L'heure décisive

Part 14

Chapter 143,753 wordsPublic domain

--Vraiment? Tu es trop modeste, Denise. Des hommages sans portée! On ne peut guère appeler ainsi ceux d’un homme qui vient offrir son nom à la femme qu’il aime et qui sollicite humblement la faveur de le lui dire!...

Humblement! d’Astyèves, humble! Ah! ce n’était pas lui qui pouvait être qualifié ainsi! De qui donc parlait Mme Muriel? Qui donc avait songé à lui offrir, non pas seulement son amour,--de ceux-là, il s’en rencontre,--mais son nom?

--Eh bien, Denise, quel mutisme? Tu ne me dis pas ce qu’il te semble de la proposition?

--J’attends que tu la précises, mère. Il me paraît si invraisemblable qu’une demande en mariage me soit adressée, à moi, une chanteuse de concert, sans autre fortune que sa voix!

Elle s’arrêta une seconde encore, pour conserver, un instant de plus, l’involontaire espoir qui s’était allumé en elle, flamme vacillante qu’un mot éteindrait, ou ferait jaillir superbe. Mais elle se ressaisit aussitôt et interrogea, résolue:

--Pourquoi, mère, ne nommes-tu pas l’homme extraordinairement généreux dont tu parles?

--Parce qu’il me semblait que tu devais savoir aussi bien que moi de qui il s’agissait. Mais tu demeures fidèle à ton système de silence. Bref, puisque tu tiens à une déclaration officielle, tu es demandée par un parent de Mme Vanore, un M. Charles Grisel, sur qui tu as fait à Gérardmer une impression assez forte pour que, me trouvant seule tantôt, il m’ait avoué ses sentiments à ton égard; ajoutant que sa fortune lui permettait de t’offrir un luxe digne de toi... Ce sont ses propres paroles.

Denise n’entendit même pas les derniers mots de sa mère, pas plus qu’elle ne remarquait le bizarre mélange de satisfaction et de dédain que trahissait son accent. La même sensation de mort qui l’avait accablée quand elle marchait seule après avoir quitté Vanore, l’envahissait de nouveau, tellement intolérable que ses mains se crispèrent d’angoisse... Cependant elle n’avait pas vraiment cru que Bertrand revenait ainsi à elle; tout son scepticisme lui avait, dès la première minute, crié l’inanité d’un tel rêve...

Comme elle était assise loin de la lampe, Mme Muriel ne vit pas la contraction douloureuse qui, tout à coup, creusait son visage.

--Eh bien, Denise, interrogea-t-elle, un peu impatientée, tu as donc achevé de perdre l’usage de la parole?

La jeune fille respira profondément, comme pour retrouver un souffle devenu rare.

--Je suis surprise, maman. Cette demande est pour moi tellement inattendue...

--A ce point? Il me paraît difficile d’admettre que tu ne soupçonnais pas l’impression que tu avais produite sur un homme aussi... expansif que M. Grisel!

Elle eut un geste lassé.

--J’avais, en effet, remarqué vaguement que M. Grisel semblait me trouver à son gré; mais quelle importance aurais-je attaché à cela? Est-ce que, tous les jours, il n’arrive pas aux artistes de se découvrir des admirateurs qui, certes, ne songent point à offrir leur nom,--tout au plus leur bourse ou leurs phrases... Voilà tout! Et réellement, j’aurais été bien naïve ou bien présomptueuse d’espérer jamais plus!

--Denise!

--Quoi? mère. Pourquoi te révoltes-tu parce que je constate une vérité que tu connais aussi bien que moi? Ce qui est, est... A quoi bon protester, mon Dieu!

--Parce que, justement, tu n’as pas le droit de parler ainsi quand un honnête garçon te fait la demande que je te transmets, comme je l’ai reçue. Lorsque, à mon immense surprise, sur laquelle je ne reviens pas, M. Grisel m’a tout à coup révélé la place que tu avais prise dans son existence, lorsqu’ensuite il m’a fait connaître sa brillante situation de fortune, je lui ai aussitôt rendu franchise pour franchise et déclaré que nous étions aussi absolument ruinés qu’il était possible de l’être; que c’était une fille sans dot qu’il recherchait. Il m’a répondu que sa fortune lui permettait de choisir la femme qui lui plaisait, sans avoir aucune autre préoccupation.

Sa fortune! Comme ce seul mot qu’il prononçait trop souvent dressait, vivant, dans la pensée de Denise, ce gros garçon joyeux, bavard, vaniteux et bon, à qui elle avait accordé une sympathie vague et qui, la jugeant un bibelot précieux, voulait l’acheter parce qu’elle l’avait tenté, lui aussi... Mais du moins, il était plus généreux et plus galant homme que d’Astyèves, si inférieur lui fût-il par l’éducation et l’intelligence; épris d’elle, il avait souhaité qu’elle devînt sa femme, non pas seulement sa maîtresse, comme l’autre le rêvait, dans les obscurs bas-fonds de sa nature d’égoïste viveur... Pourtant, épouser Charles Grisel lui paraissait aussi impossible que de se donner au premier passant venu...

Avec une gravité ardente, elle interrogea:

--Mère, qu’as-tu dit à M. Grisel?

--Que je te ferais part de sa demande.

--Dont tu penses... Quoi?

Les paupières de Mme Muriel voilaient son regard.

--Qu’elle est tellement inespérée qu’il serait bien déraisonnable de la rejeter...

--Même si je me sens incapable, malgré mon... estime pour M. Grisel, de l’aimer comme une femme doit aimer son mari pour que l’un et l’autre aient quelque chance de bonheur?

--Pourquoi ne l’aimerais-tu pas?

--Pourquoi? Oh! maman, me connais-tu donc si peu que, après avoir causé avec M. Grisel, tu ne pressentes même pas qu’entre lui et moi, il n’y a de commun ni éducation, ni goûts, ni habitudes, ni idées... rien, enfin, rien! me comprends-tu? et qu’il me paraisse insensé de songer même à lui livrer ma vie, toute ma vie, de me murer ainsi, à mon âge, dans une existence dont rien ne pourra ensuite me délivrer, même si j’y étouffe!

Mme Muriel eut un geste irrité, et ses doigts nerveux tordirent l’étoffe de sa robe.

--Prends garde, Denise, tu tombes dans le roman! Ne gâche pas ton avenir pour une enfantine raison sentimentale. Le brave garçon qui te recherche aujourd’hui n’est peut-être pas, en effet, l’homme qui, spontanément, pouvait te plaire. Je n’avais pas attendu tes déclarations pour m’en douter. Il ne me semble guère, c’est vrai, posséder les mérites,--ni les dehors,--que tu parais surtout priser... Et après? C’est une telle illusion d’espérer que deux êtres atteindront jamais l’unisson absolu. Vouloir mettre de l’amour dans sa vie, ma pauvre Denise, c’est un rêve de pensionnaire! C’est y semer de la douleur en germe... Pas autre chose!

--Mère, ne sois pas aussi décevante! Laisse-moi espérer que même les pauvres, dont je suis, peuvent avoir leur part de bonheur humain, la meilleure, celle qui console de tout...

Les mots lui étaient échappés dans une protestation de toute sa jeunesse. Sa mère la regarda surprise, tant c’était chose inaccoutumée qu’elle s’abandonnât ainsi. Et dans ses yeux, une pitié amère passa.

--Denise, tu parles comme une enfant... Non comme la femme que tu es par la force des circonstances, sachant bien quelle est la réalité. Moi aussi, quand j’avais ton âge, j’ai souhaité de vivre en plein roman! Tu vois ce qu’il en est advenu de mon roman... Tout à l’heure, tu t’effrayais de la vie qui serait la tienne si tu épousais M. Grisel! Pourtant, est-elle même comparable à l’existence mesquine et besogneuse dans laquelle tu te débats comme nous, comme moi qui y étouffe autant que dans un misérable vêtement trop étroit,... une existence qui ne te promet d’autre avenir possible que le théâtre?...

--Mère, je t’en supplie! interrompit-elle, frémissante.

--Pourquoi,--c’est toi-même qui le disais il y a un moment,--ne pas regarder les choses telles qu’elles sont? J’ai eu le loisir de réfléchir pendant mes nuits sans sommeil et je n’ai plus d’illusions. Oui, tu n’as pas d’autre avenir que le théâtre, je le répète, si tu ne veux te résigner à la monotonie stupide des leçons à donner ou continuer dans les salons et les concerts tes exhibitions de chanteuse qui ne te mènent à rien, en somme! Tu ne peux compter ni sur ton père ni sur moi pour t’aider à gagner ta vie... Tout juste, nous reste-t-il à souhaiter de n’être jamais pour toi un embarras et un fardeau!... C’est pourquoi je te dis qu’il te faudrait une bien grave raison pour repousser un mariage inespéré avec un homme honnête et bon qui te ferait indépendante, libre des mortels soucis qui sont ta part aujourd’hui et semblent devoir continuer à l’être... Ah! ma pauvre Denise, ne rejette pas la délivrance par une absurde sentimentalité de petite fille romanesque! Parce que tu es très jeune encore, tu ne comprends pas les misères, les dégoûts, les dangers d’une existence de femme pauvre!... Si tu les connaissais, tu n’hésiterais même pas...

Oh! les cruelles vérités que Mme Muriel venait de dire là! En les entendant, Denise avait souffert comme si elles tombaient sur son cœur même à vif. Mais son instinctive horreur du mariage que lui conseillait la désespérance de sa mère restait en elle aussi invincible.

Ah! certes, oui, l’avenir lui apparaissait difficile, bien difficile! Oui, elle avancerait dans son chemin de labeur bien souvent froissée, meurtrie, quelquefois même tentée... Mais enfin, elle y avancerait libre, pouvant garder, dans l’intimité de son âme, l’espoir d’un bonheur inconnu...

Et pour être délivrée de tout souci matériel,--seulement pour cela!--elle se marierait sans amour, sans espérance possible d’aimer jamais, se refusant, pour toutes les minutes de sa vie, le droit de goûter sans honte à la source vive dont toute sa jeunesse avait soif!...

Elle épouserait un honnête homme qui aurait, lui, le droit de la vouloir toute, puisqu’elle se serait donnée toute, volontairement.

Une révolte secouait tout son être, à l’idée seule de cette espèce de marché. Oui, même pour lutter, pour souffrir, elle voulait demeurer libre,--libre de faire le don d’elle-même, seulement quand elle aimerait... Mais il était bien inutile qu’elle prononçât un tel aveu. Elle ne serait pas comprise; elle et sa mère, à cette heure, ne parlaient pas la même langue. Et, simplement, elle dit:

--Mère, je connais déjà beaucoup des épreuves auxquelles tu fais allusion... Les autres..., les autres, je les devine bien. Mais, vois-tu, je sens que, pour moi, la pire, la plus dangereuse, celle que je redoute plus que toutes les autres, ce serait d’être mariée avec un homme à qui je demeurerais moralement étrangère!... Celle-là, je t’en supplie, maman, ne l’attire pas sur moi, en voulant, au contraire, mon repos. J’espère n’être pas aussi romanesque que tu me le reproches... Je réfléchirai encore à tout ce que tu m’as dit... Mais si, ensuite, ma réponse à M. Grisel ne peut être ce que tu souhaiterais, il faudra me le pardonner... C’est qu’en ma conscience j’aurai compris que je ne pouvais pas agir autrement...

Et la sincérité grave de son accent lui donnait tant d’autorité, que Mme Muriel n’essaya pas de la contredire, dominée par sa jeune et loyale volonté.

XV

A travers la phalange pressée des musiciens de l’orchestre massés sur la scène, Denise s’avançait jusqu’à la rampe, encouragée par l’exclamation de Vanore:

--Allez bravement, ma petite, et gagnez notre partie comme vous savez le faire!

«Notre» partie! Il parlait justement ainsi, puisque c’était un fragment des _Poèmes sylvestres_ qu’elle allait chanter à ce concert dominical, devant une salle comble, et de son succès d’artiste dépendait peut-être son avenir...

Mais, en cet instant, elle n’y songeait guère, les nerfs tendus par cette sorte de fièvre qui l’envahissait toute, quand elle sentait le contact du grand public et qui donnait, au jeune visage, l’inoubliable expression.

Quand elle s’arrêta sur le bord de la scène, svelte et fine dans la gaine sombre de sa robe noire toute perlée de jais, dont le corsage s’échancrait sur la chaude pâleur des épaules, les manches longues suivant étroitement la ligne souple du bras, des lorgnettes, de tous côtés se braquèrent sur elle, détaillèrent la silhouette harmonieuse, les traits expressifs sous la lumière des yeux, graves comme les lèvres de pourpre sanglante, devenues un peu hautaines... Car toute sa fière volonté ne pouvait maîtriser un tressaillement de révolte devant cette curiosité dont elle était l’objet.

Mais, du moins, elle avait appris à ne rien trahir de son impression; et, pour se dominer, tandis que l’orchestre préludait, elle regarda son auditoire. Il était brillant. Dans la profondeur rouge des loges, sous la ruisselante clarté des lustres, c’était un joli spectacle de femmes parées avec leur coquette élégance de Parisiennes. Une vraie salle d’hiver, animée de visages connus, peuplée de gens du même monde, la plupart mélomanes convaincus, pour qui la reprise des auditions dominicales était une véritable fête. Et parmi cette foule dont l’attention était tendue vers elle, Denise distinguait des physionomies qui lui étaient familières, visages de critiques, d’amis, d’ennemis aussi,--rivales envieuses, admirateurs éconduits,--tous attendant les premières notes qu’allait donner sa voix presque célèbre déjà.

Mais elle ne vit pas Charles Grisel qui, assis dans l’un des premiers rangs de fauteuils, la contemplait comme un fervent lève les yeux vers sa madone. Tout à coup, par hasard, dans l’obscurité d’une baignoire, elle venait d’apercevoir Yvonne Arnales qui parlait en souriant, la tête un peu penchée, avec un mouvement d’une grâce familière, à un jeune homme assis derrière elle. Il avait le visage dans l’ombre. Mais Denise n’hésita pas une seconde. C’était bien Bertrand d’Astyèves...

Imperceptiblement, ses doigts se crispèrent dans le tulle scintillant de sa robe. Comme un torrent, passait en elle le souvenir des jours d’été inoubliables, de l’heure où cet homme, si attentif aujourd’hui auprès d’une riche héritière, lui avait passionnément demandé d’être sa femme... Alors c’était ainsi qu’elle devait le revoir?...

L’orchestre continuait le prélude, celui-là même qui, quelques mois plus tôt, montait dans le salon de Mme Arnales, le jour où, pour la première fois, elle s’était trouvée en présence de Bertrand d’Astyèves. Une seconde, elle songea à cette après-midi-là; elle revit l’expression d’admiration ardente qui luisait, ce jour-là, dans ses yeux d’homme. Aujourd’hui encore, il la contemplait comme si jamais, il n’eût dû pouvoir détacher d’elle son regard.

Et elle eut l’intuition que, lui aussi, se rappelait ces heures mortes, qu’il subissait le charme de la musique évocatrice, des harmonies qui chantaient la poésie mystérieuse de la forêt. Toute sa froide sagesse ne pouvait abolir en lui la pensée de ce qui avait été, de ce qui aurait pu être--et que, peut-être, il regrettait,--des jours d’été enfuis...

Irrémédiablement enfuis! Elle en prenait tout à coup l’impitoyable conscience, dans ce seul fait qu’elle était là, debout, sur une scène de théâtre, payée pour procurer une jouissance artistique, non seulement à une foule étrangère, mais à cette petite fille blonde qui la considérait, à travers sa lorgnette, avec une impertinente aisance, à cet homme dont l’amour l’avait humblement implorée un jour et qui, redevenu maître de lui-même, ne daignait plus voir en elle qu’une artiste à écouter... Elle n’était pas de leur monde. Ils en jugeaient ainsi autant qu’elle-même.

Comme un éclair dévorant, cette impression lui traversa le cœur, y allumant une soif de se sentir, une fois au moins encore, toute-puissante sur cet homme qui eût fait d’elle la bien-aimée, si elle n’avait été pauvre...

Le prélude se mourait avec des modulations pareilles à des appels lointains... Puis, tous les instruments se turent. Alors la voix humaine s’éleva en un chant grave, si émouvant de vie ardente et douloureuse, que les âmes tressaillirent, sans que nul,--pas même d’Astyèves, dont tout l’être frémissait,--pût soupçonner le drame muet qui se jouait dans le cœur de cette jeune femme, si exquisement pâle, droite sous les mille regards que ses prunelles d’ombre ne semblaient pas voir.

Aucun ne pouvait savoir qu’elle revivait un passé très doux, qui était mort. De nouveau, elle marchait sous l’ombre fraîche des arbres, elle goûtait la senteur des sapins dont elle voyait les ombres bleues moirer l’eau scintillante... Elle entendait la rumeur cristalline des sources... Mais surtout, elle écoutait, une dernière fois, le murmure d’amour dont s’était enivrée sa jeunesse, le murmure, charmeur et décevant, si tôt étouffé, que, désespérément, pleurait son pauvre cœur de femme...

Et, pour tout cela, son chant ne ressemblait à nul autre; plainte poignante et passionnée, palpitante de sanglots, cri de révolte d’une créature injustement meurtrie... Jamais plus, peut-être, elle ne devait chanter le poème de la _Forêt_ comme elle le dit ce jour-là, non pas seulement en cantatrice merveilleuse, mais en femme qui a vu l’abîme des divines et mortelles tendresses...

Quand elle se tut, vibrante jusqu’à la souffrance, au bruit affolant des applaudissements d’une salle soulevée d’enthousiasme, quand ses prunelles, dilatées dans son visage pâle, s’arrêtèrent sur Bertrand d’Astyèves, elle comprit que son obscur désir s’était accompli. Elle seule, une fois encore, existait pour lui! Livide, il la regardait avec cette expression qu’elle avait voulu revoir, qui, jadis, avait brisé son scepticisme, dans l’aube délicieuse d’une espérance. Mais elle s’était reprise...

Elle s’inclina encore, répondant aux bravos qui l’avaient rappelée et la sacraient solennellement grande artiste. Yvonne, comme sa mère, applaudissait d’un geste coquet. Mais lui, d’Astyèves, ne bougeait pas, les yeux toujours rivés vers elle, les traits contractés. Leurs regards se croisèrent une seconde, demeurèrent perdus l’un dans l’autre, pleins de tant de choses!... Puis elle se détourna, sans avoir même remarqué Charles Grisel, à demi soulevé de son fauteuil pour la mieux applaudir.

Au sortir de la scène, Vanore l’attendait, aussi frémissant qu’elle-même, et, près de lui, Martens, le directeur de l’Opéra-Comique, qui, aussitôt, vint à elle, les deux mains tendues... Mais, comme s’il eût parlé à une autre, elle l’écouta lui dire qu’il était prêt à signer avec elle tel engagement qui lui plairait, lui demander la permission d’aller, dès le lendemain, en causer avec elle. Machinalement, elle répondait, acceptait le rendez-vous, dont elle donnait l’heure, avec la sensation d’être une fragile épave qu’emportait un flot impossible à remonter...

Très entourée, elle parlait à tous... Mais, un instant, elle cessa d’entendre ce que lui disait Gabriel Bollène, le critique. Une haute silhouette, d’aristocratique allure, entrevue soudain, l’avait fait tressaillir...

Elle s’était trompée, ce n’était pas d’Astyèves. De nouveau, par son absence, il lui signifiait qu’il ne songeait pas à ressusciter le passé mort.

Elle entendit la rumeur lointaine de l’orchestre qui recommençait à jouer. Le concert continuait. Elle y avait rempli son rôle. Maintenant, elle n’avait plus qu’à disparaître.

Elle tendit la main à Vanore.

--Vous partez? enfant.

--Oui, je me sens affreusement lasse...

--Et vous avez bien gagné votre repos, car vous vous êtes donnée toute dans votre chant! L’avenir est à vous, petite... Vous avez le don de Dieu... Ah! que d’Astyèves a raison quand il dit que vous prenez tout entiers ceux qui vous écoutent, jusqu’à abolir en eux toute pensée qui n’aille pas à vous!

Un bizarre sourire effleura les lèvres frémissantes de Denise.

--N’en croyez rien! M. d’Astyèves est un homme de beaucoup d’imagination... Cela seul est vrai... Au revoir, maître.

--Denise, attendez une seconde, je vais vous mettre en voiture.

--Oh! c’est inutile, merci. Je n’ai pas l’habitude d’être accompagnée. Ne vous dérangez pas à cause de moi.

--Me déranger! Petite, vous perdez la tête. Allons, l’enfant a décidément, comme elle le dit, besoin de repos! Enveloppez-vous bien dans votre manteau et venez. Remontez surtout votre col. Il fait un froid de Sibérie!

Avec des soins prévenants, il dressait lui-même le col très haut ourlé de plume qui enveloppait doucement la charmante tête brune. Elle se laissait faire, sans un mot, brisée par une impression aiguë de détachement, d’infinie lassitude,--morale ou physique, elle ne savait plus,--qui lui emplissait la gorge de sanglots; sans que Vanore, d’ailleurs, s’étonnât de son silence, vivant trop parmi les artistes pour ne pas connaître cet abattement qui suit les grandes tensions nerveuses.

Il sortit pour faire lui-même avancer la voiture. Elle attendit, la pensée vide.

Tout à coup, elle tressaillit, quelqu’un venait de l’appeler un peu bas:

--Mademoiselle Denise!

Elle se détourna, une ondée de sang aux joues... Et, devant elle, alors, elle vit Charles Grisel...

Lui! Ah! pourquoi était-ce lui?...

Comment était-il là, non pas au loin, comme elle le croyait, en Lorraine! Il devina cette surprise et parla vite, un peu gauche, presque timide.

--J’espère que je ne vous ai pas offensée en venant vous écouter. J’ai vu dans un journal l’annonce de votre concert, et je n’ai pas résisté à la tentation de profiter de cette circonstance pour vous revoir...

Il demeurait toujours tête découverte, et la lumière d’un lustre éclairait bizarrement la forme trop ronde du crâne, le front découronné, les moustaches longues, un peu hérissées sous les pommettes saillantes, la lourde et haute stature.

Comme s’il eût eu peur de ce qu’elle allait répondre, il poursuivit hâtivement:

--Je m’étais promis que je ne vous parlerais pas, que je respecterais le désir--si naturel!--de réfléchir longtemps à ma demande, que m’a exprimé madame votre mère dans la lettre qu’elle a bien voulu m’écrire tout récemment encore!

--Ma mère vous a écrit cela?

Il ne prit pas garde à l’accent de son exclamation où il y avait, non seulement de la surprise, mais aussi une sorte d’indignation. Il ne pouvait savoir qu’une colère secouait un instant sa fatigue devant la nouvelle que sa mère n’avait pas transmis son refus, comme elle l’en avait priée. Il expliquait:

--Oui, madame votre mère a eu la bonté de me dire qu’il vous fallait du temps pour vous habituer à l’idée d’accepter la vie hors de Paris...

Elle le regardait avec des yeux profonds.

--Et vous attendez ainsi, sans vous révolter contre tant d’exigence de ma part?

--Me révolter? Comment en aurais-je le droit? Je comprends si bien, surtout maintenant, qu’une femme faite pour être, comme vous, admirée de tous, hésite à aller s’enfouir dans un pays perdu, pour la satisfaction d’un seul! Tout à l’heure, quand j’ai vu toute cette foule, enthousiasmée par votre chant, vous applaudir furieusement, quand j’ai entendu répéter, par des centaines de personnes, que vous étiez une artiste rare, alors j’ai pensé que j’étais fou de prétendre vous enlever à la vie brillante qui vous attend. Je me suis, pour la première fois de ma vie, peut-être! jugé d’une témérité stupide, moi qui suis incapable de rien comprendre aux beautés de la musique que vous chantez, qui ne suis et ne serai jamais qu’un vulgaire manufacturier, bon seulement à gagner de l’argent, et n’ayant à vous offrir que sa grosse fortune...

Elle l’écoutait, songeant, l’esprit enfiévré:

--«Cet homme-là m’aime, lui! Il ne me dédaigne pas parce que je suis pauvre; il m’offre un avenir d’indépendance... Et, cependant, il me demeure aussi indifférent que ces étrangers qui s’agitent autour de moi... L’idée seule d’être sa femme me paraît monstrueuse! Mais il est bon, je ne voudrais pas le faire souffrir... Comme tout est compliqué!»

Elle aurait souhaité le détromper, lui dire qu’il n’avait pas à espérer en elle... Mais ce n’était ni le lieu ni l’heure d’un pareil aveu. Vanore revenait. Elle tendit à Grisel sa main glacée et dit doucement:

--Je ne vous trouve pas téméraire, moi, mais très généreux... Merci de tout cœur de ce que vous m’avez offert... Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, si je ne puis l’accepter? C’est moi qui aurai le plus à souffrir de ce refus...