Part 2
D’un geste lent, très souple, elle se prit à déguster la glace apportée. Une clarté rose de fin de jour baignait sa nuque dorée, ferme et ronde; et d’Astyèves fut frappé de la fraîcheur juvénile de la peau, alors que, pourtant, la vie avait déjà mis son empreinte sur le visage, un léger pli vertical rayant le front entre les deux sourcils.
Il était resté debout devant elle pour empêcher toute importune invasion. Devinant qu’elle se fût dérobée à une conversation dont elle eût été le sujet, même indirect, il s’était remis à parler des _Poèmes sylvestres_ qu’il analysait avec une sûreté de sens musical qu’elle ne s’attendait sans doute pas à rencontrer chez un homme du monde, car il y avait de la surprise un peu, dans l’attention de ses larges prunelles chaudement vivantes.
Elle écoutait, d’ailleurs, plus qu’elle ne parlait, répondant surtout, enfermée dans cette réserve qui lui donnait, pour d’Astyèves, une irritante saveur d’énigme...
A une réflexion qu’il faisait, particulièrement flatteuse pour le compositeur, elle répliqua:
--Je regrette que Vanore ne se trouve pas ici pour vous entendre, monsieur; ce lui serait un plaisir très vif de voir combien peuvent être goûtés ses _Poèmes sylvestres_!
--Mais c’est un plaisir sur lequel il doit être fort blasé.
--Pas autant que vous le supposez. Les vraies dilettantes surtout peuvent l’apprécier. Sa musique n’est pas pour les profanes.
--C’est la foule du public que vous qualifiez ainsi? Peut-être, en effet, n’en saisit-elle pas toute la riche, la savante originalité... Mais je défie bien les plus simples de n’en pas subir la beauté suggestive..., surtout quand elle est chantée comme elle l’a été aujourd’hui! Ce n’est pas une musique intellectuelle que celle de Vanore; elle est, au contraire, superbement physique,--pour rééditer le mot de Stendhal, à l’adresse de Wagner.
Sur les lèvres de la jeune fille, flottait le mystérieux sourire où il y avait une foule de choses que d’Astyèves eût aimé à démêler. Mais elle ne paraissait guère disposée à réaliser un tel désir. Sans discuter l’appréciation, elle dit seulement, coupant un petit morceau de sa glace:
--Vous aimez beaucoup la musique, n’est-ce pas? En particulier, quand elle revêt une certaine forme...
--Laquelle?
--Sa forme la plus séduisante, peut-être. Quand elle se fait humaine, qu’elle a corps et âme; quand elle est à la fois _physique_, pour parler comme vous, et, comment dirais-je?... idéaliste, les deux qualités s’amalgamant de façon à créer un tout, capable de vous satisfaire en vos goûts les plus divers.
Intéressé, il s’inclina, surpris d’être à ce point deviné.
--Vous êtes, mademoiselle, d’une pénétration... inquiétante! Vous avez bien raison de penser que j’adore la musique; mais c’est en profane, moi aussi; car je ne suis pas grand clerc en harmonie, et s’il me fallait expliquer le pourquoi de mes sympathies, je ne pourrais, sans doute, le faire qu’en commettant force hérésies... Mais je la sens comme je la goûte, physiquement et «spirituellement»,--au sens ecclésiastique du mot,--et elle m’ouvre un monde merveilleux, celui-là même où je vous dois de m’avoir conduit aujourd’hui de façon inoubliable!... Vous voyez que j’y reviens encore et toujours! Mais vous m’avez donné une telle fête, que je ne résiste pas à la tentation de vous le répéter encore une fois, bien qu’il doive vous sembler d’une odieuse banalité, je le reconnais, d’entendre de nouveau ce qui vous a tant et tant été dit depuis un moment!
Le même sourire de sphinx reparut une seconde sur la bouche expressive.
--Il me semble, monsieur, que vous êtes fort affirmatif en ce qui concerne mes sentiments.
--Est-ce que je me trompe?
--En quoi!... En supposant que peu m’occupe l’impression que je produis?
--C’est cela, justement. Avouez, par amour de la vérité, que j’ai bien deviné.
Elle secoua la tête presque gaiement.
--Ce ne serait pas poli. Et non plus, ce ne serait pas tout à fait exact!... Comme une autre, j’ai ma petite vanité qui ne s’accommode pas trop mal d’un parfum d’hommage. Elle est seulement difficile sur la qualité de cet encens dont elle démêle très vite la valeur et qu’elle accueille en conséquence. La vérité, que vous invoquez, m’oblige à confesser que je ne chante pas souvent pour mon public, car j’ai reçu ce don, sans pareil, de pouvoir l’oublier dès que j’entends ma voix... Alors je suis prise toute par la musique et, moi aussi, j’entre dans le monde enchanté dont vous parliez.
--Parce que vous êtes artiste dans l’âme... Comme je comprends que Vanore ne veuille pas d’autre interprète que vous pour ses œuvres! Vous sentez si merveilleusement sa musique!
--Je l’aime pour l’infini qu’elle enferme, pour ce que j’y trouve... Peut-être aussi pour ce que j’y mets, pour ce que je m’imagine y découvrir... Nous autres femmes, nous sommes toujours, plus ou moins, des imaginatives, des créatrices de chimères!
--Et c’est pourquoi, n’est-ce pas, nous pouvons espérer que vous réaliserez le rêve du maître, en incarnant l’héroïne de son nouvel opéra?
Un léger pli rapprocha soudain les sourcils de la jeune fille dont une ombre voila le visage.
--Si vous ne craignez pas d’espérer en vain, faites-le; rien n’est plus incertain que mon entrée au théâtre.
--Malgré le succès qui vous y attend?
La violente sincérité d’accent de Bertrand donnait une singulière force à ses paroles, sous leur forme banale. La jeune fille ne parut pas s’en apercevoir. Un sourire de subtile ironie avait glissé sur sa bouche.
--Grâce aux circonstances, je possède déjà une sagesse de vieux sceptique et je ne tiens pas le succès pour un fruit auquel il soit aussi aisé de mordre. Et puis, je ne suis pas gourmande de gloire!... Maintenant, du moins. Qui peut répondre de l’avenir? Ne savez-vous donc pas que l’ambition, en dépit des apparences, n’est pas un mot féminin?
--C’est selon ce qui s’y trouve enfermé.
--Oh! nous irions loin ainsi!... Et voici que j’ai fini ma glace...
--Eh bien, qu’importe? fit-il avec une impatience de voir en elle la volonté de se dérober.
Avec une imperceptible hauteur, elle dit:
--Eh bien, il ne me reste plus qu’à vous remercier de m’avoir accompagnée et à vous rendre bien vite votre liberté.
--Que je n’ai nulle envie de reprendre!
Les mots lui étaient échappés, et leur spontanéité en faisait plus qu’une simple formule de courtoisie. Nulle femme ne s’y serait trompée. Mais celle-ci ne daignait accepter aucun hommage qui ne fût pas adressé à sa seule personnalité d’artiste. Sans paraître avoir entendu l’exclamation de Bertrand, elle demanda simplement:
--Voulez-vous bien me ramener vers Mme Arnales pour que je prenne congé d’elle?
--Que vous preniez congé? Est-ce que nous n’allons plus vous entendre?
--Oh! non. Je suis venue ici seulement pour chanter les _Poèmes sylvestres_. Maintenant, mon rôle est fini.
Elle lui tendait la petite soucoupe vide pour qu’il l’en débarrassât. Il obéit et revint lui offrir son bras, dans la conviction qu’il n’avait nul moyen de la retenir davantage. Mais, tandis qu’il la ramenait, il reprit encore:
--Alors, c’est bien vraiment qu’il faut perdre l’espoir de vous écouter de nouveau? Pardonnez-moi de vous importuner de mon insistance, mais on prétend que les hommes sont de grands enfants. Or les enfants ne savent guère se résigner à n’avoir pas ce qu’ils désirent ardemment!
--Et pourtant, force leur est souvent de s’en passer. Bon gré, mal gré, il est tant de choses auxquelles petits et grands doivent apprendre à se résigner!
Une intense mélancolie,--un peu amère aussi,--vibrait dans son badinage. Elle s’arrêta. Ils étaient revenus dans le hall, et ses doigts quittèrent le bras du jeune homme.
Elle commençait:
--Encore une fois, monsieur, tous mes remerciements...
Mais il l’arrêta:
--Je vous en prie, mademoiselle, vous me rendriez confus... Veuillez croire que je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir fait l’honneur d’accepter que je vous accompagne.
Il s’inclina très bas. Elle répondit par un signe de tête d’une grâce un peu fière. Puis, elle se détourna et, dans la brillante cohue des invités, il la vit s’éloigner, seule, comme elle l’avait voulu. A peine un instant encore, il distingua le profil expressif, la nuque charmante, les cheveux sombres, moirés de lumières blondes... Puis, soudain, devant lui, il aperçut, campé, un de ses amis, le grand d’Estourville, qui lui chuchotait familièrement:
--Ah çà, d’Astyèves, serait-ce l’aube d’une grande passion?... Diable! prenez garde à vous! Elle a des yeux, une bouche et une voix qui promettent, la jeune protégée de Mme Arnales!... Et si la fantaisie lui en prenait, elle vous mènerait loin son homme!
Bertrand eut un froncement de sourcils.
--Franchement, mon cher, vous avez trop d’imagination, du moins en ce qui me concerne!... Mais, quitte à encourir encore vos téméraires suppositions, j’avoue, à la face du ciel et de la terre, que je trouve Mlle Muriel une incomparable artiste!
--Et une femme délicieuse à accaparer dans les embrasures de fenêtre, n’est-ce pas? Diable! ne manifestez pas trop votre enthousiasme... Qu’en dirait votre flirt, la blonde Yvonne? Les femmes n’aiment point que leurs chevaliers servent plusieurs couleurs.
D’Astyèves eut un haussement d’épaules et, machinalement, chercha des yeux Yvonne Arnales. Au passage, son regard effleura la foule de ces femmes et de ces jeunes filles qu’il jugeait avec une clairvoyance aiguë: créatures de serre, éternellement curieuses et lassées de plaisirs toujours les mêmes, fanées par leur vie de mondaines,--au moral autant qu’au physique,--parmi lesquelles les meilleures, celles qui étaient ou seraient les moins inquiétantes épouses, étaient encore les plus frivoles, les jolies et futiles poupées de salon...
Et, tout au fond de son âme, à lui qui, pourtant, était bien de même race, qui ne concevait pas la femme en dehors de cette atmosphère de luxe, de ce décor somptueusement raffiné, il y avait un impitoyable dédain pour ces filles du monde,--banales, artificielles ou obscurément perverses,--dans le nombre desquelles un jour, proche peut-être, il allait choisir sa femme; puisqu’il en était arrivé à la lassitude de sa vie de garçon...
Enfin, il aperçut Yvonne Arnales. Au milieu d’un groupe, elle causait d’une voix haute, avec son aisance de très riche héritière. Un sourire sans lumière retroussait sa lèvre, et ses dents très blanches luisaient dans son visage quelconque de Parisienne blonde, gentiment mièvre sous l’envolement léger des cheveux qui moussaient autour du front étroit. Un peu raide de silhouette, dans la mollesse vaporeuse de sa robe d’été, elle se tenait debout près du piano à queue, à la place même où, une demi-heure plus tôt, se trouvait Denise Muriel. Et d’Astyèves, l’apercevant tout à coup, eut une seconde la vision de l’_autre_, de l’artiste toute pâle sous la clarté ardente de ses prunelles passionnées, tandis que ses jeunes lèvres chaudes frémissaient au cantique d’amour...
Il songea:
«Quel dommage que cette petite Arnales ne lui ressemble pas!»
Et il se rapprocha d’Yvonne, qui l’appelait d’un geste coquet de son éventail.
II
Comme elle l’avait dit à d’Astyèves, Denise Muriel avait entièrement rempli son personnage d’artiste. Elle était libre, enfin, de quitter le superbe hôtel dont l’atmosphère lui était lourde à respirer; et, prenant soin de ne pas attirer l’attention de Vanore, qui eût peut-être prétendu la retenir, elle se dirigea vers la porte ouverte, à l’extrémité du hall, sur le petit salon. Mais là, elle se heurta à Mme Arnales elle-même, qui s’était immobilisée une seconde pour un ordre à donner.
--Mademoiselle, où fuyez-vous donc? Êtes-vous déjà lasse de vous entendre acclamer? Nous ne le sommes pas, nous, de vous écouter, et je compte vous mettre encore à contribution...
Sous leur forme aimable, les paroles de Mme Arnales révélaient son intime pensée: profiter pleinement du talent de cette débutante remarquable. Denise Muriel était, ce jour-là, une façon de jouet précieux à son usage qui, douée d’intelligence, devait s’estimer bien heureuse d’avoir eu l’occasion de se révéler à un auditoire d’élite... Par conséquent, témoigner sa reconnaissance en chantant autant qu’on l’en prierait... Cela, Denise le comprit aussi clairement que si elle avait lu dans l’esprit de Mme Arnales, et une petite révolte contre cette indiscrétion mit quelque chose d’imperceptiblement bref dans son accent, tandis qu’elle répondait:
--Je serai toujours, madame, toute à votre disposition; mais, pour aujourd’hui, je vous prierai de vouloir bien m’excuser... Je me sens un peu lasse et je craindrais de détruire l’impression favorable que j’ai pu produire, comme vous êtes assez bonne pour me l’assurer...
Et vraiment, ce n’était pas un prétexte que sa fatigue. Sur elle, pesait cette lourde mélancolie qui la meurtrissait souvent quand elle s’était donnée toute dans son chant pour distraire des indifférents. Mais Mme Arnales n’en crut rien, n’admettant jamais ce qui était en contradiction avec son bon plaisir; et elle jugea tout à fait inconvenant que sa protégée ne se mît pas aussitôt à ses ordres quand elle exprimait un désir.
--Réellement, mademoiselle, vous ne consentez plus à nous faire de musique?
--Je vous serais infiniment reconnaissante de m’en dispenser. D’ailleurs, voyez vous-même, madame, vos hôtes m’ont déjà oubliée, et j’aurais mauvaise grâce à imposer le silence pour me faire écouter.
--De cela, mademoiselle, vous m’accorderez que je suis meilleur juge que vous. Mais, enfin, je ne veux pas être indiscrète, reconnaissant que vous avez largement rempli le programme que vous aviez accepté. Je regrette seulement la malencontreuse fatigue qui nous prive de vous applaudir de nouveau. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous remettre ce dont je vous suis redevable pour l’audition que vous venez de donner.
--Oh! madame, je vous en prie, rien ne presse.
Au fond du regard de la jeune fille, une flamme avait jailli, et la peau mate s’était un peu rosée.
--Du tout, mademoiselle, je ne sais si j’aurai l’occasion de vous revoir, je préfère m’acquitter dès maintenant. Ayez la bonté de me suivre dans la bibliothèque.
Elle n’attendait pas la réponse et soulevait la portière. Denise la suivit, redevenue vite maîtresse d’elle-même; mais ses lèvres avaient repris leur gravité fière, et elle demeura à l’entrée de la pièce remplie de trésors artistiques, sans en remarquer aucun, regardant au dehors, vers le ciel dont les pourpres pâlissaient derrière les cimes odorantes des tilleuls.
Mme Arnales prit, dans son bureau, un petit portefeuille préparé:
--Voici, mademoiselle, la somme dont nous étions convenues. J’y joins tous mes remerciements, mes félicitations, avec mon espoir de vous entendre bientôt sur une vraie scène, digne de votre talent, qui, je l’espère, s’étant fortifié, vous permettra de chanter sans autant de fatigue.
Elle tendait, à la jeune fille, sa main où scintillait une clarté de diamants. Mais Denise ne parut pas s’en apercevoir; elle s’inclinait dans un salut d’adieu et disait, avec une obscure ironie que l’étroite cervelle de Mme Arnales ne discerna pas:
--Vous êtes trop bonne, madame, de songer à m’adresser de tels vœux d’avenir. Quoique je me sente capable de porter le poids d’un rôle au théâtre, je ne sais encore si je posséderai jamais le courage ou le goût d’en essayer l’aventure.
--Mais vous auriez le plus grand tort d’hésiter; vous pouvez m’en croire, moi qui, bien des fois déjà, ai vu débuter chez moi des artistes, lesquels se sont toujours fort bien trouvés, à l’occasion, d’avoir écouté mon avis. Vous êtes douée à miracle pour le théâtre!... Au revoir, mademoiselle, je pense que j’ai bien mis dans ce portefeuille la somme décidée; vous voudrez bien vous en assurer et m’avertir si j’ai fait erreur.
Denise Muriel ne répondit pas. Peut-être n’avait-elle pas entendu, car Mme Arnales s’éloignait, écartant déjà la portière pour aller rejoindre ses hôtes; et la rumeur joyeuse des conversations s’engouffrait dans le silence de la bibliothèque.
--Au revoir, mademoiselle. Vos affaires ont été mises à part au vestiaire. Je viens de sonner ma femme de chambre, qui va être à vos ordres; la voici, d’ailleurs. Céline, veillez à faire donner à mademoiselle tout ce qui lui appartient.
Elle disparut dans le bruissement soyeux de sa jupe claire, après un dernier petit geste d’adieu. Alors, rapidement, Denise piqua l’épingle de son chapeau et s’enveloppa de sa longue mante qui lui donnait une silhouette pittoresque de femme du siècle dernier.
Dans le vestibule, les valets de pied formaient la haie, attendant l’ordre de faire avancer les voitures. Des visiteurs partaient déjà. Les femmes, devant le vestiaire, rattachaient leurs légers manteaux d’été; des hommes causaient qui, en s’écartant et se découvrant sur le passage de Denise, l’enveloppaient d’un dernier coup d’œil. Ni aux unes ni aux autres, la jeune fille ne prit garde. Aussi souverainement élégante que ces femmes qui ne la tenaient point pour leur égale, elle descendit les marches du perron et gagna la voiture qui l’attendait.
Mais quand elle eut quitté la cour de l’hôtel, qu’elle sentit, sur elle, l’ombre verte d’une avenue paisible, un ardent soupir d’allégement lui échappa:
--Enfin, c’est fini!
Brusquement, cessait cette tension de ses nerfs qui lui permettait de dérober toutes ses impressions aux étrangers, et la sensation éprouvée de délivrance était si vive, qu’une buée humide voila ses yeux, une seconde.
C’est qu’elles lui avaient été si pénibles, ces heures passées dans un milieu tout plein, pour elle, de souvenirs de sa jeunesse heureuse. Dans le même hall où elle venait de chanter, payée pour distraire un public blasé, elle avait été reçue autrefois comme l’amie de Suzette Arnales, maintenant baronne Suzanne de Vire. Mais ni l’une ni l’autre n’avaient effleuré, d’une allusion même, ce passé mort, quand elles avaient échangé quelques paroles, après l’exécution des _Poèmes sylvestres_. Pas davantage, Mme Arnales ne paraissait se rappeler qu’elle avait jadis reçu en amie celle qui était alors «la belle Mme Muriel».
Pourquoi donc, elle, Denise, quand elle était entrée dans le hall, avait-elle eu, tout à coup, si nette, l’ironique vision d’une visite de sa mère dans ce même salon, de l’accueil empressé de Mme Arnales; comme aussi, du geste affectueux avec lequel Suzette,--son amie, en ces temps lointains!--l’avait entraînée vers ce même jardin dont tout à l’heure, en chantant, elle avait contemplé les cimes vertes, richement feuillues...
C’était cinq ans plus tôt, alors que personne,--sa mère, ignorante comme les autres,--ne soupçonnait que la ruine fût si proche... Trois mois après, elle éclatait, brutale, complète, à la suite d’un gros krach qui avait achevé, pour Paul Muriel, le désastre secrètement amené par la témérité de spéculations avortées...
Oh! quels mois avaient suivi! tels que Denise en gardait encore une impression de cauchemar, bouleversée dans tout son être jeune par ce subit changement de vie auquel sa mère ne se résignait point,--et ne s’était jamais résignée d’ailleurs.
Élevée dans le luxe, habituée à en respirer la seule atmosphère, Mme Muriel s’était trouvée incapable d’accepter l’existence étroite, besogneuse, qui, d’un jour à l’autre, lui était rudement imposée. Cette privilégiée, frappée tout à coup, avait été brisée par l’épreuve, d’abord abattue dans la stupeur de se rencontrer face à face avec une destinée dont elle avait l’horreur, puis soulevée dans une révolte désespérée.
Du jour où avait été atteinte, en elle, la mondaine adulée, spirituellement bienveillante et gaie, épanouie à la façon d’une belle fleur de serre, elle était devenue une créature fantasque, irritable et amère, exaspérée par les incessantes difficultés nées de ressources exiguës. Jamais elle n’avait pu pardonner à son mari,--épousé surtout par convenances mondaines,--d’avoir attiré pareille catastrophe sur elle et sur ses enfants; sur son fils surtout, un garçon de treize ans pour qui elle avait une prédilection exaltée. Pas plus, elle ne se faisait à l’idée que sa fille dût utiliser son admirable voix soit dans le professorat, soit dans une carrière d’artiste.
Contrainte par la nécessité brutale, elle n’avait pu s’y opposer; mais elle en souffrait si fort, dans sa nervosité maladive, elle en supportait si mal les conséquences, que Denise avait fini par ne jamais lui parler des réunions et des concerts où elle remplissait son personnage de chanteuse. En silence, elle mettait l’argent ainsi gagné dans la bourse commune, sans que Mme Muriel parût en soupçonner la source et s’en informât.
Il n’y avait, d’ailleurs, nulle intimité morale entre cette mère et cette fille, si profonde que fût, cependant, leur mutuelle affection. Mais elles étaient trop différentes pour pouvoir mêler leurs deux vies; nature de mondaine brillante et tempérament d’artiste, développé à une rude école... La mère, absorbée par le regret de son existence dévastée, obscurément froissée de voir sa fille accepter mieux qu’elle leur situation précaire, parce qu’elle considérait cette jeune vaillance comme un blâme de sa propre faiblesse, et, dominée par cette impression, n’admettant pas que Denise pût connaître les heures de défaillance... L’enfant dédaigneuse en effet des inutiles regrets; sensible, sans en montrer rien, à la préférence témoignée pour son jeune frère, gardant le secret de ses tristesses et de ses joies que personne ne lui demandait; repliée sur elle-même parce qu’elle savait ne pouvoir s’appuyer ni sur son père, ni sur sa mère qu’il lui fallait traiter en enfant gâtée dont elle s’efforçait, avec une délicate bonté, de respecter toutes les susceptibilités, bien que certaine qu’il ne lui en serait su aucun gré.
Et ce jour-là encore, songeant à Mme Muriel, elle pensa, après avoir quitté l’hôtel Arnales:
--Dieu merci! elle ignorait où je chantais tantôt! Elle en aurait tant souffert!
Pourtant, il fallait bien vivre!... Et voici que commençait cette saison d’été durant laquelle leçons, concerts, auditions, tout ce qui était sa seule richesse cessait. On lui avait proposé un engagement de chanteuse dans un grand casino de ville d’eaux. Mais Mme Muriel n’avait pas permis qu’elle acceptât. Devant son opiniâtre résistance, elle avait cédé. Alors ç’allait être encore ces mois pénibles d’excessive économie pour équilibrer le budget dont elle avait la responsabilité. Ah! certes, tout autant que sa mère, elle étouffait dans cette étroite existence; mais à quoi bon se plaindre? Que pouvait-elle, sinon lutter énergiquement pour y échapper un peu, tout au moins...
Eût-elle mieux fait d’entrer au théâtre, comme tous l’y poussaient? Vraiment, il y avait des minutes où elle pensait qu’elle eût dû maudire sa voix, source de ses plus intenses joies pourtant. Mais, douée moins richement, elle fût sans doute demeurée enfermée dans la phalange laborieuse des professeurs... Puisque, pour elle aussi, c’était le terrible problème du pain quotidien à gagner.
«Il faut aller au théâtre! il le faut!» Oh! cette phrase tant de fois entendue déjà, comme elle la hantait, menaçante ainsi que le mot même de sa destinée, une destinée à laquelle, désespérément, elle cherchait encore à se dérober, malgré l’obscure conviction que toutes ses révoltes ne l’en sauveraient pas!
Car elle savait ce que c’est qu’une vie d’artiste. Sans illusion, elle en mesurait les difficultés, les tentations, les dangers; elle en connaissait les inévitables promiscuités qui choquaient tous ses instincts de femme née, élevée dans un milieu raffiné. Et puis, elle avait peur aussi, non seulement de son horreur secrète pour un avenir de pauvreté, mais du grand souffle de passion qui jaillissait de l’essence même de son âme quand s’élevait sa voix... Peur plus encore de l’espèce d’ivresse qui l’envahissait toute lorsqu’elle sentait la triomphante domination de son chant sur les êtres dont les âmes, alors, vibraient par elle, comme des claviers sonores.