L'heure sexuelle

Part 3

Chapter 33,973 wordsPublic domain

La bonne sortie:

--Loulou, tu es insupportable. Je te défends de te mêler du service avec tes railleries perpétuelles. D’abord, j’ai bien le droit d’aimer ce fromage, moi.

--Aimer le fromage... Vulgaire, pour une jolie femme.

--Et les cabochons? Vulgaires aussi, hein? Tu auras marché sur un grand critique, aujourd’hui, tu es rageur.

J’ai presque envie de lui répondre que j’ai marché sur l’aspic de Cléopâtre.

Elle s’en va.

Je la laisse partir pour jouer avec le chien. Cette femme ne me tient pas du tout aux moelles, surtout _après_. Je l’aime d’une façon ordinaire.

A la soirée, des gens quelconques: un professeur du Conservatoire, violon célèbre, sa femme, ses deux filles (cous de pigeons déplumés), puis, Andrel, Massouard, et Jules Hector, que j’ai introduits, successivement, pour pouvoir causer.

M. et Mme Noisey, que j’ai introduits aussi, doivent venir vers onze heures. Julia ne joue pas du piano, mais elle cultive un joli filet de voix, on dirait le murmure d’une fontaine de vinaigre.

Le salon est grand. Trois fenêtres voilées de stores vénitiens, un Pleyel énorme, le monstre. Des lampes en urne, une lyre d’or sur la cheminée, offerte par un ministre pour un morceau joué chez lui, des fleurs en paniers, en gerbes, les miennes dans un vase de Sèvres, et mes livres, très en vue, trop. Le portrait à l’huile d’un ténor connu au mur, grandeur naturelle, et de superbes photographies d’Otto dressant ses principaux rôles dans tous les coins. Tapis turcs, nombreux et moelleux.

Le premier arrivé, je m’installe par terre à feuilleter les albums, je m’ennuie.

Elle rentre, seconde arrivée, en costume mauve à traîne, chevelure plus relevée, bras nus. Elle n’a jamais pu se défendre d’être au concert chez elle. Il s’agit, du reste, de faire honneur à son piano.

Nous serons deux ainsi pendant près d’une heure, trois avec l’instrument qu’elle ira tapoter, caresser (il y aurait un mot plus juste mais... trivial).

J’ai rencontré Thilde dans un concert qu’elle donnait à son bénéfice. Je pris un billet bien par hasard, et après un dîner confortable, chez les Noisey, je vins vers dix heures ne sachant que faire de ma soirée, Julia ayant la migraine.

Une toute mignonne salle de spectacle, peu de monde et des ouvreuses polies. De ma stalle je contemple le monstre Pleyel. Une queue exubérante et des dents agressives découvertes. Je m’irrite malgré moi. La femme vient et le caresse... Une expression de bouche étonnante. Je suis jaloux, la trouve belle, cherche un confrère obséquieux pour me présenter.

Thilde était en satin blanc comme une épousée, elle avait pleuré (elle pleure facilement) parce qu’au moment de jouer son morceau de résistance on lui avait glissé la note de _l’électricité_. Ce coup de l’électricité, on le fait volontiers aux dramaturges amateurs et aux femmes sans protection dans ces petits théâtres. Thilde, rageuse, pétrissait son mouchoir. Elle saluait, répondait machinalement et songeait qu’elle n’aurait pas vingt-cinq francs pour payer cet acompte. Elle était vraiment fort désirable. Dans les coulisses, après l’ovation de rigueur, une crise, des explosions de larmes, et les injures de l’électricien. Comme je suis derrière un portant, j’entends tout, j’en profite lâchement. Je paie l’électricien d’abord et je console ensuite. Dans une loge, Thilde est étendue, le corsage déboutonné, les cheveux au diable, et l’ouvreuse lui bassine les tempes. C’est navrant, pas préparé. Je m’excuse, j’entre, je joue le morceau que je sais: prélude courtois, andante timide, arpège sur la chevalerie décidément disparue de nos mœurs, et final de chaleureuses preuves de dévouement.

--Oh! Monsieur, je vous le rendrai dès demain... non... non... je ne souffrirai pas... pour qui me prenez-vous?...

Elle est conquise, seulement, je suis plus amoureux que de coutume, je crois que c’est _la bonne fois_, le coup de foudre, et quand elle se remet à caresser le monstre, je fiche le camp n’importe où au lieu de songer à la ramener chez elle. J’ai de ces bizarreries de caractère. Le Pleyel me fait peur et l’expression de bouche de sa maîtresse aussi.

On s’écrit. Elle me rend mes vingt-cinq francs en me traitant de misérable qui l’a compromise. (Elle n’a pas eu encore le temps de rompre avec l’autre, le ténor.) Je retourne les vingt-cinq francs: gerbe de tubéreuses. Je me mets à ses genoux dans une lettre assez ridicule ou je fulmine contre la musique et parle de tuer le ténor. (Entre temps, dîner fin à la taverne du Panthéon avec Lia Noisey, pour prendre patience; nous convenons tous les deux que cela n’est pas commode de se voir chez moi plus souvent à cause du mari.) Chez Thilde, reconcert. On me reçoit un jeudi soir. Je suis de très mauvaise humeur à cause du Pleyel. Il ne dit rien quand on ne l’excite pas, cet animal, il tient de la place quand on l’excite. Enfin Thilde accepte des joujoux, des bouquets de violettes passés dans des bagues, des partitions rares, une ceinture qu’elle a vue et que je déniche--ô télépathie.--Le ténor se liquide. Elle a des dettes et gagne plus d’argent que moi. Je paie les dettes, un jour de discussion sur l’amitié entre hommes et femmes, pour soutenir ma théorie, les armes à la main. Un autre jour, je la renverse sur son piano, avec la sensation de violer le Pleyel. Je suis très heureux. Je l’aime un mois, je m’imagine que je suis marié, je suis fidèle et puis...

Ce soir de soirée intime, je bâille.

Andrel, Massouard, et Jules Hector, là-bas, dans une embrasure, causent de leurs petites affaires avec la politesse prudente de gens qui ont l’habitude, bien littéraire, de _gueuler_ ailleurs.

Ils s’ennuient.

On nous joue du Schumann et nous continuons à nous écouter discuter en dedans. Nous aimons la musique... mais ça nous assomme toujours d’en entendre, nous voudrions _la lire_.

Andrel se faufile vers le seuil.

Massouard décampe avec une ostentation de portefaix.

Hector s’en va, gentiment, à l’anglaise, toujours très correct.

Hélas, je ne peux pas partir, moi, je suis presque le maître de la maison.

Onze heures. Voici Julia, elle est seule. C’est inouï... Comment a-t-elle fait pour lâcher le mari?

Je me lève sournoisement et j’arrange ma cravate devant une glace: notre signal. Elle mord son petit doigt, elle a compris.

Diable... mais ça va faire _deux visites à la fois_, alors!

Je sens que mes belles résolutions de pseudo-fidélité, ou pour l’une ou pour l’autre, se détraquent.

Julia Noisey est une petite poupée potelée, vive et rieuse, au moins dans le monde. Elle n’a pas de cervelle, pas de sentimentalité, pas de morale (la morale de la femme, c’est son amour, et elle n’aime rien). Elle est complètement folle, personne n’a l’air de s’en apercevoir. Son mari, un jeune homme, l’adore, la gâte et ne lui impose aucun enfant. Elle m’a fait l’honneur de m’accepter pour amant parce que j’avais écrit des choses sur les névroses. Elle s’est bien vite doutée que je n’étais pas plus vicieux qu’elle, autant seulement, et on s’est querellé tout de suite. Je suis persuadé qu’elle a un autre amant que j’ignore, mais dont je sens l’haleine dans ses cheveux quand je la respire, ce doit être un petit cousin quelconque, se servant de parfums violents pour imiter sa première maîtresse. Je suis sûr qu’elle en aura trente avec la même sérénité d’âme. L’amour ne l’amuse pas. Elle cherche un monsieur qui... (la plus élémentaire pudeur ne me permet point de m’expliquer ce qu’elle cherche), je ne suis pas ce monsieur. Je lui ai indiqué un vieux peintre, un ami de Massouard, dont c’est la spécialité. Il est complètement gaga. Elle n’ose pas y aller et en attendant me supporte...

Ce soir, elle est drôlette, ses jolis yeux de petite myope sont humides, ses courts cheveux frisés lui donnent l’allure d’un agneau qui serait enragé et elle dit des tas de bêtises grosses comme le monde, en faisant onduler sa jupe vraiment trop longue pour elle. C’est toujours un petit animal habillé dont le corps danse nu sous une robe.

Je n’écoute ni sa voix aigrelette, qui siffle sur certaine note en disant _l’Adieu_, ni les compliments de Thilde, indulgente parce qu’elle se sait la plus belle et qu’une poupée pareille doit me déplaire; je songe à filer.

Thilde se croit le grand amour... oui, il y a le petit à côté. Julia est au fond persuadée que Thilde n’est pas mienne... J’ai inventé Thilde pour que nous puissions nous rencontrer sur un terrain neutre sans offusquer le mari. Je n’ai parlé de Mme Noisey à Thilde que le jour ou j’ai failli être surpris dans le salon de Lia.

Thilde dit de Lia: _Cette petite peste de Mme Noisey_.»

Lia dit de Thilde: «_Cette grosse dinde de Mme Saint-Clair_.»

Elles s’aiment beaucoup et se consultent pour leurs chapeaux.

... Enfin, minuit, je prends congé cérémonieusement et je vais attendre Julia à deux pas, dans un café.

Elle me rejoint.

--C’est tannant... j’ai perdu une demi-heure à lui dire du mal de ton dernier livre! Ce qu’elle est empaumée de toi...

Moi, philosophe:

--Elle a tort. Où allons-nous?

--Chez toi, cette idée (elle tire sa montre) et tu sais, rien qu’une minute, mon mari a la grippe.

_Le mari qui a la grippe_, ça fait sans doute partie du programme de ce genre de fille. Ce n’est pas un numéro intéressant.

Oh! _les roses roses_, trop naturelles, _les roses rouges_, trop spirituelles, _et les roses d’ivoire_, les roses mortes...

IV

LE PETIT SINGE DE VÉNUS CHEZ LES AUGURES

Andrel boit de la chartreuse verte d’un air très recueilli et il ajoute:

--Vous savez, Rogès, je ne suis pas pour l’intrusion des femmes dans nos turnes. Dehors, c’est bien, ça va, on rigole et on les sème après. Dedans, c’est sacré, faut du calme. Moi, je ne peux plus travailler quand j’ai des jupes autour de mon bureau, et ce n’est pas pour ce que je les aime: elles m’embêtent.

Andrel ne s’exprime correctement que quand il écrit. Alors, il chantourne ses phrases, les bistourne à faire croire que son énorme crâne est toujours sur le point d’accoucher d’une petite marquise.

Andrel est un homme de quarante ans, rude, brun, un peu vulgaire d’aspect. Il s’habille comme un laquais de bonne maison.

Je m’allonge sur mon divan, et je contemple les ronds des deux lampes de ma cheminée, au plafond. Je suis las, j’ai des nerfs, dirait Thilde, et je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille, cependant, malgré moi, me détournant d’eux.

Oui, je sais, je sais très bien... Andrel a chez lui une servante maîtresse et il appelle cela: _les semer dehors après_. Je le crois! Elle lui fait de terribles scènes de jalousie. Il est de la meilleure foi du monde quand il prétend ne pas aimer la jupe autour de lui; une servante, ce n’est pas la jupe, c’est tous les jupons sales.

Massouard bourre sa pipe avec des soins méticuleux.

Jules Hector ne cause plus depuis longtemps, mais je sais aussi à quoi il pense; il songe aux Javanaises, une fois entrevues dans une exposition lointaine... tout son cœur est parti par là.

Massouard, qui n’a d’aventures qu’avec des modèles impeccables, au moins de formes, relève sa face de lion roux, tire une bouffée:

--On ne peut cependant rien ficher sans elles.

Et il ne dit pas _ficher_.

Andrel hausse les épaules.

--En sculpture?... (Il ajoute, malicieusement:) Vous, Massouard, vous ne devriez pas dire ça, car ce n’est pas la nature qui vous inspire: vous faites si large!

Massouard grogne. Il est avéré que ce brave génie de sculpteur voit trop large.

Depuis qu’il travaille, il a pétri une série de bonnes femmes fabuleuses, hautes comme des clochers; minces ou épaisses, elles ont toutes le visage perdu dans le ciel, des expressions de torture ou de joie qui ne sont nullement à la portée de notre œil. La dernière, commandée par l’État, n’a pas pu passer par l’antichambre de la salle de mairie où on voulait la mettre. Elle attend derrière un chantier de démolitions que les frontons s’élèvent en France.

Massouard n’a jamais su qu’il voyait trop grand. Son rêve l’aveugle. Il prétend que la proportion n’existe pas. On se met au point, c’est l’essentiel, selon lui, mais à quel point? Faut-il regarder ses géantes du haut d’une tour, ou faut-il prendre du champ avec une bicyclette?

C’est ce que nous ignorons.

Seulement nous l’aimons bien quand il tolère des réductions de ses statues. Nous saisissons des choses charmantes comme avec nos doigts, nous _couchons_ mieux avec ses déesses ou ses humaines, et nous analysons, pieusement, à la loupe de nos sens, des lambeaux de son rêve, afin de le reconstituer sous nos plumes profanes, en très petit.

Jules Hector serre les lèvres.

Il hésite pour proférer le moindre mot. C’est un chaste, ou un vicieux, qui ne parle jamais de femme de peur d’en trop dire.

Je m’écrie, d’un ton solennel, parce que je suis le plus jeune:

--Non! Non! Rien fiche sans les femmes, rien fiche sans la passion.

Andrel rit.

--Oh! vous, Rogès, vous avez le profil de César et vous en abusez... Ça vous fait bâcler vos livres comme des assauts.

--Je préfère parler d’elles... à écrire sur vous ou sur moi. Je continue ma poursuite du beau, et si je n’arrive pas, j’ai des sensations toujours...

Jules Hector vient à mon secours.

--L’objet d’art, dit-il, c’est certainement la femme en tout... seulement nous avons pour mission de la retrouver sous les ruines de Pompéi.

--Ça, oui, fait Massouard se tapant sur la cuisse, car elle est généralement bien perdue de lignes.

--Mais non! Mais non, vous lui demandez d’être plus haute que nature, ricane Andrel.

Jules Hector se renverse et regarde le plafond, il attend je ne sais quoi, puis il reprend:

--Rogès n’a pas tort. Où je le blâme, c’est quand il s’extériorise de manière à perdre son véritable objet de vue. La passion, c’est notre force centrifuge, nous ne pouvons pas espérer gagner le ciel de l’art sans elle, mais elle n’est pas du tout inspirée par la femme, proprement ou salement dite, elle est en nous, rien qu’en nous, à l’état latent. La femme touche seulement au ressort qui doit faire jaillir la vision du beau selon notre vision du beau, qui est, pour chacun, une parcelle, une facette de l’Unique. Elle y touche quelquefois toute la vie sans que rien ne jaillisse d’autre... que ce que vous savez. Le hasard peut amener dans nos bras l’objet d’art tout créé, sous le rapport des lignes physiques ou sous le rapport des lignes morales, jamais complet, bien entendu... incomplet il est déjà si rare! Nous sommes tellement bêtes que nous hésitons à nous l’approprier au seul nom de notre art, quand nous aurions déjà tant de raisons d’amour. Il y a les lois, nos usages à nous, plus sévères que nos lois, nos théories, nos systèmes tout cela complique énormément les choses. Il faudrait passer outre et nous mépriser, nous, d’abord, et les lois ensuite. Nous sommes tous d’une lâcheté sinistre et nous n’osons dépenser nos forces que pour des exploits ridicules, comme par exemple épouser une bourgeoise! On a enfermé beaucoup de fous furieux qui avaient violé des enfants de huit ans et on ne sait pas si ceux-là n’avaient pas voulu, tout simplement, satisfaire à leur vision du beau, par conséquent failli devenir des géniaux au lieu de monomanes. On ne laisse pas le temps de cuver les crimes et on les laisse préméditer par les mille embarras de la vie moderne. Dans le pittoresque d’un crime passionnel, serait-il d’une attitude abjecte, révoltante, il y a une explosion de forces cérébrales qui peuvent ouvrir un lobe ignoré de son porteur, oui, une explosion de forces intellectuelles qui peuvent, le lendemain de la catastrophe, se ranger, se classer, retomber en pluie bienfaisante sur un champ de découverte. Tout, à ce sujet, est une affaire de petits hasards. Je suis persuadé qu’un homme n’est médiocre que parce qu’il n’a pas trouvé l’occasion d’être génial, surtout si le génie est considéré comme une _guérison_, non comme une maladie.

--Vous n’allez pas glorifier les assassins d’enfants, Hector, vous qui ne pouvez pas voir se débattre une mouche dans une tasse de thé sans déclarer que c’est de l’irrémédiable, murmure Andrel, formaliste à ses heures.

--Je ne glorifie personne, mais je plains l’assassin d’enfants à qui on coupe le cou, presque autant que la mouche qui crève dans sa tasse de thé. Il y a les mêmes proportions, croyez-moi... ou ne me croyez pas, ça n’a pas d’importance. La passion doit être seulement considérée comme force dynamique. Elle met en mouvement et n’a pas à conclure. Je la crois même sans objet réel. Ainsi Rogès se pense amoureux de quelques femmes parce qu’il cherche le genre d’objets qui convient à son tempérament d’artiste. Je veux admettre qu’il soit un artiste très sérieux, un jour, ce qui me semble difficile, car il finira par ne plus travailler sous prétexte qu’il manquera de matière; il ne pourra cependant atteindre le genre de perfection dont il est capable, pas la perfection, mais un de ses modes, que s’il déniche l’objet d’art... l’objet de son art... L’assemblée saisit-elle, messieurs?

Massouard et Andrel applaudissent, de leur banc; moi, mis sur la sellette, je suis de mauvaise humeur.

--Permettez une objection à gauche, Hector; les femmes, au contraire, m’empêchent de travailler.

--On ne le dirait guère, me répond son Excellence, ironique. Vous avez toujours l’air d’écrire sur leur peau tout exprès pour les chatouiller. C’est du bon travail cela, de l’excellent travail. Ça se vend dans certaines maisons sous un autre qualificatif. En librairie ça se colle sous des étiquettes fort honorables: _Études de mœurs, profondes connaissances du cœur humain, psychologie, etc... etc..._ La vérité, je veux bien vous la lâcher, une fois pour toutes, parce que je vous aime à cause de votre franchise à être un nigaud; vous ne considérez pas assez la passion comme force dynamique... vous cherchez beaucoup trop à conclure et vous ne lui laissez jamais le temps de devenir votre vrai tremplin, celui qui vous fera voir plus haut en vous aidant à exécuter les bonds désordonnés, toujours très ridicules aux yeux de la foule qui ne sait pas, toujours très utiles pour celui qui pressent.

Massouard, désolé de cette période:

--Pourquoi voulez-vous forcer ce garçon à sauter sur une corde raide?

--Et quelle corde? soupire Andrel en levant les épaules.

--Il a le choix des ficelles, murmure Hector mélancolique, et peut-être qu’il a trouvé la bonne. Je ne blâme pas son choix; je blâmerai plus tôt le ratage de l’exercice que l’on veut faire. Je suis critique, je n’écris pas de livres, je n’oserais pas écrire un livre sur l’amour... cependant, après étude de toutes les philosophies, qui blanchissent surtout en vieillissant, je me demande si ce ne serait pas l’œuvre que je voudrais tenter... oui, un très gros livre à propos de l’amour.

L’idée que Jules Hector, le critique influent, sévère, mais juste, tenterait une histoire de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à notre lamentable époque, nous déride.

Il rit avec nous et boit un peu de chartreuse.

--Voyons, dit Massouard entêté comme une brute, vous sauteriez aussi?... Vous qui poussez les gens à se casser les reins.

--Certes, mais beaucoup plus haut que les autres... et il ne faudrait pas que la société me mît des barrières, car je m’approprierais l’objet d’art, en supposant que je le découvre, par tous les moyens possibles, y compris le rapt, le viol et le mariage. Un objet d’art d’une réelle valeur, physique ou morale, plutôt physique, c’est un tremplin précieux, vous savez! c’est le gage de beauté que les dieux nous accordent pour faire notre salut, remplir notre mission, gagner le pain de notre âme et toutes nos raisons d’exister... sans lui. Ah! sans lui... (Jules Hector ajoute d’un ton sourd:) Bien fous les sages qui le laissent s’échapper de leurs mains... La société, surtout les lois morales que nous nous inventons en dehors de toutes les justices, enchaînent tellement nos poignets, quelquefois!

Nous nous regardons fixement, Jules Hector et moi, et nous n’écoutons plus les réflexions d’Andrel.

Je vois bien qu’il songe aux Javanaises...!

... Parce que je songe à Cléopâtre.

--... De nos jours la passion est sans objet, dit-il, me répondant sans que j’aie pu parler, ou tous les objets sont si loin. Pas en France. Non... plus en France.

Et il fume, les yeux clos.

A ce moment de discussion grave, on sonne à la porte du temple. Je tressaille parce que je n’attends personne. Il est minuit.

Le vendredi soir, j’ai toujours mes trois camarades, pas plus. Nous avons arrangé cela ensemble parce que nous nous sommes aperçu qu’on ne pouvait pas causer dès qu’on était six ou huit. Nous avons été cinq un moment, avec un arriviste plus jeune, mais cette petite bonne à tout faire du succès nous servait des cancans de journalistes et se servait de nos mots pour servir des journalistes. Nous l’avons prié de rendre son tablier. Nous ne sommes que quatre pouvant nous tolérer. Andrel fait un roman toutes les années bissextiles, un livre solide, ennuyeux, d’une écriture merveilleuse; moi je bâcle un volume tous les ans, qui peut amuser les femmes, selon l’opinion d’Hector, mais dont le style laisse à désirer... même aux femmes. Nous nous complétons parce que nos défauts respectifs nous sautent aux yeux et que nous sommes heureux d’avoir mutuellement à nous pardonner quelque chose.

Massouard, le rustre, amuse Jules Hector, le systématique Hector, qui critique et invente des systèmes de naissance sans jamais avoir mis une seule œuvre debout. Habillé comme un Anglais soucieux de correction, Hector contemple avec une joie intense Massouard vêtu en maçon du dimanche et déchargeant sa pipe à petits coups secs sur l’épaule des statues les plus fragiles, plâtre, terre cuite, albâtre, marbre blanc, si bien que ses confrères, les sculpteurs mondains, en sont à ne pas oser lui montrer leur création.

Car celles de Massouard... qui pourrait les atteindre à l’épaule?

Second coup de timbre.

Joseph doit dormir sur la banquette de l’antichambre ou est allé se coucher. Je suis angoissé parce que je pense immédiatement à Cléopâtre, je ne pense qu’à elle, puisque ce n’est pas elle qui peut venir. Elle a mon adresse, pourtant, avec ma carte.

Dans l’atmosphère bleutée du salon règne un calme et une sécurité qu’on ne devrait pas troubler... si ce n’est pas elle! je vais voir. La portière retombe sur moi en même temps que ces mots d’Andrel:

--Ce Rogès, quel esclave de sa ficelle! Je parie qu’on vient la tirer jusque chez lui. Ça, c’est un coup de sonnette de femme. Hélas!

Un tourbillon de soieries, de dentelles, la mollesse d’une fourrure et une odeur violente de chypre.

C’est Julia.

--Tu es folle! sans prévenir... Et ton mari?

--Non... J’ai une voiture en bas, j’arrive de chez les Devierne, de leur vendredi, j’y reste plus ou moins, c’est pas important. Mon mari travaille, suis venue au hasard de la fourchette... Tu travailles aussi, tant mieux, nous allons nous amuser... J’ai deux heures.

--Plus bas, malheureuse! Il y a du monde... pas de femmes, des amis, un clan qui te connaît, que tu connais... Massouard et les autres... c’est impossible.

Je songe que ce qui est impossible c’est que je la renvoie. Elle aurait une attaque de nerfs.

Elle se tord, prend son parti, et entre dans le salon, tête haute:

--Bonjour, Messieurs. Comment, mon mari n’est pas là? Je viens reprendre mon mari, en passant.

Cela s’est fait si rapidement que je n’ai pas eu le temps d’un geste, je bafouille, j’explique des choses inutiles, car tout le monde a compris, et mes trois amis se lèvent en s’entreregardant comme trois augures.

--Oui, Mme Noisey vient reprendre son mari... qui m’avait promis de venir, et il s’est excusé par télégramme _comme vous savez, Messieurs_. (Une gaffe!) Nous allons avoir le plaisir de lui voler sa femme quelques minutes pour le punir de ce lâchage.

Et mes yeux ajoutent, furibonds:

--Quelques minutes, tu m’entends, petite peste!

Ils savent que je mens.

Elle sait que je mens.

Nous savons tous que nous mentons.

Qui trompe-t-on ici? je crois que c’est Noisey, mais je n’en suis pas bien sûr.