Part 10
Pourtant, le terme en était venu. La côte était gravie et devant eux, c’était la maison de Mme Champdray. Machinalement, elle s’arrêta. Lui, comme elle. Sous la pâle lueur d’argent, il la vit, silhouette souple dans son grand manteau rose, son jeune visage ébloui, avec des prunelles profondes où flottait la même mystérieuse expression d’ivresse grave qui entr’ouvrait les lèvres et les faisait trembler...
Alors, comme un torrent, la tentation jaillit en lui de l’attirer dans ses bras, de meurtrir de baisers les yeux dont il adorait le regard, la bouche désirable qu’il avait soif de sentir brûler sous la sienne...
Pourtant, il ne fit pas un geste vers elle... Un instinct lui criait que s’il s’abandonnait ainsi, il la perdait!
Mais la tentation était si violente que, cette fois, avec une sensation de délivrance, il vit approcher Mme Champdray, qui avait monté la côte au bras de Grisel. La voix sourde, il dit:
--Denise, vous me pardonnez de vous avoir ainsi parlé?... Je vous aimais trop, je ne pouvais plus me taire...
Sans un mot, elle inclina la tête et resta immobile, la bouche close, tandis que les adieux s’échangeaient autour d’elle; et, à peine, il effleura la main dégantée que la sienne avait implorée, tant elle la déroba vite. Mais nulle parole ne lui eût été plus précieuse que le regard rencontré une seconde dans la double étoile des yeux...
Il la vit lentement, aux côtés de Mme Champdray traverser le jardin, puis elle disparut dans la maison...
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--Bonsoir, petite, allez vite dormir maintenant et ne rêvez pas trop à vos succès! dit Mme Champdray, embrassant le jeune front qui se tendait, comme chaque soir, vers elle.
Dormir! Un bizarre sourire passa sur les lèvres de Denise. Une fièvre semblait la brûler; et, seule dans sa chambre où la lune découpait un carré de lumière, elle rejeta instinctivement son manteau, avec l’impression d’une flamme qui lui dévorait le visage. Mais elle ne s’approcha pas du cadre de la fenêtre ouverte sur la nuit enchantée, comme si elle eût eu peur de retrouver là d’Astyèves, lui murmurant les mots que toute sa jeunesse souhaitait entendre encore... Ah! ces mots, éternellement les mêmes, éternellement charmeurs, comme ils avaient pénétré dans son cœur de vingt ans, son pauvre cœur de femme créé pour se donner, qui étouffait dans la fière solitude où elle l’enfermait!
--Il m’aime! mais moi, moi, pourtant, je ne l’aime pas? pensa-t-elle avec une sorte d’épouvante.
Alors pourquoi l’avait-elle écouté?... Comment avait-il pu jeter en elle cette ivresse qui la dominait peu à peu quand il lui parlait sur la route solitaire...
Pourtant, elle n’était pas une fille romanesque et elle savait bien de quel alliage était fait l’amour dont elle venait d’entendre l’aveu. Il l’aimait, comme d’autres déjà l’avaient aimée! Non pour l’épouser et pour l’arracher ainsi à son avenir de travail, à cette vie de théâtre dont elle était menacée!... Alors, pourquoi ne lui avait-elle pas répondu comme aux autres, dédaignant leur injurieux hommage?... Pourquoi, à cette heure où elle descendait dans l’intimité de son âme, y découvrait-elle que s’il fût venu à elle lui demandant d’être sienne à jamais, la petite graine d’amour qu’il avait déposée en son cœur, que de toute sa volonté elle avait empêchée de germer, se fût épanouie en une plante superbe dont le fruit les eût divinement enivrés...
Oh! être aimée! Être la vie, l’âme, le tout d’une autre créature, quelle douceur! En était-il une comparable à celle-là, même ne donnât-elle qu’une illusion de bonheur? D’où venait donc que tout à coup, elle le sentait ainsi avec cette intensité douloureuse? D’où venait qu’à cette heure tout son être jeune appelait cette caresse du regard, de la voix, des lèvres qui fait défaillir l’âme dans une félicité sans nom dont le souvenir demeure vivant même au cœur des aïeules...
Ah! Dieu, était-ce donc qu’elle aimait d’Astyèves? qu’il l’avait vaincue parce que son amour, dominateur et suppliant, l’avait enveloppée alors que, pour un moment, nul souci matériel, nulle préoccupation de la vie quotidienne ne la maintenait de force hors du rêve... Parce que cet amour s’était révélé à elle dans l’enchantement des jours d’été, des crépuscules tièdes, des soirs étoilés, dans le silence vibrant des beaux bois où l’ombre était parfumée, où l’air bruissait comme un chant dans les aiguilles des sapins...
Les mains jointes d’un geste d’angoisse, elle songeait, toute brisée, inconsciente des minutes qui s’enfuyaient, son regard fixe arrêté sur le vaste ciel limpide. La lune était maintenant très haut et la nuit claire épandait son calme infini sur les montagnes obscures estompées par la brume, sur les bois silencieux, sur les métairies blanches où les êtres reposaient dans la mort bienfaisante du sommeil...
Discrètement, sa porte s’entr’ouvrit.
--Denise, ma chérie, êtes-vous souffrante? Depuis que vous êtes rentrée dans votre chambre, je ne vous ai pas entendue remuer. J’ai frappé et vous ne m’avez pas répondu.
C’était Mme Champdray qui, devant l’obscurité de la pièce, s’arrêtait surprise.
Denise tourna la tête et son blanc visage alors apparut très grave sous le reflet de lune qui, seul encore, éclairait la pièce. D’un mouvement de créature qui s’éveille, elle se dressa. Une ombre de sourire glissa sur sa bouche et, la voix lente, elle dit:
--Ma chère grande amie, c’est ma sagesse qui est malade! Il me vaudrait mieux, je crois, repartir pour Paris. Je me croyais bien forte et je découvre que je suis faible autant que les autres... Ah! je désire trop être aimée!
A peine, vraiment, elle avait conscience qu’une âme entendait ce cri jailli de la sienne. Elle songeait tout haut, certaine d’être comprise, quel que fût l’aveu qui lui échapperait.
Mme Champdray l’attira doucement:
--Pauvre enfant! sûrement, vous l’aurez, votre part d’amour... Mais il faut l’attendre de qui seulement peut vous la donner! Ne vous fiez pas aux autres hommes. Ils vous feront souffrir quand vous leur aurez abandonné votre cœur...
--Je le sais..., sans illusion... C’est pourquoi je n’ai aucune excuse pour montrer cette misérable lâcheté!
--Enfant, il ne faut pas être si sévère pour vous-même; demain, vous retrouverez toute votre vaillance et je vous y aiderai de mon mieux, si vous le désirez. Ce soir, petite Denise, vous avez mal aux nerfs; vous avez trop chanté de musique capiteuse, trop entendu de paroles qui grisent... Et aussi trop regardé le clair de lune! Il faut maintenant que l’enfant soit sage, qu’elle ferme sa fenêtre, allume prosaïquement sa lampe et s’en aille bien vite dormir sans plus rêver ni penser...
Il y avait une autorité apaisante dans l’accent de Mme Champdray; et de lui trouver cette délicate tendresse de mère, une reconnaissance infinie pénétra Denise. Comme une enfant fatiguée, elle appuya sa tête sur l’épaule de son amie.
--Oh! madame, que vous êtes bonne, et que toute mon âme vous remercie...
--De bien peu de chose, ma chère petite fille... Allez vite vous reposer. Et que la paix soit avec vous...
D’un geste affectueux qui ressemblait à une bénédiction, elle avait posé la main sur les cheveux de Denise. Puis, doucement, comme elle était venue, ayant elle-même allumé la lampe, elle sortit de la pièce...
XI
D’Astyèves arrivait à la Schlucht. Il laissa souffler son cheval qu’il avait rudement mené depuis Gérardmer, dans sa crainte de ne pouvoir rejoindre Denise si elle avait commencé l’ascension du Hoheneck. Vanore, le matin même, lui avait incidemment appris que sa femme emmenait la jeune fille et les enfants, sous l’escorte de Grisel, en excursion à la Schlucht; et, sans hésiter, il avait dirigé sa promenade de ce côté, cédant à ce désir impérieux de voir Denise que chaque jour avivait en lui, sans qu’il en prît désormais souci.
Dans son égoïsme d’homme violemment épris, il allait maintenant droit devant lui où son désir le poussait, insouciant de ce qui en résulterait pour elle, comme pour lui, dans une détente consentie de sa froide volonté. Il était comme un homme qui s’enivre, avec la conscience du danger couru, mais trouve l’ivresse si douce qu’il s’y abandonne corps et âme, dominé par la magie de l’heure présente... Toujours ainsi, il avait suivi son bon plaisir, avec un orgueilleux dédain des conséquences...
Il avait tout juste aperçu Denise, depuis le soir où il s’était trahi. Et dans leurs brèves rencontres chez Vanore d’où elle sortait quand il arrivait, chez Mme Arnales où elle était apparue seulement un moment pour chanter, il l’avait retrouvée insaisissable comme aux premiers temps où il la voyait; libre d’esprit, ne semblant avoir nul souvenir de l’aveu dont pourtant il avait bien senti l’écho frémir en elle. Et, à son exemple, il ne s’était pas même permis une allusion.
De la part d’une autre, il eût pu croire à une manœuvre de coquette, mais elle était incapable de pareils calculs, il en avait la certitude, si sceptique fût-il... Alors pourquoi semblait-elle résolue à se faire «lointaine» comme jadis? Oh! ce «pourquoi?» Combien de réponses il lui avait cherchées tandis que, pour aller à elle, encore, il lançait son cheval sur la belle route boisée que ses yeux ne voyaient pas...
Maintenant la dernière côte était gravie; il arrêta la bête ruisselante.
Mais son regard ne chercha pas le décor magnifique de la vallée de Munster qui s’allongeait à l’horizon. D’un coup d’œil, il enveloppait un groupe de touristes arrêtés devant l’hôtel unique, dressé en cette solitude; puis la silhouette de ceux qui s’éloignaient sur la route vers les roches du Kruppenfels, ou s’engageaient dans les sentiers coupant la frontière pour monter au Hoheneck... Mais aucune n’était celle de Denise. L’idée lui traversa l’esprit que, peut-être, il ne parviendrait pas à la rencontrer et il tressaillit d’une anxiété d’homme altéré, qui craint de voir lui échapper la source d’eau vive.
Il se dirigea vers l’hôtel et demanda:
--N’avez-vous pas eu à déjeuner une dame avec trois ou quatre enfants et une jeune fille brune, accompagnées d’un homme grand et très fort?...
--Oui, monsieur, mais cette société-là est partie pour le Hoheneck.
--Il y a longtemps?
--Une demi-heure à peu près.
--Savez-vous par quel sentier, français ou allemand?
Le domestique donna l’indication approximative; et Bertrand, ayant laissé son cheval, s’engagea dans le chemin indiqué qui montait doucement sous la ramure des arbres. Il espérait bien que les promeneurs n’auraient pas sur lui grande avance, car il savait combien Mme Vanore et Grisel marchaient lentement et il songea:
--Mme Vanore aura, sûrement, demandé à se reposer au point de vue des _Rochers de la Source_... Je vais les y trouver...
Le sentier tourna. Une fois encore, la destinée était pour lui. Sous le dôme léger des branches, il aperçut Mme Vanore retenant Huguette à ses côtés, puis Grisel qui fumait, paresseusement allongé sur l’herbe; et enfin, entre Jean et Madeleine, elle, Denise, contemplant les sauvages profondeurs de l’admirable ravin boisé, hérissé de roches, qui dévalait à pic, cerné à l’horizon par les crêtes onduleuses des Vosges. La petite Huguette l’aperçut tout de suite.
--Ah! monsieur d’Astyèves!
Les autres tournèrent la tête avec des exclamations. Mais, en cette minute, lui ne voyait que Denise. Leurs regards se rencontrèrent. Elle comprit pourquoi il était là, et victorieuse de sa volonté, une douceur ardente s’épandit en elle, pareille à une joie, cette joie qui pénètre les plus fières quand elles se sentent l’aimée...
Mme Vanore s’écriait, accueillant d’Astyèves d’un sourire de bienvenue:
--C’est une bonne surprise de vous voir surgir ainsi! Est-ce le hasard qui vous amène, ou saviez-vous que nous étions ici?
Il ne daigna pas éviter une franche réponse.
--Je le savais; j’ai rencontré ce matin Vanore qui me l’a dit; et, en dirigeant ma promenade de ce côté, cette après-midi, j’espérais bien avoir quelque chance de vous retrouver.
Naïvement, elle approuva:
--C’est gentil, cela! Une excellente inspiration que vous avez eue là! Alors vous recommencerez avec nous l’ascension du Hoheneck?
--Si je ne suis pas indiscret...
--Pas du tout. Quelle idée! N’est-ce pas? Denise. Seulement, je ne vous promets pas que Charles et moi nous monterons jusqu’en haut, car nous ne sommes, ni l’un ni l’autre, des spécimens d’alpinistes. Je vous confierai les enfants, du moins les grands, je garderai Huguette. Cela dit, je ne vous offre pas de vous asseoir, car il faut nous remettre en route. Jean ne tient plus en place.
Elle se levait sans enthousiasme, vaincue par les appels réitérés de son fils, et, lentement, elle se reprit à marcher dans le sentier qui, en pente insensible, s’élevait vers les hauteurs du Hoheneck. Mais elle ne paraissait pas songer à rendre la liberté à Bertrand et continuait à bavarder avec lui. Il l’accompagnait, secoué d’une furieuse impatience en voyant, devant lui, avancer Denise, escortée de Grisel, avec qui elle causait, sans qu’il pût entendre une de leurs paroles.
Mais, tout à coup, il dressa la tête, tout son être attentif au caquetage de Mme Vanore. Elle disait:
--Je suis ravie que nous ayons pu faire aujourd’hui cette excursion à la Schlucht, afin que Denise en profite avant son départ.
--Avant son départ?...
--Mais oui; vous ne saviez pas?... Mon mari ne vous a pas raconté?... Sa mère la réclame et elle est sous le coup d’une lettre qui lui dise quel jour elle est attendue. Nous en sommes tous désolés, à commencer par Mme Champdray qui espérait la garder jusqu’en octobre.
Il demanda encore:
--Mlle Muriel savait qu’elle pouvait ainsi être rappelée?
--Oh! de la part d’une femme fantasque comme sa mère, rien ne doit la surprendre beaucoup! Pourtant, elle ne prévoyait pas ce brusque rappel dont elle a eu l’annonce hier matin. Mais vous savez comme elle est dévouée! Du moment qu’on la demande, elle est prête à partir, à sacrifier toute la fin de ses vacances, même pour satisfaire un caprice.
Bertrand n’écoutait plus. Une pensée avait chassé toutes les autres de son cerveau: elle allait partir, lui échapper...
Sa volonté se cabra en une révolte aveugle.
--Je ne veux pas la perdre!... Je ne veux pas!
Ce devenait pour lui un supplice de devoir continuer à marcher courtoisement auprès de Mme Vanore, de lui répondre, de ne pouvoir aller vers Denise dont la présence allait lui être enlevée... Comment n’avait-elle pas pitié de lui, ne sentait-elle pas que le regard, les mots de bienvenue dont elle l’avait accueilli étaient une goutte d’eau pour sa soif d’elle, que, impérieusement, il appelait par toutes les fibres de son être...
Mais, enfin, le sentier finissait devant l’étendue des prairies qui s’élevaient maintenant jusqu’au sommet du Hoheneck. Les arbres disparaissaient, même les buissons de hêtres, courbés par les vents, écrasés par les neiges. Dans l’herbe courte, des gentianes jaunes fleurissaient.
Denise s’arrêta, enfin!... Sans doute, pour mieux contempler l’horizon; un de ces larges horizons qu’elle adorait, enveloppant la terre de Lorraine et ses lacs dont les eaux luisaient dans la noire verdure des sapins; la terre d’Alsace, baignée par son large fleuve qu’enserraient et les cimes bleuâtres de la forêt Noire et les sommets arrondis des Vosges, marbrés d’ombres par les nuages que le vent emportait en lourdes masses floconneuses, à travers l’immensité du ciel.
Bertrand s’approcha. Elle le devina plus qu’elle ne l’entendit et tourna un peu la tête vers lui.
Dans les yeux, elle avait cette expression qui illuminait le visage comme une flamme. Avant qu’il eût parlé, elle dit:
--C’est beau ici, n’est-ce pas?... Plus encore qu’aux Gouttridos!
--Et vous en jouissez comme on jouit de ce qu’on va perdre! Est-ce donc vrai que vous allez partir?
La question lui était échappée irrésistiblement.
--Oui, c’est vrai.
--Vous partez..., pourquoi?
Elle eut l’intuition qu’il craignait un rapport entre ce départ inattendu et l’aveu qu’il lui avait fait. Alors, arrêtant sur lui son regard clair, elle expliqua simplement:
--Parce que ma mère est rentrée à Paris, très fatiguée de sa saison d’eaux et qu’elle a besoin de moi.
Ainsi c’était vrai, bien vrai. Cette chose si naturelle à laquelle il n’avait pas songé, vite habitué à l’effleurement délicieux de sa jeune vie, cette chose allait s’accomplir! Elle allait s’éloigner, disparaître dans la foule des êtres que le grand Paris absorbe. De nouveau, une révolte gronda en lui, l’animant d’une volonté invincible de ne pas la laisser lui échapper. Soudain, il lui paraissait impossible d’accepter de ne plus la voir chaque jour, de ne plus la sentir vivre près de lui, de renoncer à l’espoir de l’enivrer enfin du parfum d’amour dont il l’enveloppait... Et une prière inconsciente lui jaillit des lèvres:
--Ne partez pas encore! Restez, je vous en supplie...
--Rester..., pourquoi? Je ne puis pas. N’avez-vous pas compris que je suis attendue le plus tôt possible?...
Comme elle regardait droit devant elle, il ne vit pas qu’au fond de ses yeux, s’allumait la mystérieuse clarté dont, un soir unique, il avait vu déjà le rayonnement. Il entendit seulement l’accent résolu de la belle voix grave, et une sorte de colère le bouleversa de la voir calme ainsi, alors qu’elle avait soulevé en lui un souffle de tempête.
--Soit, il faut, en effet, que vous partiez... Et peu vous importe!... Avec quelle sérénité d’âme vous acceptez de faire souffrir en vous éloignant...
--De faire souffrir? Oh! non, je ne ferai souffrir personne. Vous me supposez trop de puissance. Tout au plus, pourrais-je peut-être laisser quelques regrets, parmi de très bons amis... Mais, heureusement, ces regrets-là n’ont rien de douloureux!
--Denise! ah! Denise, est-ce vous, la sincérité même, qui pouvez parler ainsi!
Il avait jeté les mots presque violemment. Elle tressaillit et, d’instinct, leva les yeux vers lui. Mais ce ne fut qu’une seconde, elle avait peur du charme tout-puissant qui, une fois déjà, l’avait divinement vaincue...
--Denise, pour dire... ce que vous dites, vous n’avez donc pas senti ce que vous êtes devenue pour moi, tellement l’âme même de ma vie, que je ne puis plus concevoir l’existence sans vous, loin de vous; que l’idée de vous laisser partir, ou de ne pas vous suivre, me paraît monstrueuse, insensée, impossible enfin à accepter... Car, lorsqu’on est un pauvre homme fait de chair, de sang, de passion, non pas un saint! on n’accepte pas ce qu’on sait être pour soi un supplice...
Oh! Dieu, pourquoi avait-il cette ardente sincérité d’accent qui faisait ses paroles si dangereuses, distillant le vertige... Ah! heureusement, elle allait partir... Alors, elle redeviendrait sage... Et lui, il oublierait, quoi qu’il en dît...
Comme s’il avait l’intuition de son scepticisme, il demandait, avec une sorte d’autorité suppliante:
--Denise, vous ne me croyez pas?
--Oh! si je vous crois... Je ne doute pas qu’en ce moment vous... n’aimiez la femme séduisante que vous imaginez voir en moi, mais...
--Mais vous n’en prenez guère souci... Ah! quel cœur avez-vous donc pour rester ainsi... indifférente et froide!... quand vous devez vous sentir aimée follement, au point que, si vous daigniez le vouloir, vous feriez votre chose de l’homme qui n’a plus que vous en lui...
Elle devint très pâle et, machinalement, regarda autour d’elle, comme un être ébloui qui cherche un appui... La grande solitude des sommets l’entourait. Elle avait continué à monter, et bien loin en arrière, étaient Blanche Vanore et Grisel, qui se reposaient de nouveau. En avant, Jean avait entraîné sa sœur, et les cheveux d’or blond de Madeleine ne formaient plus qu’une petite tache lumineuse... Elle était toute seule avec le tentateur, encore une fois, n’étant protégée que par sa science triste de la vie.
Frémissante, elle dit:
--Vous ne vous étonneriez pas de me voir tant de scepticisme, tant de sagesse, si vous saviez combien déjà j’ai entendu de telles paroles! combien j’ai pu mesurer la valeur de ce qu’elles enfermaient!... C’est pour cela que, maintenant, tous peuvent inutilement me parler d’amour.
--C’est parce que, comme moi, les autres ignorent les mots qui ouvriront votre cœur... Ah! vous le gardez bien...
--Oui, de toutes mes forces, de toute ma volonté!
Et la voix musicale s’éleva avec une gravité passionnée:
--Je ne le donnerai, je l’espère, que quand je pourrai le faire, non seulement avec amour, mais encore avec foi; quand ce sera pour tout l’avenir, pour être la femme, porter le nom de celui qui me dira qu’il m’aime... Et cela, je sais, sans illusion, qu’à cette heure, ce n’est pas un honneur auquel il me soit permis de prétendre!... Aussi, tout ce qu’il peut y avoir en moi de raison, je l’emploie à me défendre, autant contre les autres que contre moi-même... Car je ne suis ni froide, ni indifférente, hélas! Je ne suis pas arrivée encore à me rendre insensible comme je m’y applique, c’est vrai, autant que j’en ai le courage... Et je me le reproche! Mais toute la volonté du monde ne peut faire qu’à mon âge, on atteigne aussi aisément au paisible détachement d’une vieille femme..., ne peut faire qu’on n’ait plus dans l’âme la soif,--ah! bien douloureuse, quelquefois!--de connaître le bonheur de celles qui sont aimées, et d’être ainsi heureuse, à ne plus rien demander à la vie!... Vous voyez que je suis franche! Seulement...
Elle s’arrêta une seconde, tant son cœur battait à coups pressés dans sa poitrine.
--... Seulement, grâce à Dieu! j’ai aussi l’horreur invincible de tout ce qui salit et l’orgueil de croire que je vaux plus que ce qui m’est seulement offert! Et c’est cet orgueil, sans doute, qui me rend forte comme je veux, comme je dois l’être!
Avec le meilleur de lui-même, vraiment, il l’avait écoutée, sans un geste même pour l’arrêter ou la prier. Cette fois, elle venait de lui ouvrir toute, largement, comme il l’avait tant souhaité, sa jeune âme de passionnée, mais aussi de droite et fière créature. Et, en lui, soudain, avait pénétré, avec la certitude que, _jamais_, elle n’accepterait un amour qui serait une insulte, l’intolérable sensation de s’être conduit vis-à-vis d’elle comme un voleur qui cherche à détrousser une créature que nul ne défend...
Mais aussi combien elle lui apparaissait désirable, d’autant plus qu’elle ne voulait pas se donner!... Et, soudain, un irrésistible élan abolit en lui sa volonté, un de ces élans qui élèvent un être au-dessus de lui-même, l’entraînent aux généreuses folies dans lesquelles sombrent les misérables calculs de l’égoïsme humain... Les mots que criait toute son âme lui échappèrent:
--Denise, je vous aimerai comme vous voulez l’être... Soyez mienne... Devenez ma femme...
Il y eut un silence. Une seconde, elle ferma les yeux, blanche jusqu’aux lèvres. Puis, elle répéta d’un ton bas:
--Que je sois votre femme?... Moi?... c’est là ce que vous me demandez?...
Elle s’était arrêtée; lui aussi. Ils se regardaient dans la solitude de la montagne, qui les isolait du reste de la terre. Leurs âmes s’interrogeaient, palpitantes, à cette heure décisive où s’engageaient leurs destinées...
Elle dit, d’une voix qui tremblait:
--Pourquoi essayez-vous de me tenter? C’est mal!
--Denise, je vous veux toute, comme je vous aime toute!
--Vous voulez que je devienne votre femme... Vous le voulez..., depuis quand? depuis un moment?...
Il n’y avait ni amertume ni ironie dans son accent. C’était une question solennelle de créature loyale, en un instant où la vérité seule devait être dite.
--Depuis la minute où j’ai compris que, par-dessus tout, je voulais votre chère présence pour la vie entière...