Part 5
Elle répondit non d’une voix tendre et bonne. Ils restèrent ainsi, murmurant leur amour, dans une jouissance exquise de leurs esprits. Pas plus que lui, elle n’avait l’habitude des rencontres furtives. Elle éprouvait une joie amusée de leur stratagème. C’était, lui semblait-il, un souvenir qu’ils cueillaient pour ajouter à tous ceux qu’ils auraient ensemble. Elle pensait obscurément que cette halte de son amant sur la porte de sa maison lui porterait chance et que c’était la forme même du bonheur qui attendait et découpait ainsi son ombre sur le mur.
Quelqu’un passa. Dewalter se dissimula mieux dans l’angle de la marche supérieure. Il sentit le souffle charmant de Stéphane. Ils se taisaient en riant avec joie. Enfin tout fut tranquille dans la maison, mais, par jeu, elle prolongea deux ou trois minutes encore leur supplice. Sur leurs corps étirés--entre eux--ils sentaient le froid de l’obstacle et les méchants barreaux comme l’épée nue de Tristan. Enfin, elle fit tourner la clef silencieuse. Il foula les tapis de la maison, et, dans une fougue emportée, serra sa maîtresse dans ses bras. Il la sentait frémir, se tendre, et, par les lèvres, se donner. Ils formaient un groupe sans rival, attachés l’un à l’autre, dans une immobilité radieuse.
Le premier, il se détacha. Il avait un peu d’inquiétude. Ce qu’il savait de lui-même lui faisait craindre pour elle une trop grande imprudence. Il pensait qu’il ne fallait point qu’elle fût surprise. Mais elle confirma qu’elle était bien seule et que son mari était en voyage depuis le matin.
--Et d’ailleurs, dit-elle d’une voix grave, il y a longtemps que je vous attendais et que je suis libre...
Il se tut, ne sachant que répondre. Il se sentait en présence d’une femme supérieure aux autres et, soudain, il comprit que sa hardiesse ne venait pas de sa facilité, mais de son amour. Il y avait dans tout ce qu’elle faisait, dans la franchise de sa chute, quelque chose qui naissait non de l’habitude, mais de la nouveauté. Il sut brusquement, sans pouvoir en douter, qu’il était son premier amant. Entraîné par le désir et la passion, il ne se disait plus que sa responsabilité devenait plus grande. Il vivait son bonheur et il aimait Stéphane avec une telle violence que tout le reste disparut. Ainsi le ciel est lavé par le vent.
Elle le fit entrer dans le grand salon de la villa. Un éclairage doux estompait les meubles et donnait du mystère aux objets. Une richesse, cultivée par le goût, fleurissait l’appartement. Des vases nombreux étaient chargés de roses croulantes. Il songea à ces douze malheureuses Paul-Néron que, l’avant-veille, il avait apportées à la pâtisserie. Elle vit qu’il regardait les fleurs.
--J’en fais une consommation terrible, dit-elle plaisamment. On les cultive pour moi, par milliers, dans des roseraies, à Oloron. Chaque matin, des jardiniers les renouvellent et les apportent ici, en auto. L’air de la mer les fait vite mourir.
Chaque fois qu’il s’agissait des choses de la fortune, elle en parlait sans y prendre garde et sans savoir que cela existait, comblée, comme au désert une femme arabe parlerait du sable.
Elle portait un souple déshabillé de chez Lanvin, dans lequel son jeune corps se jouait librement, et tous ses gestes restaient beaux. Ses bras et ses pieds étaient nus. De grosses perles noires ornaient ses doigts et, dans ses paumes, Georges en sentait la rondeur tiède. Il s’en plaignit en riant. Elle les enleva et les jeta sur le tapis; de ses mains libres et plus vivantes, elle caressa le visage et les cheveux du bien-aimé. Il s’était mis devant elle, à ses genoux, et il tenait ses jambes emprisonnées dans ses bras. Ils parlaient à voix basse et, pour mieux lui plaire encore, il disait des mots merveilleux.
* * * * *
Pour la première fois, il lui mentit.
Ce furent d’étranges mensonges, sans but, sans raison, imposés par les circonstances au plus sincère de tous les hommes. Jusque-là, Georges et Stéphane avaient été pris dans leur amour comme des graines dans le van. Ils s’étaient sentis soulevés par une lame et engloutis. Confiants dans les apparences, ils n’avaient pas eu le loisir ni l’idée de s’interroger sur les choses de leur passé. Maintenant, ils étaient l’un à l’autre. Le lien physique crée plus de confiance en une seule heure, que des années d’amitié; la nudité des âmes ne vient qu’après celle des corps. Ceux qui le nient ne savent point. C’est quand ils ont dormi enlacés et mélangé leurs souffles que les amants ouvrent leurs cœurs.
Or, pour Stéphane, c’était le soir même du don.
Elle se penchait vers Georges et sans inquiétude l’interrogeait. Elle voulait des détails de sa vie. Elle avait dit la sienne, éclatante et visible. Elle avait dit que rien dans son âme ne s’était passé depuis le mariage et, d’un mot, avec une douloureuse dignité, elle avait précisé qu’on l’avait mal mariée. C’est tout.
* * * * *
Ce soir-là, tous les événements qui allaient suivre pour Dewalter faillirent être empêchés. Il eût suffi, pour qu’ils le fussent, qu’il entrât dans la pièce voisine. Au lieu de choisir le grand salon de la villa pour l’accueillir, si Stéphane l’avait conduit dans le petit, celui d’angle et qui n’avait pas la vue sur la mer, le destin de cet homme aurait été changé. Sur le mur, en tenue de golf, il aurait vu le portrait du mari qu’il ne cherchait pas à connaître puisqu’il savait n’être, lui-même, qu’un passant. Il aurait reconnu Meredith Oswill, tel que la veille il lui avait parlé dans la pâtisserie de miss Redge. Il aurait su que son confident, l’inconnu auquel il s’était avoué,--et le seul,--l’excentrique dont il n’avait pas eu la curiosité d’apprendre le nom, c’était l’époux de sa maîtresse. Alors, ne pouvant douter d’être à sa merci, il aurait parlé tout de suite. Mais Stéphane ouvrit une autre porte. Une seconde, elle avait hésité et puis, gênée tout justement par la présence du portrait, elle avait pénétré dans le salon voisin. Jamais l’homme n’entend sonner la minute importante de sa vie; et, pourtant, elle sonne.
* * * * *
Ce fut ce soir-là que Georges Dewalter se fabriqua un personnage. Ce fut ce soir-là que, par le Verbe, il créa de lui un être nouveau, déterminé, un faux Dewalter. Était-il faux? Il l’était, puisque aucun des souvenirs qu’il racontait--souvenirs de jeunesse, frissons d’enfance, aventures d’hier--n’était réel. Ils étaient inventés. Mais il était vrai tout de même, ce Dewalter, puisque aucun de ces souvenirs imaginaires n’était invraisemblable et que tous, au contraire, tous, ils auraient pu être les souvenirs de Dewalter-le pauvre, s’il était né Dewalter-le riche.
Ils étaient si vrais qu’ils avaient pour base la vérité. Ainsi Dieu créa l’églantine avec laquelle l’homme artificieux fit la rose. Il ne trouva point assez somptueuse et riche en parfums la fleur jaillie de l’humus terrestre. Il l’ennoblit, la combla de dons nouveaux, et l’orgueil des jardins sortit de son imagination appliquée. Dewalter, étendu au pied de Stéphane, d’églantine se fit rose. Mais l’homme qu’il améliora ne fut que lui-même, plus heureux.
Dans son enfance, il y avait un grand château, entouré d’une chasse, en Sologne. Ce château existait réellement. Il était toujours peuplé de perdreaux, de lièvres frissonnants, de lourdes faisanes, de gibier d’eau. Un étang, fleuri au printemps comme une toile de Monet, des bois disposés avec science, des terres longues à parcourir, composaient le domaine. Georges, vers sa douzième année, avait, pendant les vacances d’automne, habité ce château-là. Il avait, à l’aube fraîche et déjà rouillée d’octobre, suivi les gardes dans les réserves. Mais ce n’était qu’un château étranger et qui appartenait à des cousins de sa famille. Quand il en parla à Stéphane, ce fut le château de sa grand’mère.
Il avait lu beaucoup. Spécialement, il connaissait Rome. Un frère de son père, de son vrai père, un frère mort aujourd’hui, avait été dans les ordres et longtemps attaché au Vatican, dans un emploi subalterne. Une fois, une seule fois, Dewalter l’avait vu; il en gardait la mémoire. Il avait, avec l’avidité de la jeunesse, interrogé le prêtre; dans la suite, il avait beaucoup lu; il pouvait décrire la prison du pape. Et, comme ils parlèrent d’un voyage--le voyage que toujours projettent les amants--il dit à Stéphane qu’il l’emmènerait à Rome. Il l’évoqua comme une ville familière. Elle reconnut les sept collines, les eaux jaillissantes, les palais délabrés... Il raconta la chute de cheval qu’il avait faite le long de la voie Appienne. Or, Georges avait servi dans la cavalerie. Il montait bien, très bien. Il avait fait une chute, en effet, mais en Champagne, en service commandé, le long d’une route crayeuse.
Il amalgamait avec ingénuité ce qu’il avait vu à ce qu’il avait souhaité; la réalité se mélangeait au rêve et il ne savait plus s’y retrouver, quand il parlait. Un éperdu désir de ne pas être pauvre devant sa maîtresse accablée de fortune, une joie de se leurrer lui-même, l’emportait... Elle l’écoutait avec crédulité, dans l’enchantement de la belle jeunesse qu’il lui racontait. Deux heures ils restèrent ainsi. Elle l’interrompait sur un mot qui lui rappelait un souvenir propre. A son tour, elle rappelait une joie d’enfance qu’elle n’avait aucun besoin de transposer. A la fin, ils conclurent que l’aube de leurs vies avait été la même et que, vraiment, ils étaient comblés par le destin. A peine une ironie se glissa-t-elle dans l’esprit de Georges. Son personnage inventé prenait corps, s’installait et commençait à le régir.
Pourtant, une seconde, un instinct lui cria de dire la vérité. Stéphane avait prononcé une parole touchante, exprimant que, tout de même, avant lui, bien des choses lui avaient manqué. Alors il lui sembla derechef qu’un jour--oh! pas ce soir,--mais un jour, demain peut-être, avant de s’embarquer, il pourrait parler librement. Ils en étaient arrivés aux souvenirs moins lointains, à ceux de la vie récente, aux souvenirs d’hier. Elle avait dit, exactement, avec une ombre:
--Nous avons tout maintenant, Georges. Mais, avant vous, quels déserts en moi. Je vous dirai plus tard ce qui manquait...
Elle avait dit cela, pensant à son mari. Il avait répondu tout de suite, comme un nageur saisit une planche:
--Et moi aussi, je vous dirai.
Mais elle avait eu peur et elle l’avait interrompu. Elle voulait connaître l’enfance, l’âge pur, mais pas autre chose, pas les récits de l’homme. Souriante, elle s’était penchée, mettant son doigt blanc sur les lèvres chéries. Et doucement, avec gravité, le tutoyant pour la première fois:
--Plus de souvenirs, Georges. Je ne demanderai rien. Je sais tout de toi jusqu’à vingt ans, cela me suffit bien. Désormais, tu ne pourrais pas tout me dire, par respect. Alors, je ne te demanderai rien... Tu serais obligé à des omissions, peut-être à des arrangements, parce que tu as été un homme jeune, trop riche, oisif... Tu aurais, certainement, des choses à cacher... Et, vois-tu, mon amour, j’ai une haine farouche, maladive de tout ce qui n’est pas la vérité entière. Alors, je ne te demanderai rien...
Sur les lèvres qu’elle scellait, elle s’était penchée et Dewalter avait compris que c’était déjà trop tard et que plus jamais il ne pourrait se démentir. Puisqu’il devait partir, à quoi bon ne pas laisser le souvenir d’un homme heureux, comblé, oisif... «trop riche...» comme elle le disait?
Leur tête-à-tête se prolongea longtemps. Enfin, vers deux heures de la nuit, elle le renvoya et, de sa fenêtre, elle le regardait s’en aller vers le Palais. Juvénile et charmant, il se retournait pour dessiner du geste un baiser. Quand il eut disparu, elle resta longtemps à contempler la rue déserte. Elle songeait qu’elle était bien heureuse, que cet homme n’aurait rien à faire qu’à l’aimer et que, sans doute, l’avenir de leurs deux cœurs était à jamais assuré.
X
Deléone se targuait d’un langage vulgaire.
--Je t’ai porté chance avec ma roulante! On ne parle que de vos amours...
C’était à Bayonne, dans la rue des Arcades. Georges avait accompagné Stéphane chez un fournisseur. Il l’attendait. Et Deléone les avait encore aperçus à l’entrée de la ville et puis vers la grande place du Théâtre, au pied duquel coule ce charmant Adour, que Verlaine a comparé à un ruffian.
Présentement appuyé sur la carrosserie de l’Hispano dans laquelle Dewalter était assis, il continuait:
--Moi, à ta place, je ne m’en irais pas sans réaliser.
L’amant fut choqué par ce mot. Il respectait Stéphane et souffrait des commentaires de son camarade. Cependant, il ne voulait point l’interrompre et donner ainsi de l’importance à ses paroles. Deléone, à son insu, le rassura:
--Ah! dame, pour réaliser, il te faudra du temps. La belle Stéphane est difficile. Elle n’est pas de ces poules d’ici qui se donnent aux coqs de passage, et juste le temps de battre de l’aile...
--N’admets-tu pas, dit Dewalter, qu’on puisse ne pas déplaire à une femme, par le caractère, par le respect qu’on lui témoigne et souhaiter mériter son amitié,--sans plus?
--Tu me dégoûtes si c’est ça, répondit l’autre en s’esclaffant.
--Eh bien, laisse-moi te dégoûter, repartit Georges. Tu sais bien qu’au front tu m’appelais l’idéaliste!
Il affectait la gaieté. Ensemble, ils rirent de se rappeler le souvenir d’une pose qu’ils avaient faite à l’arrière, avant le déclanchement de la deuxième Marne. Ils avaient trouvé des jupons. Seul de ses compagnons, Dewalter n’avait pas profité de l’aubaine. Déléone conclut avec jovialité:
--Tu n’es pas à la page! Heureusement que tu es né avec du métal: tu aurais végété...
Il continua:
--Ma femme devient collante. Elle me garde à la nursery. Pendant ce temps-là, à Paris, mon autre gouvernement, Florinette Soinsoin, s’impatiente... Quand part ton bateau?
Georges tressaillit imperceptiblement, mais, d’une voix calme, il donna le renseignement: le bateau partirait le jeudi de la semaine suivante.
--Tu ne restes pas ici?
--Non, dit Dewalter sans intonation.
--Alors, tu me rouleras la voiture jusqu’à Bordeaux. Je la cueillerai dans quelques jours, en passant, quand ma femme m’aura donné de l’air.
Il tendit une carte. Elle portait l’adresse du garage où Dewalter devait laisser l’Hispano. Le chauffeur, la veille même, avait commis une faute sérieuse. Deléone l’avait renvoyé, en prenant la précaution de payer son retour et de l’expédier à Paris pour éviter les commérages.
--Ça va comme ça? termina-t-il. Merci, ma vieille, à charge de revanche.
Il s’en alla. Au coin de la rue apparaissait la belle silhouette de Stéphane. Il pensait:
--Veinard! Il la tombera... Mais quel idiot de s’en aller... en Afrique... chasser le buffle!
Il avait dit vrai dans son vert langage. Biarritz avait remarqué que, maintenant, lady Oswill ne sortait plus seule. La vie ramassée des villes d’eaux ne permet point les longs mystères. Mais Dewalter plaisait. On le trouvait chic et de grande allure. Deléone, en deux mots vite répétés, avait dit ce qu’il pensait de lui: qu’il était riche, de bonne famille et brave. D’autre part, toute mésaventure d’Oswill était destinée à être applaudie. On ne croyait pas à la faute de Stéphane. On se contentait de l’espérer. Elle s’affichait avec une indifférence sereine. Il lui semblait que son bonheur ne devait plus finir et que, tôt ou tard, il serait affermi. Elle pensait à peine à son mari, parti pour le Maroc. Elle souhaitait qu’il fît le tour du monde et trouvait le monde trop petit.
* * * * *
Il y eut à Bayonne, le dimanche, une course de taureaux. Les bêtes étaient choisies, les hommes, les plus courageux et les plus habiles de l’Espagne. Le fameux Belmonte, engagé avec sa quadrilla, reparaissait pour la première fois depuis la blessure qui, l’année précédente, à Madrid, avait mis sa vie en danger. De Bordeaux à Saint-Sébastien, dans les hôtels et les agences, les billets disparaissaient d’heure en heure et, dès le vendredi, il fut impossible d’en trouver au tarif normal. Mais Stéphane prit ses précautions et dit à Dewalter de louer.
Le jour des courses, elle fut merveilleuse.
Sur sa robe aux dentelles des Flandres, elle avait jeté un châle pompeux. Un collier de vieil ambre mettait une douceur dorée, un peu opaque, à la naissance de son cou. Il descendait sur le vêtement avec une lourde souplesse. Sur l’éphémère splendeur humaine, il témoignait de la patience des âges. Les mains, parées d’un diamant et d’une perle sombre, les avant-bras, couleur de soleil, étaient visibles sous des mitaines de soie noire. Deux roses éclatantes, destinées à mourir bientôt dans le cirque, prolongeaient au corsage leur vie déjà coupée.
Georges n’avait jamais vu pareil spectacle, le plus exaltant que puisse offrir une foule en fête. Un ciel implacable et déjà d’Espagne mettait sur les arènes une Méditerranée aérienne. Là-bas, de l’autre côté du cirque, la lumière faisait surgir chaque détail. En même temps, tous, elle les mélangeait. Les toilettes des femmes, les ombrelles, les éventails agités sans répit composaient de gigantesques tableaux, comme hier les peignaient les impressionnistes. C’était un prodigieux chatoiement. Les costumes plus sombres des hommes y ajoutaient la chaleur de leurs taches fauves. La joie, l’impatience circulaient. Les vétérans du public expliquaient d’avance aux novices les beautés des prochains combats. On discutait la valeur des bêtes, le mérite des matadors. Le cirque lui-même était désert, mais, sur les gradins, un bourdonnement incessant était fait des conversations de trente mille bouches.
Stéphane et son amant avaient pris place à la contre-barrière. De ce poste de choix, ils ne pouvaient rien perdre des péripéties de la journée. Sitôt l’entrée de la première quadrilla, les clefs jetées et l’ouverture du toril d’où jaillit le fauve sur ses jambes élastiques, Stéphane fut saisie par l’intérêt de ces duels savants. Intrépide en esprit, elle savait juger. Elle ne se trompait pas sur la valeur des passes, des banderilles, sur l’habile diversion des hommes à cheval; elle discernait la tromperie, le geste théâtral, de la vraie prouesse; quand la mort du monstre avait sonné, elle connaissait la science de l’épée. Mais Georges, pour la première fois devant ce travail hermétique, n’en pouvait discerner les finesses. Les clameurs de la foule, les invectives des hauts gradins quand le matador manquait aux lois établies, toutes les rumeurs, applaudissements et sifflets, provoquaient son étonnement. Seuls, l’ensemble des choses, la beauté solaire du cirque, les clameurs et le silence alternés, l’amusaient. Et surtout, il était auprès de Stéphane. Là comme ailleurs, depuis une semaine, il ne goûtait que cette joie. Il était si proche d’elle qu’il sentait les formes de sa jambe contre la sienne; parfois, elle saisissait sa main et la pressait ou, distraite un instant du spectacle, elle l’enveloppait de son regard de feu. Son parfum l’enivrait. Il songeait que chaque jour elle était sienne, que le destin, au passage, lui avait fait ce cadeau merveilleux. Il pensait que tout à l’heure encore elle se donnerait et que, comme lui-même, elle savourerait leur double plaisir. Peu à peu, il ne vit plus rien que sa propre imagination. Il fut heureux quand elle lui proposa de quitter les arènes avant la dernière course. A Biarritz, elle osa monter dans sa chambre par l’un des escaliers de l’hôtel du Palais, cependant qu’il se servait de l’ascenseur. Ils dînèrent enfermés et connurent leur amour, mieux encore que jusque-là dans leurs rendez-vous plus hâtifs. Elle ne rentra chez elle que tard dans la nuit. Le lendemain, elle l’emmena à Oloron.
* * * * *
Depuis de longs mois, elle n’avait plus pensé à sa maison natale. L’indifférence, le renoncement, les désillusions de la vie conjugale, son espèce de claustration morale depuis trois années, la mort de son père survenue vers le milieu de cette période, avaient lentement amoindri en elle tout désir de revenir vers le passé. Elle recevait chaque jour, aux saisons propices, des roses de la propriété. Les serviteurs les disposaient à leur gré dans les vases de la villa. Elle n’en goûtait même plus le parfum. Mais l’arrivée de Dewalter réveilla les sources. Ainsi, dans le domaine figé par l’enchantement, le pas du prince qui a du charme. En regardant son amant auprès d’elle, Stéphane revit, avec mille autres choses, les grandes terres auxquelles elle ne pensait plus. Elle eut l’envie de parcourir, au bras de Georges, tous les sentiers de son enfance.
Ils partirent de bonne heure dans l’Hispano. Une atmosphère légère et déjà dorée baignait le pays basque et, plus loin, le Béarn. Par Bayonne et Bidache, ils gagnèrent Sauveterre. De belles collines, heureuses et arrondies, couraient à leur rencontre de chaque côté de la route. Les maisons isolées qu’ils rencontraient leur semblaient jolies; ils avaient l’idée qu’ils y pourraient vivre. A une auberge, ils s’arrêtèrent pour s’amuser d’un petit déjeuner frugal. Le lait, les lourdes pêches, le pain encore chaud leur apparurent incomparables. Elle riait des humbles détails comme une enfant qui découvre un monde. Elle lui tendait la moitié du fruit qu’elle avait mordu et les couverts d’étain jouaient dans ses mains joyeuses comme des instruments barbares. Le bol grossier, la table épaisse et tailladée par les couteaux des routiers, les bancs allongés dans la salle basse, tout, lui semblait appartenir à une planète éloignée. Et lui,--dans la pauvre auberge où, raisonnablement, il aurait pu l’inviter quelques jours,--il contemplait sa simplicité somptueuse et, sur ses mains, les bagues qui auraient, elles seules, payé plusieurs fois la maison, les champs, les meubles paysans. La vieille aubergiste, au visage dur et triste, courbée sous le labeur, songeait avec envie qu’ils étaient heureux.
Avant Sauveterre, ils traversèrent une place retentissante de cris et de meuglements. C’était le jour d’un marché de bœufs. Sur le sol, les hauts platanes découpaient leurs ombres précises. Les animaux, dans le soleil, battaient l’air de leurs longues queues et faisaient s’envoler les mouches. Une bave argentée coulait de leurs naseaux et, patients et doux, ils laissaient les hommes régler leur sort indifférent. Les acheteurs criaient en patois et c’était un bruit de dispute. Des femmes, dans le même instant, vendaient des légumes vivants, à peine sortis de la terre et tout imprégnés encore des fluides bienfaisants du sol. Ils étaient durs et luisants comme, sur les ports, les poissons qui, tout à l’heure, se débattaient dans le filet. Des enfants et des vieillards portaient des paniers. L’église prochaine sonnait pour un baptême et les parents endimanchés attendaient sur les marches où le pas des générations avait laissé la marque de l’usure. Une vie simple et robuste régnait partout dans le village; mais l’agitation de l’argent, l’offre et la demande, l’âpreté au gain, l’avarice campagnarde lui donnaient l’aspect d’un combat. L’auto dut s’arrêter quelques minutes, gênée par le bétail et la population. Des gamins, farauds, s’accrochèrent aux roues et les hommes s’écartaient sans bonne humeur pour laisser passer la grande voiture des riches. L’un des rustiques maugréa. Il jeta sur Georges un regard jaloux. Il avait, à la banque d’Oloron, en valeurs d’État, un million nouveau, sorti de la guerre. Ce million tenait compagnie à deux autres, d’autrefois. L’homme avait un visage ridé, chafouin, de gros habits rapiécés. Il était venu à pied d’un village voisin. Il murmura au marchand de vaches, avec lequel il disputait:
--Espie drin héns aquère boèture! Gayte lou caddet. Qu’en y a qu’en au tropi de restes qu’en au, tonnerre! Que partatjeri pta dab aquet!
La phrase haineuse portait haut ces mots sonores. Stéphane Coulevaï l’entendit. Amusée, elle traduisit le vœu du paysan: partager la fortune de Georges. Il rit sans répondre et alluma une cigarette. Ils roulèrent quelque temps en silence.
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