Part 11
Et il était sincère. Le monde était loin, si loin que ses préjugés, ses ambitions, ses exigences, lui apparaissaient comme des ombres vaines; aussi insignifiantes que le semblaient les lointaines maisons dispersées dans la vallée qui, vues de ce sommet, étaient pareilles à de minuscules jouets d’enfants... La seule réalité, exquise, divine, c’était cette jeune créature qui, tout à coup, lui paraissait l’incarnation même de son bonheur humain; dont, à cette heure, il n’adorait plus seulement la grâce de femme, la forme charmante, les prunelles d’ombre, la bouche hautaine et caressante, mais aussi l’âme de vierge, orgueilleusement gardée...
Elle ne répondait pas. L’angoisse de ne pas l’obtenir étreignit Bertrand.
--Denise, pourquoi vous taisez-vous? Je sais bien que je ne suis rien pour vous, à peine plus qu’un étranger... Aussi, ce que je vous demande, c’est seulement de vous laisser aimer, en attendant que j’aie conquis votre cœur, pour que nous soyons heureux follement... Et c’est si bon d’être heureux! Denise, ne réfléchissez pas, ne me repoussez pas! Donnez-moi votre vie pour que j’essaye d’y mettre du bonheur en vous adorant...
Elle répéta, suppliante:
--Ne me tentez pas!... Soyez généreux puisque je vous ai avoué que j’étais faible, que, moi aussi,--comme toutes les jeunes, je suppose,--je trouverais... si bon! de me donner toute en me sentant le tout d’un autre être!
--Alors, Denise, soyez confiante, laissez-moi vous apprendre cette joie que vous ne connaissez pas et que votre jeunesse appelle...
Oh! la redoutable puissance des mots qui effleurent comme des caresses, qui jettent dans l’âme l’enivrante certitude d’être l’élue, celle pour qui les sacrifices sont des joies... Pourquoi donc ne pouvait-elle s’y abandonner, sans regret, sans crainte, sans pensée, dans l’allégresse d’un bonheur suprême venu à elle tout à coup? Pourquoi ne pouvait-elle, comme lui, oublier l’existence d’un monde tout-puissant, hostile et ironique, prêt à se dresser contre elle si elle se permettait d’oublier les lois qu’il formule pour parquer les êtres en castes, selon leur fortune...
D’un geste d’angoisse, elle serra ses deux mains:
--C’est un rêve irréalisable que vous essayez de me faire faire!
--Irréalisable, pourquoi?
--Parce que tout nous sépare..., tout! et que demain, peut-être même dans un moment, vous en aurez conscience aussi clairement que moi, vous vous apercevrez de tout ce que vous m’avez sacrifié!
--Et vous pensez que je regretterai d’avoir voulu être infiniment heureux par vous?... Ah! Denise, comme vous me jugez!... Vous raisonnez parce que vous n’aimez pas! Vous ne parleriez pas ainsi, si j’avais pu éveiller en vous une ombre même de la passion que vous m’avez jetée dans tout l’être!
La voix lente, elle dit un peu bas:
--Pour que j’aime, il faut que je puisse croire... presque comme on croit en Dieu, en s’abandonnant à lui, dans une foi sans limite...
--Et cette foi, vous ne l’avez pas!
--Je voudrais tant l’avoir! Ah! mon ami, pardonnez-moi, si je vous fais injure... C’est si cruel pour moi, cette crainte qui m’obsède, qui m’empêche d’aller à vous, comme vous le souhaitez...
--Laquelle? Dites-la-moi, même si en parlant, vous allez vous montrer dure...
Elle le regarda. Il y avait dans ses yeux une expression que jamais encore il n’y avait vue, de douceur infinie et tendre, de prière triste:
--Ne me jugez pas encore insensible, mauvaise... Que sais-je? Oui, je crois, je suis certaine que je vous suis chère en ce moment, à vous faire oublier tout! pour que nos deux existences se confondent... Mais, en même temps, j’ai... si forte!... la conviction décevante que vous m’avez parlé dans un élan que vous regretterez quand je serai loin, que vous aurez repris l’entière possession de votre jugement... Je crois que vous m’aimez avec tout votre être, sauf avec votre raison... Et j’ai peur de votre raison...
Oh! cette clairvoyance aiguë qui fouillait les obscurs bas-fonds de son âme d’homme, y découvrait l’éternelle présence de l’égoïsme étouffé sous une rafale de passion... Il avait pâli. Pourquoi lui disait-elle ces choses que, confusément, il sentait trop vraies?... Alors que, lui-même, tout bas, redoutait, autant qu’elle, le réveil de la froide sagesse, quand il ne subirait plus le charme triomphant de sa présence qui enlevait en lui toute autre pensée que celle de la retenir toujours... Pourtant, est-ce qu’il pourrait regretter ou souhaiter quelque chose de meilleur au monde, s’il lui était donné de la tenir entre ses bras, sous ses lèvres, sienne à jamais de corps et d’âme!... Et il supplia:
--Denise, ne parlez pas ainsi... Ayez pitié de nous... N’écoutez pas votre scepticisme. Dites que vous consentez à être ma femme et vous ferez de moi un autre homme qui ne méritera plus que vous doutiez de lui... Ne vous refusez plus... Laissez-nous essayer d’être heureux, comme tous deux nous en avons soif! Vous m’apprendrez à être ce que vous voulez que je sois, à valoir plus que je ne vaux, à obtenir votre foi, votre amour, vous, mon _unique_...
Elle tressaillit! Et s’il disait vrai? Si la sagesse était de faire du bonheur avec la fragilité d’un caprice?... Ah! si elle eût ignoré ses ambitions, ses goûts et ses besoins de luxe, si elle eût été son égale en fortune devant le monde, comme elle se fût enfin confiée à lui, délicieusement conquise! Mais sa délicate fierté de fille pauvre lui scellait les lèvres pour accepter si vite qu’il lui sacrifiât son avenir d’homme. Et, avec une douceur profonde et grave, elle dit lentement:
--Toute ma vie, quelle qu’elle soit, je me rappellerai comment vous êtes venu à moi, me recherchant pour moi seule, qui suis pauvre, sans relations dans votre monde qui n’est plus le mien, puisque j’appartiens maintenant à la classe de celles qui gagnent leur pain. Mais pour cela, justement, je ne puis aujourd’hui, oh! non, je ne puis vous promettre d’être votre femme comme vous me le demandez... Je ne le dois pas... Ce serait mal!
--Denise, prenez garde! C’est peut-être notre bonheur à tous deux que vous jouez en ce moment par orgueil!
--Peut-être... Mais je ne veux pas avoir conquis le mien par surprise! Mon ami, de toute mon âme, je vous remercie de m’avoir parlé comme vous l’avez fait... Écoutez-moi, et je vous en supplie, comprenez-moi...
Elle s’interrompit encore, l’émotion brisait sa voix. Elle sentait bien qu’il avait raison, qu’elle jouait son avenir, mais elle était incapable de passer outre le scrupule qui la dominait...
--Denise, que pensez-vous?
--Ceci. Demain ou après, je vais partir... Vous resterez des semaines sans me voir, selon toutes prévisions. Puis, la vie de Paris vous reprendra comme elle m’aura déjà reprise, alors...
--Alors? Denise.
--Alors, si, à ce moment, je suis encore pour vous... la même, si vraiment vous souhaitez que je devienne votre femme, malgré tout ce qui est entre nous; après que vous aurez bien réfléchi à ce _tout_!... alors, vous pourrez venir me chercher... Je ne me défendrai plus d’aimer et je l’apprendrai de vous de tout mon cœur...
Il allait parler. Elle l’arrêta d’un faible geste:
--Laissez-moi vous dire tout ce que je pense... Si, au contraire, vous en venez à trouver, comme moi, que trop nous sépare, je ne m’en étonnerai pas, car je vous considère comme libre, autant que moi-même, après mon refus aujourd’hui! Je me souviendrai seulement de cette heure-ci comme d’un rêve très bon dont je suis réveillée et que je vous resterai reconnaissante de m’avoir donné... oh! bien reconnaissante, mon ami...
Ce qu’elle disait là lui semblait, à lui, poignant comme un adieu. Il eût voulu la supplier de l’enchaîner à jamais par une de ces promesses qu’un homme d’honneur ne peut rompre... Pourtant ses lèvres ne prononcèrent pas les mots qui eussent imploré, quoiqu’il jugeât son silence misérablement lâche, alors que nul effort ne lui eût paru trop pénible pour qu’elle fût à lui en dehors de tout lien! Et le mépris qu’il éprouvait de lui-même lui arracha un cri d’une sincérité amère:
--Ah! vous avez raison de ne pas vouloir vous confier à moi! Je ne mérite guère une femme telle que vous... Et c’est tout ce que vous valez qui nous met loin l’un de l’autre, bien plus que les misérables questions auxquelles votre générosité a songé!
Il ne poursuivit pas. D’un mouvement rapide, elle lui imposait le silence; tout près d’eux, arrivait Blanche Vanore.
Il regarda la jeune femme avec stupeur. Il avait si bien oublié son existence,--comme celle de tous les êtres, hors un seul,--que son apparition lui semblait un fait anormal dont le sens lui échappait...
Et la voix joyeuse, un peu haletante, qui appelait «Denise!» sonna à son oreille comme une note discordante. Derrière elle, arrivait Grisel qui tenait Huguette par la main, puis d’autres promeneurs, dont les paroles vibraient dans l’air vif.
Elle s’arrêta hors d’haleine, si absorbée, heureusement, par sa fatigue, qu’elle ne remarquait même pas l’étrange expression qui flottait sur le visage de Denise ni la contraction des traits de Bertrand. Gaie, elle s’exclamait:
--Eh bien, vous connaîtrez le panorama du Hoheneck! Vous a-t-il assez fait disserter! Charles et moi, nous finissions par être tellement intrigués de vous voir ainsi immobilisés à la même place, que la curiosité nous a rendu des forces pour venir voir à notre tour ce qui vous intéressait tant!
Denise dit machinalement:
--La vue est magnifique ici... Il semble qu’on y soit en plein ciel!
Elle y avait aperçu l’entrée de l’éden dont, volontairement, elle s’était fermé la porte. L’arrivée de Blanche Vanore la rejetait dans la réalité des choses; et, presque, elle eût pu croire sortir d’un rêve si elle n’avait vu le visage altéré de Bertrand dont les yeux lui murmuraient encore la même prière éperdue: «Laissez-vous aimer... Oubliez votre mortelle sagesse!»
Charles Grisel les rejoignait, laissant échapper Huguette qui voulait courir vers son frère, aperçu un peu plus haut encore, sur le faîte du Hoheneck. Lui aussi se chargeait de rompre le charme redoutable. Avec un rire sonore, il interrogeait:
--Eh bien, on ne monte plus?... Est-ce Mlle Denise qui vous arrête? Blanche. Diable! quelle ascension, j’en suis époumoné! Si jamais l’on m’y reprend...
--Allons, Charles, un peu de courage... Nous sommes presque arrivés à notre but... Il faut bien aller voir ce que deviennent les enfants. Jean a entraîné sa sœur, comme toujours... Pourvu qu’elle n’ait pas eu froid... L’air est si vif à cette hauteur! Charles, voulez-vous mettre le manteau de Huguette?... Oh! pardon, Denise, de vous en donner la peine...
La jeune fille, en effet, avait pris le petit collet, trop heureuse d’avoir un prétexte pour se dérober à ceux qui l’entouraient. Mais sa tâche remplie, les laissant achever l’ascension, elle continua de monter seule; et son pas vif l’enleva bientôt au bavardage de Blanche Vanore, aux prosaïques réflexions de Grisel, surtout à la muette supplication de Bertrand que tout son cœur entendait...
Là-haut, c’était la paix sereine des sommets. Dans le cirque majestueux des montagnes, s’allongeaient des vallées paisibles, des bois, des prairies d’herbe veloutée, sous le ciel immense dont l’infini bleu s’épandait dans la déchirure des grosses nuées que le vent amenait. A ses pieds, bien loin, elle apercevait des villages, des petites villes perdues dans la brume fine de l’horizon, où vivaient des êtres qui, eux aussi, sans doute, connaissaient les heures de doute sur la route à suivre... Et elle songea encore, meurtrie par l’angoisse:
--Ai-je bien fait ou ai-je mal fait?
Éperdument, elle s’interrogeait. Mais toute son âme vibrait encore des paroles de Bertrand et elle ne pouvait plus bien lire en elle-même...
D’ailleurs, tous déjà la rejoignaient. Les enfants et Grisel s’emparaient d’elle. Et, la pensée absente, elle devait écouter, répondre, causer; même, pour satisfaire Jean, regarder la table d’orientation qui donnait aux touristes curieux les noms des montagnes dressées à l’horizon.
Mais cette contrainte lui était si dure, qu’avec une sensation de délivrance, elle entendit Mme Vanore demander à redescendre, craignant le froid pour Huguette. Bertrand avait fait un mouvement pour se rapprocher d’elle.
Soit hasard, soit intention secrète, la jeune femme l’arrêta par une question et, comme au départ, se prit à causer avec lui, l’obligeant ainsi à cheminer près d’elle. Bientôt même, elle lui demanda son bras, rappelant qu’elle était une pitoyable marcheuse:
--A mon tour de vous accaparer, lui dit-elle en riant, à celui de Charles de profiter un peu de la présence de Denise que, jusqu’ici, vous avez gardée pour vous tout seul! Mon cher ami, il est heureux qu’elle s’en aille, vous finiriez par la compromettre. Vous savez que Grisel était tout à fait déconfit de vous voir tant bavarder tous les deux si longuement, sans que nous pussions nous mêler à votre conversation, qui avait l’air, d’ailleurs, fort intéressante.
Intéressante! Presque un sourire passa sur les lèvres de Bertrand. Cette jeune femme était donc à ce point aveugle qu’elle ne soupçonnait rien?...
Peut-être, Grisel avait-il été plus clairvoyant. Il n’avait pas son habituel entrain et descendait, silencieux, avec Jean, après avoir marché d’abord auprès de Denise. Mais la jeune fille, qui s’était prêtée de son mieux au désir de conversation qu’il manifestait, lui avait, de nouveau, échappé et cheminait, en avant de tous, la petite main d’Huguette glissée dans la sienne, Madeleine l’escortant de l’autre côté...
Que pensait-elle? De la voir s’éloigner ainsi, devant lui, sans se retourner, de ce pas rapide qui, à chaque seconde, mettait entre eux une plus grande distance, l’impression décevante s’emparait de lui, qu’ainsi elle s’éloignait de sa vie; ombre exquise qu’il n’avait pas su retenir...
Ce fut seulement devant l’hôtel de la Schlucht qu’il se retrouva près d’elle enfin, mais dans le milieu bruyant des touristes dont on attelait les voitures pour redescendre vers Gérardmer.
Grisel s’agitait pour faire préparer celle de Mme Vanore, occupée du goûter des enfants. Il se rapprocha, les nerfs tendus jusqu’à la souffrance.
--Denise, pourquoi m’avez-vous fui ainsi?
--J’avais besoin d’être seule, mon ami; mais j’ai tant pensé à vous, à _nous_, que vous ne deviez pas me sentir loin...
--Vous êtes loin, toujours trop loin!
Il mordit ses lèvres pour arrêter les vaines paroles prêtes à s’en échapper... Mais ses yeux disaient ce que sa bouche n’articulait pas... Une seconde, elle lui abandonna les siens, tout pleins d’une infinie douceur, bien qu’ils fussent pensifs et graves, dans leur chaude clarté. Puis elle murmura, pour elle-même plus que pour lui:
--Que c’est donc étrange un amour d’homme.
--Pourquoi?...
Elle eut un geste lent d’épaules. Mais elle ne répondit pas; Jean arrivait, lui annonçant que la voiture était attelée et que sa mère l’attendait.
--Je viens tout de suite, Jean. Voulez-vous prendre mon manteau dans le vestibule de l’hôtel?
Il disparut. Elle tendit la main à d’Astyèves.
--Adieu, mon ami.
--Pas adieu, au revoir! Vous viendrez ce soir chez Mme Arnales.
--Non... Il y a soirée dansante, et je vais chez elle seulement pour chanter! Vous y êtes un invité; moi pas...
Il avait eu un tressaillement, comme sous le coup d’une secrète blessure.
--Un jour viendra où c’est vous qui choisirez parmi ces snobs ceux que vous daignerez recevoir.
--Peut-être... Mais ce jour n’est pas encore tout proche, je crois. Au revoir...
Très bas, il s’inclina et baisa la main qu’il avait gardée jalousement emprisonnée dans la sienne.
--Au revoir, en attendant que vous me permettiez de vous dire: «A toujours...»
Jean reparaissait:
--Denise, j’ai votre manteau. Vous venez?
--Oui, Jean, me voici.
Elle le suivit. Mme Vanore était déjà montée dans le break où elle s’affairait pour envelopper ses filles, car la fraîcheur tombait avec le soleil, qui s’embrumait au couchant. Grisel fumait, considérant les chevaux d’un œil distrait.
--Vite, Denise, voulez-vous monter? Il est déjà tard. Nous ne serons à Gérardmer qu’à la nuit.
Elle obéit. D’Astyèves, correct, échangeait les propos d’adieu avec Mme Vanore et Grisel, expliquant:
--Je vais vous suivre de bien près. On prépare mon cheval.
Le break s’ébranlait. Avec toute son âme, Denise regarda le paysage superbe que, peut-être, elle ne reverrait jamais et devant lequel son avenir de femme s’était décidé, sans doute. A cette terre d’Alsace, elle laissait de sa vie... Même quand des années et des années auraient passé, elle se souviendrait encore des lointains bleus qu’elle contemplait tandis qu’elle entendait l’aveu inoubliable...
Les chevaux l’emportaient. De plus en plus petite, se découpait sur l’horizon clair, la silhouette haute et mince de Bertrand d’Astyèves, debout au milieu de la route, immobile à la place où il lui avait dit adieu. Puis la distance le fit invisible...
La voiture filait avec un roulement sonore sur la terre très sèche, suivant la même route que le matin Denise avait parcourue avec une gaieté d’enfant. A peine, maintenant, elle en remarquait le décor pittoresque. Ses yeux, indifférents pour la première fois, voyaient fuir les sous-bois obscurcis, les allées vertes allongées entre les fûts sveltes des sapins, les ravins au fond desquels, sous le ciel rose, s’endormaient les prairies et les grands lacs paisibles. Immobile, elle songeait. Blanche Vanore s’étonna.
--Denise, êtes-vous fatiguée? Vous ne causez pas!
Elle fit un effort pour répondre.
--Excusez-moi, Blanche, le crépuscule me rend volontiers silencieuse! C’est mon heure de prédilection et je résiste mal à la tentation d’en jouir en silence.
--Comme vous voudrez, ma chérie. Avez-vous assez chaud? Votre compositeur ne me pardonnerait pas si je vous ramenais enrhumée!
Presque comme la voiture atteignait Gérardmer, un cavalier la rejoignit; d’Astyèves qui, ayant été retardé à la Schlucht, avait mené son cheval un rude galop pour regagner le temps perdu. Mais dans la nuit venue, il ne pouvait même plus distinguer les traits du visage cher... Non plus, il ne lui était plus donné d’aller à elle pour la supplier de ne pas persévérer dans son fier refus!
Alors, exaspéré de sentir l’impuissance de sa volonté, il continua solitairement sa route, laissant le break derrière lui.
Seuls, maintenant, les enfants y causaient. Blanche Vanore somnolait; près du cocher, Grisel fumait; Denise, elle, rêvait, la nuit tentatrice réveillant en elle, tout bas, la soif éperdue de se laisser emporter vers l’amour...
Quand elle entra dans le salon des Xettes, Mme Champdray lui tendit une lettre; quelques lignes de sa mère lui disant qu’elle était attendue le surlendemain...
XII
Le train courait dans la nuit, approchant de Paris.
Sous la tremblante lueur de la lampe, Denise regarda sa montre. Une demi-heure à peine restait avant que son voyage de retour fût achevé.
Quelques heures seulement avaient passé depuis qu’elle avait vu disparaître les belles montagnes sombres, les horizons boisés de Gérardmer... Et pourtant, comme elle se sentait loin de ce petit pays des Vosges, où elle venait de vivre des jours qui demeureraient parmi les meilleurs qu’eût connus sa jeunesse sevrée de quiétude et de joie... Si loin déjà, qu’un regret nostalgique lui serra le cœur quand elle eut, de nouveau, le sentiment aigu de cette fuite rapide d’un passé qui tombait derrière elle, tout palpitant de sa vie...
Alors, d’instinct, elle ferma les yeux pour pouvoir l’évoquer plus présent, avant que la réalité l’eût définitivement rejeté en arrière. Le bruit monotone du train sur les rails berçait sa rêverie; et, à sa volonté, les journées mortes ressuscitaient, les souriantes, les joyeuses, les inquiètes, mais les autres aussi, plus proches, si troublantes que toute son âme tressaillait encore au seul effleurement de leur souvenir. Elle revivait son retour le soir du concert sous le clair de lune d’argent, puis les inoubliables minutes de la Schlucht, et le même jour encore, l’instant où, dans la nuit bleue du crépuscule, elle avait senti un regard d’homme fouiller éperdument l’ombre pour la revoir encore... Enfin, sa dernière journée là-bas,--la veille même!--l’adieu ému de Grisel et surtout celui de Bertrand, rendu correctement banal par la présence de Blanche Vanore...
Si elle l’eût vu seul pendant le suprême moment qui les rapprochait, quel eût été l’avenir?... Elle avait bien lu dans ses yeux, qui l’imploraient avec la même ferveur brûlante, qu’elle demeurait pour lui l’élue; d’autant plus chère, qu’elle se fait plus lointaine. Alors, pourquoi l’impression lui avait-elle traversé l’âme qu’il l’enveloppait de ce regard profond, douloureux, presque violent dans son acuité, dont on contemple ceux que l’on n’est pas certain de retrouver jamais? Et la foi divine n’était pas entrée en elle quand il lui avait murmuré:
--A Paris, maintenant. Au revoir, Denise...
A Paris, où l’attendaient les rudes devoirs, les difficultés de toute espèce, un instant oubliées; à Paris, où il allait lui falloir recommencer la lutte pour la vie, sans le viatique d’une chaude tendresse autour d’elle pour la soutenir... Était-il possible que le rêve jeté en elle par un caprice d’homme devînt la réalité même?... Quelle folie d’espérer! alors qu’elle savait si bien combien c’est chose vaine,--autant que de se plaindre...
Pourtant, malgré tout, elle espérait... Pourtant, une supplication inconsciente jaillissait de tout son être jeune pour que cet avenir dont elle avait peur ne lui fût pas trop rude. Elle ne demandait même pas qu’il devînt, comme pour d’autres, lumineux et bon;--les années d’épreuves lui avaient appris à n’être pas exigeante, et enseigné le courage;--mais seulement qu’il ne la meurtrît pas trop rudement...
Au dehors, la nuit s’étoilait des lumières grandissantes de Paris, noyé dans la brume d’une petite pluie fine, une pluie d’automne, pénétrante et froide. Les feux des signaux flambaient dans l’ombre, allumant des éclairs sur les rails humides; de lourdes silhouettes de wagons s’allongeaient de chaque côté du train qui courait d’une allure haletante vers la ville immense dont les hautes maisons montraient leurs façades trouées par la lueur des fenêtres éclairées. Puis, lourdement, il entra en gare.
Denise se dressa et sauta sur le quai, parmi la cohue indifférente que déversaient les wagons. Elle suivit le flot, cherchant à distinguer un visage ami parmi ceux que baignait l’aveuglante clarté des lampes. Un besoin éperdu la poignait, de sentir la chaleur d’une affection à cette heure où elle faiblissait devant les tristesses pressenties, pénétrée toute par l’intense mélancolie de ce retour dans la nuit froide, sous la pluie maussade...
--Denise! Denise! par ici! Nous sommes là!
C’était la voix joyeuse de son jeune frère.
Près de lui, en même temps, elle reconnaissait le visage fatigué,--toujours séduisant,--de son père qui lui souriait, lui souhaitant la bienvenue. Tous deux semblaient vraiment heureux de la revoir, et elle se reprocha sa détresse dans le wagon solitaire.
--Eh bien, ma fille, tu n’es pas trop lasse? Non? Ta mine, d’ailleurs, répond pour toi. Tu nous reviens toute rose! L’air des montagnes vous a réussi, mademoiselle.
Il la considérait d’un regard charmé où s’amalgamaient, de façon bizarre, l’orgueil du père et l’instinctif plaisir de l’homme à la vue d’une très jolie femme. Elle demanda tout de suite:
--Comment est maman?
Brièvement, il répondit, le visage aussitôt assombri, devenu presque dur:
--Pas mal, mais toujours très nerveuse, se faisant des monstres de tout! Elle a eu des ennuis de domestiques.