Part 2
Elle s’est retournée, demeure immobile, silencieuse, dardant ses prunelles fixes. La lumière jaillit certainement du blanc ivoirin de ses yeux, et c’est ce rayon qui éclaire tout, le contraste de ce blanc avec ce noir intense. Elle va parler. Il faut que je l’empêche de parler. Ai-je, oui ou non, le droit de ne désirer que les yeux de cette fille? Clore sa bouche, tout de suite...
Si ce que j’appellerais la force _donjuanique_ existe, il faut que cette fille sache quel genre d’ivresse m’amène ici, et s’il est nécessaire de pousser le ridicule jusqu’au crime, je me sens capable de l’étrangler pour l’empêcher de parler. Je ne tiens pas essentiellement à ce que ce soit moi qui crève de l’aventure.
Dans quel singulier esprit j’envisage les choses! Je ne suis plus maître de mes nerfs. Je tremble, je n’ai pas froid (il y a du feu). J’ai mis mes ongles dans mes paumes. Mon pardessus me gêne et je n’ose pas l’ôter. Si nous étions trois, je serais tranquille. J’ai envie de tuer. Cela dure une minute.
Elle vient à moi, sans parler, m’ôte mon pardessus, sans sourire.
Ah! non! Mille fois non, je ne veux pas de la reine Cléopâtre pour servante!
Et c’est moi qui parle. Qu’est-ce que je dis? je n’en sais rien. Je me crois en face d’Andrel discutant la valeur du système, en amour.
Elle m’écoute avec une bienveillance insultante. Je lui semble de plus en plus ivre. Comme je la supplie de se taire, elle se tait, me regardant fixement, la tête droite. Son fameux corsage me donne des distractions. Y aurait-il vraiment des dents d’ours? Et des coquillages? On le jurerait! Au centre de ce dessin de peau-rouge il y a le cœur, le petit cœur bleuâtre serti de flèches d’argent. Je passe doucement mon index dessus. Je suis comme quelqu’un qui pousse, avec précaution, un jeton sur un damier. Elle accompagne mon doigt et enlève une à une les agrafes. Le corsage tombe, la tente de peau-rouge se replie des deux côtés, et la sauvagesse apparaît.
J’ai, en dépit de mes raisonnements intérieurs, mis mon bras autour de sa taille. Elle est toute contre moi, la tête s’incline, ses paupières se baissent. Elle ne rit pas.
Je suis inquiet. Il m’est impossible, encore maintenant, de m’expliquer pourquoi. Je me rends compte que ce que je vois est naturel, mais je n’en suis pas bien sûr.
Elle est maigre, peut avoir vingt-trois ans, ou moins. Son épiderme est d’une finesse extrême, d’une transparence d’ivoire. Elle est blanche à la manière d’un objet chinois. Je voudrais d’autres comparaisons, je n’en _réussirais_ aucune. Un objet chinois poli par des caresses effroyables. Les seins, très petits, un peu rentrés, ont un pli de satin qui baigne mes regards dans du lait. (Mon étoile coule-t-elle un nouveau rayon jusqu’à moi?) La taille est mince, fuyante, une taille de gamine dressée pour sauter le ruisseau. On voit les côtes, un peu, sous la chair. Le bras est merveilleusement attaché, ferme, et l’épaule fuit comme une onde. Du creux de l’estomac au menton, c’est une enfant triste, anguleuse, souffrante et jolie. Du menton aux cheveux, c’est toute la royauté d’une vieille reine cruelle qui revient de l’exil. Le fard ne dissimule pas le ton d’ivoire mort du teint, le bistre ajouté des yeux ne leur ajoute pas d’ombre, et entre les dents aiguës brille comme du sang sa lèvre qu’elle ronge impatientée.
--... Il faut me laisser dire, vois-tu, car je suis le plus doux de tous les hommes. Je n’ai jamais pu avouer ces choses aux autres femmes qui abuseraient de ma faiblesse. Je me confie à toi que j’ignore. Je me suis gardé de tes... sœurs, ne leur donnant que le moins bon de ma personne. Je les aime toutes ici, en une qui a tes yeux. Elle est morte, j’ai mis des siècles à devenir fou et je n’exige pas que ma folie soit contagieuse. Je t’ai rencontrée... je suis heureux de t’avoir vue. Non, pas les petites cuisines... il y manquerait le piment, le seul piment de ma foi ou de la tienne. Nous ne pouvons pas nous aimer. On ne remonte pas les marches du trône quand on est descendu jusqu’où tu es! je suis venu ici pour coucher avec tes yeux... Suppose un voyageur qui aurait la science de voir par tes prunelles noires la prostitution du monde entier. Oh! tes yeux! Ne baisse pas ainsi les paupières: on dirait des jupes qui tombent! Tes yeux divins et sacrilèges, tes yeux qui sont grands comme des alcôves tendues de tout le velours des nuits de passion. Quelqu’un t’a-t-il dit que tu avais des yeux? Quelqu’un t’a-t-il dit que tu étais la reine? Mais, j’y pense: as-tu faim?
Les yeux se rouvrent, immenses, effarés, colères, superbes. La bouche frémit.
--Tais-toi! Tais-toi! Un louis pour ne rien dire! Tous les louis que tu voudras à la condition que tu ne prononceras plus un mot. J’en ai trop entendu, là-bas, sur le boulevard. Remets ce corsage. Il m’amuse; ce dessin naïf imitant la cuirasse, sa cuirasse bossuée de gemmes précieuses et reproduisant les hiéroglyphes sacrés me fait plaisir à toucher. Tu ne sais pas ce que tu as sur la poitrine. Tu portes les décorations de l’Éros antique, de l’Éros égyptien au monstrueux phallus doré, à la gorge de bayadère. Et puis, regarde-moi encore de tout tes yeux. Je ne te ferai point de mal. Pour la première fois et, sans doute, la dernière, un homme t’aura respectée. C’est un genre de honte que je veux te faire boire jusqu’à t’en griser. Comprends-tu le français, étrange fille?
Grâce à son habitude de la soumission, elle ne répond pas. Elle a compris: plus elle se taira et plus elle ensorcellera _le client_.
J’ai la sensation de tenir serrée contre moi une bête rare et féroce de qui je ne peux attendre que des morsures si elle ouvre la bouche. Serrée... et si loin que nous ne pouvons plus mesurer nos terreurs mutuelles.
Je m’amuse. Elle s’ennuie. Je l’empêche de parler. Elle m’empêche d’agir et de notre silence, quand je me tais à mon tour, monte tout le désespoir de ne pas nous entendre. C’est intolérable. Je la contemple éperdument, je la respire, je la bois, c’est moi qui finis par me griser pour de bon.
Oh! le masque de Cléopâtre derrière lequel me guettent les véritables yeux de la véritable reine! Ce nez droit, court, cette bouche sévère et dure, bouche royale qui ordonne ingénument sans savoir qu’on peut prier. Des générations d’hommes ont agonisé sur cette bouche sans en obtenir l’aveu du plaisir. Est-ce bien sur elle qu’on a coupé des têtes qui l’ont rougie de tout le sang du dernier spasme? Et eut-elle jamais du plaisir cette bouche volontaire, frémissante de la seule passion de vaincre ou de tuer, douloureuse à force d’avoir sucé la vie et la douleur des créatures... _et pure entre toutes parce qu’elle s’ignore_. La voici, ma Cléopâtre d’ivoire, frêle et puissante de toute la force aveugle des morts, point dénaturée par les afflux de sève ou la tension des nerfs. Elle est l’unique, l’objet d’art splendide enfoui sous le fumier et plus rayonnant d’être immonde.
Je l’aime.
--Je t’aime, entends-tu? je t’ordonne de me répondre, à présent.
Elle lève les yeux.
--Tout ça c’est du chiqué, murmure-t-elle un peu bâillante. Moi, j’ai sommeil. Il est trois heures du matin. Alors, quoi? Fous le camp ou casque. J’en ai plein le dos de tes histoires. Tu es maboul.
Mais en disant ces mots, inouïs dans sa bouche de reine, ses yeux, ses yeux tristes ont proféré d’autres paroles. Un effort de l’esprit veillant sur elle a dénoué les liens mystérieux qui garrottent sa souveraineté. Ses yeux ont eu la mélancolie de l’exil et elle détourne la tête, la bouche mordue, révoltée à la fois contre elle et contre moi qui me suis permis de lui rappeler sa gloire. Je n’ai jamais éprouvé rien de pareil. Je devrais rire aux larmes, j’ai presque le désir de pleurer jusqu’au rire de la folie. Je tiens toujours ce corps souple qui se détourne et je n’ai jamais eu tant de joie à enlacer la taille de Mme Saint-Clair qui est une blonde, très élégante de forme, plus ample et plus moelleuse, ni à respirer les cheveux de la charmante Julia Noisey, une toison brune, frisée, toujours imprégnée de parfums excitants.
Les cheveux de cette fille sont noirs, fins, tordus et ramenés en un bandeau large, avançant sur le front: c’est le bandeau des impératrices et il sent seulement la poussière.
Elle ajoute, fatiguée:
--Je ressemble donc à quelqu’un de mort? Tu en as une santé de vous raconter ça. Une _ancienne_ ou ta légitime? Non! quel type! Où est ton argent?
--Tu ne ressembles à personne. Voici mon porte-monnaie et prends toi-même. Je regrette de ne pas posséder une pièce antique à ton effigie. Ce serait mieux. Glisser ta couronne dans tes bas... un rêve! Puisque tu as sommeil, je vais me retirer. Adieu, chérie! Tu es une chimère; demain, en plein soleil, tu n’existeras plus et je ne te reconnaîtrai pas si je frôle tes jupes.
J’embrasse longuement ses paupières. Elles sont douces et agitées comme de petites souris. Elle s’est redressée, essayant de saisir, dans mon langage _barbare_, ce qui la concerne directement. Je suis certain que ce qu’elle va dire sera mon arrêt.
--Demain, mon vieux, il fera jour et toi tu pourras te fouiller... j’ai pas besoin de _marcher_ avec les mabouls pour manger à ma faim.
--Je ne suis pas fou, chérie. Je te vois seulement telle que tu es. Si nous pouvions tous nous _reconnaître_ en nous abordant, nous serions tous beaucoup plus heureux.
--Tu me vois comme l’ancienne?
--Oui...
--Une femme chic?
--La reine Cléopâtre.
--C’est crevant... je ressemble à Cléo, moi?
--Non, tu n’as qu’un bandeau et elle en a deux... parce qu’elle est esclave.
--Si je te prends le demi-louis, est-ce que tu te fâcheras?... Moi ça m’embête de faire un type qui ne veut pas que je marche. Est-ce que tu es de la police?
--Prends le louis tout entier. Je ne me fâcherai point, mon pauvre amour. Nous nous parlons chacun du haut d’une montagne et c’est étonnant comme nos voix sont sourdes; elles résonnent en nous-mêmes et reviennent nous frapper au cœur. Cela t’amuserait... de marcher?
Elle me regarde fixement, toujours sans rire.
--Ça ne m’amuse pas du tout. Vaut mieux dormir... ce serait... que j’aime à payer en nature, t’as compris?
--Admirablement. Tu es honnête.
Elle ricane. Un rire sinistre qui la rend encore plus belle et plus horrible.
--Et puis... je te ferais un joli cadeau... ça je t’en réponds...
Je suis terrifié à l’idée qu’elle va recommencer la litanie du boulevard, toutes les propositions de la Saint-Jean.
--Tais-toi, je t’en prie, et donne-moi tes lèvres... closes.
Elle est debout, dans la lueur sulfureuse de sa lampe, et elle a je ne sais quoi de furieusement méchant au fond des prunelles.
J’ai énervé la panthère et sa griffe royale va me marquer au front.
Tout d’un coup je songe que je suis idiot, non plus seulement ridicule, mais embêtant.
Que ce soit ma chimère ou une pauvre pierreuse, je n’ai pas le droit d’être dédaigneux.
Je suis sur la pente de toutes les sottises. Je n’ai pas le désir charnel de cette fille qui semble m’avoir _enchanté_, mais je vais être poli. Ce ne sera pas, je crois, très difficile.
Elle ricane toujours.
Je m’avance les bras tendus, les mains folles.
Elle cesse de rire, ses yeux brillent et, brusquement, elle me montre la porte:
--Non. Va-t’en... Pas toi... Va-t’en... je suis malade... et ce cadeau-là, je veux pas te le faire, imbécile!
Je vois toujours son bras levé, son poing crispé vers la porte et ses yeux de reine qui récompense ou qui se venge.
Oui, j’ai vu, cette nuit-là, _le geste de beauté_.
III
LES ROSES ROSES, LES ROSES ROUGES, LES ROSES D’IVOIRE
Depuis une semaine, je vis dans une étrange émotion.
Au lendemain de mon aventure--l’ai-je rêvée?--je suis allé rendre visite à Mme Saint-Clair, mais selon l’usage, pour la prévenir que cette visite ne serait point cérémonieuse, je lui ai envoyé des roses.
Mathilde Saint-Clair aime les roses roses, les roses _naturelles_.
Julia Noisey, ma seconde amie, n’aime que les roses rouges, et il les lui faudrait _pompons_ si on voulait assortir des fleurs à son caractère de singe gai; elle préfère les roses _spirituelles_.
Quand j’envoie des roses roses à Thilde, je n’oublie pas Lia, et les deux bottes, vêtues d’un semblable papier innocent, vont répandre, par l’intermédiaire d’un même porteur, la même illusion de respectueuse tendresse en deux atmosphères très différentes.
Je ne trompe point ces deux femmes. D’abord, je ne fais jamais deux visites à la fois, ensuite, elles se connaissent et sont pleines de prévenances l’une pour l’autre. Elles ne se doutent pas de leur parenté dans mon cœur. Leur confier des détails sur nos intimités réciproques serait un manque d’éducation dont je suis incapable.
Mme Saint-Clair est une musicienne de grand talent. Elle est libre. Je vais chez elle tous les jeudis.
Julia Noisey est la femme d’un architecte, charmant garçon, assez bon causeur, que j’estime beaucoup. Elle vient chez moi quand la fantaisie lui en prend. Cette fantaisie l’amène, du reste, à tort et à travers, et risque, souvent, de se heurter à mes propres caprices. Nous renouons toujours. Je l’amuse. Elle m’amuse, nous nous quittons et nous nous retrouvons bons amis.
Je ne trompe pas ces deux femmes puisque je les aime autant l’une que l’autre et que je leur donne juste ce qu’elles me demandent.
A l’une, des roses naturelles, tout mon amour.
A l’autre des roses _pompons_... tout mon esprit.
Mais je crois que je n’ai pas assez d’amour et pas assez d’esprit, parce que, de ces deux trésors... il m’en reste encore un peu pour les voisines.
Sont-elles bien toutes deux dans mon cœur?
Ou dans mon cerveau?
Non, pas dans mon cerveau. La chimère est jalouse, elle, et je suis obligé, par métier, de conserver ma liberté cérébrale.
Elles sont donc dans mon cœur. Triste cœur! Une chambre trop vaste aux trop nombreux escaliers de service qui communiquent trop avec le sous-sol.
Je garnis cette chambre de meubles bistournés, de divans profonds, de fleurs capiteuses (il y manque un lit où l’on puisse dormir du sommeil sans rêve), et quand tout est en ordre, amour, délice et orgue, c’est-à-dire dans le plus grand désordre voulu, je m’échappe par les portes dérobées. Je fuis Thilde pour Lia et Lia pour Thilde.
Si elles savaient bien, elles me plaindraient, car, grâce à leurs bontés, je ne suis pas heureux.
Je suis un pauvre homme.
Ce sont de pauvres femmes.
Je cherche toujours, dans les sous-sols, un bijou que j’ai perdu et qui leur appartient peut-être. Je cherche... Je vais apprendre à les aimer mieux le long des rêves qu’elles ne m’inspirent pas.
La vie _banale_ ne va pas comme on veut.
Ce soir louche du vingt et un février, il y a huit jours, je suis entré dans le palais de mon fleuriste, boulevard Saint-Germain. Je lui ai commandé des roses roses pour Thilde et aussi des roses rouges pour Lia. (Je pense qu’on fera quelque échange, un soir d’encombrement, et j’ai la précaution de ne pas insinuer de notes explicatives. Leur adresse, ma carte, cela suffit. Mon fleuriste est intelligent, discret, il aiguille habilement ces trains de parfums.)
Les commandes inscrites, je suis demeuré, les yeux vagues, devant son étalage.
--Monsieur désire autre chose?
--Oui.
Et je regarde des roses blanches, des roses froides, espèces de premières communiantes, mi-fermées dans un coin de verdure.
--Auriez-vous des roses plus blanches que celles-ci?
--Oh! Monsieur... plus blanches? (Et il piétine, d’un doigt énorme et savant qui ne fane pas, les frêles pétales.) Ça c’est du _Général Collot-Mayeux_, c’est du blanc pur.
Cette idée d’appeler des roses blanches d’un nom de vieux fantassin me transporte d’indignation. Je lui réponds sèchement:
--Non. Pas assez pur... et si vous n’avez que celles-là...
--Il s’agit d’un envoi pour fiancée?
--Je tiens à des roses blanches, qui soient d’un blanc plus intense, voilà tout.
Je sens que je dis des choses ridicules et je vais certainement faire une chose plus ridicule encore.
Des heures pour dénicher une douzaine de roses plus blanches qui le sont moins. Mais elles m’agréent: ce sont des fleurs couleur d’ivoire, elles ont des reflets verts comme, près des tempes, certaines jeunes filles mortes.
J’étais nerveux, maussade en les examinant, j’avais un mauvais frisson, le frisson de celui qui n’a pas dormi, la nuit précédente.
Avec mes roses d’ivoire je suis revenu chez moi, j’ai requis Joseph, mon domestique.
--Vous allez porter ces fleurs... Diable! Attendez... je n’ai ni le nom ni le numéro... Vous êtes intelligent, Joseph?... Écoutez-moi, dans l’angle de la rue _Grégoire-de-Tours_, une entrée basse, voûtée, la personne est seule sur le palier, je crois, c’est une dame, une brune, des cheveux très noirs en casque, un peu fardée, enfin, l’air d’une...
Le mot ne sort pas.
Joseph contemple la gerbe de roses dont la blancheur l’éblouit: tel un soufflet de main royale.
--Oui, Monsieur, je saisis, _d’une grue_?
--J’ignore les... occupations de cette dame... et vous me feriez plaisir, Joseph, d’avoir l’air de les ignorer aussi.
J’ai le ton de quelqu’un qui va renvoyer son domestique.
Plongeon de Joseph.
Ce n’est pas un méchant garçon, mais il est jeune et se permet des clins d’yeux, de temps en temps, ayant servi trop de gens de lettres.
J’attends quarante-cinq minutes son retour en me traitant quarante-cinq fois de crétin.
Cette fille a voulu se débarrasser de moi. Se débarrasser de quelqu’un, ce n’est pas l’épargner.
D’ailleurs, elle a fait là un acte très en rapport avec son métier. Elle vend de l’amour de bonne ou de mauvaise qualité, selon la bonne ou mauvaise qualité du client. Elle a eu le respect de mon pardessus. Elle s’est dit: «_Ce bonhomme est un Russe!_» Ces femmes-là sont patriotes.
J’essaye de plaisanter. Je suis de plus en plus nerveux.
Joseph me revient, un peu pincé, il rapporte les roses.
--Monsieur, la dame s’appelle: Mademoiselle Léonie tout court. Elle a déménagé vers midi pour aller dans un fichu endroit...
Joseph, avec mes entrées, fréquente tous les théâtres et il sait poser _les temps_.
--Quel fichu endroit, Joseph?
--On l’a emballée pour Lourcine, Monsieur.
Je pousse un cri de joie, un véritable cri de joie, égoïste, inconscient, que je ne peux pas retenir.
--La brave fille! C’était vrai. Joseph, vite, un fiacre et reprenez ces fleurs. Allez à l’hôpital. Tâchez, coûte que coûte, de pénétrer jusqu’à cette femme et de lui offrir mes roses. Tenez, joignez-y ma carte.
Je ne veux pas être en reste de générosité.
Joseph renonce à saisir... Je devine qu’il pense exactement ceci:
--Ce qu’on va se fiche de moi. Chienne de place!
Un égoïste d’un autre genre, Joseph.
Je suis en train de m’habiller pour aller dîner chez Thilde, quand Joseph écarte timidement la portière.
--La commission de Monsieur est faite, Mlle Léonie a le numéro dix-huit de la salle Cécile, si Monsieur tenait... J’ai pas pu la voir à cause des règlements, mais un interne a pris votre carte. Il connaissait votre nom et s’est chargé du bouquet... _N’y a pas de réponse._
--Merci, Joseph.
La portière est retombée; j’ai froid.
Il me semble que je viens de jeter mon anneau à la mer.
Chez Thilde.
Elle reçoit le jeudi. On fait naturellement beaucoup de musique. Avant la réception officielle, nous dînons en tête à tête et nous causons. Elle est en face de moi et me sourit. Sa bouche a une expression de bonheur, voluptueuse, très douce. C’est pour cette expression de bouche que j’ai désiré qu’elle fût mienne. Je me suis aperçu qu’elle la tendait à tout le monde en jouant du piano, et cela me l’a un peu gâtée dès l’aurore de notre union.
Je ne suis pas poète en littérature, mais je me réserve de l’être dans la vie où il semble que la poésie manque plus particulièrement. Je n’aime point qu’une femme artiste se donne _artificiellement_ plus qu’il ne convient, car... elles ne font jamais rien avec mesure et cela n’est plus de l’art dès que cela cesse d’être composé avec méthode.
Thilde joue du piano en amour et elle fait l’amour au piano.
Il y a là des tas de nuances.
Ce soir, elle est vêtue d’un peignoir blanc, doublé de vieil or, ses cheveux sont mal rattachés (et pour cause), elle me bêche tout tendrement pour je ne sais plus quelle page sur la prostitution.
--Vous avez l’air de croire que c’est honorable de se vendre, vous, mon pauvre ami.
Je ne réplique pas. Elles disent toutes les mêmes sottises à ce sujet.
La salle à manger est jolie: des tapisseries claires. Il y a un nombre considérable d’objets en cristal. La porcelaine est blanche filetée d’or, en harmonie avec le peignoir, et des braises s’écroulent derrière le garde-étincelle en lançant partout l’acuité de leurs petits yeux rieurs.
Un chien minuscule, vivant, et qu’on supposerait de faïence, est assis entre nous, sur un tabouret de piano très exhaussé.
En arrivant ici, j’ai été fort empressé, fort amoureux, j’ai obtenu toutes les faveurs, même celles qu’on réserve pour le monstre Pleyel, c’est-à-dire l’expression de bouche, au moment précis choisi par moi; je suis à présent moins gai, j’ai faim, et, quand je parle, mes mots se hérissent, à la dernière syllabe.
--Louis, vous avez vos nerfs?
--Si vous y tenez... j’ai des nerfs parce que vous me dites des bêtises de femme d’esprit depuis une heure. Pourquoi me servez-vous de la copie comme ça?
--Et... avant?
--Avant, vous ne disiez rien... c’était plus drôle.
--Louis, vous vous oubliez... je ne suis pas une femme drôle, moi.
Cela est exact et elle peut ajouter qu’elle n’est pas non plus une femme tragique. C’est une bourgeoise manquée, elle a un amant comme elle aurait un mari et elle ne me trompe pas (ça, j’en suis sûr) parce qu’elle n’aurait pas davantage trompé son mari.
Elle est très belle, entre vingt-cinq et trente ans. Une chevelure châtain doré, abondante et ondulante. Des yeux couleur d’amande, de jolies dents.
(Elle a perdu deux molaires, mais elle croit que cela ne se voit pas. Je l’ai pourtant vu un jour qu’elle riait, la tête renversée sur le clavier de son piano. Il m’a semblé qu’il manquait deux touches à ce clavier... et je suis devenu grave.)
Elle cause agréablement, avant, pendant et après. C’est un tempérament voluptueux sans élan de passion. Elle aime l’homme comme elle aimerait une confiture spéciale, et se trouverait blâmable, _petite fille_, de s’en flanquer une indigestion.
Elle est complaisante autant qu’une femme du monde... un peu moins qu’une grande dame et elle n’a pas _l’autorité du geste_.
Allons! Voilà que je pense encore à Cléopâtre... je suis décidément rêveur, ce soir.
Je jette ma serviette sur le petit chien qui jappe avec humeur. Je déteste ce toutou-là, seulement il paraît que c’est le seul chien qui ne hurle pas quand il écoute la _sonate à la lune_. Alors je le tolère par esprit d’ordre.
Nous devons passer au salon, il va venir des gens. Je me hâte de fumer des cigarettes qu’elle m’offre de ses doigts longs, un peu spatulés par l’abus de la sonate, mais très blancs, très harmonieux.
Elle ne fume pas et adore l’odeur du tabac, une anomalie.
--Thilde... pas tout de suite, hein?
Elle me tend sa bouche, parce qu’elle va s’habiller pour les autres et que, comme elle y met beaucoup plus de soin que si c’était pour moi, elle me fourre en pénitence.
--Enfin, voyons, je prends ma robe mauve, ce soir, tu sais, celle au grand col médicis, il faut être raisonnable pour que je puisse l’attacher tranquille! Tu es ennuyeux... là...
--Celle avec des cabochons dessus?
--Oui... oh, pas des masses, une broderie d’améthystes... Tu ne vas pas faire le pantin?...
Je suis sensé avoir l’horreur du cabochon, faux ou vrai, qui est la mode du _jour_ depuis un siècle, des siècles.
--Pourquoi pas des dents d’ours... tiens, celles de ton piano?
--Comme si j’étais la femme sauvage.
La bonne entre, et j’assiste à une conférence sur la façon dont il faut envelopper un certain fromage anglais qui doit s’abîmer si on ne le recouvre pas de papier d’argent dans le délai de vingt-quatre heures.
--Vous m’entendez bien, Marie, _du papier d’argent_, ou il coulera...
--Ce serait sinistre.