L'homme à l'Hispano

Part 6

Chapter 63,771 wordsPublic domain

Sauveterre franchi, un gave bondissant leur apparaissait parfois, à gauche de la route, et puis il s’éloignait pour se rapprocher quelques kilomètres plus loin. C’était le gave d’Oloron. Enfin, la vieille ville endormie et cadenassée fut traversée. La maison de Stéphane était voisine, et sur la route de Pau.

C’était une bâtisse vigoureuse, jeune encore, car elle n’avait que deux cents ans. Elle n’avait rien perdu de sa solidité et semblait prête à résister aux assauts des jours et des saisons pendant des siècles. Elle était dorée et un peu lépreuse comme si les caresses de tant de soleils s’étaient incrustées dans sa pierre et l’avaient marquée. Ses lignes étaient sages et belles. Le Coulevaï du dix-huitième siècle qui l’avait construite avait montré sa science et son goût. Il revenait des Indes. Comme le vin de Bordeaux, son esprit s’était amélioré dans cette longue croisière. Ayant beaucoup vu, beaucoup appris, guerroyé en France, trafiqué sur les mers, fait de la banque à Pondichéry, il était revenu à Oloron vers sa soixante-dixième année. Alors il avait pensé que le temps était venu de se bâtir un château.

Maintenant, les hautes fenêtres regardaient un parc auquel les printemps amoncelés avaient donné une vigueur forestière. Il était une ville d’oiseaux. Son vacarme aérien s’apaisait à la fin d’octobre quand les longues pluies de l’hiver faisaient à leur tour leur bruit monotone sur les feuillages persistants. En dehors des murs, s’étendaient de vastes terres, coupées des haies, des bois hantés par les silencieux rapaces de la nuit. De leurs grandes ailes molles, ils s’en allaient dans l’ombre à la recherche des nourritures vivantes. Ainsi, en l’absence des propriétaires humains, les grandes lois guerrières de la faim et de la mort ne cessaient de régner sur le domaine.

En plus des jardiniers, des métayers et de quelques servantes oisives, la maison était régentée par un couple de vieux gardiens. C’était Antoinette qui, vingt-six ans plus tôt, de son large sein bien laitier, avait donné à Stéphane sa première vigueur. Aujourd’hui, elle était ridée comme une pomme d’hiver et commençait à se courber. Mais toujours vive, heureuse de son sort, elle courait du matin au soir. Elle aimait humblement son mari, le garde Nicolaï, vénérait le souvenir des maîtres disparus, adorait Stéphane dont elle portait au doigt la première dent montée sur un fil d’or. Elle haïssait sir Meredith Oswill, qu’elle appelait le vilain Anglais. Nicolaï était un grand au visage dur. Il avait des yeux limpides, un esprit droit et limité. Il marchait rapidement. Un braconnier, quelques années auparavant lui avait sablé la cuisse droite de chevrotines. Aux nouvelles lunes, elles le faisaient souffrir, pour lui rappeler le mauvais coup. Alors, il serrait ses lèvres minces et allait rôder la nuit avec son fusil. Les chercheurs de gibier défendu jugeaient prudent de s’éloigner.

Stéphane, la veille, avait fait prévenir Antoinette de sa visite.

La vieille femme n’avait point dormi. Toute la nuit, elle avait songé aux choses de la maison, à ce qu’il fallait préparer pour faire honneur à lady Oswill et lui donner l’envie de revenir plus souvent. A l’aube, elle avait tué un poulet et deux petits canards sauvages qui lui furent donnés par son mari. Elle parcourut la vaste demeure en criant derrière les servantes. Elle fit ouvrir les volets et Nicolaï, aidé de trois hommes du jardin, cirait les parquets aux dessins en losange. Tandis qu’il s’occupait ainsi et préparait les réceptions, Antoinette, descendue au fourneau, ne pensait plus qu’aux magnificences de la cuisine. Elle avait des truites vivantes du gave voisin, des foies d’oie qu’elle agrémentait d’herbes subtilement parfumées, une variété de légumes du potager et des fruits remplis jusqu’aux noyaux de la richesse de septembre. Comme les Béarnaises, elle croyait qu’un repas pour une personne doit être capable d’en nourrir six. Ainsi, aux joies de la gourmandise, s’ajoute le plaisir du choix. Et, pour Stéphane Coulevaï, rien ne lui semblait superflu.

Elle n’avait qu’une rage obscure: penser que le vilain Anglais profiterait de ses bons soins. Elle ne doutait point de voir apparaître tout à l’heure sa tête de cochon des bois. Souvent, elle se le désignait ainsi, à elle-même, et elle en riait en silence. Mais Oswill lui inspirait une peur bégayante. Il s’amusait à lui donner des noms bizarres et jamais le sien. Cela encore augmentait sa haine. Elle disait:

--Vois-tu, Nicolaï, il est rasé, ce vilain Anglais. Mais c’est, tout de même, un Barbe-Bleue.

Nicolaï, sec et respectueux, répondait qu’on ne doit pas se mêler des affaires des maîtres. Pourtant, ils furent réjouis quand ils virent Stéphane sans son mari. Antoinette n’osa point se demander quel était ce monsieur inconnu qui le remplaçait. Mais elle eut le cœur content de remarquer combien ses manières étaient charmantes auprès de lady Oswill, sa voix douce quand il lui parlait. Stéphane, joyeuse de retrouver sa nourrice, l’embrassa. Nicolaï, ému, plaisantait:

--Madame est toujours la même, tout comme lorsqu’elle était petite fille; elle a du goût pour les vieilles pommes.

Ils conduisirent les maîtres dans la salle à manger. De riches boiseries d’autrefois garnissaient les murs et, sur ces boiseries, dans des cadres sculptés aux ors éteints, il y avait des peintures de chasse. Et dans les grands couloirs pendaient les dépouilles de nobles animaux.

Antoinette, elle-même, avait veillé à ce que le couvert fût bien mis. Les armoires, les commodes recélaient des trésors d’argenterie et de linge orné. Mieux encore qu’à Biarritz, Georges sentit peser sur lui tout le poids de la richesse héréditaire des Coulevaï.

Il n’en fut pas moins gai. La joie de Stéphane, son bonheur inexprimé d’avoir enfin la présence de l’amour dans sa vieille demeure, éclataient dans chacun des mots qu’elle disait. Ils burent un vin charmant qui les enchanta. Le déjeuner terminé, elle voulut, en détails, lui faire les honneurs du domaine.

Ils parcoururent les allées; elles étaient fleuries avec autant de soin que si les maîtres eussent toujours été présents. Des arbres de toutes les essences, favorisés par l’humide climat du sud-ouest, des chênes, des cèdres du Liban, des magnolias, des platanes, des sophoras, des châtaigniers, des figuiers, des sapins, des néfliers, des sycomores, d’autres encore de vingt espèces différentes, découpaient dans le ciel d’automne leur silhouette particulière. Et près de la maison s’étendait un étang revêtu d’une floraison.

* * * * *

Seul, il paraissait à l’abandon. Son eau était dorée et comme lourde, tachée par l’affleurement à la surface d’une lente décomposition, celle des plantes recélées dans les profondeurs. Les nénuphars de l’arrière-saison s’étalaient à profusion avec des airs de plateaux chinois et, sur les bords, on devinait tout un enchevêtrement d’herbes vigoureuses auxquelles, depuis longtemps, on n’avait point touché. La surface liquide était vaste. Un petit pont de bois vermoulu, mangé de lierre et peuplé d’insectes, enjambait gauchement une anse, à deux cents mètres du château. On n’y passait plus par prudence. Nicolaï, rencontré, s’excusa. Ce n’était point lui ni les jardiniers qui pouvaient curer l’étang. Depuis trois générations, on avait eu le goût de le laisser ainsi redevenir sauvage.

--Il faudrait pourtant se décider, dit-il. Tel qu’il est, il n’est plus qu’un piège à sarcelles, une remise à poules d’eau, à ces canards qui traversent le ciel. Ah! dame, il faudrait pas mal d’ouvriers pour le laver.

Mais Stéphane aimait cet abandon. Elle devinait qu’un monde inconnu, jamais dérangé par les hommes, un univers mystérieux et grouillant, heureux dans sa liberté, pullulait sous ces herbes, ces eaux limoneuses, ces vases assoupies. Elle pensait qu’un ordre d’elle serait un ordre de massacre, un décret d’extermination; que d’un mot, légèrement dit, elle détruirait la vie obscure créée et développée là, par cinquante années d’éclosions successives. Elle sourit et répondit à Nicolaï qu’on interviendrait plus tard. Aujourd’hui, l’idée de la paix profonde qui régnait sur l’étang réjouissait son esprit. Georges aima cette pensée. Nicolaï, trop simple pour comprendre, se dit que lady Oswill était la maîtresse, que ces fanges lui appartenaient... Tout de même, il grommelait un peu:

--Si c’était à moi, je nettoierais. Je parierais qu’au fond, il y a des cadavres? On m’a raconté que l’étang avait englouti un braconnier. Il avait eu le malheur de plonger pour se sauver d’un garde... C’était sous Napoléon III.

Stéphane répondit:

--Laissons la nature à ses travaux... Si un homme est tombé là, il a depuis longtemps revécu sous l’espèce des plantes...

* * * * *

Le soir fraîchissait. Ils rentrèrent dans la maison. Ils prirent congé d’Antoinette. Sans avoir l’audace de préciser pourquoi, elle sentait une sympathie singulière pour Dewalter. Elle les avait vus s’avancer au fond du parc et elle avait pensé qu’ils étaient bien beaux.

Derechef Stéphane l’embrassa. Alors la vieille pleura de plaisir et d’attendrissement et elle leur dit qu’il fallait revenir.

--Nous reviendrons, lui cria Stéphane.

Georges s’était remis au volant et l’Hispano disparut dans le soir violet. Ils traversèrent les villages qu’on ne distinguait plus qu’aux tremblements des lampes et à l’odeur du bois d’automne qui fumait par les cheminées, Stéphane indiquait la route...

* * * * *

Le lendemain, ils retournèrent à Hendaye. Ils prirent le thé dans la pâtisserie de miss Redge. Le soir, on les revit dîner à la Réserve de Ciboure. Déjà ils repassaient par les mêmes chemins. Il semblait à Stéphane que rien ne pouvait plus les désunir. Et Dewalter savait qu’il serait parti dans trois jours...

XI

Maintenant, l’idée du départ était si nette en lui qu’elle ne lui causait plus qu’une douleur sourde. C’était un arrière-goût de regret et comme, sur le sol, l’ombre légère de sa destinée. Mais il était bien préparé à la fin brutale de son bonheur.

La veille, sur la plage, il avait contemplé la fragile construction de sable, le château--avec douves, murs, ponts crénelés--que des enfants, dorés comme des pêches, élevaient avec sérénité à quelques mètres de la mer. Et il avait pensé qu’avant le soir, d’une seule vague revenue avec la marée, le grand Océan effacerait pour toujours jusqu’à la trace de leur jeu. Jamais plus, jamais dans l’éternité, pas plus que la même forme d’un nuage, on ne reverrait leur bâtisse éphémère. Eux aussi, ils le savaient bien. Et cependant, ne s’occupant que de la minute, ils s’appliquaient, joyeux. Déjà l’eau montait... Dewalter se dit qu’il ressemblait à ces enfants: le même désert mouvant qui, tout à l’heure, nivellerait les grains du sable, demain l’emporterait et, sur la plage de Biarritz, bientôt, on chercherait aussi vainement le souvenir de son aventure que la silhouette disparue du château construit pour une heure.

Il savait si bien cela que son chagrin de perdre Stéphane était supportable. L’inconscient dans chacun de nous travaille à l’insu de l’intelligence. Le sien le défendait. Il fabriquait obscurément le contrepoison aux intoxications de la pensée.

Le voyage à Oloron lui avait été salutaire. Là, il avait contemplé la vieille fortune face à face. Qu’est-ce qu’un émigrant comme lui avait à faire dans ces domaines? Et Stéphane? La richesse trouvée au berceau lui avait donné une vision restreinte de la vie. Que faisait-il donc auprès d’elle? Elle était belle, généreuse, noble de cœur et d’esprit. Elle l’aimait. Pourtant, il avait compris qu’elle ignorait la pauvreté. Elle l’ignorait au point de ne pas l’imaginer. Les problèmes de l’argent lui étaient aussi étrangers que ceux des astronomes. Elle ne savait pas. Pour elle, acheter, payer, c’était écrire un chiffre,--à peu près comme un numéro de téléphone,--signer dessous et tendre un chèque. Deux jours auparavant, un petit fait, le plus banal des petits faits, l’avait bien démontré à Georges. Ils étaient dans la pâtisserie de Saint-Jean-de-Luz et, au dehors, un chanteur de la rue chantait dans l’espoir d’une aumône. A certaines minutes, les amants les plus raffinés ne sont pas difficiles: le chanteur avait plu à Stéphane. Elle dit de lui donner quelque obole et Georges le fit aussitôt. Alors, tout au plaisir que lui causait la chanson, elle avait évoqué un souvenir:

--Je me rappelle, avait-elle dit, un chanteur de Taormine. J’étais là-bas, avec ma mère et lord Crawe...

Georges connaissait le nom. Pour s’assurer qu’il s’agissait bien du fameux Anglais, célèbre pour ses recherches d’archéologie, il interrogea:

--Le collectionneur?

--Oui, continua Stéphane... Il avait, ce chanteur, une voix de ciel. Je lui ai donné cinq cents francs et pendant une heure, pour moi, il a chanté. Quand nous irons en Italie, nous le retrouverons peut-être. Et, pour nous deux, il chantera...

Elle parlait légèrement, contente, et l’idée lui était extraordinairement simple de payer un chanteur des rues le prix d’un artiste de théâtre. Pourtant, dans sa noblesse naturelle et son respect de l’amour, elle avait toujours eu la hantise d’être exposée à une duperie sentimentale et recherchée pour sa fortune. La force d’Oswill, quand il avait obtenu sa main, avait peut-être été de se trouver au-dessus d’un soupçon de cette nature: riche, il l’était comme elle. Aujourd’hui, l’idée d’un Dewalter pauvre ne l’effleurait point. Trompée par l’apparence, entraînée par son instinct de l’aimer, elle avait, sans y prendre garde, jugé l’homme qui lui plaisait d’après son apparition dans l’Hispano. Deléone, en passant, avait parlé de sa riche oisiveté et surtout--surtout--elle n’avait pas mis en doute, une seconde, ce que, lui-même, il avait dit. Les souvenirs de jeunesse racontés à ses pieds, lors de sa première visite nocturne à la villa, étaient des souvenirs dorés. Elle ne s’attardait plus à ces choses: elle croyait Dewalter riche, très riche, comme elle,--et il n’ignorait pas qu’elle le croyait. Il aurait voulu vivre sa vie auprès d’elle, ne plus la quitter jamais. Pourtant, sachant qu’il fallait partir demain, il trouvait dans la différence de leurs fortunes une énergie secrète. Il savait qu’il serait déchiré, mais qu’il s’éloignerait sans parler.

La veille du jour fatal, il alla voir Stéphane chez elle. C’était un mercredi, le troisième de septembre et celui que, chaque mois, elle réservait à ses réceptions. Elle n’avait pas voulu manquer à cette obligation habituelle. D’ailleurs, difficilement elle l’aurait pu. Elle avait prié Georges pour le thé, heureuse de le sentir auprès d’elle, en dépit de la gêne de ne pas devoir lui parler plus longtemps qu’aux autres personnes. Elle devinait bien que la présence de son amant serait, le soir même, commentée. Mais que lui importait, après ce que déjà elle avait fait?

Quand il arriva, les deux salons étaient emplis de tous ceux qui, à Biarritz et dans les environs, forment une société fermée. On venait depuis Pau rendre visite à lady Oswill. A peine quelques visiteurs de moindre choix, imposés par la ville d’eaux, et aussi des notabilités de passage, se mêlaient-ils aux représentants des vieilles familles du Béarn et du pays basque. L’Angleterre et l’Espagne étaient représentées par des personnages d’élite. L’entrée de Dewalter passa d’abord inaperçue. Son aisance naturelle, l’aisance avec laquelle, depuis qu’il était arrivé à la Côte d’Argent, il avait pris les manières et choisi les vêtements qu’il fallait pour n’être pas remarquable en firent tout de suite un visiteur dans le rang. Cependant, la fièvre de ses yeux, on ne sait quel rayonnement venu de l’état de son âme--la façon peut-être dont, en dépit de sa réserve, Stéphane lui parlait--le sortirent de l’ombre. On le discerna. On l’examina. Ceux qui n’habitaient point Biarritz le voyaient pour la première fois. Avec cette rapidité de divination qui naît de l’habitude des intrigues en province, les moins renseignés, bientôt, ne doutèrent plus que, de tous ces visiteurs, il était le seul, le seul vraiment, à occuper l’esprit de la maîtresse de la maison. Ainsi, sous la discrétion et la retenue requises, il devint l’attrait de la réception. Les malveillants, sans plus, imaginèrent le pire. Mais personne ne pensa qu’il ne fût pas du meilleur monde. S’il était là, il avait certes toutes les références nécessaires pour y être. Sa présence dans le salon de lady Oswill lui ouvrait d’un coup toutes les portes. On pouvait croire: il est son amant. Le grave eût été qu’on dît: c’est un gueux. Pareille impertinence n’effleura personne.

Pour la seconde fois de sa vie, Dewalter faillit voir le portrait d’Oswill. Cette fois, ce fut Pascaline qui l’en empêcha. Elle l’appela et, pour lui parler, elle le retint dans le grand salon, au moment où, un peu abandonné, il allait entrer dans l’autre et, sur le mur, reconnaître son confident. Pascaline l’admirait d’avoir réussi à se faire aimer de Stéphane. Cela lui semblait une extraordinaire performance, le signe d’une supériorité éclatante. Son amie lui avait raconté cet homme étonnant, comme une femme éprise peut raconter quand elle ne cache rien de son cœur. Pascaline était éblouie. Il était, à ses yeux, le héros idéal; pour tout dire, l’amant qu’on voudrait pour soi. Le voyant isolé, devinant que lady Oswill souffrait de ne pouvoir être plus près de lui, elle le prit au passage et ne le quitta plus. De loin, Stéphane leur sourit, heureuse. Elle savait qu’ils allaient, dans leur coin, parler d’elle. En même temps, elle écoutait avec toutes les apparences de l’intérêt, et à peu près sans l’entendre, un personnage assez ridicule, grand et dégingandé, niais et parfaitement bien élevé, le fils du banquier Chillet qui, depuis Bonaparte, fait, dans le sud-ouest, concurrence à la Banque de France. Il lui racontait gravement sa dernière chute de cheval, hier, à la chasse aux renards, avec l’équipage de Pau. Il tombait régulièrement trois ou quatre fois par semaine et, de tous les côtés, il était rapiécé, bosselé, rebouté. Il parlait d’équitation et de science cynégétique; Stéphane ne pouvait s’en dépêtrer.

--Notre amie est en proie à Chillet, dit Pascaline à Dewalter. Elle en a bien pour un quart d’heure... Ah! non: Baragnas vient heureusement à son secours.

Un vieil homme, en effet, s’approchait de lady Oswill. Il était remarquable par ses yeux énormes et verts et le teint cuivré de son visage tailladé de rides. Il avait beaucoup d’allure et de bonnes grâces et, depuis trente-cinq ans, il était l’amant de la comtesse de Joze, qu’on voyait assise dans une bergère. Debout auprès d’elle, son mari, depuis longtemps philosophe, cherchait le moyen de rester à Biarritz, pour la soirée, et de la renvoyer seule--avec Baragnas s’entend--à Orthez, d’où ils étaient venus faire visite à lady Oswill.

Dewalter, avec indifférence, apprenait tous ces détails que Pascaline lui donnait d’une voix rapide. A côté d’eux, le marquis de Sola, dans un complet coupé à Madrid, la seule ville du monde où l’on habille mieux qu’à Londres, racontait à un autre Espagnol, comment l’an passé, à Deauville, au polo, il avait eu l’avantage sur S. M. Alphonse XIII. Et l’on entendait aussi, par bribes, une conversation animée entre deux jeunes femmes. L’une d’elles, avec volubilité, faisait le récit de sa récente visite au couvent voisin, près d’Anglet. Là, les religieuses recluses ont fait vœu de silence éternel. Jamais une parole ne sort de leurs lèvres closes. La narratrice, dans une abondance de mots inutiles, se déclarait émerveillée de cette discipline et prête à entrer dans le couvent. Plus loin, il s’agissait du toréador Belmonte. Un autre groupe parlait de politique extérieure et, brusquement, un homme mûr et d’aspect raisonnable, M. de Saint-Brémond, longtemps colonel de cavalerie, déclara qu’il se tiendrait mieux dans une conférence internationale que toutes les canailles de la République. Il donna comme preuve qu’il avait, en trois jours, appris le mah-jong. Ainsi, le salon bourdonnait.

--Ne vous y trompez point, monsieur Dewalter, murmura gaîment Pascaline... Ici, sans en avoir l’air, tout le monde a les yeux sur vous. Tout à l’heure, dans leurs voitures, ces gens vous mettront en jugement. S’ils pensent comme moi, vous serez acquitté et avec félicitations. Mais voilà, sauvage que vous êtes, vous perdrez votre indépendance. A la prochaine réception, il vous faudra quitter votre coin.

Elle baissa davantage la voix et dit avec une malice gentille, profitant, pour le taquiner, de ses avantages de confidente:

--Quand on est admis, c’est le protocole dans tous les mondes. L’amant est comme la jeune fille de la maison. Il doit aider à servir le thé. Je suis sûr que vous le ferez très bien.

--La prochaine fois, dit Dewalter, je ne serai plus à Biarritz.

Elle le regarda, stupéfaite:

--Qu’est-ce que vous dites?

Et, d’instinct, elle tourna les yeux vers Stéphane. Pourtant, elle savait bien qu’ils parlaient doucement et qu’ils étaient isolés. Leurs voisins eux-mêmes n’auraient pu, sans impolitesse, discerner leurs paroles. Mais la réponse de Dewalter lui semblait extraordinaire, après les confidences de son amie. Il lui parut invraisemblable que les mots de cette réponse n’aient pas été perçus par celle qu’ils intéressaient.

Dewalter s’était tu. Elle insista:

--Vous ne serez plus à Biarritz? Et où donc serez-vous?

Il mentit:

--Mais... à Paris.

--Comment, à Paris? Qui vous appelle? Êtes-vous dans les affaires? Avez-vous une attache?

Son amitié pour Stéphane lui donnait l’impression qu’elle avait le droit de l’interroger.

--Je ne suis pas dans les affaires, je n’ai pas d’attaches, répondit Dewalter. Tout ce que j’aime au monde est ici. Mais, enfin, ma maison n’est pas à Biarritz et je ne peux vivre toute l’année à l’hôtel du Palais. J’ai reçu ce matin même, une dépêche d’un ami, un frère presque; il a besoin de moi, de ma présence et de ma signature. C’est important pour lui. Je ne peux remettre mon départ.

--C’est tout? demanda Pascaline.

Avec un pauvre sourire, il dit:

--Mais oui, c’est tout...

--Et elle vous laisse partir?

--Elle me laissera partir. Je n’ai pu encore lui en parler. Le télégramme qui m’appelle est dans mes mains depuis une heure.

Elle dit:

--Si j’étais Stéphane, vous ne partiriez pas.

Lady Oswill les regardait. Pascaline lui fit un signe imperceptible. Elle était hors d’elle, dans une grande déception de le voir impassible. Et dans ce salon, au milieu de cette société dont il ne faisait point partie, il était impassible en effet: pour lui, l’affaire était réglée.

Stéphane, sans se hâter, vint vers eux, après avoir dit au passage quelques mots aimables à M. de Sola, occupé maintenant à raconter à la baronne de Joze combien S. M. la Reine d’Espagne était dévouée à ses enfants. Georges la vit venir et, des pieds à la tête, il se sentit tremblant. Il regrettait d’avoir parlé à Pascaline. En même temps, il lui semblait qu’annoncer son départ, là, à mi-voix, d’un air indifférent, devant le banquier Chillet, MM. de Saint-Brémond et de Baragnas, la jeune marquise de Jouvre et tous ces gens cloîtrés dans leurs traditions extérieures, c’était plus facile. Stéphane, maintenant, lui offrait un verre de porto.

--Vous n’avez même pas une tasse de thé, monsieur Dewalter, dit-elle.

Tout de suite, elle avait pris une voix sans timbre, pour ne pas être obligée de changer de ton.

--Sais-tu ce qu’il m’a dit? s’exclama tout bas Pascaline. Il m’a dit qu’un ami le réclame et qu’il part bientôt pour Paris.

Dewalter, pour se mater, s’enfonçait les ongles dans la peau. Il ne savait ce que Stéphane allait répondre et il s’attendait presque à un cri. Elle lui demanda seulement quand il partait? Elle semblait calme et souriait. A deux pas, personne dans le salon n’aurait pu affirmer qu’ils ne parlaient pas, avec banalité, de la saveur du thé de Chine et du nombre de morceaux de sucre qu’il convient d’y laisser tomber.