L'homme à l'Hispano

Part 7

Chapter 73,852 wordsPublic domain

--Je crois que je devrai partir demain, répondit Georges.

--Tu entends? murmura Pascaline.

--J’entends parfaitement, dit Stéphane. Il n’y a rien que de très naturel à aller à Paris. Est-ce que la saison, ici, ne finit pas? Chaque jour, on part. C’est l’époque.

Et, tranquille comme une Diane après la chasse, elle fit un pas vers la droite. Ainsi, elle se tenait à égale distance de son amant et du colonel de Saint-Brémond. Elle fit un gracieux sourire au vieux soldat et l’interrogea pour savoir si, lui aussi, il ne se préparait pas à quitter Biarritz.

Il répondit que ses fusils étaient déjà dans l’antichambre du château qu’il habitait à Ustaritz, entre Bayonne et Cambo, et qu’on l’attendait en Sologne.

Il se lança dans un éloge de cette région:

--On l’a merveilleusement assainie au siècle dernier, disait-il en roulant ses petits yeux pareils à des billes d’acier. Ah! à cette époque, au moins, les ateliers nationaux avaient du bon...

--M. Dewalter possède une chasse dans ces environs, interrompit Stéphane en désignant Georges d’un geste léger. N’est-ce pas, monsieur Dewalter?

Pris de court, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que le château en Sologne faisait partie de ses inventions. Mais le colonel, enchanté de la rencontre, se lançait de nouveau dans ses dithyrambes sur les joies saines de ce pays plat, et Georges n’eut qu’à l’écouter. Stéphane les avait laissés face à face. On la voyait maintenant auprès de la baronne de Joze, et toute occupée à lui montrer le prix qu’elle attachait à sa visite. Pascaline, stupéfaite, s’était elle-même éloignée.

Georges ne savait pas ce qu’il ressentait... Une délivrance d’avoir annoncé son départ ou une douleur de l’indifférence de lady Oswill? Pendant quelques minutes, il fut comme étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Immobile et souriant d’un air vague, il écoutait sans les entendre les paroles de M. de Saint-Brémond. Il percevait, dans un brouillard, des mots, pour lui vides de sens; «Perdreaux... bruyères... aile marchante... comte Clary... quadruplé...» Bien que peu intelligent, le vieux colonel découvrit à la fin qu’il parlait inutilement. Il regarda Dewalter avec sévérité, pensa qu’il était un mannequin, et lui tourna le dos. Dewalter fut isolé. Alors, seulement, la sensation des choses extérieures lui revint. Il vit sa maîtresse rire gracieusement dans un groupe, à quelques mètres de lui, et son cœur se serra comme dans une main.

--C’est fini, pensa-t-il. C’est déjà fini. J’ai cru, dans ma folie, que je laisserais une trace dans une âme. Ah! oui! Pas plus que sur un mur l’ombre de l’aile d’un oiseau. Je n’étais rien.

Il eut envie de crier à tous ces gens heureux l’histoire imaginaire que, pendant dix jours, il avait vécue. Pascaline revint près de lui. Cela lui rendit son sang-froid.

--Vous voyez, dit-il. Stéphane a très bien pris la nouvelle.

Elle répondit:

--Je n’y comprends rien.

--Pourquoi? Quelques jours d’absence, ce n’est rien.

En articulant ce mensonge, il cachait mal sa déception. Certes, il avait craint qu’elle eût du chagrin. Mais si peu, tout de même, si peu... c’était trop peu!...

Autant qu’elle le pouvait, dans son ignorance de la situation, Pascaline, vaguement, devinait ce qu’il pensait. Elle sentit qu’elle devait venir à son aide. D’une voix amicale, elle dit:

--Stéphane vous aime, monsieur Dewalter.

Il sourit amèrement:

--Je n’en doute pas, Dites-lui de m’excuser: des préparatifs de départ. Et voyez comme elle est entourée! Ce soir, je lui téléphonerai.

Il était auprès de la porte. Il en profita pour sortir brusquement. Dans l’antichambre, tandis qu’un valet lui tendait son chapeau, il se sentit défaillir et, pour réagir, il se mordit les lèvres avec violence. Dehors, un âpre vent s’élevait du côté du phare.

Il murmura:

--Déjà le souffle du large!...

Et il s’éloigna.

Il allait vers l’hôtel, refaisant en sens inverse le chemin que, huit jours auparavant, dans la nuit, il avait parcouru pour la première fois. Il marchait vite, mais son dos s’était courbé et il titubait comme un homme ivre, ou comme ces mercenaires de la Légion qui, parmi les poussières du sud, sentent toute la civilisation peser sur leurs épaules dans la lourdeur volontaire de leurs fardeaux.

XII

Quand la réception fut terminée et que, sur presque toutes les routes de la région, il y eut, dans une auto, plusieurs personnes qui parlaient du salon de lady Oswill, de ceux qu’on y avait vus ce jour-là, et particulièrement de ce monsieur:--Vraiment assez chic.--Comment déjà s’appelle-t-il?... Lewal... Dewal... ah! oui... Dewalter...--Il a de la race...--Mais c’est ce garçon dont on nous a parlé et avec qui Stéphane ne cesse plus de sortir?... Tiens... tiens... et le mari est au Maroc!--et de cent autres choses... pendant ce temps, Pascaline resta seule auprès de Stéphane. L’attitude de son amie l’avait mise dans la stupeur.

--J’ai vu Georges quitter le salon sans me baiser la main, dit Stéphane en riant. Il est Parisien et mes gens de province paraissent l’amuser bien peu. Tout de même, je lui dirai qu’il a eu tort de ne pas prendre officiellement congé. Quand on fait cela chez une femme, on a l’air d’aller se cacher dans la pièce voisine, en attendant que tout le monde soit parti.

Elle paraissait très heureuse et n’avoir aucun souci du départ prochain de son amant.

--Mais il s’en va... et tu l’aimes, dit Pascaline.

--Biarritz est un village; on y est à l’étroit, répondit Stéphane.

Elle se tut pendant quelques secondes et continua gravement:

--Oui, je l’aime, Pascaline. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur! Un ami l’appelle, a-t-il dit? Combien ils sont rares, ceux qui savent répondre à l’appel de l’amitié!...

Pascaline comprit à quelle hauteur elle avait placé Georges dans son esprit et qu’elle ne discutait pas ce qu’il affirmait. S’il avait annoncé qu’il devait partir, c’est qu’en effet il le devait. Tout de même, elle fut étonnée: Stéphane s’était résignée vite à leur séparation. Maintenant, quand reviendrait-il à Biarritz? Lady Oswill ne disait mot de tout cela. Mme Rareteyre ne jugea plus convenable d’insister et elles parlèrent d’autre chose.

* * * * *

Georges Dewalter, en arrivant au Palais, avait demandé sa note et dit qu’il prendrait le lendemain le train du matin. Il était monté dans sa chambre et il avait commencé à remplir lui-même ses valises, sans avoir recours à un serviteur. Mais, depuis son arrivée sur la Côte d’Argent, il avait fait beaucoup d’achats et il n’avait plus la possibilité de tout emporter dans les seuls bagages à main qu’il possédait, les malles étant restés à Bordeaux. Devant cette difficulté à laquelle il n’avait point songé, il s’arrêta dans son travail et, soudain lassé de tout, il se jeta sur le lit. Les frissons du crépuscule entraient par la fenêtre ouverte. En bas, on entendait l’orchestre.

Il pensait:

--«Je suis ici, à Biarritz, pour la dernière fois de ma vie. Jamais plus je ne reverrai ces lieux frivoles et agités où, pendant deux semaines, j’ai mis mon cœur en souffrance. Deux semaines! Elles sont disparues comme l’eau s’évapore. Elles garderont pour moi une existence métaphysique. Que seront-elles pour Stéphane?... Hélas! je l’ai constaté tout à l’heure...»

Il demeurait stupéfait de l’indifférence qu’elle avait eue. Ainsi, sans le lui dire, et sans même en connaître la véritable raison, elle avait prévu son éloignement prochain? Si elle ne l’avait point prévu, comment en aurait-elle accueilli la nouvelle si facilement?

Il sentit entrer dans son cœur un vide aigu comme un couteau. Et il fut comme quelqu’un dont le sang coulerait et qui irait s’affaiblissant. Une détresse vraiment physique l’accabla. Il ne faisait pas un mouvement et dans ces artères une fièvre circulait. Il lui sembla qu’il avait le délire et qu’il était déjà couché sur le sol du Sénégal. Il avait dans son cerveau des images qu’il se créait de ce pays, des apparitions de forêts humides, de mornes étendues, des ombres dures et lourdes sous un soleil blanc de chaleur et une solitude effrayante. Et il se mit à souffrir avec tant d’acuité dans son corps et dans son esprit qu’il devint incapable d’un mouvement. Il ne savait plus qu’il n’était pas, déjà, là-bas, affalé comme un noir sur les dunes, mais au troisième étage du palace de l’impératrice Eugénie. Les yeux ouverts, il ne voyait plus les objets véritables qui l’entouraient et il resta longtemps ainsi et sans lumière, longtemps, longtemps, bien après que la nuit fut montée. Quand l’idée de Stéphane lui revenait, il ne la revoyait pas telle que tout à l’heure, dans un salon, mais ainsi qu’il l’avait tenue dans ses bras. C’était comme une apparition de sa maîtresse perdue. Alors, une angoisse physique, une douleur de bête malade le faisait geindre, se plaindre doucement sans en avoir conscience. Il haletait, déchiré de regrets, de souvenirs, déjà de nostalgie...

Et quand elle entra, quand il la vit vraiment et qu’elle posa sa main, sa main véritable sur son pauvre front, il se dressa, comme éveillé d’un cauchemar, et cria de joie. Il cria à la façon des bêtes bouleversées de tendresse qui revoient leur maître. Il se souleva vers elle et la serra âprement contre lui et des pleurs jaillissaient de ses yeux. Elle lui rendit ses caresses, fière et surprise de cette frénésie qu’elle ne comprenait pas.

Quand elle l’eut calmé, consolé longtemps encore, elle l’apaisa. Elle le câlinait dans l’ombre avec des douceurs infinies et, de ses lèvres chaudes, elle goûta les dernières larmes de son visage. Elle semblait chercher son âme dans un baiser et, silencieuse et toute puissante, elle pressait contre son sein cette tête chérie pour en faire sortir la douleur inconnue. Enfin, elle sentit qu’il était guéri. Alors, elle lui parla.

Il répondit que l’idée de leur séparation était la cause de son chagrin, qu’il avait été frappé de l’indifférence qu’elle lui avait montrée et qu’il avait cru devoir partir sans la revoir. Il eut la force de mentir encore et d’ajouter que, même pour bien peu de temps, la pensée d’être privé d’elle lui paraissait insupportable.

Elle rit avec une tendre allégresse et, longuement, après avoir ri, elle garda ses lèvres. Et puis, contre son oreille, elle dit:

--Notre séparation? Privé de moi? Quand donc as-tu pensé que tu partirais seul?

Il la regarda à son tour, sans la comprendre.

Mais elle continuait:

--Moi-même, Georges, j’avais fait le projet de partir et de te donner sans contrainte, et mieux qu’ici, quelques jours entiers de ma vie. Un amour comme le nôtre, emportons-le. Dans ce pays, trop d’habitudes et d’obligations me prennent à toi. J’ai rêvé que tu m’emmènes un peu, ailleurs... Je voulais t’en parler. Mon mari est en voyage et Dieu sait quand il reviendra. J’ai ce temps-là de liberté. Je pensais à Rome que tu voulais revoir. Mais Paris ne vaut-il pas tous les pèlerinages du monde? Puisqu’un ami t’y appelle, j’irai avec toi quelques semaines... Grand fou qui m’a cru indifférente quand mon cœur bondissait de plaisir. Et il pleurait! O coupable, coupable qui a douté de moi...

Elle était devenue d’une beauté plus rare, plus spirituelle, comme éclairée par son âme charmante. Alors Georges Dewalter ne consentit plus à raisonner. Tout à l’heure, il avait vérifié l’état de son portefeuille. Il y restait encore cinquante billets de mille francs. Il se disait qu’il ne fallait plus être sage, qu’un dieu favorable veillait sur lui, que, quelques semaines, c’était peut-être toute la vie. Chancelant de joie, il avait pris les mains de Stéphane retrouvée et il les couvrait de baisers.

XIII

Deux jours après ils prirent la route qui va de la frontière d’Espagne à l’hôtel Ritz, place Vendôme, par Bordeaux, Tours, et Orléans. Seule, Pascaline apprit de Stéphane l’escapade qu’elle avait imaginée. Georges dit à Deléone qu’il avait modifié ses projets et n’allait pas au Sénégal, rappelé d’urgence à Paris.

Deléone en fut satisfait. Sa femme, plus ingénieuse et moins distraite qu’à l’habitude, le retenait sur la Côte d’Argent: le retour de Dewalter fournissait à l’Hispano un pilote jusqu’à la rue Marbeuf. Rue Marbeuf, il y avait le poulailler. Ainsi Deléone désignait l’hôtel qu’il avait offert, quelques mois auparavant, à Mlle Florinette Soinsoin, de son vrai nom Chouan, Yvonne Chouan. Deléone pria son ami de lui téléphoner dès son arrivée dans le seizième arrondissement. Georges répondit qu’il en chargerait le garage. Il était au regret que la belle voiture, souple et rapide comme un oiseau, ne fût pas à lui, parce qu’elle plaisait à Stéphane. Il songea qu’il faudrait la remplacer.

Octobre, tout proche, lui fournissait le prétexte à vouloir un véhicule fermé. Il décida de louer une automobile pour le service de lady Oswill. Il savait qu’elle y monterait sans y prendre garde, comme au saut du lit on entre dans ses mules; il savait aussi qu’il ne pouvait plus ne pas avoir un chauffeur devant la porte pendant les quelques semaines qu’il allait vivre avec elle. Il était préparé à jouer son rôle jusqu’au bout, à cacher sa pauvreté, comme ces ouvriers qui, malades et sans ressources, cèlent leur faiblesse et fardent leur visage pour ne pas être chassés des ateliers; et aussi comme les gens bien élevés qui ne parlent jamais de leurs maux.

Maintenant il en arrivait à sourire lui-même de sa folie. Il se disait:

--C’est l’engrenage. Ce qui commence dans la pensée finit dans l’action. J’ai été tenu pour riche, alors j’ai feint la richesse. Aujourd’hui j’ai les gestes de la richesse. Demain...

Arrivé là, il ne se disait plus rien.

Il avait pris le parti de fermer les yeux. Il savait que, dans un mois, Stéphane devrait retourner chez elle et qu’alors il les rouvrirait. Et peut-être était-il comme la plupart des hommes: ils fuient en avant et renoncent à se défendre parce qu’ils attendent le miracle.

Ils étaient depuis huit jours à Paris. Tout s’était passé très simplement et aucun des actes de Dewalter n’avait pu étonner Stéphane. Elle était descendue à l’hôtel Ritz, comme elle avait accoutumé. Sa femme de chambre, qu’elle avait décidé de mettre au courant, l’avait rejointe par le train. C’était une fille basque, très dévouée à sa maîtresse et qui détestait Oswill à la façon de la vieille Antoinette. En arrivant devant l’hôtel, Stéphane, fatiguée, dit à Georges de venir la chercher vers huit heures.

L’après-midi commençait. Quand son ami fut parti, lady Oswill sourit en songeant qu’elle avait oublié de lui demander son adresse et qu’il n’avait point pensé à la lui donner. Elle eut envie de lui téléphoner et consulta en vain le _Tout-Paris_ et l’_Annuaire des abonnés_. Ne trouvant rien, elle s’amusa à se dire qu’il pourrait ne jamais revenir et qu’il était vraiment si simple qu’il en devenait mystérieux. Elle s’endormit et se réveilla vers sept heures. Elle se para. A huit heures, le concierge de l’hôtel lui téléphona que M. Georges Dewalter était en bas. Elle ordonna de le faire monter dans son salon particulier. Il était exigu et tranquille, et devant un petit jardin.

Georges n’avait pas oublié d’indiquer son adresse puisqu’il n’avait plus d’adresse. En route, silencieusement, il avait réfléchi et tous ses gestes furent précis. Il conduisit au garage l’Hispano dont il ne devait plus se servir. Il loua pour un mois une voiture fermée et paya d’avance la quinzaine. Cela lui coûta deux mille francs. Il se fit conduire dans une agence de la rue Royale. On lui indiqua, dans les Champs-Élysées, un appartement meublé disponible. Il le visita. Cinq fenêtres ouvraient sur l’avenue et sur une voie transversale. Les locaux étaient vastes; un tapissier expert les avait ornés avec goût pour un Américain épris des siècles passés. On avait, en entrant, l’impression d’une demeure somptueuse et l’Américain sous-louait, soudain lassé de Paris. Dewalter se rappela les richesses d’Oloron et celles de Biarritz. Ce qu’on lui proposait restait modeste en somme et tout juste digne de Stéphane. On lui demanda sept mille francs. Il les paya. L’Américain laissait en partant son domestique, un vieil homme habitué aux maîtres fugitifs. Le linge était fourni. On ne sentait pas la froideur des appartements de passage. L’employé de l’agence complimenta Dewalter et lui dit qu’il profitait d’une occasion. Il fit sur le champ l’inventaire avec le valet, tandis que le nouvel occupant s’ingéniait à donner aux choses un aspect familier. Il ordonna que des fleurs fussent apportées. On lui proposa une cuisinière fameuse, en service dans la maison. Il la prit et, comme il lui restait une heure avant de s’habiller, il descendit et acheta quelques objets qui lui parurent nécessaires. Il n’avait plus la notion exacte de ce qu’il faisait et préparait tout avec joie pour recevoir lady Oswill. Il n’avait qu’une pensée; ne pas la détromper.

Déjà il travaillait à lui laisser un souvenir.

Peut-être ne se rendait-il pas un compte exact de l’adoration qu’il avait pour elle, une adoration simple, puissante, et qui le poussait au martyre? Ingénument, il y marchait. Faut-il croire que ceux qui y marchent, soutenus par l’exaltation de l’idée, ne perçoivent plus la souffrance? Il ne souffrait pas. Qui l’aurait conseillé? Personne. Il était certainement l’un des hommes les plus isolés de la terre. Il ne connaissait désormais qu’un vieil ami de sa famille, un pauvre notaire de province, Me Montnormand, dont l’étude était à Saint-Germain-en-Laye. C’était un vieillard tendre et candide et le seul être avec qui Dewalter fût en correspondance. Il y avait aussi cet inconnu du train, l’excentrique retrouvé à Biarritz? Dewalter, quelquefois, avait l’impression qu’il le reverrait. Mais il pensait à lui avec répulsion.

* * * * *

Oswill n’était pas resté au Maroc aussi longtemps qu’il le projetait. A peine fut-il sur la mer qu’il regretta de s’être éloigné. Il fumait ses courtes pipes rageusement et, s’il avait été sur un yacht de plaisance et non sur un paquebot, sans doute aurait-il donné l’ordre au capitaine de virer de bord. Pour se distraire, il parcourait le pont en examinant les voyageurs et il cherchait leurs tares sur leurs visages. Il vit un couple. C’étaient des jeunes mariés qui faisaient leur voyage de noces. Il leur parla. Il s’efforçait de discerner dans leurs réponses la différence de leurs natures et de prévoir comment et dans combien de temps, ils seraient pour la première fois désunis. Elle était languide, disposée sans doute à être bientôt lasse et désenchantée. Lui, c’était un homme de la terre, naïvement épris et sensible. Oswill conclut qu’elle le rendrait triste. Leur bonheur était visible, mais sans doute l’épouse ne tarderait-elle pas à amener la neurasthénie dans le ménage et le mari, pour la lutte de la vie, perdait quelques-unes de ses armes. Le maniaque se complut à le prévoir et il s’en réjouit, comme s’ils eussent été des ennemis. Avec une sombre habileté, une odieuse bonhomie, il s’efforçait de les troubler d’avance et il leur disait des choses aptes à faire naître entre eux une différence d’opinions quand, ensemble, ils en reparleraient. Ils ne sentaient pas le poison et s’amusaient de ses paradoxes. Pourtant, il eut la félicité à deux reprises de s’apercevoir, à un geste de la femme, à une réflexion de l’homme, qu’il leur avait fourni une matière à discussion. Ils l’écoutaient gentiment, assis et serrés l’un contre l’autre, et, le navire glissait dans la nuit limpide. Ils voyaient dans l’ombre son visage narquois, le petit incendie de son brûle-gueule et la braise chaude de ses yeux méchants. Mais il les faisait rire et disait des mots dangereux qu’ils n’oublieraient plus et dont un jour, l’un contre l’autre, ils pourraient se resservir pour s’en frapper. Les paroles restent. Il le savait.

Quand il fut dans sa cabine, occupé à frotter ses tatouages au gant de crin, il jubilait, certain d’avoir jeté, au hasard, pour rien, de mauvaises graines dans leur champ. Mais la pensée de Stéphane lui revint. Cela lui arrivait quand il entrait au lit. Il déboucha un flacon de gin et il but à plusieurs reprises, tout en sifflant comme un aspic. Il devint furieux parce que, tout d’un coup, il eut la sensation de s’inquiéter de ce qu’elle faisait à cette heure exacte. Il grommela son éternel «c’est rigolo», et, tout en se tournant dans ses draps, comme un cachalot dans la vague, il se demanda avec colère s’il n’était pas en train de devenir aussi bête qu’un autre mari. Mais des voix traversèrent la cloison mince et, dans la cabine voisine, il entendit le jeune couple. Ils parlaient d’une réflexion qu’il leur avait faite sur l’éducation des femmes arabes. Aux bribes des répliques qui traversaient les bois légers, il eut la joie de comprendre qu’il était l’objet d’un dissentiment. Il s’endormit,--peut-être pour ne pas avoir l’ennui d’entendre que la querelle tournait court, et la réconciliation.

* * * * *

A Casablanca, il s’était promis de faire la noce, de courir les bars et de chercher dans les quartiers aventureux, dans les maisons des courtisanes africaines, de nouveaux objets de méditations. Il n’en fit rien. Il agissait, au contraire, à la façon d’une personne pressée et qui veut en hâte retourner chez elle. Les courtiers des terrains à vendre, il les houspilla comme des nègres. Ils galopèrent sur les pistes quand l’auto devint impossible. Il vint, il vit et il acheta. Il n’était qu’à un jour de Fez. Il négligea de visiter cette merveille où les fleurs et les fontaines se cachent derrière les murs lépreux. Il trouva le prétexte qu’on était en septembre et qu’il reviendrait au printemps. En vérité, il ne pensait qu’au pays basque. Cela l’étonnait et il se l’expliquait à lui-même; c’était, se répétait-il, pour savoir comment Mme Oswill «saquerait» Georges Dewalter. C’était pour jouir en pensée de sa déconvenue. C’était pour se régaler d’avance de la mésaventure de ces deux niais... Il n’admettait point qu’il fût simplement exaspéré d’être parti et de leur avoir laissé le champ libre. Il repoussait l’idée d’être inquiet ou simplement préoccupé.

De retour à la côte et ayant deux heures à perdre avant de se réembarquer,--tout de suite, tout de suite,--il s’en fut chez une fille que lui indiqua le portier d’hôtel. Elle était belle et vigoureuse, avec un accent qu’il connaissait bien, l’accent de la frontière espagnole. Elle était venue, voilà trois années, des bords de la Nivelle, à la suite d’un fils de famille, mort quelques mois plus tard aux environs de Marrakech. Depuis, elle faisait fortune et se vendait avec simplicité en attendant d’avoir de quoi se marier quand elle retournerait au pays. Elle accueillit l’Anglais avec une déférence complaisante et s’apprêtait à lui obéir de son mieux. Mais il la regarda et brusquement il songea que ce corps majestueux n’était pas fait pour le distraire. Il l’interrogea pour connaître si elle avait vécu à Biarritz. Elle lui répondit qu’elle avait servi chez des personnes qu’elle nomma. C’était des cousins des Coulevaï. Il l’interrogea derechef et, sans transition, il l’injuria. Il lui dit que toutes les femmes étaient insensées, qu’il les méprisait, et qu’il admirait un bouvier qu’il avait vu reconduire la sienne à la maison à grand renfort de pied au cul. Il ajouta que tout le sexe ne méritait pas d’occuper un homme, à moins qu’il ne fût, cet homme, tout à fait gâteux. Il commanda à la Basquaise de lui verser un verre de fine. Nue et tremblante, elle servit la liqueur. Il lui jeta cinq cents francs et s’en alla rempli d’une colère incompréhensible. Il était déjà sur le bateau et pestait d’attendre l’appareillage, qu’elle demeurait encore ahurie de l’incohérence de son client. Enfin, il lui sembla qu’elle avait compris et, le soir, elle raconta l’histoire à un colon de ses fidèles:

--Mon petit, finissait-elle, ce type-là, il en tient! Sûr qu’il est cocu,--et qu’il le sait.