons. Cependant, l’arrière-saison, dorée et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux foules de respirer dans les jardins. Partout circule un plaisir de se retrouver dans ses habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des grandes semaines printanières quand, vers l’Étoile, la capitale elle-même est une ville d’eaux. Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses enfants prodigues et tous leurs cousins de province, c’est partout à la fois que Paris redevient Paris.

Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle jouissait de la triple félicité de se sentir amoureuse pour la première fois, d’être libre avec son amant entre la place Vendôme et le rond-point des Champs-Élysées, et d’avoir un compte ouvert chez tous les fournisseurs qui font, de ce point précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement raffiné de l’univers. Ce jour-là, elle rencontra Pascaline Rareteyre.

Elle avait quitté Biarritz deux semaines après son amie et, depuis quelques jours, elle était à Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps d’aller au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. Un souffle tiède rendait la promenade légère. Les deux femmes marchaient avec plaisir et, parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois se retournaient.

--Ton départ n’est point passé inaperçu, dit Pascaline. Chacun s’est rendu compte qu’il coïncidait avec la disparition de M. Dewalter. Tes meilleurs amis en ont parlé.

--Ils y ont trouvé un sujet de conversation, répondit tranquillement lady Oswill.

Elles cheminèrent quelques instants en silence. Pascaline regardait Stéphane et, joyeuse, elle constatait le rayonnement de son visage. Il ne portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, même dans le sourire, lui donnait de l’austérité. Il semblait que, sur la bouche plus sinueuse, on voyait les baisers récents.

Stéphane devina peut-être l’admiration de son amie. Elle éprouvait le désir de parler de son bonheur. Elle dit:

--Si tu savais comme je suis heureuse!

--Tant que ça!

--Plus que ça... Georges a illuminé ma vie.

--Je le vois bien, dit Pascaline...

Mais elle ajouta:

--Et ton mari? Toujours au Maroc?

--Sans doute, répondit Stéphane.

--Pas de nouvelles?

--Aucune.

Elle montrait, dans ses brèves répliques, une indifférence absolue et semblait ne pas se préoccuper d’Oswill, pas plus que d’un étranger. Pascaline, surprise, insista:

--Il va tout de même falloir t’en retourner?

--Oui.

Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle semblait suivre une pensée secrète. Enfin, elle la dévoila:

--Par moments, j’aspire à plus de liberté, Pascaline. Vivre sans Georges, ce n’est plus vivre. Je voudrais être sa femme.

--Oh! Oh! C’est beaucoup, ça, dit Mme Rareteyre en riant.

--Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu d’amant, moi. Et si demain la vie nous séparait...

--Pourquoi vous séparerait-elle? repartit son amie. Vous me semblez décidés, l’un et l’autre, à ne pas vous laisser désunir?

--Certes... Tout de même, je reste mariée et, comme tu le dis, il va falloir que je m’en retourne.

Elle soupira, avec ennui:

--Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze jours sans moi?...

--Il t’écrira.

Elle sourit, orgueilleuse:

--Quelles belles lettres! Je relirai tout ce qu’il me dit quand il est à mes pieds. Je passe mes doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de son front fiévreux...

--Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.

Stéphane sourit encore:

--Il a toujours un peu la fièvre, comme si son âme était en feu. Sa tête, son cœur travaillent sans cesse pour moi. Il me regarde avec bonté: je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix charmante, il me dit des choses très belles.

--Tu as de la chance, répondit Mme Rareteyre, toujours gaîment. Beaucoup de chance! Un tel amant, du premier coup! Moi qui ai tant échantillonné.

Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.

Gravement, avec une solennité involontaire, comme pour remercier les dieux, elle murmura:

--Oui, j’ai de la chance! Il arrive que ma joie trop pleine d’angoisse, comme dans ces nuits sereines de l’été, quand la lune semble dangereuse...

--Je n’ai pas remarqué... Je ne suis pas une intellectuelle, dit Pascaline avec entrain.

Elles avaient atteint le haut de l’avenue des Champs-Élysées. L’heure était chaude et cendrée et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se découpait, pesante et massive, sur la dernière lueur du couchant. De rapides voitures, silencieuses comme des oiseaux nocturnes, parcouraient la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel perdait ses reflets. Il n’y avait aucune hâte chez les passants.

Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda Mme Rareteyre.

--Georges habite ici. Il te priera un jour pour le thé.

--Je viendrai certainement, acquiesça la rieuse jeune femme. J’aime cet homme qui te rend heureuse et je veux l’en complimenter.

--Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.

Sa voix était douce et profonde et toute son ardeur et sa joie angoissée s’y distillaient subtilement.

* * * * *

Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, elle le trouva dans l’ombre. Il n’avait pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la lumière et se montra souriant. Elle ne l’avait pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit d’abord contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui rappela qu’elle avait donné rendez-vous à la femme de chambre. On l’appela. Stéphane dit qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier devait lui livrer une robe nouvelle et qu’il fallait la lui apporter. Elle ordonna aussi de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque de ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser dans la chambre. Elle ne se gênait en rien, dans sa résolution presque farouche d’avouer toujours, à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.

Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. Il était pâle, avec une ombre dans les yeux, mais son visage était viril et sans tristesse, un peu crispé comme celui des gens qui s’obstinent à regarder de trop loin. Il y avait une bonté indéfinissable dans son sourire et il la contemplait naïvement comme un enfant admire une image. Elle en ressentit un plaisir si grand qu’il devint physique et parcourut son corps entier à la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce qu’elle avait dit à Pascaline:

--Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie comme je le suis depuis un mois, Georges!

Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, comme si cette petite phrase le récompensait d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore:

--Vraiment?

Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit ses deux bras. Elle les élevait comme des anses vivantes et ils semblaient chargés de toute sa tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête admirable dans ses mains et parla en la contemplant:

--Voix délicieuse... Beauté... féerie... mirage... comme je t’aime...

Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. Coquette, elle sembla jouer d’elle-même:

--Mirage?... Mirage?... Comment, mirage? J’ai de la réalité, je suppose...

Il lui répondit doucement:

--Non.

Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors elle rit de nouveau:

--Oh! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, je veux bien. Mais mirage!...

Elle pensait avec plaisir à son corps généreux qu’elle ne cessait de lui donner. Elle lui cria:

--Tu ne sais pas très bien ce que tu dis... Je l’ai déjà remarqué; tu prends des airs graves savants... Tu dis des mots sans suite...

Il l’interrompit, en clown:

--Toujours, les fous!

Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et la serra de toutes ses forces. Alors elle eut vers lui un élan, un élan extraordinaire qui venait du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit à sa vie entière. Elle fut surprise de lui entendre répondre bizarrement, comme à son insu, comme pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du tout. Elle le trouva soudain excessif, tantôt triste, et tantôt trop gai. Après un temps de silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose à lui cacher?

Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une inquiétude obscure:

--Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me cacher quelque chose serait pour moi insupportable. Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose une question aujourd’hui, tout de suite: as-tu quelque chose à me cacher?

Elle avait pris ses mains et elle le regardait avec ses grands yeux nets. Pendant quelques secondes, il eut une espérance insensée. Il crut, le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle lui fit peur, tant il vit de loyauté sur son visage. Il sentit que, s’il avouait, c’était fini, que jamais plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait dit avoir le mensonge en horreur. Alors, il pesa sur les mots, tout proche d’elle:

--Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher... Je t’aime simplement et je suis heureux.

--Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La découverte d’un secret entre nous m’aurait glacée.

Et ils parlèrent d’autre chose.

Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. Avant de lui répondre, il l’avait bien regardée et, de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le projet d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret du Caneton, chez des Russes qui, près de la Bourse, rôtissent le mouton sur de longues aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis que des tziganes font sortir de leurs violons le chant des marins du Volga. Trois jours auparavant, ils avaient passé là une heure agréable. Il l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient seuls. Il la dévêtit et, quand elle eut pris son bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé, les jambes magnifiques et les pieds charmants qui l’avaient apportée. Mais la femme de chambre revint avec la robe nouvelle. Alors il les abandonna et passa dans sa propre chambre.

Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il tira d’un tiroir une lettre. Elle était de son écriture. Sans la relire, il la mit sous enveloppe. L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de Me Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. Close, il la tenait dans une main et, machinalement, il en frappait l’autre, à petits coups irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, Enfin, il glissa l’objet dans sa poche et retourna près de Stéphane.

--Suis-je belle? demanda-t-elle en souriant.

Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, et des diamants ruisselaient sur elle comme une rosée. Écrasée ses pieds, la domestique recousait une perle de la jupe. Elle-même, les bras levés, elle arrangeait une mèche rebelle de ses cheveux, près de l’oreille, qu’on voyait nue. En bas on entendait le bruit calme de l’avenue somptueuse. Il l’aida à mettre le manteau de zibeline et, quand ils furent descendus, la femme de chambre les regardait par la fenêtre: elle vit M. Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, hésiter à la couler dans une boîte aux lettres et puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill, indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.

XV

Maintenant la ville s’environnait souvent de brumes. Les longues pluies, porteuses des suies et des poussières infectes des usines du Nord, descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante sifflait à l’angle des rues et tordait l’eau en lanière de fouet avant d’en frapper les visages. Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées du Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine sortait des vêtements, aussitôt que l’atmosphère devenait plus chaude et la tristesse des grandes cités, pendant les dures saisons, tombait sur plusieurs millions d’existences.

C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient une fatigue. La foule s’use à circuler. La fourmilière mange ses fourmis; le travail et le plaisir ont le soir les mêmes yeux creux; mais la vie continue dorée pour ceux qui peuvent chaque jour jeter au gouffre un millier de francs. Il ne faut pas moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au café de Paris ou chez Montagné, faire deux courses, dîner au Ritz et entendre d’une loge, Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre garde, avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme et rue de la Paix un peu plus de deux cent mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et qu’il fournissait l’argent des sorties,--les frais de route, si l’on peut dire,--Georges Dewalter n’avait plus rien. A peine quelques billets de mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis le gouffre. Il le savait et maintenant son angoisse était revenue.

* * * * *

Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit qu’elle ne pouvait se dispenser de retourner à Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son mari dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait maintenant revenir en France d’un jour à l’autre. Elle jugeait qu’une organisation nouvelle de sa vie était devenue indispensable. Elle ne doutait point de la sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, pourvu qu’elle ne l’abandonnât point tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, la vie commune. Elle résolut de prendre le train et elle pensait que Georges l’accompagnerait. Mais il lui objecta qu’il était retenu par certains travaux. Il avait feint de s’occuper d’économie politique.

Elle le crut parce qu’il le disait.

Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et reviendrait après une absence de trois semaines ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se prodigua à lui pendant les derniers jours et il sembla que leur amour, loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, chaque nuit, plus impérieux.

Enfin, le 11 novembre,--le jour de l’Armistice et de la Saint-René,--il la conduisit à la gare.

Il était sept heures du soir. Une pluie tombait du ciel avec une telle violence qu’elle rejaillissait sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna jusqu’à la cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une seule place et la femme de chambre occupait un autre single. Le grand train lourd pesait sur la voie souterraine. Le quai n’était pas animé et ils le parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui faisait mille recommandations tendres et elle pressait sa main dans la sienne. Elle était enveloppée d’un manteau de fourrure grise, d’où s’échappait une odeur d’ambre. Son visage était encadré d’un chapeau combiné dans des ailes d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère sous un voile léger. Il ne savait rien lui dire que: «Vous êtes belle!» Son intonation frémissait et ils étaient si bouleversés de la douleur de se séparer qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne l’avait plus tutoyée. Enfin les serviteurs du train firent les derniers appels. Il fallut monter dans la voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait encore, cependant qu’il tenait la barre d’appui verticale et, vers elle, levait sa tête confuse. Il tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait de ne plus dire que des paroles ordinaires et ils sentirent l’ébranlement des essieux. Le train qui emportait Stéphane était en marche.

Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et il la vit déjà à dix mètres de lui...

Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, et puis, brusquement, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il prit sa course tandis que s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait sans comprendre et elle ne comprit que quand il fut de nouveau auprès d’elle: il avait sauté sur les marches et il était monté dans le wagon. Son chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans bagage, nu-tête. Il serrait les dents avec une telle puissance que ses mâchoires se dessinaient sous son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable de dire un mot.

Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais, toujours muet, avec une ardeur sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la porte refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait dans ses bras et semblait vouloir se confondre avec elle. Ils entendirent dans le couloir le maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier service. Alors ils rirent, sachant qu’ils n’iraient pas dîner. Ils agissaient sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois, comme des guerriers au combat.

Quand ils eurent repris leur empire, elle le caressait en souriant et elle lui demanda s’il comptait ainsi passer la nuit et débarquer à la Négresse, qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de rechange? Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que gagner deux heures et qu’il descendrait du train aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut qu’ils avaient encore cinquante minutes avant d’arriver à cette station. Elle se sentit lasse et il lui conseilla de se coucher.

Tandis que l’homme de service préparait la cabine pour la nuit, ils restèrent debout dans le couloir, proches l’un de l’autre et maintenant silencieux. Elle était envahie d’une quiétude douce et s’appuyait contre lui. La pluie avait cessé. Une lune froide courait dans le ciel en sens inverse du train. La campagne unie et sans beauté, coupée de routes monotones, paraissait sans fin. Parfois, aux approches d’un village endormi, la machine poussait des appels stridents; une plaque retentissait au passage sous le poids du train; on traversait une gare sans nom et des poussières enflammées allaient s’éteindre sur les remblais. Une chaleur sèche et malsaine agaçait la gorge et, vers le bout de la voiture, un voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la vitre ouverte. Une porte battait...

Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la coucha comme une enfant. Il étendit le manteau sur les couvertures trop minces, donna de l’air, mit dans un verre deux roses qu’elle avait laissé tomber de sa ceinture. Elle le regardait faire, heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il rangea dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner sur la tablette du lavabo et, quand elle fut bien prête pour la nuit, il s’assit à l’angle du lit. Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie qui, tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent les jeunes saules, et, comblée, elle porta la main aimée à ses lèvres. Alors il s’agenouilla et leurs deux têtes se regardaient.

--Es-tu certain de me quitter aux Aubrais? lui demanda-t-elle, douteuse. Ne va-t-il pas plutôt falloir que je te fasse un peu de place? C’est bien petit.

Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A l’oreille, il lui répondit qu’il allait descendre et qu’elle devait s’endormir. Il caressait son front, ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. On eût dit qu’il avait eu la volonté de lui procurer le sommeil. Elle percevait à peine que le train venait de s’arrêter et les voix étrangères au dehors. Brusquement, elle se réveilla. Il s’était relevé et, courbé vers elle, il la regardait avec un air extraordinaire, une espèce de bonté surhumaine. Elle eut le temps à peine de lui tendre ses bras nus, de prendre ses lèvres, de balbutier qu’elle reviendrait vite. Déjà il était sorti du compartiment après un baiser silencieux. Alors elle bondit vers la fenêtre, ouvrit le volet de bois et, accroupie sur la couchette, elle le voyait, sur le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un mouvement et il regardait avec stupeur le grand train luxueux qui l’emportait, tandis que, derrière la vitre, elle lui dessinait un geste d’adieu et qu’elle lui criait: «A bientôt!» sans comprendre qu’il n’entendait plus.

XVI

Le lendemain, vers midi, le domestique que lui avait procuré l’agence, six semaines auparavant, le vit revenir. Il était blême et couvert de boue, comme s’il était tombé. Il ordonna qu’on le laissât dormir. Le valet lui demanda de quoi régler certaines dépenses. Il le fournit et disparut dans sa chambre.

L’après-midi et la nuit s’écoulèrent sans qu’il donnât signe de vie.

Le lendemain, il n’apparut point non plus dans la matinée et, comme le soir descendait, on commença de s’inquiéter. On délibérait à l’office pour savoir ce qu’il fallait faire, quand on sonna. Mais le tableau marquait que l’appel ne venait pas de lui: quelqu’un s’annonçait à la porte d’entrée.

On ouvrit. Un vieil homme demanda si M. Dewalter était là? Le serviteur l’introduisit dans le salon. Alors il donna son nom et dit qu’il était Me Montnormand, notaire.