L'heure décisive

Part 13

Chapter 133,792 wordsPublic domain

Elle ne répondit pas, cette fois. A quelques pas d’elle, venant à leur rencontre, apparaissaient Mme d’Astyèves et sa mère. Celle-ci s’arrêta et s’exclama d’un accent de reproche aimable:

--Monsieur d’Astyèves, vous abusez de ma confiance en ne me ramenant pas Yvonne! Je viens vous l’enlever. Il est déjà quatre heures et nous n’aurons pas regagné notre _home_ avant la nuit...

Il s’excusa courtoisement. Devant le perron, en effet, les chevaux étaient avancés, fouillant le sable d’un sabot impatient. Mme Arnales, d’ailleurs, ne paraissait nullement contrariée, et, très gracieuse, tout en se dirigeant vers sa voiture, elle retint Bertrand à causer près d’elle. Devant eux, avançait Yvonne dont Mme d’Astyèves avait, d’un geste amical, glissé le bras sous le sien.

--Alors, monsieur d’Astyèves, c’est entendu, nous comptons sur vous à dîner, jeudi prochain. Madame votre mère a bien voulu me donner sa promesse. J’emporte aussi la vôtre, n’est-ce pas?

Il s’inclina, avec quelques mots d’acceptation polie, mais un pli presque dur s’était creusé entre ses sourcils. Les adieux s’échangeaient. Mme Arnales, prodigue de démonstrations sympathiques, Yvonne correcte, remerciant encore des fleurs qu’elle emportait.

--Il faudra revenir en chercher si vous les trouvez jolies, ma petite amie.

--Oh! madame, vous êtes trop bonne...

Et, avec une révérence de jeune fille bien élevée, elle s’inclina sur la main que lui tendait Mme d’Astyèves. A Bertrand, elle dit adieu en dernier; puis, appelée par sa mère, elle monta en voiture.

L’équipage s’ébranla. Sur la robe sombre, rayonnaient les chrysanthèmes d’or, la lumineuse nuque blonde dont les cheveux moussaient dans le duvet pâle du boa... Puis la vision s’enfonça dans la brume qui voilait maintenant la clarté grise tombée du ciel d’automne...

Mme d’Astyèves, frissonnante, était vite rentrée dans la tiédeur du salon. Elle s’étonna, voyant que son fils ne l’avait pas suivie. Immobile sur la terrasse, il songeait, sa pensée enfuie très loin, car il tressaillit quand elle l’appela:

--Bertrand! tu restes dehors à rêver?

--Rêver! Mère, vous savez bien que les diplomates, de mon espèce du moins, ne rêvent pas!... Ce sont des gens d’un prosaïsme... pitoyable, qui leur donne, d’ailleurs, un très juste mépris pour eux-mêmes, dès qu’ils en ont conscience.

Mme d’Astyèves regarda son fils avec surprise. Pour ne pas la retenir au froid, il était rentré dans le salon, et, adossé à la cheminée, l’œil distrait, il parlait d’une voix brève et mordante.

--Mon Dieu, Bertrand, quelle sévérité! Et quelle misanthropie! Heureusement, mon cher grand, tous,--et toutes surtout!--ne vous jugent pas à cette impitoyable mesure...

--C’est que ceux-là--et celles-là!--ne me connaissent pas comme je me connais...

Mme d’Astyèves ne pouvait savoir à quel point il était sincère; et, un peu impatientée, elle dit:

--Voyons, Bertrand, assez plaisanté. Tu sais très bien, humilité à part, que tu as l’heur de plaire... très fort! non pas seulement à Yvonne, mais encore à sa mère qui vient de me le laisser très clairement entendre, il y a un instant, tandis que vous étiez dans le parc.

Bertrand avait eu un léger mouvement qui rejetait son visage dans la pénombre, et Mme d’Astyèves n’en vit pas la soudaine altération.

--Et quand cela serait? ma mère.

--Cela est, Bertrand! A ce point que, si tu le veux, Yvonne Arnales est à toi... Et c’est une fiancée telle qu’il ne t’en sera pas souvent offert de semblable...

--Au point de vue dot, je vous l’accorde. Le malheur est que je ne me sens nulle disposition pour essayer, en ces conditions, de la vie conjugale.

Il s’exprimait avec une sorte de résolution froide, âprement ironique, qui lui était si étrangère dans ses rapports avec sa mère, qu’elle le regarda de nouveau, étonnée, un peu inquiète; son beau visage d’aristocratique douairière s’était soudain assombri.

--Yvonne ne te plaît pas?

--Elle m’est trop absolument indifférente pour me déplaire. Si, comme vous le désirez, je l’épousais, ce serait sans nul espoir de bonheur conjugal, uniquement pour faire un brillant mariage! Et vous m’accordez que la perspective n’a rien d’engageant!...

--Je ne la trouve pas, moi, si terrible! En vérité, Bertrand, tu es inouï. On t’offre une jolie fille, dotée de neuf cent mille francs, que tous recherchent inutilement... Et tu n’as même pas une bonne raison à articuler pour te dérober!

Il ne répondit pas. A peine, il avait entendu. Les yeux arrêtés sur l’horizon obscurci des bois, il songeait à la femme qui avait été la tentation vivante de ces jours d’été dont le souvenir était, pour toujours, entré dans sa vie. L’image qu’il gardait d’elle n’avait pas perdu son charme troublant et délicieux; mais elle lui semblait lointaine, pareille à une vision de rêve. Pourtant l’écho vibrait encore en lui, bien puissant, de la passion qui lui avait jeté aux lèvres une folle demande, folle mais si douce...

Il savait bien qu’aucune femme ne serait pour lui ce qu’était celle-là...

Soudain, un regret d’elle l’étreignit, aigu à en être une souffrance. Si elle eût été près de lui, il l’eût suppliée de ne plus le repousser, car il comprenait qu’elle lui était précieuse comme nulle autre ne le serait jamais...

Mme d’Astyèves l’observait, anxieuse:

--Bertrand, à quoi songes-tu? Si tu refuses Yvonne Arnales, est-ce... parce que tu lui en préfères une autre?

--Et s’il en était ainsi?

Un peu pâle, elle se redressa, et sa main cessa de jouer avec le gland du coussin sur lequel elle s’accoudait:

--Veux-tu me dire qu’il y a une femme, une jeune fille que... tu aimes?

--Que j’aime autant que je suis capable d’aimer, avec toute la passion, tout l’égoïsme, toute la fragilité d’un homme?... Oui, peut-être!

Sa voix résonnait ironique et dure. Un lourd silence s’abattit dans la pièce. Mme d’Astyèves avait peur de la réponse qu’allait amener la question qui lui montait impérieusement aux lèvres:

--C’est une fille du monde que tu pourrais m’amener, certain que je serais heureuse de l’accueillir?

--Si vous renoncez à tout rêve ambitieux, oui, vous serez heureuse... Autrement, non; la jeune fille dont je parle, qui appartient à notre monde par la naissance et l’éducation, est pauvre; pauvre à devoir travailler pour gagner sa vie...

Il ne finit pas, «elle est artiste». Car, s’il était possible, il ne voulait pas qu’à cette heure encore, sa mère devinât que Denise Muriel était en jeu. Bouleversée, elle le regardait.

--Qu’est-ce que cette folie? Bertrand.

--Une folie? Pourquoi? ma mère.

--Parce qu’avec ton caractère, tes besoins, tes habitudes, ton ambition, tu souffrirais tous les jours, en la moindre occasion, d’avoir sacrifié ta vie entière à un caprice sentimental, si séduisant fût-il!

Pas plus que Denise, sa mère n’avait foi en lui. Aprement, il jeta:

--Vous me jugez bien lâche!

--Dis que je juge de la situation avec mon expérience de mère et de vieille femme qui sait que, neuf fois sur dix, un homme qui engage tout son avenir dans une heure de passion n’a souvent pas assez de jours ensuite pour le regretter!

Elle parlait avec la force de sa conviction, très maîtresse d’elle-même en apparence. Mais son cœur battait à grands coups dans sa poitrine et ses pommettes se tachaient de rose dans la pâleur ivoirine du visage. Ambitieuse pour ce fils unique à qui son veuvage prématuré l’avait donnée toute, elle l’était jalousement; et la brusque révélation la meurtrissait d’une angoisse aiguë qu’il voulût vraiment une pareille union...

--Enfin, Bertrand, quelle est cette jeune fille?

--A quoi bon vous dire son nom puisqu’elle refuse d’être ma femme!

--Elle refuse!

Il semblait à Mme d’Astyèves qu’elle échappait à un abîme, et une sensation irraisonnée de délivrance lui dilata le cœur.

--Elle refuse... Mais alors?...

--Alors, je garde l’espoir de vaincre son refus auquel je ne me résigne pas, parce qu’on ne se résigne pas à perdre son bonheur!

--D’autant, n’est-ce pas,--sois franc!--que ce refus n’a pu être qu’une suprême habileté de sa part... Une fille pauvre ne repousse pas un parti comme celui que tu lui as follement offert!

Ses lèvres tremblantes martelaient les mots presque avec violence. Bertrand devint livide comme si l’insulte eût été lancée contre lui-même.

--Ma mère, je vous en supplie, ne prononcez pas des paroles dont vous ne pouvez mesurer la monstrueuse injustice! C’est d’abord parce qu’elle est sans fortune qu’elle s’est refusée à moi... Puis aussi, hélas! parce qu’elle me juge comme vous-même venez de le faire, qu’elle n’a pas eu confiance dans la sincérité, ni dans la durée de l’amour qui m’amenait à elle..., pourtant avec tout ce qui peut exister de meilleur en moi!

--Et... depuis ce moment... tu ne l’as pas revue?

--Non.

--Eh bien? Bertrand.

--Eh bien, vous comprenez qu’ayant dans tout l’être la pensée et le regret d’une femme, je ne me sens pas le courage de me laisser jeter dans une aventure matrimoniale où je ne serais qu’un corps sans âme!

Doucement, elle répéta:

--Oui, je comprends.

Son intuition de femme l’avertissait que la sagesse était, à cette heure, de ne pas entrer en lutte avec son fils, de laisser l’absence accomplir son œuvre dissolvante. Rien n’était perdu encore puisque cette mystérieuse inconnue avait été assez imprudente pour n’accepter aucune promesse...

En silence, comme lui, elle réfléchissait, n’essayant plus de poursuivre,--à cette heure, du moins,--une conversation trop délicate... Un domestique entra, apportant les lampes.

Alors, il se leva aussitôt, prétextant qu’il avait à s’habiller, et elle ne chercha pas à le retenir.

XIV

Sur le seuil du magasin de musique, tandis que l’employé fermait la porte derrière elle, Denise demeura une seconde immobile. D’un œil presque dur, elle contemplait ce Paris qui l’avait reprise, pauvre petite unité, dans le nombre formidable des créatures. Elle regardait ce décor de grande ville qui lui était si familier, les hautes maisons aux façades monotones, la perspective fuyante des rues, des boulevards dominés par la coupole de Saint-Augustin; et sur la place, devant l’église, la course incessante des voitures, des tramways bruyants, des lourds omnibus; comme sur le trottoir poudreux, la marche capricieuse des passants, hâtée par l’âpre morsure du froid.

Une rafale courba les branches dévastées des arbres du boulevard, et Denise frissonna. Alors elle jeta un dernier regard, à travers les vitres du magasin, vers la haute affiche blanche sur laquelle son nom s’étalait au programme d’un des premiers grands concerts de la saison. Puis, elle reprit sa marche, de ce pas vif qui illuminait son visage d’un éclat de fleur rose.

Mais elle ne pensait plus à cette audition prochaine qu’elle allait donner, lourde pour elle de préoccupations, de fatigues, d’incertitudes énervantes que le succès même ne pourrait lui faire oublier... Et, non plus, elle ne songeait pas, en ce moment, aux soucis de toute sorte, qui faisaient son foyer si sombre...

Toutes ses tristesses s’étaient soudain confondues en une seule impression de mélancolie, devant cet horizon morne qui éveillait en elle la nostalgie des lumineuses journées d’été à Gérardmer; journées d’apaisement, de liberté, d’insouciance joyeuse, dont les meilleures,--elle le savait clairement aujourd’hui!--avaient été celles-là mêmes où elle sentait un cœur d’homme appeler souverainement le sien, son faible cœur que troublait l’ardent murmure d’amour.

Bientôt trois mois passés de cela, trois mois que Bertrand lui avait dit adieu au seuil du salon des Xettes... Et, depuis, elle ne savait rien de lui. Un silence que rien ne semblait plus devoir rompre était tombé entre eux. Incidemment, Mme Champdray avait dit devant elle qu’il voyageait, puis qu’il chassait dans la propriété de Sologne des Arnales...

En rien, il n’avait tenté de se rapprocher d’elle, et elle ne s’en étonnait pas. Elle avait déjà, par la force des choses, une expérience de femme, et surtout elle avait trop bien compris quelle sorte d’amour l’amenait vers elle...

Alors pourquoi avait-elle dans l’âme tant d’amertume et de révolte quand le souvenir lui revenait de l’aveu, le soir, sur la route blanche, de la prière passionnée dont il l’enivrait sur le sommet solitaire du Hoheneck?... Pourquoi, aux premiers jours de son retour à Paris, avait-elle vécu avec un obscur espoir qu’elle ne s’avouait pas? Pourquoi avait-elle attendu le courrier avec une sorte de petite fièvre d’anxiété? Pourquoi, chaque fois qu’elle rentrait du dehors, avait-elle dans l’esprit, l’idée instinctive qu’elle allait trouver sa carte?... Pourquoi donc enfin, avait-elle désiré, aux heures silencieuses où, dans l’ombre, l’âme rêve, qu’il l’aimât comme elle voulait l’être, qu’elle connût ce bonheur de lui être reconnaissante parce qu’il venait à elle, malgré tout ce qui creusait entre eux une séparation si profonde...

Oh! ce _tout_! comme elle en avait l’impitoyable conscience! Que c’était triste, affreusement triste de vivre ainsi, sans espérer rien, et qu’elle se sentait seule pour suivre son chemin... Comme elle les enviait, les aimées, celles qui sont la joie, la vie, l’être même d’un autre être auquel elles se confient toutes et qui, blotties contre lui, enveloppées de son amour, s’en vont la tête haute, dans l’ivresse de leur bonheur consacré!...

--Eh bien, eh bien, petite, on passe ainsi, sans même regarder ses vieux amis?

Et Vanore, qui arrivait au-devant d’elle, l’arrêta, lui tendant affectueusement la main, sa grosse tête tourmentée éclairée d’un sourire. Elle aussi sourit un peu, ramenée de bien loin...

--Je ne vous voyais pas, maître, pardon.

--Eh! parbleu, je m’en apercevais bien, ma petite amie, est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas? Vous aviez, en marchant, une mine grave à décourager tous les coureurs d’aventures... Il faut être un vieux brave comme moi pour trouver l’audace de vous arrêter!... Plaisanterie à part, mon enfant, je suis bien aise de vous saisir au vol, car j’ai à vous parler.

--A me parler?

--Oui, j’ai vu, hier, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique...

--Ah!

Instinctivement, elle avait eu un léger mouvement en arrière. Vanore, tout à son idée, ne s’en aperçut pas. Il continuait:

--Ce diable d’homme m’a encore reparlé de vous, car vous occupez rudement sa cervelle de directeur depuis qu’il vous a entendue à la maison. Il m’a dit qu’il désirait beaucoup vous revoir, causer avec vous et finalement m’a déclaré que mon opéra passerait vers la fin de l’hiver et qu’il était tout disposé à accepter l’interprète qui me semblerait incarner le mieux mon héroïne!

Denise ne répondit pas. D’un regard qui ne voyait pas, elle contemplait un petit enfant qui jouait devant une nourrice enrubannée. Autour d’eux, les passants circulaient. Les hommes la regardaient, l’œil attiré par sa jeune beauté. Il y eut une seconde de silence entre elle et Vanore. Puis, lentement, elle interrogea, une flamme lointaine dans ses prunelles:

--Et cette interprète, c’est...

--Vous! fit-il presque impérieusement. Je ne veux que _vous_ parce que vous êtes, non pas seulement l’artiste, mais la femme même qui réalisera le personnage que j’ai rêvé!... parce que j’ai plus que l’espérance, la certitude absolue que le rôle rempli par vous serait notre triomphe à tous deux! J’en suis sûr, vous entendez, mon enfant, sûr comme de vous tenir en ce moment sous mes yeux, avec le désir de vous pénétrer de la foi que j’ai en vous.

Presque sévère, elle dit, avec des lèvres qui tremblaient:

--C’est un rôle de tentateur que vous jouez près de moi!

Il secoua sa crinière blanche d’un mouvement de défi:

--Ah! si vraiment je réussissais à vous tenter comme j’ai la volonté d’y arriver, quelle belle partie nous jouerions tous deux! Croyez-vous donc, enfant, que quand on a reçu le don d’une voix telle que la vôtre, d’un pur tempérament d’artiste comme celui que vous possédez, on ait le droit d’enfouir une pareille richesse? Allons donc!... et ne vous imaginez pas que ce soit seulement pour mon bien que je parle; c’est aussi pour le vôtre, pour vous que je sais de taille à remplir la destinée que vous souhaite ma sincère affection... Votre avenir maintenant dépend de votre seule volonté!

Cette fois, elle ne protesta pas. A quoi bon? Elle avait eu raison de dire qu’il était un tentateur. Il la bouleversait dans toute l’âme avec la perspective qu’il évoquait et qui éveillait en elle une effrayante sensation de vertige... Et elle eut un élan de douloureuse envie vers deux jeunes femmes qui passaient d’une allure de promeneuses, avec des visages gais.

Mais, après tout, savait-elle si quelque mystère d’angoisse ne se cachait pas derrière leur masque souriant? Est-ce qu’elle-même, en cette minute où une conversation mettait en jeu tout son avenir de femme, n’avait pas l’attitude même qu’elle eût gardée pour parler d’un chiffon de toilette, trouvant une ombre de sourire pour répondre?

--Peut-être bien, maître, vous illusionnez-vous sur mon compte?

--Non, non, ma petite. Croyez-en ma vieille expérience qui me permet de juger les cantatrices sans crainte d’erreur. Mais ce n’est pas ici le lieu de vous convaincre et le boulevard Haussmann n’est pas un endroit précisément commode pour traiter pareille question. Ces jours-ci, j’irai, si vous le voulez bien, causer sérieusement avec vous et faire de mon mieux pour dissiper vos appréhensions d’enfant qui m’étonnent... Pourquoi ne pas accepter simplement la situation qui vous est offerte, en des conditions plus que brillantes pour une débutante, qui vous délivrerait, vous et les vôtres, de tout souci matériel?... Vous êtes pourtant parmi les braves qui ne craignent pas la lutte, puisque leur destinée est de lutter... Je le remarquais, il y a trois jours encore, avec quelqu’un qui, soit dit en passant, me paraît s’intéresser à vous de façon particulière.

--Qui donc?

--Bertrand d’Astyèves.

Avant qu’il eût dit le nom, elle avait la certitude que ce serait celui-là qu’il prononcerait. Pourtant, elle tressaillit comme sous un choc violent.

--Ah! M. d’Astyèves est à Paris?

--De passage, je crois; je l’ai rencontré l’autre soir à l’Opéra où nous avons occupé, à causer, les loisirs d’un entr’acte. Le fait est qu’il ne se connaît vraiment pas trop mal du tout en musique; il est étonnamment artiste même, pour un homme du monde! Nous avons aussi parlé de Gérardmer. Voilà un beau garçon, ma petite fille, qui me paraît fort de vos admirateurs et je ne jurerais pas que...

Elle l’interrompit, incapable de supporter même un badinage qui rapprochât son nom de celui de Bertrand.

--Maître, je vous en prie, ne jurez pas et n’imaginez rien! Vous savez aussi bien que moi la somme d’importance qu’il faut accorder à l’enthousiasme des clubmen, fussent-ils des dilettantes.

Il l’enveloppa d’un coup d’œil aigu, frappé de l’ironie âpre de son accent. Mais il n’insista pas; et, avec une bonté délicate, il changea de ton:

--Enfant, vous êtes la sagesse même! Et vous avez le droit de me dire que je suis un vieux fou de vous retenir ainsi au froid quand, tout le premier, je devrais songer à votre précieuse gorge. Au revoir, petite; et à bientôt, n’est-ce pas?

--Au revoir, maître, à bientôt!

Il serra affectueusement les petits doigts gantés, et reprit sa route de cette allure dominatrice qui le distinguait de la foule banale des passants. Elle aussi se remit à marcher. Dans son cerveau, les idées se heurtaient. Surtout, une bizarre et complexe sensation, faite de douceur et de souffrance, la poignait parce que Bertrand avait parlé d’elle, mais parlé, semblait-il, comme d’une artiste pour qui le premier venu même peut exprimer son admiration... Non pas comme de la fiancée qu’on espère tout bas...

Il était à Paris et le hasard seul le lui apprenait. C’était donc qu’elle l’avait bien jugé tel qu’il était! Sa fierté lui avait épargné la blessure de le voir regretter une prière insensée. Sans doute, il s’était reconquis et, pour avoir mesuré sa faiblesse, il se tenait à l’écart, afin de se dérober à une irréparable erreur, acceptant un refus qui lui rendait, heureusement, sa liberté compromise.

Tout arrivait comme elle l’avait prévu...

Mais cette clairvoyance ne pouvait empêcher qu’elle ne portât en elle, depuis que Vanore lui avait parlé, l’écrasante sensation d’une mort sans résurrection possible, qu’elle n’eût l’âme douloureuse à crier d’angoisse, broyée par une désespérance infinie... Alors qu’elle se rappelait tout à coup tant de détails qui lui avaient révélé la séduction qu’elle exerçait, mystérieuse caresse des mots, des sourires, des regards qui implorent et appellent jalousement l’élue...

Rêve que tout cela! La réalité, c’était la vie que Vanore voulait lui donner. Le cercle se resserrait autour d’elle. Puisque celui qui avait dit l’aimer par-dessus tout ne l’arrachait pas à sa destinée de travail, en lui donnant son nom, fatalement, elle appartiendrait au théâtre! Elle y était entraînée par l’invincible force des choses, par l’influence autoritaire du maître, par l’insouciance de son père, par l’égoïsme maladif de sa mère que Vanore gagnerait vite, en lui offrant l’espoir d’échapper ainsi à la position précaire qui, chaque jour, la faisait davantage souffrir...

Tout et tous étaient contre elle. Comment, combien de temps pourrait-elle résister? Et puis, pourquoi résister? A quoi bon?...

Un lourd soupir lui échappa. Mais elle ne pouvait même plus s’abandonner à sa douloureuse songerie. Voici qu’elle arrivait chez elle et qu’il lui fallait dissimuler l’amertume désespérée qu’elle avait plein le cœur.

Elle sonna. Une exclamation accueillit son apparition.

--Ah! c’est mademoiselle! Madame a bien recommandé que mademoiselle aille la trouver aussitôt rentrée.

--Est-ce que ma mère est souffrante?

--Oh! non, je ne crois pas. Madame est peut-être un peu fatiguée, seulement, parce qu’elle a reçu la longue visite d’un monsieur.

Denise ne fit aucune question; mais un frémissement la secoua, bouleversée par une pensée folle, oh! bien folle, sans doute. Dans sa chambre, où elle était entrée pour ôter ses vêtements de sortie, elle s’aperçut un peu pâlie, avec une petite lueur de fièvre soudain allumée au fond de ses prunelles. Alors elle eut un sourire railleur pour la romanesque créature qui s’obstinait à vivre en elle. Puis, elle alla frapper chez sa mère.

Celle-ci, à son ordinaire, était sur sa chaise longue.

--Denise, comme tu reviens tard! Je commençais à croire que tu ne reparaîtrais pas avant le dîner... Et j’avais besoin de te parler... tranquillement...

Une animation inaccoutumée colorait le visage de Mme Muriel; et le cœur de Denise se mit à battre à coups rapides.

--Voyons, Denise, assieds-toi. Ne reste pas là à m’examiner comme si j’étais, tout à coup, devenue un phénomène! Je désirais causer avec toi, en toute intimité parce que j’ai reçu tantôt une visite qui t’était destinée beaucoup plus qu’à moi... Et c’est même à ton absence que j’ai dû d’apprendre un... détail de ton séjour à Gérardmer que tu avais jugé à propos de nous cacher...

Denise arrêta ses larges prunelles, imperceptiblement dilatées, sur le visage énigmatique de sa mère.

--Un détail? Je ne comprends pas très bien, maman, ce que tu veux dire...

--Je veux dire qu’étant donné ton parti pris de me tenir en dehors de ce qui te touche le plus, tu n’as pas jugé à propos de m’apprendre que tu t’étais acquis un profond admirateur pendant ton séjour dans les Vosges. Il a fallu la visite de cet admirateur, que j’ai reçue par hasard, pour que je sache ce qu’il en était.

Une seconde, Denise attendit pour répondre; il ne fallait pas que sa voix trahît les battements éperdus de son cœur. Avait-elle donc calomnié Bertrand en doutant de lui?... Ah! s’il en était ainsi, comme elle saurait se donner à lui pour qu’il ne pût regretter rien!...

--Je pense, mère, que tu attaches trop d’importance à quelques hommages sans portée...