L'heure sexuelle

Part 4

Chapter 44,022 wordsPublic domain

Le petit singe de Vénus est entré dans le temple.

Massouard cache sa pipe, comme un gosse mettrait sous sa blouse une poire volée.

Andrel rentre des manches douteuses.

Hector jette son cigare d’un mouvement d’impatience.

Je vais ouvrir une fenêtre pour chasser le nuage.

Du froid pénètre. On se tait.

Elle est très à son aise, détache son manteau, ôte ses gants. Elle est outrageusement décolletée, a une jupe de tulle pailletée sur satin rose, un corsage haut d’une phalange et un croissant de brillants éclaire ses cheveux. Je connais le croissant... il me semble qu’il brille moins. Ses yeux de myope sont humides, sa bouche se mouille, et elle rit.

Elle n’a jamais eu tant de mâles à la fois à faire embêter.

Nous songeons que chacun notre tour, ce serait plus drôle.

--Eh bien, quoi, Messieurs? Vous ne fumez plus? Offrez-moi, au contraire, une cigarette, j’adore ça, et puisque mon mari n’est pas là... je vais le remplacer. (Elle fume, je suis consterné.) Tiens, Monsieur Massouard? heureuse de causer avec vous, je viens un peu pour cela. J’avais demandé à mon mari de vous prier pour un buste. Ne me faites pas cette lippe! Vous fabriquez des bonnes femmes que je gobe. Je suis toute petite et ça m’irait de grandir comme votre Jeanne d’Arc, j’ai pas de lignes du tout et M. Louis Rogès prétend que j’ai l’air d’un singe en peluche... Si vous vouliez le faire mentir...

Jules Hector laissa tomber ceci, tranquille:

--Ce ne serait pas la première fois, Madame.

Massouard est ahuri. Il secoue sa crinière de lion roux.

--Mais, Madame, je ne travaille pas dans les mondaines, moi. De la ligne... on a toujours de la ligne, cependant, non, je ne vous vois pas en Jeanne d’Arc.

Et il a son gros rire de gros brasseur de glaise.

Andrel ajoute, conciliant:

--Peut-être en _Esméralda_... rien que pour la chèvre.

--Qu’est-ce que c’est que _Esméralda_? demande Mme Noisey qui a lu tous les livres de Catulle mais n’est pas allée jusqu’à Victor Hugo, ayant entendu dire que c’était la même chose.

--C’est, fait Andrel très respectueux, une danseuse sacrée du temps d’Osiris.

Je suis sur les épines et j’offre du thé. Seulement il n’y a plus de thé, et les petits fours sont finis. Reste des liqueurs, beaucoup trop fortes; si je lui fais boire de la chartreuse verte, elle va se répandre en mille folies, et, comme ce n’est pas une drôlesse, je serai obligé de me fâcher avec des gens que j’aime bien, _pour cette drôlesse_.

Elle jacasse, minaude, griffe, déclare le dernier livre d’Andrel, trop _décadent_. Elle a beau secouer sa jupe pailletée, nous sommes en bois. Ah! Andrel a raison, une servante vaudrait mieux, elle servirait le thé, bourrerait les pipes, et, l’heure de la littérature venue, elle s’en irait se coucher, sur les pointes, pour ne pas faire de bruit.

Hector est le plus cruel. Il retourne contre elle tous ses mots et la frappe par derrière avec des manières de stylets italiens qu’elle sent, mais qu’elle ne peut pas voir. Massouard finit par la frapper, lui, de l’index, sur l’épaule, comme s’il _débourrait_; Andrel propose des promenades à bicyclette... La soirée se gâche complètement.

Enfin ils s’en vont.

Massouard pour éviter le rendez-vous du buste.

Andrel pour fuir le rendez-vous de bicyclette qu’il a d’abord désiré. (Il redoute une scène de jalousie... pas de moi.)

Et Hector part le dernier en lui baisant la main, très gracieusement.

Seuls:

--Tu m’en veux, Loulou?

--Je suis littéralement exaspéré, si tu tiens à le savoir. Ton mari a peut-être eu l’idée d’aller te chercher chez les Devierne, et le vois-tu ne t’y trouvant pas? Tu es folle ou tu as envie de nous forcer à nous couper la gorge, dis?

--Il y aurait de quoi, je t’assure! Vous êtes aussi bêtes l’un que l’autre (elle tapote sa jupe).

J’éclate:

--Mais pourquoi viens-tu?

--Tu n’es pas poli, mon cher... je viens (elle cherche), je viens pour te faire plaisir. (Elle m’embrasse:) J’ai deux pauvres heures, je te les apporte et tu grondes?

Elle saute à mon cou. Elle se frotte à moi et se fait choir de la cendre de cigarette dans le dos, malgré tous mes efforts pour la maintenir à des distances respectueuses.

Voilà que je joue les Massouard, à présent. Je _débourre_ sur l’épaule des statues. Mais celle-là est si petite.

J’ai passé la nuit précédente chez Thilde. Je suis très vanné. J’ai plein le dos de l’amour _gentil_ comme elle a plein le dos des cendres de ma cigarette.

Tout de même je souffle un peu pour écarter ce voile gris.

Elle rit, chatouillée.

--Pourquoi que tu souffles?

--Rien, des cendres. Dois-je te reconduire ou faut-il aller payer le fiacre? Si ton cocher te lâche, nous serons jolis...

--Non. Me lâchera pas. Nous avons une petite heure... et je n’ôterai pas ma belle robe.

Je me demande quelle différence il peut y avoir entre Mlle Léonie, la pierreuse, et Mme Julia Noisey, femme d’un honnête architecte?

Au moins Léonie ressemble à Cléopâtre, elle!

Subitement calme, je la dépose sur un fauteuil.

--Lia, je ne joue plus. Tu as dépassé la mesure.

--Hein? Il y a de la mesure, maintenant! Ah! non, c’est idiot! Risquer de se faire tuer pour un homme! Tout planter là pour venir se jeter à son cou et l’entendre verbaliser comme un garde champêtre... Ça c’est trop fort! Tes amis? Est-ce que tu n’aurais pas dû les flanquer à la porte en mon honneur, espèce de grand mal élevé! Tes amis! Ils sont propres! Massouard, c’est un palefrenier. Lui confier mon buste? Je ne lui montrerais pas ma jambe, seulement. Mon mari en connaît de plus chouettes, des sculpteurs dans l’architecture; et ton Andrel qui pond des livres comme des Bottin! On ne peut même pas fourrer ça dans son lit pour s’endormir, tellement c’est gros. Ah! Ne crie pas... tu m’as dit déjà qu’il faisait trop _dense_... sais pas ce que ça veut dire, mais je lui répéterai un jour, sois tranquille. Quant à Hector, je lui en passe parce qu’il est poli, seulement j’ai idée qu’il doit être _symboliste_ ou... _pédéraste_, car il ne serait pas toujours habillé de noir et ganté de blanc comme une lettre de faire part!

Je suis étourdi, suffoqué, sans voix. Non, je n’ai pas envie de crier, j’ai envie de me sauver.

Elle me griffe.

--Symboliste ou pédéraste, Jules Hector? Lia, taisez-vous, sacré tonnerre, ou je vais vous gifler!

Elle est debout, furieuse, ses cheveux courts semblent droits, ses sourcils sont en accent aigu, sa bouche est violette, elle a ses ongles en avant.

--Moi! Essayez donc de me battre, _moi_ que mon mari n’a jamais osé toucher! Vous êtes déjà assez brutal, Dieu merci. C’est bon... je m’en vais... tant pis si mon mari est chez les Devierne, je lui dirai d’où je sors et tu auras du plomb dans la cervelle, puisqu’au fond tu as peur de ça!

Le malheur est que mon état de nerfs ne me permet pas de juger drôle une offense de singe.

J’ai levé la main et je la gifle, histoire de me différencier du mari.

Pas très fort, assez pour lui donner des couleurs.

Elle pleure, se roule sur le tapis et casse les barreaux d’une chaise volante.

Je suis très honteux et j’essaye de l’embrasser sans aller plus loin que de plates excuses.

Elle me rattrape, se tord, me mord. Il est clair qu’elle va finir par gagner la partie. J’en tremble...

En bas, sur le pavé, le bruit monotone d’un sabot de cheval qui se morfond dans la rue à marquer l’heure...

Je m’imagine entendre le mari, frappant ma porte d’un poing résigné.

Dans la débâcle des jupes pailletées, puis roses, puis blanches, puis encore très roses, je me perds, je m’attarde, j’ai l’odieuse sensation d’accomplir plus une corvée mondaine qu’une cérémonie amoureuse.

Elle est déjà toute consolée, daigne sourire, se relève en retapotant ses jupes.

--Voyons, Lia, c’est pas sérieux? Voici deux fois que tu me joues ce tour. Tu manques absolument de générosité, épouvantable petite singesse? Tu vas te sauver maintenant.

--Tiens! C’est pour payer la gifle.

--Pardon! Rends-moi ma monnaie alors.

Elle est d’aplomb, lisse, proprette, et à part un pli dans les bouffants de ses manches et un autre, sous les yeux, elle est fort digne.

--Non!... Je me trotte. A lundi le dîner chez moi, c’est convenu, hein!

Je ne risquerais pas un viol, en ce moment, pour toute la littérature. Le mieux est de l’accompagner jusqu’à sa voiture, en s’effilant les moustaches, et en l’appelant: _chère Madame_, c’est plus facile.

Pendant que nous descendons l’escalier, moi, tenant un bougeoir, elle ses jupes qu’elle retrousse afin d’éviter d’accrocher ses dentelles au bout des tringles, elle me débite des choses monstrueuses, dans le cou:

--Si tu étais bien raisonnable, bien gentil, ce serait toujours comme ça et nous serions bons amis tout plein. Tu comprends, j’ai peur des gosses, ce serait une histoire que mon mari ne me pardonnerait pas, lui qui fait tant attention... Et puis, me vois-tu sans taille, malade, neuf mois et plus? Un médecin m’a prédit que j’en mourrais... mets-toi ça dans la tête... si tu m’aimes. Non, _tout l’amour_, c’est vraiment sale. Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous avez l’air bête... car nous avons le temps de vous regarder, tandis que vous autres, vous ne nous voyez même pas... Le reste, à la bonne heure... il faudrait seulement supprimer les gifles, je suis assez jolie pour qu’on prenne des gants.

Elle appelle ça des gants!

J’ai beau connaître la petite antienne par cœur, je suis secoué d’un fou rire. En a-t-elle un profond mépris de l’homme, et elle n’ajoute même pas la pudeur de l’oubli. Quand on songe que Thilde, de son côté, appelle toutes les bagatelles de la porte les _choses sales_.

A mon tour je me tords et nous nous quittons sur des éclats de rire qui s’étouffent dans nos baisers.

Mais je vais rompre. J’en ai assez.

_Le petit singe est sorti du temple_, heureusement.

V

NOUS AVONS SUR LES YEUX COMME UN VOILE DE CENDRES

Il fait gris, je crois qu’il pleut, j’entends venir, du sixième, les cris despotiques d’un enfant qui braille comme cela depuis une heure. Je ne peux plus écrire. Je suis navré.

Devant moi, monceau de papiers, livres ouverts, du vin Mariani dans une coupe illyrienne qui m’amuse toujours par ses reflets de vieux bijou byzantin, et, derrière moi, la caresse discrète d’un bon feu. Je suis aux meilleures loges pour voir la vie, ou ce que je crois être la vie, en littérature, et je ne peux pas achever les phrases, rien ne sort, c’est inutile de continuer, je perds mon temps.

Enfin, pourquoi cette maison, qui est d’ordinaire si tranquille, devient-elle, certains jours, inhabitable? Les enfants hurlent, des chiens, qu’on n’a jamais rencontrés sur les paillassons, aboient lamentablement; des bonnes font des réflexions d’une voix perçante et Joseph éprouve le besoin de bousculer des meubles, de l’autre côté.

Je me lève. En marchant je trouve cette idée que, peut-être, je m’aperçois des bruits de la maison surtout quand je n’ai pas envie de travailler.

L’enfant se tait.

Passe un camion.

Jadis, il y a trois ou quatre ans, je n’entendais jamais un camion passer dans ma rue. Vraiment, cette maison est inhabitable.

Autre réflexion logique: «Ah bien! pour ce que tu écris...»

Si, seulement, une femme...

Je pense aux yeux de cette fille. Est-elle guérie? Est-elle revenue? Si elle avait jamais l’idée de me remercier de mes pauvres roses?

Non, elle n’aura pas cette idée. Elle est d’un monde où on n’a pas ce genre d’occupation.

Je pense donc toujours aux yeux de cette fille?

Coup de timbre.

--Pstt!... Joseph, j’y suis pour n’importe qui. Ouvrez vite.

Joseph, qui a reçu, le matin, l’ordre formel de défendre ma porte, va ouvrir en prenant un air pincé.

J’entends le bruit d’un parapluie qu’on dépose, un peu lourdement, dans la grande potiche.

Ce n’est pas une femme. Les femmes ne se séparent pas de leur parapluie. Elles vous les fourrent sous les coussins du canapé, les accrochent à un cadre, avec les pincettes, à gauche de la cheminée, dans tous les endroits impossibles, où elles les y oublient, le plus souvent, mais ne les posent pas dans l’antichambre parce que ce serait normal.

C’est un homme, un raseur.

Je me remets à écrire, très grave, dardant des prunelles profondes, des regards de personnage très absorbé par le problème social. Le raseur va saisir tout de suite, si c’est un Monsieur bien élevé, qu’il est en train de troubler l’éclosion d’un chef-d’œuvre... et j’écris, machinalement, la première phrase venue:

«_Nous avons sur les yeux comme un voile de cendres._»

Ça n’a d’ailleurs aucun rapport avec le reste de la page.

--Est-ce que je ne vous dérange pas trop, Monsieur Rogès?

Une voix douce, un peu tremblante, une voix de garçon embêté, fatigué, très affectueux.

Je lève la tête, subitement fou de terreur.

C’est Gaston Noisey, le mari de Julia.

Il n’est jamais venu chez moi.

Je dîne rarement chez lui, nous allons souvent au théâtre tous _les trois_, et nous échangeons les menues politesses d’usage entre gens du même monde qui s’estiment... de loin. Je lui épargne les trop longues intimités, les poignées de mains chaleureuses et les effusions, toujours désagréables à se rappeler quand on doit finir, un matin, par ne plus pouvoir se souffrir. Je l’ai prié, comme je le devais, de me rendre visite quand bon lui semblerait: des tableaux à voir, des livres, et un certain traité d’architecture indo-chinoise, mais je me suis arrangé de façon à ce que cela ne le tente point. Aux fumoirs des soirées où nous nous retrouvons une ou deux fois par mois, nous causons du ton détaché et plaisantin des gens qui n’ont plus rien à se dire.

Pour l’honneur de notre sexe, je ne peux pas supposer qu’un mari, jeune, assez intelligent, serait-il à mille lieues de toute littérature et de toute psychologie, ne puisse pas se douter, au seul parfum de la peau de sa femme, qu’elle le trompe.

Si Gaston Noisey, l’architecte d’humeur casanière, vient me faire une visite, c’est qu’il sait tout, comme au dernier acte.

Le fauve qui dort en moi se réveille dès que je me sens en présence d’un danger physique, c’est-à-dire j’ai d’abord _très peur_ et mon second mouvement cherche une arme, parce que la bravoure est une résultante _immédiate_ de la peur, pour les animaux, du moins.

Je recule, d’instinct, du côté d’une panoplie où se réunissent, en étoile d’acier, cinq lames de poignards qui ne peuvent servir à rien.

Il serait simple de frapper le premier.

J’ai à peine effleuré du dos la panoplie que je redeviens très civilisé: je vais à lui, les mains tendues:

--Comment allez-vous, Noisey? je suis heureux de vous voir. Non, je n’ai justement pas envie de travailler, pas mieux à faire que de causer avec un homme d’esprit.

Il me serre la main.

Nous ne sommes pas tragiques du tout.

Il s’assied, souriant dans sa barbe, une jolie barbe. C’est un garçon de trente-deux ans, grand, un peu fluet, des yeux très bons, des gestes un peu indécis d’homme qui ne comprend pas très bien tout ce qui lui arrive, mais la résignation de qui sait, cependant, en accepter les conséquences. Règle générale, il y a tout à craindre d’un personnage résigné quand il est en face d’un impulsif de ma trempe: c’est toujours l’impulsif qui a le dessous.

--J’avais besoin d’aller aux Beaux-Arts aujourd’hui, murmure-t-il, et je n’ai pas voulu passer si près sans venir vous voir. Vous savez que je suis un peu hibou, votre monde littéraire me fait l’effet d’un épouvantail. J’ai bien hésité... puis nous avons tant de fois causé ensemble à cœur ouvert...

Est-ce que nous sommes dans un vaudeville ou dans une tragédie? je ne comprends plus. Ou Lia lui a tout avoué en un transport de rage parce que je lui ai écrit (poste-restante, selon l’us) que j’en avais assez, ou il a pincé des lettres malgré nos précautions. Quant aux amis, personne, cela j’en réponds, n’a divulgué quoi que ce soit. Ils sont bien trop indifférents.

Bon Dieu! j’ai chaud.

--Mon cher Noisey, je suis tout entier à votre disposition.

Et je souligne, d’un regard froid. Je crois que je suis seul à me donner des répliques. Il prend des cigarettes que je lui offre (justement celles que sa femme a l’habitude de fumer ici) et il s’installe, le buste un peu incliné, les yeux très humbles, avec une allure de chien battu qui serait risible en toute autre occasion. Sa main gauche déplace naïvement des petits objets sur le coin de ma table et sa main droite lustre le bord de son chapeau.

Je mets mon coude sur mon papier, mon menton dans ma paume et j’attends.

--Est-ce que vous travaillez comme ça tous les jours... du même train?

Une _interview_?

--Non, vraiment. Il y a des fois où je suis d’humeur massacrante. Ainsi, quand vous êtes entré, j’avais envie de tuer quelqu’un, ou de me jeter par la fenêtre, je suis très nerveux. Votre venue est une aubaine. Dans nos romans, il y a certaines situations qu’il faut savoir dénouer coûte que coûte. N’est-ce pas votre avis?

Je raille. Je suis direct, j’ai une jolie ligne, je me regarde marcher avec plaisir... seulement, je réfléchis que, tout de même, c’est en hiver, qu’un duel avec un architecte ce n’est pas drôle, que je ne fais plus d’escrime depuis un mois, faisant trop de femmes, et que, dans les reins, une traître pointe de fatigue...

--Moi, j’ai aussi comme ça des jours où je ne suis pas rose.

Il fume, mélancolique.

--A propos: comment va Mme Noisey? Voyez mon étourderie, j’oubliais de vous en demander des nouvelles. Mes excuses, cher Monsieur.

--Elle va bien, elle va très bien... sauf les nerfs... Une indisposition qui court, en ce moment, je crois. Je venais... Écoutez Monsieur Rogès, vous allez peut-être vous moquer de moi, je viens vous demander un conseil... oui... là... ne froncez pas les sourcils. Les bourgeois, comme vous dites, ça n’entend rien à la littérature et ça vous a une grande confiance dans les littérateurs, des savants, toujours. J’ai lu quelques-uns de vos livres et j’ai été très étonné de voir des choses sur la vie que j’ignorais. C’est bien bizarre comme tout est clair quand vous l’expliquez. On pense en les lisant: «Ça doit lui être arrivé, tout ça.» Au fond, il ne m’est pas arrivé tant d’histoires... je le regrette. Je vais risquer de vous demander un avis comme à un confesseur. Les bouquins... ça rend presque sacré et... ça tourne bien des pauvres petites têtes, aussi.

Quel jeu jouons-nous? Il est impertinent, ce me semble, l’architecte.

Je réponds avec une impertinence plus marquée:

--Je ne suis pas un saint, je vous assure, Noisey, vous exagérez... par politesse. Débrouillons: quel conseil voulez-vous me demander?

Il respire doucement, se caresse la barbe. C’est étonnant comme il est simple.

--Oh! je vais vous paraître un peu ridicule; mais c’est plus fort que moi, j’ai confiance en vous, parce que vous êtes très gentil, très bien élevé; je vous ai entendu vous emballer tellement sur les questions d’amour, et prétendre qu’on n’a pas le droit de corrompre des innocents... alors... j’ai fini par me dire que ce serait encore vous qui sauriez me tirer d’embarras.

Va-t-il m’emprunter de l’argent?

Le mot de Mlle Léonie me revient: «_Tout ça, c’est du chiqué!_»

--De plus en plus à votre service, mon cher Monsieur.

J’émiette un bâton de cire à cacheter pour prendre patience. Le préambule est un peu long. Au théâtre ce serait d’un goût détestable.

--Monsieur Rogès, pourquoi espacez-vous vos visites depuis quelque temps?

--Mais, mon cher Noisey, je suis tellement roulé par la vie des lettres. Une première, des romans, et des correspondances folles. Je vous ai déjà dit qu’il y avait des trous dans mon existence absolument comme dans la lune. Je m’éclipse, je m’enferme, et, au lieu de faire la noce, selon la jolie expression de Mme Noisey, je travaille sans même le souvenir de mes meilleurs amis.

--Êtes-vous bien sûr que vous n’avez pas d’autre raison... pour nous fuir?

--Je vous jure...

Il hausse les épaules, ses bons yeux deviennent tristes.

--Allons! Allons! Ce n’est pas vous qui l’avoueriez. Je vais vous apprendre, moi, pourquoi vous nous fuyez, Rogès... car vous nous fuyez, maintenant... C’est parce que... parce que ma pauvre petite folle de femme s’éprend de vous et que cela vous agace... Ça y est-il? Est-ce bien cela?

Je suis tué.

Heureusement que je ne peux jamais pâlir étant déjà très pâle, de naissance, mais je dois lui faire une paire d’yeux fixes très réussis.

Un silence relativement mortel.

--Oui, Rogès, reprend Noisey de son ton amical, humblement. Je vous scandalise et je vais m’expliquer. Nous sommes seuls, vous avez le temps, et, je vous le répète, j’ai toute confiance en vous. (Il fume.) Écoutez-moi bien: j’ai épousé une petite pensionnaire, naïve, gamine, elle avait seize ans quand nous nous sommes mariés--et elle est, aujourd’hui, à vingt-quatre ans, aussi gamine que le jour de son mariage. Je sais qu’elle m’aime bien, je ne le mentionne pas par fatuité... non, elle me l’a prouvé maintes fois, mais elle est sentimentale en diable et c’est là le défaut de sa cuirasse. Je ne me dissimule pas que je ne suis pas toujours son rêve. Je suis positif, hélas, autant qu’un bon mari peut l’être, et je l’aime, de mon côté, sans rester dans les nuages. Elle a des idées de pensionnaire, de fleurs bleues, de fantômes et d’amour éternel qui sont absurdes, lui font trouver que la soupe c’est toujours de la soupe. Ah! la femme est un ressort bien délicat, on a vite fait de tout fausser rien qu’en laissant sonner l’heure à sa pendule. Enfin, nous sommes entre hommes et je serai plus franc: j’ai le malheur d’avoir épousé une petite femme qui n’a pas de sens, et, par-dessus le marché, cette petite femme-là a eu le malheur de lire un livre de vous où vous parliez de deux amoureux qui voulaient rester purs. Ça lui a tourné, monté l’imagination, elle n’a pas du tout deviné que vous vouliez parler d’autre chose et ce n’est fichtre pas moi qui lui ai fourni des détails. J’ai fort bien suivi son raisonnement, son _état d’âme_, comme vous dites, les gens de lettres. On n’est pas très bête quand on aime beaucoup sa femme et on l’écoute causer, sans en avoir l’air. Elle a cru que l’amour pur, _l’amour de tête_ selon votre expression, existait, et elle vous a supposé capable, à cause de votre allure de beau chevalier, de ce tour de force. Ne vous a-t-elle pas fait des tirades là-dessus devant moi, un soir, au dessert? Ne niez pas. J’ai compris. Vous avez répondu par des plaisanteries, puis, à partir de ce soir-là, vous vous êtes espacé... car vous êtes un honnête garçon; de plus, vous n’êtes pas libre. Ce n’est un mystère pour personne que Mme Mathilde Saint-Clair, la grande pianiste...

Je me lève brusquement.

--Permettez, cher Monsieur. Il faut laisser le nom de cette dame en repos. Il s’agit de votre femme, rien que de votre femme pour le moment. Vous avez découvert, ou cru découvrir que Mme Noisey était amoureuse de moi et vous venez me le reprocher, c’est trop naturel... Mais quel conseil voulez-vous me demander à présent?

Je me promène de long en large pour me dégourdir les jambes. Il est évident que je me bats demain. C’est un nouveau système d’ironie. Il est très bien, ce Monsieur, j’admire sa ligne et s’il est aussi fort aux feintes de l’escrime... J’aurai du fer à retordre. Me voilà propre: je lâche la femme, je pense avoir la paix et le mari me tombe sur les bras...

Noisey ajoute d’un ton soumis.

--Je viens tout simplement vous prier d’écrire un livre pour expliquer à ma femme que les hommes ne sont pas anges (il rit). Vous cherchiez l’autre jour un sujet de roman. Eh! En voici un qui se vendra! J’ai déjà dit à Julia, qui faisait l’éloge de votre respect pour les dames, que l’amour de tête n’était possible qu’accompagné de l’autre, et, très certainement, vous couchez avec la belle Mathilde.

--Mon cher Noisey, vous vous moquez de moi?