L'heure décisive

Part 12

Chapter 123,793 wordsPublic domain

Il s’interrompit comme pour s’occuper des bagages; mais quand tous trois furent dans la voiture qui les conduisait vers la rue de Vigny, il laissa son fils répondre aux nouvelles questions de Denise sur Mme Muriel, sur le séjour à Vichy et celui fait ensuite chez une vieille amie à la campagne... Puis bientôt même, il interrompit le petit garçon, et, à son tour, interrogea la jeune fille sur Gérardmer. Elle lui donna tous les détails qu’il désirait; mais, à mesure qu’elle parlait, la sensation l’envahissait, que cette Denise dont elle racontait la vie souriante et facile, dans un pays très beau, était une autre qu’elle-même, une étrangère heureuse avec qui elle n’avait rien de commun.

Son regard dépaysé cherchait les lointains charmants des sentiers, l’éternelle féerie du lac, l’ondulation molle des montagnes bleues, et il ne rencontrait que des rues grises dont les magasins avaient, presque tous, leurs façades closes, et, sur les trottoirs mouillés, des passants qui filaient vite sous les parapluies ruisselants; car la pluie, maintenant, s’abattait en une grosse averse cinglante. Quelquefois, la lueur d’un réverbère illuminait l’obscurité de la voiture. Alors, elle remarquait l’expression sombre et fiévreuse du regard de son père que n’adoucissait plus le sourire de l’arrivée. De nouveau, il se taisait, absorbé, laissant Robert questionner sa sœur avec une curiosité gaie. Elle n’osait plus parler de sa mère, pressentant qu’elle arrivait dans un de ces moments de crise qu’elle connaissait trop bien, où les rapports devenaient si difficiles entre ses parents...

Et seulement quand, avec Robert, elle monta l’escalier étroit, elle interrogea:

--Pourrai-je voir maman ce soir?

--Oh! je pense que oui! Elle s’endort si tard... Elle a bien recommandé que tu ailles dans sa chambre aussitôt arrivée!

«Madame attend mademoiselle»; ce fut le premier mot de la servante inconnue qui lui ouvrait la porte, la débarrassant de ses bagages dans la petite antichambre qui lui apparaissait minuscule comparée au grand vestibule clair de la villa des Xettes.

--Maman, voici Denise! annonça joyeusement Robert, entrant dans la chambre où sa mère était couchée.

--Ah! enfin!... Il n’est pas trop tôt!

Était-ce un cri affectueux ou un reproche? Denise ne se le demanda pas. Elle se pencha vers la mince forme blanche qui se soulevait pour l’accueillir, et, très tendre, elle murmura:

--Mère, pourquoi m’as-tu caché que tu avais besoin de moi? J’aurais pu revenir à Paris, même avant ton arrivée, pour que tu ne t’y trouves pas seule!...

Mme Muriel renversa un peu sa tête sur l’oreiller, d’un mouvement lassé:

--A quoi bon, puisque tu étais bien là-bas et que tu t’y amusais! Robert, va vite dormir maintenant. Il est si tard! Ta sœur va me tenir compagnie. Nous avons bien des choses à nous dire...

Le petit garçon obéit, et Denise s’assit tout près du lit. Habituée maintenant à la faible clarté de la chambre où un abat-jour épais voilait la lampe, elle restait saisie de l’altération du visage de sa mère qui semblait d’ivoire jaune, creusé de rides, les cheveux blanchissant sur les tempes. Alors, inquiète, elle interrogea doucement:

--Maman, es-tu contente de ta saison?

--Elle m’aurait fait assez de bien si j’avais pu être délivrée de mes soucis. Mais ils se font, au contraire, plus lourds encore; trop lourds pour moi! Vois-tu, Denise, jamais je ne m’habituerai à végéter pauvrement comme nous le faisons depuis des années! C’est au-dessus de mes forces! Cela me tue!...

Denise tressaillit et, dans l’ombre, ses mains se serrèrent dans un geste de détresse... Plus vite encore qu’elle ne l’avait prévu, les tourments s’abattaient sur elle, dès le premier instant de son retour... Avant même qu’elle eût dépouillé sa tenue de voyageuse! Le cri d’angoisse de sa mère l’avait bouleversée. Du même accent de tendresse profonde, elle dit, de toute son âme:

--Ma pauvre chère maman! que je voudrais n’être pas ainsi impuissante à te rendre l’existence qui devait être la tienne!... Accorde-moi un peu de temps... Peut-être nos plus mauvais jours sont-ils passés... Peut-être, grâce à ma voix, parviendrai-je à te donner une vie moins étroite, moins maussade et pénible! Sois patiente encore!

Mme Muriel caressa d’un geste léger les mains de sa fille, jointes près des siennes sur le drap.

--Tu es une bonne enfant, Denise. Je voudrais être patiente, comme tu dis, mais je ne puis plus... Je suis à bout de résignation. Ce que j’ai souffert à Vichy, tu ne peux l’imaginer, toi qui t’arranges si bien de notre pitoyable position! Cette incessante nécessité de calculer m’exaspérait tant, que j’ai fini par renoncer à compter... De même, depuis mon retour... Aussi, je ne saurais guère te dire en quel état est notre budget. Tu auras, je le crains, un peu à faire pour l’équilibrer et ce n’est pas sur ton père que tu pourras compter pour t’y aider. Il ne songe qu’à laisser ses occupations actuelles pour se lancer Dieu sait en quelles spéculations!

--Mère, oh! ce n’est pas possible...

Une véritable épouvante la saisissait à l’idée que son père était capable d’une pareille folie, qu’il était homme à renoncer au poste qui était, avec son propre travail, leur unique ressource, pour courir l’aventure hardie de recommencer une fortune; cela, sans être arrêté par la crainte d’échouer.

Un sourire amer avait contracté la bouche de Mme Muriel.

--C’est, au contraire, tellement possible, que je m’attends d’un jour à l’autre à apprendre qu’il a repris sa liberté d’action dont il ne peut plus se passer et rejeté un emploi qui lui est odieux. J’ai reçu de lui, à ce sujet, depuis mon retour, des déclarations qui m’ont édifiée et auxquelles j’ai répondu en lui exprimant ma pensée sur cette conduite insensée; sans espoir, d’ailleurs, d’être entendue, Ah! j’ai passé, depuis une semaine, par des scènes qui n’étaient pas faites pour me réconcilier avec ma destinée! Maintenant, je n’en puis plus!... Ton père s’est irrité quand je lui ai dit que je n’avais plus confiance dans le succès de ses entreprises financières... C’est vrai, littéralement vrai!... Je suis, vois-tu, Denise, broyée par l’idée, la certitude, qu’il échouera encore... Alors, pour nous, ce ne sera même plus la gêne, ce sera la misère! Car ce n’est pas avec ton chant que tu nous feras tous vivre. Comprends-tu qu’une pareille perspective me torture jour et nuit?

Elle jetait les mots, d’un ton bas et martelé, avec un emportement contenu, dans un besoin aveugle de crier à quelqu’un la crainte qui, sans relâche, meurtrissait son être nerveux. Denise sentit que sa mère avait dû, en effet, souffrir beaucoup pendant ces dernières journées, toujours face à face avec ses inquiétudes trop fondées... Cela, tandis qu’elle-même, au contraire, vivait, un instant, en plein rêve!

En cette minute, bien plus encore que dans la voiture, elle avait l’impression que les lumineuses semaines écoulées à Gérardmer avaient été vécues par une autre femme avec laquelle elle n’avait rien de commun. Ce n’était certes pas à la pauvre Denise, contrainte de se débattre dans les difficiles soucis d’argent, que Bertrand d’Astyèves adressait, devant un admirable paysage, sa fervente prière d’amour, écoutée par un cœur, frémissant d’espoir... Ah! qu’il était donc loin, ce passé, vieux de deux journées seulement, et pourtant pareil déjà à quelque page d’un roman délicieux qu’elle ne pourrait pas relire... Que la réalité était autre, regardée en face, dans cette chambre sombre, au bruit de la pluie d’automne qui battait les vitres, auprès de cette femme découragée dont il fallait soutenir la faiblesse!

Le cœur plein de pitié, elle murmura:

--Maman, je t’en supplie, ne t’agite pas ainsi. Confie-toi à moi... J’obtiendrai de père qu’il soit patient jusqu’à ce que je gagne assez pour que nous n’ayons pas matériellement à souffrir s’il ne réussit pas malgré ses espérances... J’espère avoir un bon hiver; je commence à être connue. Vanore doit me faire chanter au Conservatoire, à Colonne...

Elle s’interrompit, ne voulant pas faire allusion même, à l’impérieux désir du compositeur de la voir au théâtre. Si elle y entrait, rendrait-elle donc à sa mère l’aisance qui lui manquait si péniblement? Était-il possible que ce fût pour elle le devoir de se sacrifier toute à ce point?... Comme il lui avait semblé être le devoir de ne pas consentir à devenir, dans le présent, la femme de Bertrand d’Astyèves... Quelle fiancée elle eût donnée à ce brillant clubman, lui apportant sa pauvreté, ses responsabilités, ses charges de famille!

La voix de sa mère s’éleva:

--Denise, à quoi songes-tu silencieusement?

--A tout ce que tu me dis, à ce que tu m’apprends, mère.

--Je suis égoïste! J’aurais dû te donner le temps de te réhabituer à l’atmosphère de tristesse qui est désormais la nôtre. Par bonheur, tu es une vaillante, toi, tu sais tout supporter!

Une expression d’indicible amertume crispa une seconde la bouche de Denise. Quelle ironie de s’entendre dire qu’elle était vaillante, au moment même où son énergie faiblissait, alors que des larmes alourdissaient ses paupières, qu’un besoin de sangloter follement, comme font les enfants, l’étreignait jusqu’à l’angoisse!... Mais elle ne devait pas trahir sa détresse. Et, la voix seulement un peu assourdie, elle dit, se penchant avec un baiser vers sa mère:

--Je fais de mon mieux pour être brave, mais il faut que tu le sois aussi, maman, pour ne pas m’enlever mon courage... Ce soir, nous avons assez causé de toutes ces choses qui t’agitent... N’y pense plus puisque me voici revenue pour t’alléger un peu ta grosse part de tourments. Demain, j’essayerai de voir clairement où nous en sommes...; mais, à cette heure, il faut, l’une et l’autre, nous reposer... Je vais te dire bonsoir, si tu le veux bien...

--C’est vrai, il est tard! Tu dois être fatiguée de ton voyage. Va dormir, Denise, puisque tu le peux... A moi, c’est une consolation qui est refusée! Bonsoir, mon enfant.

Et les lèvres de Mme Muriel effleurèrent le front que lui tendait sa fille.

XIII

C’était un commencement de novembre doucement humide, presque tiède encore aux heures brèves où le soleil allumait une flambée d’or sur le pourpre des rameaux, sur la jonchée frissonnante des feuilles roussies qui s’écrasaient sur la terre humide.

Bertrand avait toujours aimé ce somptueux décor d’automne. Mais, cette après-midi-là, revenant de chasser dans les bois qui s’étendaient derrière le château d’Astyèves, il ne songeait pas, pourtant, à remarquer qu’il semblait avancer à travers un paysage de légende, où les arbres étaient d’or. Il se demandait, distrait, quels visiteurs annonçait le sillon nouveau creusé par les roues sur le sable de l’allée menant au perron d’entrée. Il fit encore quelques pas. Alors, il aperçut, immobilisé dans un angle de la cour, dite d’honneur, l’équipage bien connu des Arnales.

Encore eux! Sans cesse, depuis quelques mois, il les trouvait sur sa route; Yvonne, tentation brillante et coquette, redoutable pour un homme qui avait, aussi dominateurs, des besoins, des goûts, des habitudes de luxe, dont il ne se sentait ni le désir ni la volonté de se défaire.

Et parce qu’il se connaissait bien et savait la mesure de sa fragilité, qu’il devinait autour de lui la double complicité de sa mère et de Mme Arnales, il voulut se dérober à cette visite et se dirigea vers une petite allée qui fuyait discrètement sous la voûte d’or fauve de ses branches pressées.

Trop tard! Du haut de la terrasse sur laquelle s’ouvraient les appartements du rez-de-chaussée, une voix claire, d’une froide sonorité de cristal, lui jetait:

--Impossible de vous sauver! Monsieur d’Astyèves, je vous ai aperçu...

Il s’arrêta, levant la tête et vit Yvonne qui le saluait d’un sourire coquet. Habillée d’un costume sombre, artistement taillé, son visage menu coiffé d’une toque à grandes ailes, ennuagé par le long boa de plumes d’un gris de perle très pâle, elle incarnait ainsi une jolie vignette de Parisienne blonde dont les yeux connaisseurs de Bertrand furent flattés. Tout de suite, elle discerna le muet éloge et une sensation de plaisir anima sa physionomie sans charme.

Lui répondait, se rapprochant, vaincu par les circonstances:

--Je désirais me dérober parce que ma tenue de chasseur me fermait la porte du salon. Mais si vous voulez bien excuser mon accoutrement, j’aurai l’honneur de me joindre à ma mère pour recevoir votre très aimable visite.

--Prenez garde, monsieur d’Astyèves, si vous étiez femme, on pourrait justement vous accuser de coquetterie.

--Parce que...?

--Parce que...,--prenez ma déclaration pour ce qu’elle est, la simple constatation d’un petit fait,--parce que votre accoutrement, comme vous dites, ne vous donne vraiment pas le droit de fuir vos semblables, fussent-elles même réunies dans un salon.

Bertrand s’inclina:

--Vous êtes infiniment indulgente, mademoiselle.

Ils étaient demeurés sur la terrasse. Du salon, une voix s’éleva, celle de Mme d’Astyèves:

--Bertrand, est-ce toi? Entre donc et ramène Yvonne, elle va avoir froid.

--Me voici, ma mère. Je m’excusais auprès de Mlle Yvonne d’avoir à me présenter en tenue de chasseur et j’ai le même pardon à solliciter de Mme Arnales.

--N’importe comment, vous savez que vous êtes toujours le bienvenu. C’est pourquoi nous trouvons que vous vous êtes fait un peu rare à la Saulaie depuis notre retour! Vous allez avoir à vous prodiguer, si vous souhaitez faire oublier votre négligence à vos amis et voisins.

--Madame, je m’y emploierai de mon mieux.

Elle lui tendait sa main qu’il baisa. Sous sa voilette, amincie par le costume tailleur bleu foncé, elle semblait vraiment beaucoup plus la sœur aînée que la mère de sa fille. Il le lui fit délicatement entendre, et ce discret compliment parut lui être très sensible. C’était décidément un parfait gentilhomme que ce Bertrand d’Astyèves, et elle ne pouvait s’étonner qu’il plût si fort à sa fille, que celle-ci parût s’être, sérieusement, mis en tête de ne pas vouloir d’autre époux.

--Bertrand, une tasse de thé? proposa sa mère qui avait noté la petite scène. Je vais t’en verser.

--Ma mère, je vous en conjure, ne vous dérangez pas, je me servirai fort bien seul.

--Hum! tu sauras bien user de mon samovar?

--Madame, voulez-vous me permettre de vous remplacer et d’offrir du thé à M. d’Astyèves? proposa Yvonne, se levant de la petite banquette où, attentive, elle écoutait en silence les propos échangés.

--Mademoiselle, vous me remplissez de confusion. Ne prenez, je vous en prie, nul souci de moi. Ma mère me fait injure en me croyant incapable de me servir d’un samovar.

--Bah! le dérangement ne vaut même pas la peine qu’il en soit question, et verser le thé rentre dans mes attributions de jeune fille.

Elle s’était rapprochée de la table où luisait l’éclair d’argent de la théière, sur la nappe ourlée de guipure; et sa main dégantée versait le liquide brûlant, offrait le sucre.

--Un morceau? deux? trois?

Près de la cheminée qu’embrasait une joyeuse flambée de bois, les deux mères causaient, liées plus encore par leur commun séjour à Gérardmer. Une même arrière-pensée flottait en leur esprit, tandis qu’elles échangeaient de menus propos de salon. De la même voix haute, qui était si désagréable à Bertrand chez Yvonne, Mme Arnales expliquait:

--Ce que fait mon mari? chère madame. Il est en Italie, attiré par sa passion de collectionneur, pour assister à je ne sais quelle vente de bibelots anciens qu’on lui a annoncés comme fort précieux. Il en est fanatique, comme sa fille l’est, du reste, de peinture, surtout depuis quelques semaines. Elle prétend que les nuances d’automne sont un véritable régal pour les yeux et que les chrysanthèmes valent, pour elle, toutes les roses de juin!... Et, à ce propos, il paraît que vous avez une admirable collection de chrysanthèmes?

--Oui, assez réussie, en effet. S’il vous était agréable de la voir...

--Chère madame, je vous avoue que je crains beaucoup l’humidité, mais Yvonne serait ravie de contempler vos fleurs.

--Bertrand est tout à ses ordres pour lui en faire les honneurs, si vous l’y autorisez et si Yvonne le désire.

--J’accepte bien volontiers pour ma fille; n’est-ce pas? Yvonne. Monsieur d’Astyèves, je vous la confie. Ne la laissez pas s’éterniser dehors. En cette saison et à cette heure, un rhume est vite attrapé.

Ravie, Yvonne l’était aussi profondément que le lui permettait sa froide nature, et bien plus encore que sa mère ne le supposait. D’un pas léger, elle descendit les marches de la terrasse auprès de Bertrand, qui n’avait pas eu un mot pour appuyer l’offre de Mme d’Astyèves.

Un souffle humide les enveloppa d’une averse de feuilles mortes. Au passage, Yvonne en saisit une et se mit à rire:

--Ne vous moquez pas de moi, la légende veut qu’une feuille d’automne ainsi prise au vol porte bonheur.

--Le bonheur? Mais je pense que vous êtes de celles qui n’ont pas à le désirer...

Elle glissa vers lui un regard rapide.

--Qu’en savez-vous?

--Rien, en effet, si je ne m’en rapporte aux apparences.

--Dans quelques années, je vous dirai si les apparences étaient justes ou non, pour peu qu’il nous soit encore donné de cheminer ainsi solitairement, par une tiède après-midi d’automne.

Bertrand mordit sa lèvre avec impatience. Quelle lubie prenait à la futile Yvonne de se montrer sentimentale après avoir laissé afficher un instant plus tôt ses ridicules prétentions à la qualité d’artiste... Elle, artiste! Éprise de peinture! Quelle comédie jouait-elle là?

Une envie mauvaise lui traversa l’esprit de répondre par une de ces ripostes qui, sous leur forme courtoise, écrasent les rêves, de telle sorte que jamais plus ils ne peuvent renaître. Mais il l’aperçut à ses côtés, si élégamment svelte et blonde, que, l’œil charmé de nouveau, il désarma.

Tournant vers lui son visage souriant, elle interrogeait:

--L’automne est votre saison favorite, n’est-ce pas?

--Du moins, je l’ai en sympathie particulière pour tout ce qu’elle renferme de poésie mélancolique, pour son charme triste d’adieu, pour ses lumières voilées et l’harmonie incomparable de ses feuillages...

Il songeait tout haut, insoucieux d’être entendu par l’étroite cervelle de cette petite mondaine. Mais, d’instinct, elle répliqua, cherchant à se mettre à l’unisson:

--Oui, les bois sont étonnants de couleur à ce moment... Et puis, c’est joli ce petit bruit de feuilles qui s’écrasent sous les pieds... Joli et amusant! je dois me hâter de jouir de cette fête de l’automne, car nous ne tarderons plus beaucoup à regagner Paris.

--Perspective qui vous est fort agréable?

--Comme vous dites! d’autant que je compte bien profiter de mon dernier hiver d’entière liberté.

--Votre dernier hiver?

Hardiment, elle expliqua, les yeux arrêtés sur la pointe effilée de sa bottine:

--Mon dernier hiver de jeune fille. Mon père trouve qu’il m’a donné un assez long crédit pour me décider à fixer mon avenir... conjugal! Qu’enfin il me faut faire un choix...

--Et cela vous effraie?

--Un peu!

Pour éviter un silence, il demanda machinalement:

--Pourquoi?

--Parce que j’entends être heureuse à ma guise, que je vois comment je puis l’être, mais que je ne suis pas sûre d’obtenir jamais la réalisation de mon désir! Je sais ce que je veux, mais il ne suffit pas toujours de vouloir...

Presque une émotion vibrait dans la voix trop claire d’Yvonne; et son visage coquettement mièvre, avait une vie inaccoutumée, tandis qu’elle avançait dans l’allée sur la jonchée d’or rouge que foulaient ses pieds menus. Il s’étonna; et, si indifférente lui fût-elle, il se demanda, avec une curiosité détachée, quel pouvait bien être le rêve de cette parfaite poupée de salon, de cœur sec, d’esprit frivole, que ses lèvres minces trahissaient de volonté tenace pour réaliser ses désirs comme ses fantaisies.

Sincère, il dit:

--Vous n’avez guère non plus, je le crois, le droit de craindre que ce que vous souhaitez ne puisse s’accomplir...

--Le croyez-vous..., vraiment?

--Je le pense, du moins.

Une seconde, elle demeura silencieuse; puis, d’un accent singulier, elle dit:

--J’accepte l’augure. Mais n’allez pas trop, je vous en prie, imaginer, parce que votre parc encourage, par sa poésie, aux belles rêvasseries, que je suis devenue une langoureuse créature! Personne n’est moins sentimentale que moi...

--Vous le regrettez?

--Non. Je tiens le sentiment comme de trop fragile qualité pour tenter d’en faire du bonheur.

--Ce qui est infiniment sage de votre part.

Un sourire d’ironie crispait la bouche de Bertrand. Elle ne s’en aperçut pas. Ils arrivaient devant le massif de chrysanthèmes qui lui arrachaient une exclamation charmée.

En son genre, le jardinier de Mme d’Astyèves était un artiste, et il avait créé là une admirable symphonie de couleurs, une floraison presque fabuleuse de pétales soyeux, contournés, touffus, qui composaient de grandes fleurs étranges, pareilles à des fleurs de rêve.

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous offrir quelques-uns de ces chrysanthèmes, puisqu’ils vous plaisent? Avez-vous une couleur préférée?

--Le jaune d’or, si vraiment je ne suis pas indiscrète de dépouiller ainsi madame votre mère.

Des chrysanthèmes d’or! C’était bien ceux-là, en effet, qu’il fallait à une aussi riche héritière. Il lui en cueillit une superbe moisson, tandis qu’elle s’exclamait en phrases d’admiration puérile, un peu mignarde, exprimée avec des termes de peintre. L’éblouissante gerbe enserrée à peine par ses mains gantées de blanc, elle la contemplait; contente, bien moins des fleurs que de l’attention qu’il avait eue de les lui offrir, de sa solitude avec lui dans ce grand parc majestueux dont les lointains embrumés les isolaient du reste du monde. A travers le ciel gris, de rares oiseaux passaient. Autour d’eux, les branches frissonnaient sous leur feuillage de légende. Elle vit qu’il regardait les rameaux empourprés; et, aussitôt, dit en souriant:

--Vous préférez, n’est-ce pas, ces feuilles rousses aux aiguilles vertes des sapins de Gérardmer?

Mais la réponse se fit attendre un peu et la voix d’Astyèves semblait s’être tout à coup assourdie, quand il dit d’un indéfinissable accent:

--J’aimais tout à Gérardmer... J’y ai passé des semaines que je n’oublierai jamais, de celles qui vous hantent plus tard quand on a la certitude de n’en plus pouvoir revivre de semblables!

Elle ne pouvait savoir que ce seul nom de Gérardmer vibrait en tout son être, évoquant aussitôt, au plus intime de son âme, la vision de la jeune fille qui était le fantôme exquis et redouté de ses heures de solitude... Elle ne pouvait savoir. Et, revenant auprès de lui, vers la terrasse, elle réveillait légèrement le souvenir des jours d’été. Tout à coup, très naturelle, elle nomma Denise, expliquant:

--Maman pense reprendre ses quinzaines musicales dès janvier et y faire figurer assez souvent Denise Muriel, qui est, paraît-il, en train de passer _étoile_. Elle est annoncée aux concerts du Conservatoire et aussi à Colonne. Vous allez pouvoir vous offrir, de nouveau, le plaisir de l’entendre...

--Ce n’est pas chose certaine, car j’ai toute sorte de chances pour n’être pas à Paris cet hiver...

Elle le considéra saisie, tellement qu’elle s’arrêta.

Il avait toujours son masque de froideur nonchalante, et, comme il regardait devant lui, elle ne vit pas l’amertume sombre, presque douloureuse de ses yeux.

--Où serez-vous donc?

--Je l’ignore encore. Je n’en suis qu’à la période des négociations pour être attaché à quelque ambassade.

Alors rien n’était perdu! Elle respira plus librement et se reprit à marcher. Tout haut, elle dit, redevenue bien maîtresse d’elle-même, d’un simple ton de politesse:

--Vos amis ne doivent guère souhaiter que vous réussissiez dans vos négociations.

--Pourquoi?

--Parce qu’ils préfèrent vous garder à Paris.

--Vous me faites trop d’honneur, mademoiselle. Je vous assure que je ne mérite pas tant...