L'heure décisive

Part 4

Chapter 43,747 wordsPublic domain

--Alors, ma petite, comme de juste, vous devez déjà soupçonner tout ce qu’il pense de votre chant... Ne froncez pas le sourcil, nous n’allons pas vous mettre sur la sellette, et je vous abandonne M. d’Astyèves s’il ne résiste pas à la tentation de vous remercier encore du régal artistique que vous lui avez offert! Nous autres, pour être agréables à votre farouche modestie, nous retournons en Perse, vers les danseuses de Téhéran, dont M. de Vernes veut bien nous décrire les brillantes évolutions.

La conversation redevenait générale. D’Astyèves en profita:

--Ne craignez pas, mademoiselle, que je succombe à la tentation, si grande envie que j’en puisse avoir. Je me souviens trop bien que...

--Vous avez affaire à une personne aussi désabusée que le sage Salomon lui-même pour s’être pénétrée de la salutaire pensée émise par lui: «Vanité des vanités...» et le reste!

Elle parlait avec cette ironie légère qui éveillait chez d’Astyèves un désir aigu de l’arracher à son indifférence un peu dédaigneuse. Et se mettant à l’unisson, il demanda en souriant:

--Ne craignez-vous pas, mademoiselle, de commettre le péché d’ingratitude en exprimant de pareils sentiments, avec une pareille conviction?

--Parce que...?

--Parce que vous n’avez pas le droit d’en être arrivée à un tel degré de pessimisme ou de sagesse.

--Je suis trop jeune, n’est-ce pas? fit-elle avec une imperceptible raillerie mélancolique.

Hardiment, il répéta:

--Vous êtes trop jeune et vous avez reçu... beaucoup pour votre part...

Sans qu’il le cherchât, son accent avait fait de ses paroles un enthousiaste hommage. Un instant, elle attacha sur lui ses prunelles profondes, où passait un vol de pensées dont elle gardait le mystère; mais elle savait déjà la valeur de ces admirations d’homme, et avec le même détachement sceptique, elle dit, obligeant sa belle voix musicale à prendre un ton de badinage:

--Je suis absolument de votre avis, je possède plus que beaucoup d’autres. J’ai un gagne-pain, une santé... de fer, un fonds d’énergie qui ne s’épuisera pas trop vite, j’espère... Je suis encore bien jeune, heureusement, et j’ai tout l’avenir devant moi... Un avenir que, sans doute, je ferai. Ce dont je suis un peu fière,--faute de mieux, allez-vous penser!--parce qu’ainsi j’acquiers le droit de traiter de puissance à puissance avec ceux des hommes qui, ne trouvant pas leur route toute frayée, doivent la tracer eux-mêmes...

--Ceux-là seulement, n’est-ce pas, existent pour vous?

--Pourquoi cette question?

--Parce que j’ai la tentation de me révolter contre le dédain dont vous cinglez les infortunés à qui la destinée n’a pas imposé l’obligation de peiner tout le jour pour gagner leur pain quotidien, qui se trouvent réduits à n’être que des hommes du monde.

Elle sourit un peu.

--Mais je ne dédaigne nullement les hommes du monde! Même, je les estime à leur valeur. N’imaginez pas que je condamne ceux-là surtout qui, sciemment ou non, se laissent dominer par le constant souci de donner à leur existence, l’harmonie, la séduction d’une œuvre d’art. Je crois bien même, au contraire, que j’envie ces privilégiés-là! Seulement, comme entre eux et moi, il ne peut rien y avoir de commun, je les considère du même œil dont les petits, très sages, contemplent les brillants personnages d’une belle comédie dans laquelle ils n’ont à jouer que l’humble rôle de spectateurs. Je ne me sens en communion qu’avec les humbles travailleurs... Et je vais peut-être vous scandaliser...

--Ce serait pour moi une impression toute neuve dont je devrais vous être infiniment reconnaissant...

--Eh bien, il y a des jours...--j’avoue, n’est-ce pas?--où je crains fort d’avoir une âme d’anarchiste, où je sens miens tous les découragements, les révoltes, les colères, que sais-je? moi, de ceux qui, corps et âme, sont meurtris par la misère tous les jours de leur vie, pour arriver juste à ne pas mourir de faim! Ah! comme je comprends qu’ils supportent impatiemment certaines inégalités! Moi non plus, je ne possède guère la vertu des humbles et des résignés, qui courbent la tête et acceptent sans plainte...

Elle parlait avec une apparente légèreté, mais aussi avec une aisance tranquille de femme indifférente à l’impression éveillée chez son interlocuteur; et ainsi, s’avivait en elle une irritante séduction dont Bertrand subissait toute la puissance. Non, certes, elle n’était pas de la race de ceux qui demeurent écrasés sous leur destinée, cette jeune créature qui semblait pétrie de passion et de fière volonté.

D’un involontaire coup d’œil, Bertrand l’observait, tandis qu’elle faisait sa profession de foi avec une hardiesse paisible, de cette voix chaude dont la seule vibration était un chant. Dieu! qu’elle était loin des misérables dont elle prétendait avoir l’âme, si élégante sous la blouse de linon mauve à plis, serrée à la taille par la ceinture de cuir blanc sur la jupe bleu sombre; une toilette qui eût semblé insignifiante à un profane. Mais, à l’œil exercé de Bertrand, la seule forme impeccable du soulier, du gant de chevreau blanc, révélait la vraie femme de race.

Autour d’eux, on causait; le vieil académicien à tête d’oiseau pérorait en longues périodes, tout juste coupées par les vives répliques de Mme Champdray, ou les réflexions fines de la douairière. La vicomtesse d’Auroche bavardait avec le conférencier, qu’amusait l’imprévu piquant de sa causerie, et qui, galamment, le lui laissait voir. Mais ses yeux vifs de mondaine clairvoyante observaient le groupe formé par Denise et d’Astyèves dont elle était trop loin pour suivre la conversation...

Bertrand reprit en souriant:

--Je crois bien que ceux dont vous vous faites généreusement la sœur considéreraient que vous appartenez à une aristocratie qui leur sera toujours fermée, celle de l’art...

--Oui, mais je vis de l’art, tout comme eux de leur travail...

--Avec cette capitale différence qu’il vous apporte des jouissances que ne leur donnera jamais leur labeur brutalement matériel.

Elle se mit à rire.

--De quel esprit subtil, vous êtes doué! Je pourrais vous répondre que si, pour ma part, j’ai des jouissances esthétiques bien profondes qu’ils n’ont pas, j’ai aussi une part de tourments qu’ils ne peuvent connaître. Avouez-le...

D’Astyèves ne demandait pas mieux que d’avouer tout ce qu’elle souhaiterait, car il lui plaisait de voir s’émousser la réserve de cette séduisante créature qui prétendait si bien tenir son monde à distance. Mais ici un nouveau venu entrait, Gabriel Bollène, le critique d’art d’une grande revue qui, tout récemment, avait publié sur Denise Muriel un article très flatteur. De toute évidence, il la prisait comme femme autant que comme artiste; car il ne dissimula pas son plaisir très sensible de la rencontrer. Tout de suite, il s’occupa d’elle, la félicitant de son interprétation des _Poèmes sylvestres_. Et, parce qu’elle répondait en femme qui sait la valeur de l’approbation donnée, d’Astyèves en éprouva un bizarre sentiment d’impatience où dominait le vif regret de ne pouvoir éconduire le fâcheux qui se mêlait d’accaparer à son profit l’attention de la jeune fille. Alors comme la musique était devenue le sujet de la causerie et qu’il était, lui aussi, un connaisseur délicat, il se lança brillamment dans la mêlée pour obliger Denise à lui répondre, comme à lui parler...

Le vieil académicien, point mélomane, n’en croyait pas moins devoir doctement exprimer ses opinions:

--C’est une marotte de ne vouloir plus, aujourd’hui, trouver de talent qu’aux compositeurs dont le premier mérite est de n’être pas Français!

Et se tournant vers sa voisine, la petite vicomtesse d’Auroche, il questionna:

--Me ferez-vous, par exemple, madame, l’honneur de me dire ce que vous adorez dans la musique du dieu Wagner?

Elle eut un sourire fin:

--Moi, très profane, j’admire au petit bonheur, confiante dans le jugement des personnes compétentes.

--Mais, encore? madame.

--Je m’incline surtout devant... la richesse de l’orchestration...

--Eh bien, madame, permettez-moi de vous le dire, vous n’êtes pas du tout wagnérienne; vous devriez surtout être abîmée devant la beauté symbolique de l’œuvre, dans laquelle deux arts, la poésie et la musique, communient magnifiquement. Ah! le symbolisme de Wagner! ils me font rire, ceux qui en parlent sérieusement! Je ne suis pas un imbécile, mais j’avoue très hautement que ce symbolisme me paraît digne des contes de la mère l’Oie. Les fameux sujets d’opéras devant lesquels le public se pâme docilement sont d’enfantines histoires que seules des cervelles de snobs imaginent d’affubler d’un sens métaphysique. Voilà pour le poème!... Quant à la musique...

--Quant à la musique? répéta Gabriel Bollène tout prêt à se révolter contre la boutade rageuse du vieil académicien.

--Pour la musique, je déclare mon incompétence, mais quand il m’arrive de devoir entendre un opéra de Wagner, j’en sors plus profondément convaincu, chaque fois, que votre maître allemand, pour composer ses œuvres, prenait au hasard des poignées de notes et les égrenait sur le papier, au petit bonheur... Ce qui m’explique les sonorités stupéfiantes qui font hurler de douleur tous ceux dont le fanatisme et le snobisme--je répète le mot!--ne sont pas en jeu.

Mme Champdray écoutait, amusée.

--Mon ami, vous doutez-vous que vous articulez des monstruosités et que ma petite Muriel--pour parler d’elle seule--vous considère en ce moment comme le dernier des mécréants... Mais elle ne veut pas la mort du pécheur, seulement qu’il se convertisse. Denise, ma mie, savez-vous ce qu’il faut faire? Au lieu de traiter ce pécheur selon son crime de lèse-musique, travaillez à son amendement et chantez-lui quelque chose de ces maîtres étrangers qu’il anathématise.

Ce fut, dans le salon, une acclamation enthousiaste.

--Oh! oui, mademoiselle, je vous en supplie! pria la petite vicomtesse. Depuis que vous êtes ici, je ruminais l’idée de vous entendre et je n’osais prendre la liberté grande de vous demander de réaliser mon désir très vif!

Un peu interdite, Denise hésitait.

--Allons, enfant, soyez bonne! insista affectueusement Mme Champdray. Accordez-nous la faveur que nous sollicitons!

--Accordez-la nous! répéta d’Astyèves, presque bas, avec une ardente sincérité d’accent dans sa prière.

Elle ne lui répondit pas; mais un sourire indéfinissable flottait sur sa bouche.

--Madame, que voulez-vous que je chante?... du Schumann?...

--Oui... _les Amours du poète_!...

--Soit, si vous le désirez.

--Qui vous accompagnera, Denise?

--Oh! moi-même, madame.

Elle enleva ses gants et s’assit au piano. Alors un grand silence se fit dans la haute pièce, si profond que, seul, s’entendait, presque fort, un gazouillis d’oiseau dans les rameaux feuillus que l’air chaud balançait devant la fenêtre ouverte... Puis, des notes vibrèrent, la voix de la chanteuse s’éleva...

Et une sensation d’ivresse, aiguë à en être affolante, ébranla Bertrand; celle-là même qui avait étreint tout son être nerveux quand, pour la première fois, il avait entendu Denise Muriel. Comme ce jour-là, soudain, pour lui, n’exista plus que cette enfant dont l’art faisait une admirable créature de passion. A peine elle lui semblait la même femme, tant était devenue grave la belle ligne expressive du profil, et pâle le blanc visage sous l’ardente lumière jaillie de l’âme même qui palpitait dans la voix...

Oh! cette voix! profonde et veloutée, d’une ampleur incomparable, troublante comme un philtre versé par ces lèvres qui semblaient une fleur de sang... En lui, elle pénétrait de nouveau avec une puissance impérieuse qui ne laissait plus subsister que le seul désir, pareil à une soif, de l’entendre longtemps, toujours, pour s’enivrer de sa beauté!... Et le même mot: «Encore!» dont tous l’imploraient quand elle eut fini la première mélodie, fut aussi celui qu’instinctivement il trouva seul à lui murmurer, ainsi qu’un pauvre demanderait une aumône sans prix pour lui...

D’ailleurs, elle ne se fit pas prier. Sans doute, elle se sentait en communion d’art avec ceux qui l’écoutaient dans la paix recueillie de la grande pièce silencieuse. Et, l’une après l’autre, elle chanta les mélodies qui racontaient l’éternel et douloureux drame d’amour dont elle faisait un vivant poème, frémissant des appels désespérés, des désirs, des regrets mélancoliques ou éperdus, des sanglots qui déchirent les âmes humaines, aimant en vain... Puis la voix se brisa sur les lèvres pâlies, les dernières notes modulèrent leur plainte poignante...

Alors elle se détourna et aperçut d’Astyèves debout près d’elle, une flamme dans le regard, et aussi Mme Champdray, les yeux voilés de grosses larmes.

--Oh! madame! fit-elle, saisie.

--Ma petite, vous êtes une _preneuse_ d’âmes. Le jour où vous le voudrez, vous aurez à vos pieds une foule à qui vous ne laisserez pas un atome de liberté pour juger de votre talent... Ah! quel don vous avez reçu! enfant.

Une expression presque douloureuse contracta une seconde les lèvres de la jeune fille.

--Oh! madame, ne me tentez pas et ne vous mettez pas contre moi! C’est tout mon avenir de femme qui est en jeu...

--Mais, mademoiselle, vous êtes sûre de gagner la partie! jeta la petite d’Auroche avec enthousiasme. Ah! que je comprends l’emballement de mon mari! votre voix fait perdre la raison! Je suis sûre qu’elle me rendrait capable de toutes les folies... si j’étais homme! En vous entendant, j’oublierais que, de par le monde, il existe d’autres femmes que vous, et je ne sais jusqu’où pourrait m’entraîner le charme que vous possédez!

Tous se mirent à rire de la sortie qui avait rosé le visage de Denise. Ce que la vive petite femme disait sous une forme plaisante, combien l’avaient éprouvé, combien même s’étaient cru permis de le murmurer à la trop séduisante chanteuse! N’était-ce pas là l’impression violente qui mettait en déroute la sceptique sagesse de Bertrand d’Astyèves quand s’élevait la voix troublante?...

Des rafraîchissements avaient été apportés et des groupes se formaient. Bertrand se rapprocha de la jeune fille, lui présentant un verre de sirop glacé.

--Voulez-vous m’accorder encore l’honneur de vous servir et, en même temps, de vous avouer très respectueusement que j’envie à Mme d’Auroche la liberté de vous dire ce qu’est votre chant pour ceux qui l’entendent?

Il avait parlé avec une sorte d’emportement contenu dans l’accent, vibrant encore de l’émotion éprouvée, et elle sentit tout ce que l’hommage enfermait de complexe, s’adressant à la femme autant qu’à l’artiste. Imperceptiblement, ses lèvres se firent hautaines, alors qu’elle répondait pourtant avec un enjouement voulu:

--Prenez garde, vous allez me rendre bien orgueilleuse!

--Aucune femme ne pourrait, plus que vous, avoir le droit de l’être!

Une seconde, leurs regards se croisèrent, ceux de Denise pleins d’une gravité fière, ceux du jeune homme disant sa sincérité hardie. Mais elle ne répondit pas et se rapprocha de sa vieille amie.

IV

Les visiteurs de Mme Champdray s’étaient dispersés, Denise partie l’une des premières; et si Bertrand était resté, retenu en apparence par le seul attrait d’une causerie animée, c’est que la jeune fille lui avait laissé le besoin de parler d’elle encore ou d’en entendre parler.

Pourtant, maintenant qu’elle n’était plus là, le charme grisant qu’avait pour lui sa présence se dissipait et il redevenait le sceptique doucement railleur, indulgent aux enthousiasmes de sa personnalité sentimentale. A son tour, il prenait congé, resté seul visiteur après le départ de Gabriel Bollène, quand Mme Champdray l’arrêta par une soudaine question, qu’adressaient aussi ses yeux, habiles à fouiller les âmes:

--Vous m’avez fait une visite comme je les aime. Mais avouez une chose, mon ami. Tantôt, en venant me voir, vous espériez un peu, sinon rencontrer ma petite Muriel, du moins apprendre quelque chose d’elle.

Il s’inclina en souriant, maître de lui maintenant.

--En toute vérité, chère madame, je suis venu ici pour le très grand plaisir d’être reçu par vous. Mais ce ne m’est pas un motif de ne pas reconnaître l’impression que m’a produite votre jeune amie.

--Ajoutez l’impression très forte, pour être sincère jusqu’au bout. Eh bien, je vais vous rendre franchise pour franchise, et vous déclarer tout nettement que je vous préférerais moins enthousiasmé de Denise. En votre for intérieur, vous souhaitez la rencontrer encore, et vous vous y emploierez de votre mieux, je n’en doute pas. A quoi bon? Elle n’est pas du nombre des femmes qui peuvent exister pour vous, n’étant ni de celles qu’on épouse ni de celles dont on s’amuse!

Mme Champdray parlait d’un ton léger en apparence. En réalité, il y avait un avis sérieux dans ses paroles. Bertrand savait bien qu’elle disait vrai, mais il trouva désagréable d’entendre articuler si clairement ce qu’il n’avait nulle tentation de s’avouer.

--Tout au moins, chère madame, Mlle Muriel est de celles qu’on admire. Vous me permettrez bien de dire cela, en ajoutant que j’admire avec le sentiment qu’éveille une belle œuvre d’art.

--Hum!... Encore faudrait-il que l’œuvre d’art ne fût pas une créature de vingt ans, toute vibrante de vie jeune, et singulièrement séduisante! Mon cher ami, pardonnez-moi, mais je suis trop vieille pour croire bien possibles le désintéressement et le platonisme des admirations masculines quand leur objet est une jolie femme... Admiration qui, manifestée, est, à mes yeux, une mauvaise action, en certaines circonstances.

--C’est-à-dire...

--Quand elle s’adresse à qui ne peut la connaître ou la sentir sans danger.

--Chère madame, vous êtes très sévère, ou très indulgente, pour la fatuité masculine.

--Ni l’un ni l’autre. J’étudie simplement une pure question d’humanité à un point de vue général. Ah çà! vous imaginez-vous qu’une enfant de vingt ans, parce qu’elle n’est pas une héritière, et est une honnête fille, n’a pas, elle aussi, le désir de goûter la saveur de l’amour?... Supposez-vous que la sève ardente qui fait palpiter la jeunesse est morte en elle dans cette fameuse lutte pour la vie dont ceux-là seuls peuvent parler légèrement qui ne l’ont pas soutenue? Vous figurez-vous qu’elle est tout bonnement une machine à gagner de l’argent? Vous savez aussi bien que moi le contraire. Seulement...

--Seulement?... répéta-t-il.

Mme Champdray eut un sourire de mélancolique ironie.

--Seulement, vous ne songez qu’à votre unique bon plaisir, vous autres hommes... Ayez donc, de temps à autre du moins, un peu plus de générosité à l’égard de ces petites, qui n’ont rien de bon à attendre de vous, et ne leur approchez pas des lèvres le fruit tentateur, puisqu’il leur est interdit d’y mordre!... Ne m’objectez pas que vous êtes honnêtement résolus à ne le leur présenter que sous la forme, soi-disant innocente, du flirt... Je répète _soi-disant_! Si vous voulez flirter, faites-le avec les filles de votre monde... Elles, du moins, trouveront toujours à qui donner, ou même jeter, la fleur d’amour que vos soins intéressés auront fait naître en elles... Mais les autres? Que voulez-vous que les pauvres petites éprouvent quand vous les avez grisées de rêve, et qu’un beau jour il leur faut voir en face, toujours grâce à vous, la pitoyable réalité!

Brusquement, Mme Champdray s’arrêta. Elle avait parlé avec cette conviction profonde qui la faisait comparer à un apôtre, quand elle défendait ou voulait propager une idée. D’Astyèves l’écoutait, attentif; toute opinion vivement soutenue l’intéressait, et celle-ci avait pour elle la vérité.

--Eh bien, sont-elles si à plaindre d’avoir eu au moins le rêve, qui est peut-être, en somme, le plus précieux trésor que se soit vu accorder la pauvre humanité!

--Opinion de dilettante, celle-là, mon ami... Ah! s’il dépendait de moi de préserver à jamais toutes ces petites des rêves irréalisables, de quel cœur je le ferais!... Je suis maintenant une vieille femme, mais je me souviens encore de ma jeunesse de fille sans fortune! Et parce que je me souviens, je sais tout ce que peuvent enfermer de désirs angoissants, de détresses, d’espoirs naïvement fous, de confiance mélancolique, absurde, touchante, les âmes de ces jeunes, qui voudraient leur part de bonheur humain, d’amour!... puisqu’il faut toujours en revenir là... Sciemment ou non, les plus pures comme les autres, toutes, mon Dieu! ont, à une heure quelconque, la nostalgie des mots, des regards qui caressent, de tout ce qui, en somme, fait qu’on peut pardonner à la vie même ses pires cruautés... Eh bien, laissez à ceux qui en ont le droit le soin de guérir cette nostalgie... Vous, les brillants clubmen pour femmes du monde, laissez tranquilles ces humbles! Maintenant, en manière de conclusion, je passe du général au particulier, et je reviens au point de départ de ma petite conférence philanthropique, en vous disant: N’allez pas rôder autour de Denise Muriel...

--D’autant que ce serait en pure perte!... Chère madame, j’en suis convaincu autant que vous.

_Presque_ autant, pensait son scepticisme. Mais il n’articula pas le mot de doute.

--Vous pouvez l’être, en effet, dit Mme Champdray, le regardant droit; et vous vous tromperiez fort en vous figurant que je monte la garde autour de cette enfant! Je vous répète encore que je la crois assez solidement trempée pour supporter même l’épreuve du théâtre...

--Y entrera-t-elle, décidément? Vous ne l’en détournez pas, vous, madame, qui avez si grand souci de la santé morale de vos jeunes protégées?

--Eh! je sais bien que c’est la précipiter dans la fournaise, et je ne l’y enverrai pas... Mais si les circonstances l’y jettent, je l’estime d’âme assez forte pour y passer à son honneur... Il faut bien voir les choses comme elles sont. Que son père perde le petit emploi qui est tout leur revenu avec ce qu’elle gagne à l’aide de sa voix, c’est sur elle que retombera la charge de soutenir toute la famille! La mère serait nulle en l’occasion et le frère n’est encore qu’un enfant.

--Elle sera sacrifiée, alors...

--Non, elle fera ce qu’elle doit, dit presque gravement Mme Champdray. D’ailleurs, il se pourrait qu’elle fût récompensée de son dévouement... Ne trouvez pas le mot trop fort, elle a une horreur du théâtre, inévitable chez une femme de sa nature... Il se pourrait que, devenue célèbre, s’étant fait un nom sur les planches, elle rencontrât quelque galant homme qui s’éprendra d’elle pour le bon motif et l’épousera, l’enlevant ainsi à une situation pour laquelle elle n’est pas née. Fait qui ne se produirait sûrement pas aujourd’hui qu’elle est encore presque une fille du monde, mais sans dot!

--Pourquoi non? Tout arrive, comme dit l’autre, jeta d’Astyèves un peu âprement.

--Tout! mais pas cela, vous le savez aussi bien que moi. Un homme est très capable de faire sa femme, envers et contre tous, d’une drôlesse quelconque qui a su le secret de l’affoler; mais quant à ce qui est d’épouser une charmante fille sans fortune, combien en trouverez-vous qui en aient l’héroïsme?

--C’est vrai, fit Bertrand, amer, nous sommes lâches! Nous payons la rançon de notre fortune par le peu que nous valons. Elle nous rend incapables d’un effort ou d’un sacrifice qui nous atteigne dans nos stupides besoins de luxe. J’avoue, pour ma part, en toute humilité, que j’ai une horreur misérable pour les soucis matériels! L’idée d’être obligé de compter m’est odieuse, me gâcherait mon amour pour une femme, sinon tout de suite, du moins quand l’ivresse première serait dissipée et que le _moi_ qui raisonne reparaîtrait ressuscité et toujours vivace, pareil à lui-même.

--C’est-à-dire froidement sage et pratique! Après tout, vous et vos pareils avez raison de penser que les héritières pouvant être aussi séduisantes que leurs sœurs pauvres, il est bien naturel de leur donner la préférence!

Bertrand sourit, et il y avait encore une amertume dans son sourire.