L'heure décisive

Part 3

Chapter 33,775 wordsPublic domain

Tandis que la voiture l’emportait, elle revivait les dernières heures écoulées chez Mme Arnales. Dans sa rêverie, flottaient des visages de femmes, banalement aimables, curieux ou indifférents, des visages d’hommes hardiment admiratifs. Et sur la foule confuse de ces derniers, se détachait l’intelligente physionomie de Bertrand d’Astyèves. Mais, comme les autres, elle le jugeait avec un détachement sceptique, bien qu’elle sentît, à n’en pouvoir douter, avoir fait sur lui une de ces impressions violentes qui jettent les folles prières dans le regard, sur les lèvres des hommes.

Que lui importait? Il n’était pas le premier et ne serait pas le dernier. Tout au plus, elle pouvait lui savoir gré d’avoir daigné la traiter en fille du monde en ne lui infligeant pas une trop vive expression de son sentiment. Parce qu’il avait cette délicatesse, elle s’était laissée aller, plus encore qu’elle ne l’aurait voulu, à causer un peu avec lui, car il l’intéressait, aussi bien par la sûreté de son goût en musique que par le mélange d’enthousiasme et de froideur, sceptique et nonchalante, qui semblait constituer sa personnalité.

Une minute, elle songea à lui, à leur brève conversation près de la fenêtre, à ce que son regard, plus encore que ses paroles, lui avait murmuré de flatteur. Mais elle s’en souvenait avec une mélancolique amertume, avec la notion railleuse de tout ce qui la séparait de cet aristocratique clubman qui, comme les autres, l’avait souhaitée au théâtre,--pour son plaisir.

Elle eut un geste d’épaules qui semblait rejeter loin en arrière l’image de Bertrand d’Astyèves, et son regard, plein d’une envie inconsciente, s’arrêta sur des enfants qui jouaient sur le trottoir. Que c’eût été bon de redevenir ainsi une petite chose joyeuse qui n’a nul souci de l’avenir! Mais aussi quel souhait inutile et fou! Et sa bouche eut un fugitif sourire de pitié pour elle-même qui se laissait effleurer par un pareil désir...

D’ailleurs, la voiture s’arrêtait dans la petite rue de la plaine Monceau où elle demeurait. Elle en descendit, puis s’engagea dans l’étroit escalier qui, après une montée de quatre étages, la conduisit devant sa porte.

Comme elle pénétrait dans l’antichambre, la voix de son frère appela gaiement:

--C’est toi? Denise.

Et toujours prompt à laisser de côté son travail de collégien, il accourut au-devant de la jeune fille, très affectueux, souple et fin comme elle de silhouette.

--Tu rentres tard! Comme ils t’ont gardée longtemps! Ça a bien marché?

--Oui, très bien.

Elle était entrée dans le petit salon auquel son goût d’artiste était parvenu à donner un aspect d’élégance originale, si modeste qu’il fût réellement, et elle rejetait son manteau, saisie par l’étouffante chaleur de la pièce exiguë. Son frère l’enveloppa d’un coup d’œil admiratif.

--Mâtin! Denise, que tu étais belle! Ce qu’ils ont dû t’applaudir!

Elle eut son indéfinissable sourire de détachement profond et répéta:

--Ils m’ont beaucoup applaudie! Et Mme Arnales a été si flattée d’avoir pu offrir à ses invités une débutante à ce point remarquable, qu’elle a trouvé parfait de me payer incontinent ce qu’elle me devait.

Et elle sortit le petit portefeuille glissé machinalement dans son corsage quand Mme Arnales le lui avait remis.

--Maman ne m’a pas demandée?

--Non, elle se repose dans sa chambre. Elle a, je crois, été faire des courses et elle est rentrée fatiguée. Va la trouver, si tu veux!

Denise inclina la tête; mais avant d’entrer chez sa mère, elle devait remettre sa simple robe de maison, car Mme Muriel détestait la voir dans une toilette faite pour le public.

Intention inutile! Au passage, Mme Muriel entendit le frôlement soyeux de la robe de la jeune fille dans le couloir et appela:

--Denise!

--Me voici, mère.

Elle pénétrait dans la chambre et vint embrasser le visage altéré que son apparition n’éclairait pas.

--A quoi songes-tu donc de rentrer à pareille heure? Ton père va revenir pour dîner, et tu n’es pas même déshabillée!

--J’ai été retenue, mère, plus que je ne le pensais et le voulais...

--Ah!

Elle ne fit pas l’instinctive question de Robert au sujet de l’audition donnée, elle le savait, par sa fille, ce jour même; mais d’un coup d’œil, elle l’enveloppa toute, son goût féminin flatté de la voir vêtue avec tant d’harmonieuse élégance.

--Ta robe n’est pas mal réussie! Pour une ouvrière, cette Adèle n’est pas trop maladroite! Ce qui se trouve bien, puisqu’il nous faut nous en contenter. Si je n’étais toujours tenaillée par cette idiote question d’économie, que de jolies choses, j’aurais achetées tantôt au _Louvre_! Il y avait des foulards exquis; j’avais envie d’en prendre un costume; mais j’ai pensé que ta sagesse ne s’en trouverait pas satisfaite et je me suis abstenue, rapportant seulement une bonne migraine. J’étais parvenue à m’endormir. Ton coup de sonnette m’a réveillée.

--Je le regrette, maman.

--C’est un regret inutile. Il te fallait bien rentrer, j’imagine. Va vite ôter cette robe, tu m’as l’air déguisée en fille riche, et c’est une mascarade qui m’est odieuse et pénible!

Mme Muriel était décidément dans ses jours de nervosisme sombre. Denise savait que ces jours-là, le plus sage était de la laisser à elle-même. Sans lui répondre, elle passa dans la toute petite pièce qui était sa chambre, sa cellule comme elle disait, mais une cellule bien chère qui l’enveloppait de sa paix calmante aux heures difficiles,--troublées ou tristes,--toute vivante de sa pensée, de ses goûts, de ses affections, dont elle aimait l’horizon large, le balcon qui, à cet étage élevé, lui donnait parfois une exquise sensation de plein ciel... Peu de bibelots, mais tous de valeur; des livres nombreux, empilés sur la table toujours fleurie, devant la fenêtre; de rares portraits. Car elle n’avait pas d’amies, Mme Muriel ayant absolument rompu avec ses relations d’autrefois, et dans le milieu d’artistes que les circonstances faisaient le sien, elle gardait instinctivement son intimité fermée.

Sur la cheminée, pourtant, une photographie, celle d’une femme d’une cinquantaine d’années, dont la physionomie semblait faite d’intelligence hardie, de bonté et d’énergie. C’était l’écrivain qui signait Claude Champdray, dont l’affection l’entourait presque maternellement depuis trois années que le hasard d’une rencontre les avait rapprochées pour la première fois. Vers elle seule, Denise allait quand l’angoisse de sa solitude morale l’étreignait trop douloureuse...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Denise, père est rentré! Le dîner est servi, clama, à sa porte, la voix de Robert. Maman te fait dire de te dépêcher et de venir.

Vite, elle finit sa toilette de maison, puis s’en alla vers la salle à manger où l’unique servante,--un peu stylée, bon gré, mal gré, par Mme Muriel,--apportait le potage. Son père, qui fumait sur le balcon, vint à elle dès qu’il l’aperçut.

C’était à lui qu’elle ressemblait. Il avait, avec plus d’insouciance et moins de volonté, la même expression un peu hautaine, le même pli d’amertume dans la bouche, au repos, et sur tous les traits, ce reflet d’obscure passion qui lui donnait encore cette séduction qu’elle possédait si forte. Il avait été et, malgré tout, il restait de ceux qui veulent faire de la vie une agréable aventure; et même dans sa situation présente, il s’y employait avec un égoïsme léger, aussi incapable que sa femme de se résigner aux conséquences de leur ruine qu’il gardait la volonté audacieuse de réparer, d’une façon ou d’une autre...

Très fier de sa fille, il l’attira affectueusement pour la questionner. De bonne grâce, il acceptait, lui, qu’elle tirât parti de sa voix.

--Eh bien, Denise, as-tu été contente tantôt?... Pas trop d’émotion?

Le sourire de mélancolique ironie souleva les lèvres fraîches:

--Je suis maintenant aguerrie. J’ai si souvent fait mes preuves cet hiver!

--Oui, tu commences à être connue. Tu étais annoncée aujourd’hui en grande pompe dans le _Figaro_, le _Gaulois_...

--Par des articles envoyés par Mme Arnales.

--Petite sceptique! J’imagine, moi...

--Père, laissons tout cela. Voici maman...

Elle s’interrompit et lui ne poursuivit pas la causerie, les traits imperceptiblement durcis soudain. Mme Muriel entrait, de son allure lassée, et prit place à table, indifférente, semblait-il, à tout ce qui pouvait se dire autour d’elle, dès que ce n’était pas Robert qui parlait. Lui seul paraissait avoir le don de l’intéresser. Elle ne se mêla pas aux propos qu’échangeaient son mari et sa fille sur les menus événements du jour, ni à la discussion d’un article tout récemment paru de Mme Champdray; elle avait perdu le goût des choses littéraires, qui lui paraissaient distractions oiseuses alors qu’on s’est trouvé aux prises avec la brutale réalité.

Elle reprit un peu de vivacité seulement pour s’impatienter après la jeune bonne, qui avait tardé à répondre à l’appel du timbre, et prit fort mal que son mari trouvât l’observation hors de propos. L’un près de l’autre, ils vivaient comme des étrangers de bonne éducation, qui s’efforcent de toujours conserver les dehors stricts de la politesse, mais dont le plus futile incident trahit le désaccord moral.

Le dîner fini, elle emmena son fils dans sa chambre, où elle voulait se reposer; et, comme d’ordinaire, par les belles soirées d’été, Paul Muriel se prépara à sortir. Il offrit à Denise, qui regardait loin devant elle, vers la nuit étoilée:

--Tu ne veux pas, Denise, venir faire avec moi un tour aux Champs-Élysées? Il fait si bon!

--Non, père, merci. Je suis un peu lasse. Je prendrai l’air suffisamment sur le balcon.

Il n’insista pas... Peut-être parce qu’il aimait mieux profiter à son gré de sa soirée.

Quelques minutes après avoir reçu son baiser d’adieu, elle le vit traverser la rue, son cigare aux lèvres, d’une allure flâneuse d’homme dégagé de tout souci. Sa mère, contente de la présence de Robert qui, sans enthousiasme, s’était remis au travail, ne songeait point à la réclamer auprès d’elle.

Librement, elle pouvait demeurer sur le balcon, seule avec elle-même, comme toujours... Le regard enfui vers les profondeurs mystérieuses de la nuit bleue, elle se laissa envelopper, songeuse, par le souffle tiède qui lui apportait la confuse rumeur de la grande ville, obscure sous la flambée scintillante des étoiles.

Dans la foule de ces maisons dont les fenêtres étoilaient l’ombre, combien y en avait-il d’âmes esseulées comme la sienne, de cœurs tourmentés dans de jeunes corps, que la belle nuit d’été caressante oppressait...

Oui, elle était vaillante, prête à la lutte,--puisqu’il le fallait!--cette Denise Muriel que les hommes, troublés par son charme, s’étonnaient de trouver si hautainement indifférente à leurs hommages. De toute sa volonté, elle acceptait la loi du travail qui lui était imposée, si difficile et si rude fût-elle... Mais il y avait des heures, pourtant, où toute sa jeunesse protestait contre l’impitoyable nécessité qui murait sa vie dans un absorbant labeur; des heures de défaillance dont elle gardait si bien le secret que personne au monde, sauf Mme Champdray, ne soupçonnait qu’elle pût les connaître.

Ce soir-là, une infinie mélancolie montait peu à peu en elle, tandis qu’elle demeurait, immobile, à réfléchir solitairement dans la douceur du soir, ses mains jointes sur la balustrade du balcon. Les yeux vers l’immensité paisible, elle murmura si bas, que ses lèvres à peine articulaient les mots:

--Ah! qu’il est difficile de vivre! Je me sens si faible et j’ai si peur de l’avenir!... Tout ce que je puis arriver à faire, c’est de cacher ma faiblesse!... Mais je voudrais tant être heureuse comme certaines le sont!... Je voudrais ne plus me sentir seule... Je voudrais être aimée... et aimer, aimer, aimer...

Son accent avait l’abandon suppliant d’une prière d’enfant. Elle répéta le dernier mot très lentement, comme s’il eût été lourd pour ses lèvres, parce qu’il enfermait un infini où son âme jeune avait soif de pénétrer et qui était, pour elle, l’Éden fermé. Car la divine ivresse d’aimer, en devenant l’élue, celle à qui l’on donne son nom, avec sa vie, son être, la goûterait-elle jamais?... Cet avenir de suprême amour, elle le savait clairement, était pour elle mille fois plus irréalisable que pour la plupart de ses sœurs en pauvreté, qui, nées, grandies dans leur humble condition, n’avaient pas des goûts, des habitudes, des délicatesses de fille riche, ne pouvant faire le don d’elle-même qu’à un être de même race.

Et de ceux-là, dont les curiosités, l’attention, le désir la frôlaient sans cesse, parmi ces hommes du monde qu’attiraient sa voix et sa séduction de femme, y en avait-il même un seul qui eût songé à la vouloir sienne par le mariage?... Ah! pour tous, comme elle était bien seulement la chanteuse qu’on peut aimer, mais qu’on n’épouse pas!

Ainsi que les autres, il pensait cela, ce Bertrand d’Astyèves, qui s’était montré si empressé auprès d’elle, chez Mme Arnales; et un léger sursaut de révolte la fit tressaillir. Dans la nuit, les sourcils rapprochés donnèrent au visage une indomptable expression de volonté et les lèvres prononcèrent comme une cinglante réponse aux muets désirs de son cœur de vingt ans:

--S’il le faut, soit, je suivrai mon chemin toute seule, sans que personne ait jamais le droit de dire un mot contre moi.

Et, fuyant résolument la belle nuit troublante, elle rentra dans sa petite chambre et alluma sa lampe de travail.

Nulle intuition ne l’avertissait qu’à cette heure l’élégant clubman, dont elle avait si profondément secoué la nonchalance de blasé, songeait à elle avec ses curiosités d’homme et de dilettante et se disait:

--Il faut que je revoie cette Denise Muriel!

III

Les plus malveillants mêmes se voyaient bien contraints, par l’évidence, de reconnaître que nulle femme n’était plus digne de respect que Mme Claude Champdray, quel que fût son dédain avoué pour les conventions et les préjugés du monde; et, de même, force leur était de rendre hommage à son intelligence hardie, à sa prodigieuse puissance de travail comme à sa chaude bonté de cœur.

Jeune, elle avait été la dévouée collaboratrice de son mari, un érudit original et subtil. Ensemble, ils réalisaient vraiment l’union idéale, une seule vie en deux êtres. Mais dans sa pleine force, Albert Champdray avait été enlevé par la brutalité stupide d’un accident de voiture. Elle avait survécu à cet effondrement de son existence, parce qu’il y avait en elle la source vive de toutes les énergies, même celle de souffrir sans être, pourtant, broyée par sa souffrance. Mais désormais seule, morte au bonheur, fuyant la pitié, elle était sortie de l’affreuse épreuve, l’âme à jamais ouverte à la compassion de toutes les misères de ses frères en douleur.

Vingt années s’étaient écoulées depuis le jour où elle avait été frappée; elle ne s’était pas consolée, mais le temps avait fait son œuvre de baume. Le travail aussi avait été pour elle un viatique. Tout d’abord, afin d’achever une œuvre commencée par son mari, elle avait repris l’ouvrage préparé ensemble; puis elle avait continué à écrire dans l’instinctif besoin d’échapper à elle-même, à la déchirante hantise du bonheur fini.

Désintéressée de sa propre destinée, elle s’était prise à observer celle des autres avec une sympathie mélancolique, son esprit intuitif et pénétrant attiré par l’étude des âmes; aussi bien des âmes contemporaines, que des âmes d’antan qui avaient animé des êtres disparus qu’elle évoquait en des études psychologiques d’une sagacité ingénieuse et profonde, sous leur forme singulièrement vivante; études dont la savoureuse originalité lui avait fait très vite un nom parmi les lettrés.

Puis, la masse du public avait connu ce nom dont elle s’était servie pour discuter les questions littéraires, sociales, artistiques, qui avaient intéressé son esprit toujours en éveil. Hautement, avec une franchise fière, elle avait soutenu ou combattu les uns et les autres, se créant ainsi des ennemis sans en avoir cure, mais aussi des amis qui pouvaient dire ce qu’il y avait de délicate bonté sous le masque un peu frondeur de l’écrivain. Très accueillante pour ceux qui avaient besoin d’elle, aux autres elle n’ouvrait sa porte qu’à bon escient, trop ménagère de son temps pour le gaspiller avec des fâcheux, des indifférents ou des snobs.

Bertrand d’Astyèves savait qu’il pouvait se tenir pour un privilégié, d’avoir été récemment convié à venir chez elle lui présenter ses hommages, après qu’il l’avait rencontrée tout l’hiver chez de communes connaissances.

Mais ce n’était pas l’unique désir de quelques moments de causerie avec une femme très intelligente qui l’attirait chez Mme Claude Champdray, le mardi suivant la matinée Arnales. Dans le tréfonds de sa pensée, un désir flottait, désir compliqué de dilettante, d’entendre parler de cette Denise Muriel, qui avait si fort intéressé sa nonchalance et qu’Yvonne Arnales, incidemment, lui avait dit être très amie de Mme Champdray.

Jamais pourtant, il ne l’avait rencontrée chez l’écrivain, mais, confiant en sa bonne étoile, il espérait qu’un heureux hasard voudrait bien l’y amener, justement ce même jour; et il ne lui resta plus qu’à dissimuler sa déception quand il put constater que la destinée ne s’était pas, cette fois, montrée bienveillante à l’égard de sa fantaisie.

Aucun des visiteurs qui se trouvaient dans le salon de Mme Champdray ne pouvait, à son goût, remplacer Denise Muriel: un vieil académicien à tête d’oiseau, qui écrivait des romans psychiques et assaillait de questions géographiques un grand et solide garçon, attaché militaire en Perse, venu à Paris en congé de quelques mois... Et encore, un fin critique, conférencier humoristique d’autant plus apprécié que son auditoire pouvait toujours se demander s’il se moquait ou non de lui. Puis, une vieille dame spirituelle, d’une élégance de douairière, qui avait signé un volume de pensées de son nom très aristocratique, et avec elle, sa belle-fille; point femme de lettres celle-là, délicieux joujou pour amateur masculin, poudrée, parfumée, habillée pour la fête des yeux qui papotait avec une désinvolture gamine, sans perdre son allure de grande dame.

Et, dirigée par l’esprit alerte de Mme Champdray, animée par la sonorité claire de sa voix un peu mordante, la conversation, interrompue une seconde par l’entrée de d’Astyèves, reprit son allure capricieusement vivante, s’éleva de nouveau amusante d’imprévu, évocatrice d’idées, emplissant de sa rumeur, la grande pièce lambrissée dont les hautes fenêtres, à multiples carreaux, s’ouvraient sur le jardin d’un vieil hôtel voisin.

Une question jetée tout à coup par la jeune vicomtesse d’Auroche fit tressaillir d’Astyèves, le désintéressa net des pittoresques récits de l’attaché militaire sur les danseuses de Téhéran. A Mme Champdray, elle venait de demander:

--Étiez-vous au dernier _cinq heures_ de Mme Arnales? Je n’ai pu y aller et je l’ai regretté fort, car il paraît qu’on y a entendu, dans les _Poèmes sylvestres_, de Vanore, une jeune chanteuse qui est une merveille.

Les yeux gris de Mme Champdray s’éclairèrent d’un sourire.

--Cette chanteuse n’est autre que ma petite amie, Denise Muriel. Il m’est déjà revenu qu’elle avait été admirable dans la symphonie de Vanore, que je n’ai pu moi-même aller écouter, et je suis ravie de constater de nouveau que son succès a été très grand.

--Chère madame, il a été plus que grand. Il avait toutes les allures d’un triomphe! Mon mari m’est revenu emballé de la chanteuse à m’en rendre jalouse. Et la chronique affirme que tous ces messieurs étaient, plus ou moins, dans cet état d’enthousiasme aigu. Monsieur d’Astyèves, faut-il déclarer ici que,--c’est la chronique qui parle,--vous sembliez tout particulièrement sous le charme et que vous vous êtes montré, au buffet, le plus courtois chevalier de Mlle Muriel?

--Déclarez, madame, sans scrupule, et ajoutez que je suis, comme il y a quelques jours, tout prêt à proclamer cette jeune fille une artiste rare, d’autant plus puissante sur ses auditeurs qu’en elle semble brûler le feu sacré, le feu dévorant!

La petite femme se mit à rire:

--Destiné à dévorer qui?... Elle ou ses admirateurs?

--Les uns et les autres en une commune flambée, glissa philosophiquement le critique.

Mme Champdray, d’un geste qui lui était familier, secoua en arrière sa tête grise, dont les cheveux frisaient drus, rejetés autour du front large:

--Vraiment! Vous imaginez cela? Eh bien, mon ami, j’ai grand’peur pour le bien fondé de vos suppositions. A ma connaissance, Denise Muriel est une façon de petite salamandre humaine; elle passe et, selon toute apparence, elle passera à travers le feu sans se brûler. Monsieur d’Astyèves, pourquoi y a-t-il un doute au fond de vos yeux?

Il sourit:

--Chère madame, je ne me permettrais pas de placer un doute là où vous apportez une affirmation; et j’en possède d’autant moins le droit que je n’ai pas l’honneur de connaître Mlle Muriel.

--Ah! que vous êtes tous les mêmes, vous autres hommes... Parce qu’une femme a le secret de vous émouvoir tout entiers, d’ébranler en vous toutes les fibres sensibles, immédiatement vous regimbez dans votre orgueil masculin et vous vous redressez, émettant en principe qu’elle aussi, par un juste retour, est nécessairement fragile... à votre mesure...

--Ce n’est pas moi qui l’ai dit, madame, c’est un grand poète: «Femme, ton nom est fragilité!»

--Bah! les grands poètes ne sont pas toujours de grands psychologues! Ils peuvent se tromper comme les autres hommes! Et ma petite amie Muriel m’a l’air d’humeur à considérer avec un détachement sceptique, dont je ne saurais trop la féliciter, les incendies qu’elle allume! Vous pouvez lui faire l’hommage de votre respect, croyez-m’en. Elle n’a pas seulement l’incomparable tempérament d’artiste que vous lui reconnaissez justement, c’est de plus une fille de grand cœur, une vaillante et brave enfant que je plains avec toute ma sympathie pour les jeunes.

--Que vous plaignez? répéta d’Astyèves interrogateur.

--Oui, parce que la vie ne sera pas aisée pour elle!

--Peut-on demander pourquoi?

Mais Mme Champdray n’eut pas le loisir de répondre. Le timbre d’entrée avait annoncé un nouveau visiteur. Sur le seuil du salon, dont la porte venait de s’ouvrir, se découpait une svelte silhouette de femme. Et Bertrand songea que le destin était pour lui! Il apercevait soudain, sous son regard, le jeune visage volontaire et passionné de Denise Muriel.

Les hommes s’étaient levés, même le vieil académicien, qui saluait d’un coup d’œil charmé cette fraîche apparition que la petite Mme d’Auroche considérait avec une curiosité sympathique.

Elle, tout droit, allait à Mme Champdray, lui présentant son front, d’un geste juvénile. L’écrivain l’embrassa maternellement avec un bon sourire:

--Ma chère petite fille, vous voulez donc donner raison au vieux proverbe: «Quand on parle des roses...» Frémissez si vous êtes de celles qui tiennent leurs amis pour redoutables... Au moment où vous êtes entrée, nous étions tous à potiner sur le compte d’une jeune chanteuse qui s’est couverte de gloire chez Mme Arnales.

Elle laissa tomber le compliment sans répondre, mais son regard se fit très affectueux:

--Je ne frémirai jamais, madame, quand je saurai que l’amie c’est vous! Pour moi, vous êtes incapable de vous montrer autrement que l’indulgence même.

--En l’occasion, tout au moins, enfant, vous n’avez eu guère besoin d’indulgence, si je m’en rapporte à l’universel ouï-dire. Et je puis vous citer mes auteurs! L’un d’eux même est ici présent...

Et elle désignait d’Astyèves qui, courtoisement, s’était effacé pour laisser prendre un fauteuil à la jeune fille,--un fauteuil en son immédiat voisinage d’ailleurs.

--Monsieur d’Astyèves qui, peut-être, vous a déjà été présenté...

La jeune fille attacha sur lui ce regard qui la faisait si lointaine.

--En effet, chez Mme Arnales... Je me souviens.