Part 9
--Voilà tout ce qui te chagrine, nigaud? Écoute: je ne t’emmènerai jamais malgré toi. Ce n’est pas sur le plancher des vaches qu’on mange le plus de vache enragée! Si un baiser te doit guérir, guéris, petiot, et, toute ta vie, plante des immortelles. Mais si tu dois périr d’amour, viens faire un petit tour du monde! Ça fait toujours du bien!
«Je déclarai, bien entendu, que je ne partirais pas... Ne plus voir Meyfrette, bon Dieu! que serais-je devenu?
--Eh bien! nigaud, est-ce pour aujourd’hui? me disait mon oncle tous les jours! Ça n’est pourtant pas difficile d’embrasser une belle fille, et c’est véritablement agréable... ça n’est pas une affaire, je te dis!... Un bras autour de la taille, les lèvres sur la joue, et, clac! on fait chanter la caresse!
«Il riait, il riait, mon oncle.
--Vous en parlez à votre aise, lui disais-je, parce que vous êtes vieux! mais moi, que vous dirai-je, je n’ai pas le courage d’oser!
«Un jour, mon oncle annonça son départ pour le surlendemain.
--Je partirai donc sans t’avoir vu agir en homme! me dit-il.
--Mon oncle, répondis-je en le regardant d’un air fier, je crois que j’ai trouvé le moyen d’embrasser Meyfrette à coup sûr.
--Voyons le moyen.
--Nous allons faire croire à tout le pays que vous m’emmenez. Tous les parents et tous les amis nous viendront dire adieu à la maison... j’embrasserai tout le monde, vous comprenez, même les vieilles, mais aussi les jeunes!
«Il approuva d’un air grave et me promit d’annoncer à ma mère mon départ pour le surlendemain. Je bondis de joie. J’embrassai mon oncle, pour commencer, et nous jouâmes la comédie du départ. Ma mère, en pleurant, me fit mon paquet.
«Le lendemain, comme de raison, nos parents et tous les amis vinrent nous dire adieu. On but un coup de vin cuit; on trinqua au bon retour, et les embrassades commencèrent. Meyfrette était là.
«J’embrassai les vieilles, j’embrassai les jeunes, j’embrassai les hommes, toujours en la regardant, _elle_, du coin de l’œil! Elle se tenait au fond, la dernière. Et quand je m’avançai vers elle, tout rouge, mais bien résolu, hélas! mon Dieu! elle recula d’un pas, et tout bonnement dit: «Oh! non!»
«Expliquer ce qui alors se passa en moi, est impossible. Un moment, je devins froid comme un marbre, si froid, que j’embrassai ma mère sans pleurer. Toutes les choses que je regardais, je les voyais comme si c’eût été pour la première fois. Elles avaient un autre air, véritablement. Et je sortis au bras de mon oncle, sans me retourner.
«Quand nous arrivâmes à bord:
--Tiens, me dit-il d’un air sérieusement fâché, tu n’es qu’une bête!... Et à présent, mon garçon, retourne à terre, c’est assez joué la comédie comme ça, grand nigaud!
«Je regardai vers le quai où le monde nous saluait; je vis ma mère et j’eus envie de rester; mais je vis Meyfrette et mon cœur s’endurcit; et je dis:
--Mon oncle, à présent les adieux sont faits. C’est le plus pénible... Eh bien! ce sera pour de bon... me voilà bien parti, je reste avec vous!
--C’est peut-être mieux comme ça, dit l’oncle.
«Il fit lever l’ancre, et nous partîmes vent arrière par une bonne brise nord-nord-est.»
Le capitaine se tut. Le vent fraîchissait. Une bande rose éclaircissait au levant le bas du ciel qui du reste était demeuré clair toute la nuit. Des coqs lointains se répondaient, se renseignant sur l’aurore. La terre et la mer sentaient le matin. On distinguait, de plus loin que tout à l’heure, les risées sur l’eau. Et l’heure sonnait plus nette dans l’espace élargi. Le sombre du ciel se faisait pâle. Les étoiles s’y perdaient lentement comme si elles eussent reculé. Sur la ligne d’horizon une voile portait déjà les couleurs du jour.
Nous nous étions levés...
--«Meyfrette se maria deux ans plus tard, avant mon retour.
«Je revenais un peu dégourdi et à peu près consolé. Je revis Meyfrette, et je lui contai gaiement toute l’histoire.
--Mais que diable! Meyfrette, pourquoi m’avoir refusé un bon baiser, au jour du départ?
«Elle pâlit, la pauvre!
--C’est que je t’aimais bien trop! dit-elle... Mais oublions ça, mon pauvre Justin... ça vient de m’échapper comme un cri!... Maintenant, adieu, pour toujours.
«Et moi qui me croyais guéri, sur ce mot je redevins amoureux comme un fou, et de nouveau je partis pour faire le tour du monde, deux fois, trois fois et quatre, et voici la cinquième... Et à présent, il y a huit jours... Meyfrette est morte!»
Il se mit à pleurer comme un enfant et à s’essuyer les yeux avec son mouchoir à carreaux bleus.
--Elle a toujours été malheureuse; ses parents, des tonneliers ruinés par la maladie de la vigne; son mari, un fainéant, mort avant elle pendant une de mes absences. Dès qu’elle m’a su au pays, il y a un mois, elle m’a fait appeler. J’ai trouvé une mourante... Et, il y a huit jours, je lui ai fermé les yeux!
J’essayai quelques paroles de consolation, maladroites; il n’y en a pas d’autres. Je parlai d’avenir. Tout passe. Il était jeune encore. Il prendrait quelque jour pour femme une fille de vingt-cinq ans, en belle jeunesse, et avec sa tournure de vigoureux marin, ils feraient un fier couple! Ce jour-là, ce serait fête au village où le capitaine Justin était aimé, et, plus tard, nous conterions des histoires de sauvages aux petits Justin qui nous grimperaient aux jambes...
Pour toute réponse, le capitaine tira de sa poche un étui à cigares en paille, brodé de perles roses et blanches, souvenir pour l’exportation de je ne sais quelle contrée lointaine, et il l’ouvrit lentement... L’étui ne contenait qu’un brin d’immortelle.
--Elle me l’a donné en mourant! dit-il.
Il le baisa, referma l’étui et le replaça sur son cœur.
--Adieu! fit-il brusquement.
Il ajouta:
--C’est toujours dur de quitter sa vieille mère!
Puis il se baissa, prit les deux verres que nous n’avions pas encore touchés, m’en offrit un, trinqua avec moi en disant: _Longue vie!_ Et tandis qu’après avoir bu, je posais mon verre sur le pont, il lança le sien à la mer, dans un mouvement conforme à ses pensées, et cependant irréfléchi.
Alors je saisis la corde de mon bateau que j’attirai vers nous, je serrai la main du capitaine, et, sautant dans l’embarcation, je m’éloignai en ramant avec lenteur.
Le jour naissait, décidément. Toutes les cimes se teignaient de rose. Et j’entendais en m’éloignant les commandements du capitaine: «Largue les huniers!... bordez, hissez!... dérapez!... hisse le grand foc!»
--Adieu, adieu, capitaine Justin!
Le brick s’éloignait fièrement. Il se balançait comme pour faire le beau. Le jour éclatait, empourprant sa haute voilure d’été, blanche, nettement découpée sur du bleu sans bords.
Les voix du brick m’arrivaient à présent confuses; et, sur le quai, non loin, des cueilleuses d’immortelles, qui riaient parce qu’elles avaient seize ans, passaient, se rendant à leur travail, aux cultures étagées là-bas sur la colline; et le chanteur de la veille, ayant mis à la mode, dans tout le village, la chanson du conscrit, elles redisaient en chœur avec des voix fraîches comme la jeunesse:
Je me suis engagé Pour l’amour d’une blonde! C’est pas pour l’anneau d’or Qu’elle me doit encor, Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!...
Six mois plus tard, les journaux ont annoncé que l’on considérait le brick le _Meyfret_ comme perdu corps et biens...
Pauvre capitaine! Sa mère, qui ne sait pas lire, ne connaît pas encore le malheur. Nous ne le lui dirons peut-être jamais. Elle pourra espérer toujours, la bonne vieille! Elle pourra croire son fils prisonnier des Anglais, pour longtemps sans doute, mais vivant du moins,--toujours comme dans la chanson:
Soldats de mon pays, Ne l’dites pas à ma mère; Dites-lui bien plutôt Que je suis à Breslau, Prisonnier des Anglais, Qu’elle ne me r’verra jamais!
LES ÉTRENNES DU PÈRE ZIDORE
SOUVENIR
A Léon Bouyer.
Je l’avais connu le long des quais, le vieux Zidore, devant les étalages des bouquinistes.
Humble employé d’un ministère, il déjeunait d’un croissant et dînait d’une flûte; mais il achetait des livres, des livres rares, s’il vous plaît. Pour pas cher, par exemple! Et sa collection était admirable.
Un jour, il voulut me la montrer. Nous devînmes grands amis.
Il y a de cela vingt ans. Il en avait alors plus de soixante.
Dix ans plus tard, il cessa ses visites aux bouquins des quais. Rhumatisant, catarrheux, perclus, il garda la chambre, vécut entouré de ses chers livres, n’ayant aucune autre société. Une femme de ménage lui apportait chaque matin la flûte et le croissant. Il la voyait avec impatience, s’irritait lorsqu’elle époussetait les piles de livres qui chancelaient autour de lui et la renvoyait au plus tôt. Il n’aimait recevoir personne. Les livres lui suffisaient.
Une fois par an, le 31 décembre ou le 1er janvier, il tolérait ma visite; il finit même par la désirer, déclarant qu’elle lui manquerait si je venais à l’oublier.
Et je ne l’oubliai jamais.
Cette année, au 1er janvier, je trouvai mon malade singulièrement «baissé», comme on dit. Déjà, l’année précédente, il se traînait avec peine d’un angle à l’autre de son étroite chambre, ne quittant son point d’appui d’une main que lorsqu’il sentait l’autre assurée.
--Eh bien! père Zidore, je viens vous souhaiter bonne année nouvelle!
--Ah! c’est vous, mon enfant?... Eh! eh! l’année nouvelle ne sera pas pour moi.
--Allons donc, père Zidore!... D’où vous viennent ces idées?
--Ce ne sont pas des idées; ce sont des choses qu’on sent comme ça! Voyez-vous, quand les vieux ruminent tout le jour les souvenirs de leur enfance, c’est signe qu’ils finissent. Et je vais sur ma fin. C’est, pardine, trop naturel!
Il retomba lourdement dans son fauteuil, qu’il avait quitté pour me faire honneur, et me montra une chaise près de lui.
Je gardais le silence, n’osant l’interroger, craignant d’inquiéter le brave homme, n’ayant pas pour habitude d’ailleurs de pousser aux confidences.
Les gens disent ce qu’ils veulent dire. Si on les aime, c’est une raison de plus pour respecter leur liberté.
Il me regarda, me comprit et sourit.
«Il y a soixante-quinze ans, commença-t-il, ma mère travaillait pour vivre. Elle cousait, cousait, gagnant à grand’peine notre vie. Mon père, sous-lieutenant dans les armées du grand empereur, était mort à l’ennemi.
«J’avais sept ans; je fis une grave maladie.
«Ma mère me crut perdu. Le médecin aussi. La crise passa, mais je demeurai si faible qu’on continua à me croire mourant:
--Que lui donner? dit ma mère.
--Tout ce qui lui fera plaisir! dit le médecin.
«Ma mère avait cru parler de ma nourriture. Je me fis fort de sa question et de la réponse du docteur pour exiger un joujou. Trop pauvre, ma mère, au jour de l’an, me donnait des «étrennes utiles»: des bas, des souliers ou une paire de manches de lustrine. Je demandai cette fois un pantin à musique!
«Ma mère travailla nuit et jour; je la voyais, de mon petit lit, mettre en hâte points sur points; je voyais sauter sous ses doigts une agile étincelle qui était l’aiguille, et qui m’amusait! Les enfants sont égoïstes. Ils ne savent pas ce que coûte à leur mère chacune de leurs joies...--Après cela, ajouta le père Zidore en manière de réflexion, les hommes eux-mêmes jouissent bien chaque jour de toutes les merveilles de l’industrie, de la science, sans songer aux souffrances, aux morts qu’elles coûtent. C’est comme ça.
Le père Zidore eut une quinte de toux qui l’interrompit longtemps. Il reprit:
--Les robes de belles dames que cousait ma mère me donnaient seulement une plus grande envie d’avoir mon pantin. Il serait habillé de satin... blanc et rose..., avec des dentelles pour collerette..., un joli bâton rouge pour le prendre; et, en le faisant tourner au bout de ce bâton, on entendrait chanter la musiquette qui serait dedans.
«Alors je battais des mains de plaisir... Les yeux de ma mère se tournaient vers moi; et plus vite, plus vite, la petite aiguille sautait, plongeait dans la soie des belles robes, y disparaissait pour sortir un peu plus loin, tirant son fil de soie après elle, et toujours recommençait, en jetant sous les doigts de ma mère une petite étincelle qui me semblait de la gaieté... Et ma mère pleurait.
«Enfin je l’eus, mon pantin à musique! C’étaient mes premières étrennes... Et je n’en ai jamais eu d’autres.
«Ma mère me l’apporta pour le 1er janvier. J’étais couché, enveloppé de couvertures, sur un fauteuil que nous avions, le même où me voilà encore. Dès le palier, ma mère se mit à faire tourner le pantin au bout de sa hampe, et j’entendis, comme dans un rêve, la musiquette métallique de ce pantin tant désiré... Il avait deux airs: une valse lente, et puis un air gai, très vif, qui alternaient.
«Vous savez comment se produisent ces sons? La hampe du pantin est fixée dans l’axe d’une roue qui met en mouvement un rouleau de cuivre criblé, hérissé de petites pointes d’acier. Chacune de ces pointes, à mesure que le rouleau tourne, soulève une dent d’une sorte de peigne de métal qui est un clavier. La vibration de chaque dent donne une note.
«Et cela fait une musiquette grêle, grêle, menue, aigrelette, qui a toujours, même dans les airs mélancoliques, quelque chose de brusque et de sautillant.
«Ma mère entra, faisant toujours tourner le pantin. Je tendis les bras, soulevé par l’extase, et, tout le jour et toute la nuit, il me répéta, mon pantin rose, ses deux éternelles chansons, la triste et la gaie, passant de l’une à l’autre sans trop de difficulté, après un petit silence pourtant, durant lequel on entendait dans sa poitrine rebondie un bruit de mécanique qui se prépare à bien s’appliquer: _Cric! crac! brum!_ «Il tousse, maman! il se mouche! criais-je, comme Monsieur le curé avant le sermon!»
Et le père Zidore toussait aussi, mais longtemps, longtemps! La quinte violemment secouait le fragile corps du vieillard. Puis il se remettait à conter, avec lenteur quoique avec abondance, revoyant comme dans un rêve de fièvre toutes les choses dont il parlait:
--«Je couchais avec mon pantin, et mon pantin mangeait avec moi.
«Il avait l’air d’un œuf d’autruche qu’on aurait habillé; son justaucorps dentelé était mi-parti blanc et rose. Son bonnet de folie, de même. Sa collerette était de dentelles. Il avait des pendants d’oreilles et des cheveux blonds, frisottés, et une petite figure souriante, rose et blanche comme un dessus de boîte de baptême.
«Quand il tournait, le bas de sa robe dentelée s’élargissait autour de lui comme une jupe de danseuse, et il avait l’air de pencher la tête en souriant de bonheur...
«Je guérissais lentement; et le pantin, bien soigné, couchait maintenant dans une boîte, sur les débris de soie et de velours que rejetait ma mère en cousant les robes des belles dames.
«Il charma les heures de ma convalescence.
«Puis, ma mère l’enferma dans son armoire, avec ses pauvres objets précieux, avec la chaîne et la montre d’argent de mon père et le collier de chaînette d’or qui lui venait de sa mère à elle.
«Il était si beau, mon pantin! Il fallait le conserver! Il avait coûté si cher! Et puis, je l’aimais tant! Le voir un moment devint une récompense pour laquelle je savais tout souffrir. Pour l’entendre, le soir, en m’endormant, je savais être sage tout un jour, réciter ma fable sans faute et réciter aussi, d’un air capable, toute ma table de Pythagore.
«Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent.
«Je me mariai. J’eus un fils... car j’ai eu un fils, mon enfant!...--dit le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble.
«Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard de ma mère. Il y resta peu de temps; il mourut à l’âge des anges; et sa mère, peu de temps après, mourut aussi.
«Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous aider à vivre. Et je prenais le pantin rose; je l’élevais au-dessus du berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante... et dont la petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour: _Cric! crac! brum! frum!_ «Il tousse, petit, l’entends-tu? Il se mouche! comme Monsieur le curé quand il va prêcher!»
«La jeune mère riait aux éclats... Et j’enfermais le pantin bien soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses... sans les casser!
«_Brum! brum! cric! crac!_»
Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague indéfini.
Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire...
--Le voilà! dit-il.
Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le montra.
Il était rose et blanc; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme si elle sortait de chez le faiseur; fraîche comme une rose du printemps, la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. _Eh! eh! cric! crac! brum!_ Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout frisottés, qui vibraient au vent de la danse!
--Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore... et celles de mon fils, _eh! eh! cric! crac! brum!_ Lui non plus n’en a jamais eu d’autres... Tenez, ça me fatigue; faites-le tourner vous-même, mon fils... parce que je veux l’entendre.
Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir, qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette.
Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement.
Et je le regardais; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé, lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne dénudé, vieux, vieux, vieux! O jeunesse imbécile des objets! Le pantin tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin... Et quand je m’arrêtais: «Encore!» suppliait le vieillard, tendant les bras d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et que sa mère voulait l’endormir. _Cric! crac! brum!_ la mécanique toussait, et la valse de reprendre encore... Ah! que c’était triste!
Un vieil air--qu’on entendait souvent autrefois--a le don de rappeler plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on l’entendait... Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un sachet... _Cric! crac! brum!_
Le père Zidore murmura: «Maman!» puis il ajouta deux noms... le nom de sa femme et un autre petit nom de baptême... Et là, sous mes yeux, tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, _cric! crac! brum!_... le père Zidore expira, le premier jour de l’année.
Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je croyais le père Zidore endormi; j’ouvris en silence un des vieux livres qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet, mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans les casser.
Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une clause expresse, il a légué son pantin! Il savait, le père Zidore, que je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci.
Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A travers les vitres, il me regarde en souriant; toujours, éternellement jeune et gai; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa musiquette métallique me donnerait envie de pleurer.
LA LETTRE
A François Tiranty.
Un soir, en 186..., à la brasserie, j’écoutais mon ami Jules, étudiant comme moi, grand causeur, buveur infatigable, homme de beaucoup d’imagination; je l’écoutais sans mot dire. Il parlait...
--«Il y a, me disait-il, il y a dans tous les hommes un israélite qui attend un _Messie_.
«Pour moi, quand on frappe à ma porte, je tressaille. Quand il tonne, je suis tenté d’ouvrir les fenêtres. Ces trois mots: «_Qui est là?_» sont pour moi gros d’espérance; je les prononce avec émotion: _Qui est là?_ Peut-être est-ce le _Messie_ ou le _message_ attendu. En présence de quelle figure vais-je me trouver, quand j’aurai ouvert ma porte? L’inconnu tient ma curiosité en haleine. L’idéal que je rêve peut venir à moi d’un moment à l’autre, ou m’envoyer quelque chose de lui; sous quelle forme? je l’ignore.
«Il y a, dans le corridor de ma maison, une boîte aux lettres que je fouille plusieurs fois par jour, croyant chaque fois y trouver une nouvelle importante.
«On espère bien davantage de l’inconnu, au mois de mai, car tout reverdit; la vie recommence; l’illusion universelle se renouvelle et... c’est à en rire, mais vraiment je suis tenté quelquefois de regarder si l’hirondelle qui passe devant ma fenêtre, à portée de la main, avec un petit cri léger; si le moineau franc qui saute sur mon balcon, tournant sa tête d’espiègle pour me regarder du coin de l’œil; si le ramier qui se pose sur l’arbre du jardin, ne portent pas un ruban de soie autour du cou ou autour de l’aile, et, attachée au ruban, la lettre que j’attends...
«Je ris alors de mon illusion éternelle, comme j’en pleure quelquefois!
«Hier, j’étais sorti, le soir, pour me promener à l’aventure dans Paris. Rien n’excite à l’espérance infinie comme d’errer dans la ville immense où je sais que tout existe, toutes les gloires, toutes les merveilles, toutes les beautés et tous les amours; et il me semble toujours que je ne rentrerai pas chez moi, dans ma chambre maussade, sans avoir rencontré ce je ne sais quoi que j’aime d’avance, et que j’appelle.
«J’étais sorti après mon dîner; il était six heures. En passant le long de la grille du Luxembourg, à l’endroit où des touffes de lilas passent à travers les barreaux, j’avais regardé une femme, une femme en toilette claire; j’avais fixé sur elle ce regard interrogateur et amoureux que je jette parfois autour de moi comme un homme arrivé avant l’heure au lieu d’un rendez-vous. Elle avait souri d’un air de connaissance.
«Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en criant.
«Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme; je croyais la retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en toilettes claires; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait, plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède; puis, la nuit. Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir même. Pourquoi ce soir? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais toujours... Si tard?... Oui; une lettre encore pouvait m’être arrivée.
«J’ouvris la boîte aux lettres qui _attend toujours_, dans le corridor de ma maison. La lettre y était! Qu’elle fût de la personne de tout à l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.