L'Été à l'ombre

Part 10

Chapter 103,699 wordsPublic domain

«A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’_Elle_. La lettre était si élégante! si lisse! si parfumée! que dans l’ombre je le compris. J’aurais voulu la lire tout de suite; mais j’étais dans l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte, j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, _inconnue_. Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue; et il me sembla que déjà une fois (je ne sais pas _où_) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même, essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue.

«Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite; j’étais essoufflé; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme on tient un _papillon_, tremblant de le froisser ou de le laisser envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre; il me semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi _celle_ qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion? car je m’apercevais que mon _messie_ était l’_éternel féminin_, et j’avais bien reconnu une écriture de femme.

«A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre. J’avais allumé la bougie. Je respirais; je m’étais débarrassé de mon pardessus; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon fauteuil le plus large; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un seul mot de la suscription attirait mon regard; c’était mon prénom _Jules_, écrit plus petit que mon nom;--je tremblais de déchirer l’enveloppe.

«Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises, réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez. Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus haut que l’_être_ qui parle en vous, et qui est l’_absent_ lui-même, et vous étouffez sa voix.

«Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle douce musique! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui forment mon prénom! quelle tendresse voilée et profonde! quelle passion dévouée! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte; l’azur noir bleuissait; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.

«J’avais déchiré l’enveloppe; je lisais. La voix parlait en moi mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte; et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui se gonflait; j’étais prêt à fondre en larmes.

«Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’_inconnue_; mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots emportés du vent,--qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui était-elle?--je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout cela me semblait très naturel.

«Oh! le nom charmant qui signait la lettre! le nom rare et presque jamais entendu! le nom imprévu, idéal!... j’étouffais de plaisir; c’en était trop; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre. A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut; le charme était rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots: «_... pour remettre s. v. p. à Monsieur Anatole...!_»--

LE RETOUR DES CLOCHES

A Charles de Pomairols.

Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville de guerre.

Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de la ville, la rade;--par-delà la rade, les vertes collines de Saint-Mandrier--et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue, éternellement changeante et toujours pareille à elle-même.

Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le plus grand, Léon, avait douze ans; Paul, le plus petit (c’était moi), en avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un drapeau; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que ses pensées...

Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un peu du vaste monde, et, de plus--honni soit qui mal y pense--le petit Paul était amoureux.

Il aimait--oui, vraiment--la grande sœur de Tiennet; un petit nigaud, ce Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses... oh! des choses!... Figurez-vous que ce bêta croyait que le _Petit Chaperon rouge_ est une histoire arrivée! Si c’est possible, à neuf ans!

La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.

Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait... Elle accourait, criant de sa jolie voix: «Tiennet! Tiennet-et-et!»

Alors, chut, silence! le tambour devenait muet. Nous nous glissions, invisiblement, au plus épais des fourrés. Nous nous couchions dans le thym qui, écrasé, sentait bon. Et, quand la voix s’éloignait: «Tiennet-et-et!» Aussitôt: ran tan plan! le tambour semblait dire: «Ah! la sotte qui n’a pas su nous trouver!» Le drapeau s’élevait à bout de bras, par-dessus les cimes des romarins, et quand la chercheuse arrivait enfin, tous ensemble, avec un grand cri, nous nous précipitions vers elle, suspendus à ses robes, à ses bras, à son cou... Et Paul, étant le plus petit, était toujours embrassé. C’est pourquoi il aimait Lison.

Tous les autres aussi l’aimaient.

*

* *

Le Vendredi-saint de cette année-là, Tiennet ne vint pas jouer, et Léon dut laisser à la maison son tambour.

--Maman, déclara-t-il, m’a dit comme ça: «Les cloches sont parties. Tu auras ton tambour demain.»

Cette assimilation des tambours et des cloches nous donna fort à penser et nous ne parlâmes plus d’autre chose.

Toutes les cloches de France étaient parties pour Rome. On ne les entendrait plus que le lendemain, à midi. Elles reviendraient dès le matin, car la route est longue; mais comment reviendraient-elles? Comment?... Par le grand chemin du ciel. Elles auraient des ailes pour la circonstance. Pourrait-on les voir? Peut-être, s’il ne leur prenait pas fantaisie de monter trop haut dans l’espace, hors de vue, ou de passer trop loin, là-bas, au-dessus de la pleine mer.

--Eh bien! mes amis, dit Léon d’un air capable, tout ça, c’est des contes, comme le _Petit Chaperon rouge_. Ça n’est pas arrivé.

Nous nous en doutions un peu, et pourtant tout notre petit monde se mit à réfléchir d’un air d’ennui. Tous et Léon lui-même semblaient déçus et déconcertés. Je n’oublierai jamais l’air malheureux, désœuvré, de ce grand Léon, tandis qu’il nous instruisait. On voyait bien qu’il lui manquait quelque chose. C’était, j’imagine, son tambour.

--«Les cloches, mes amis,--poursuivait-il, le bras tendu, l’index rigide,--sont là-bas, dans les clochers. Seulement, elles ne sonnent pas. Et l’on vient vous raconter qu’elles sont parties pour Rome! Papa m’a dit:

--Il n’y a que les imbéciles pour croire ça.

«Même maman a répondu:

--Tu as tort, les petits enfants n’ont pas besoin d’en savoir si long.

«C’est alors qu’elle m’a pris mon tambour. Il n’est pas à Rome. Les cloches non plus. Voilà.»

Nous étions convaincus, froidement, et un peu tristes de connaître la vérité. Comment secouer cette mélancolie? Il fallait inventer un jeu. Voici ce que nous imaginâmes. Chacun disant son mot tour à tour,--puis tous parlant à la fois, le projet que voici se trouva finalement arrêté:

Puisque nous étions savants, nous nous amuserions de l’ignorance et de la sottise de Tiennet. Nous l’emmènerions, le lendemain matin, tout en haut de la colline, et nous ferions semblant de voir les cloches passer dans le ciel. Lui, il ne les verrait pas, puisqu’elles étaient toutes dans les clochers; et ce serait très drôle. Nos vacances de Pâques allaient donc être bien employées.

Léon se chargea d’aller prendre Tiennet chez lui le lendemain matin, et nous nous séparâmes pleins de songes, nous demandant quelle figure ferait notre petit camarade, au sommet de la grande colline. Une chose encore nous attristait un peu: c’est que Lison, depuis deux jours, n’était pas venue nous appeler. Cela, d’ailleurs, arrivait quelquefois, et c’était bien naturel aujourd’hui, puisque Tiennet, à cause sans doute du Vendredi-saint, était resté à sa maison, comme le tambour.

*

* *

Le lendemain matin eut lieu l’ascension. Nous prîmes tous les cinq la route du génie militaire. Léon avait son tambour, mais les baguettes dormaient sur sa poitrine, fixées au baudrier. Sa mère lui avait recommandé de ne jouer des baguettes qu’après le retour des cloches. Pierre tenait son drapeau enroulé autour de la hampe et incliné vers la terre. Et nous hâtions tous le pas, essoufflés, à la suite du grand Léon, et nos petites mains cherchaient de temps en temps, lorsque la pente était trop raide, un point d’appui sur nos petits genoux.

Arrivés à mi-côte: «Halte!» commanda Léon. Nous nous assîmes et commençâmes à causer, contents d’un peu de repos, réjouis à l’idée de nous moquer de la crédulité de Tiennet.

--Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher aujourd’hui?

La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non, Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. Depuis trois jours elle était couchée.

--Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien volontiers parce que j’ai entendu dire une chose: quand on peut voir passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon Dieu fait arriver ce qu’on lui demande... Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? pour Lison, il faut que je voie les cloches!

Il y eut un long silence.

--«C’est comme pour les étoiles filantes,» dit enfin le petit Pierre. Et Frédéric continua:--«Si on demande une chose au bon Dieu avant que l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez.»

--Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta:--Il faut que je voie les cloches!

--Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour Liseron, c’est la même chose.

Il avait raison, Paul: Nous faisions tous le même vœu.

Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne, l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts de romarins plus hauts que nos têtes! Quelle idée nous faisions-nous de la mort de Lise? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir. Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait pas? Ah! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches! Si l’un de nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel comme des hirondelles ou des goélands! Et pourquoi non? Nos pères n’y croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient raison? Nous voulions tant être consolés!

Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives, comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance. Nous l’aimions tant, la grande Lise! Par amour pour elle, nous étions malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent... Après tout, elles volaient, peut-être! Pourquoi pas?... Pas toutes, si vous voulez, mais quelques-unes... Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais celles de Paris, qui sait?... En tout cas, personne ne songeait plus à se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait seulement savoir que Lise ne mourrait pas.

*

* *

Maintenant nous étions arrivés sur le sommet nu et pierreux de la colline. Le tambour et le drapeau furent posés à terre, et nous regardâmes autour de nous. C’était si large, tout le pays vu de là-haut, les collines et les plaines, et toute la mer et tout le ciel--que nous eûmes un peu peur.

Mais nous étions cinq, bien armés; et, en abaissant les yeux, nous apercevions, au bas de la colline, le toit rassurant de nos maisons, nous reconnaissions nos terrasses, et même, sur les terrasses, les gens qui passaient... «Là, c’est papa, oui, j’en suis sûr; là, c’est grand’mère!»... Hélas, sur la terrasse de Tiennet, il n’y avait personne. La chambre de Lise n’avait pas même ouvert ses fenêtres, par ce beau matin de Pâques fleuries. Et alors, sans nous rien dire, tous ensemble, nous quittâmes sa maison des yeux, pour regarder dans le ciel, et y chercher notre espérance.

Ceux qui n’ont pas ainsi cherché, tout enfants, durant une heure, dans l’infini d’un ciel semé de petits nuages, à voir passer une forme ailée qui doit apporter la promesse d’un bonheur, ne sauront jamais combien le désert bleu est vaste, et combien d’ailes et d’atomes y voltigent, le rayant sans cesse de zigzags et de caprices inattendus.

Les nuages, par bonheur, cachaient de temps en temps le soleil. Tout de même, nos yeux nous faisaient mal à force de regarder la trop vive lumière. Et quand nous les reportions à terre, on voyait, sans comprendre pourquoi, de petites ombres bizarres.

A chaque instant nos cœurs bondissaient... Tantôt c’était une mouche qui, passant à portée de notre main, nous avait fait l’effet d’une cloche lointaine volant tout au fond du ciel, perdue tout là-bas par-dessus la mer; tantôt c’était un moineau de toiture qui, tranquillement, vaquait à ses affaires. Beaucoup de mouettes nous trompaient, indistinctes là-bas, tout là-bas, du côté des îles d’Hyères, près d’un certain rocher où elles font leurs nids. Il y avait aussi dans l’air beaucoup de choses sans nom, qui flottaient... des bribes de laine, laissées par les moutons aux griffes des genêts épineux et que le vent avait ramassées; toutes sortes de riens légers, pareils à des fils de la Vierge; des brins de plumes, des débris subtils qui échappent aux mains des travailleuses, et qui se mettent, soulevés par une brise, à voyager deci, delà, dans le ciel, comme de petits êtres, suivis parfois par un oiseau trompé...

Nous regardions vers l’Orient, vers Rome et vers Jérusalem. Les hirondelles, nous le savions, viennent de par là, les martinets, les ramiers voyageurs, tous les êtres migrateurs en qui cette saison d’avril fait éclore un désir de changement...

Et en nous aussi était un désir de fuite et de vol, un élan vers l’espace libre, un rêve de planer. Quelque chose en nous se soulevait, comme une aile captive, inutile... Et c’était l’amour. C’était la prière et la tendresse. Comme elles sont au cœur des hommes, elles étaient déjà en nous, renaissantes, impérissables...

*

* *

--En voilà une! je l’ai vue!

Il avait vu une cloche, le petit Paul! Oui, avec les yeux de son désir, avec les yeux de son amour, il l’avait vue.

--En es-tu sûr? cria Tiennet, un peu pâle.

--Oui, oui!

Il n’en était pas sûr, oh! non. Mais il croyait qu’ayant cru en voir une, il pouvait dire: je l’ai vue!

Qui saurait expliquer où commença son tendre mensonge d’enfant? C’est à lui-même qu’il mentit d’abord, avec l’espoir de tromper Tiennet, non plus pour se moquer de lui, mais tout au contraire pour le consoler. Enfin, pourquoi ne pas le dire? il espérait bien un peu tromper aussi le bon Dieu... Oh! l’insaisissable tendresse!

Tous les yeux écarquillés cherchèrent au ciel le point fuyant, la petite et furtive raie sombre que Paul avait désignée du doigt.

Le sceptique Léon la revit le premier:

--Là, là! oui, là, je la vois!

Il y avait tant de petits nuages capricieux, dans le ciel d’avril! Tous les yeux éblouis, fatigués, se rouvrirent ardemment.

Que vous dirai-je de plus? L’un après l’autre ou l’un par l’autre, nous la vîmes tous, la cloche aux grandes ailes, qui nous apportait la santé de Lise, et le bon Dieu des enfants fit semblant de nous croire. Il est certain qu’il se mit à sourire, puisque Lison revint quelques jours plus tard nous appeler encore, avec sa jolie voix, dans l’écho de la montagne.

Quand nous descendîmes, ce Samedi-saint, la pente de la grande colline au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville terrible aux bruyants arsenaux, le tambour de Léon battait joyeusement, notre drapeau déroulé flottait avec gaieté; les sabres de bois jetaient des éclairs... Et petit Paul, chargé de ses pensées, répétait à Tiennet, d’un air de défi:

--Que quelqu’un vienne nous dire que nous ne les avons pas vues!... Et il verra!

QUINZE AOUT ET QUATORZE JUILLET

--«Autrefois», me dit Darbous d’un ton mélancolique, en plaquant une truellée de ciment au fond d’un trou qu’il a ouvert dans mon mur, pour y sceller le double support d’une cloche, «autrefois... c’était le 15 août!»

Ces paroles, qui font suite à la pensée la plus secrète de Darbous, me semblent étranges; mais, de lui, rien ne m’étonne, et «je laisse venir».

_Darbous_ est un mot qui signifie: _taupe_; c’est le sobriquet provençal de mon maçon. Darbous soutient avec moi des conversations à perte de vue sur les plus graves sujets. Il a des façons très originales de considérer les choses, et je l’écoute toujours avec un infini plaisir.

--Est-ce que votre femme, Darbous, s’appelle Marie?

--Oh! ce n’est pas ça, monsieur; et si je parle du 15 août, c’est que nous y voici, et je dis que le 15 août, c’était le 14 juillet de l’Empereur.

--Il y a une grande différence entre les deux dates, Darbous, puisque le 14 juillet, c’est la fête de la République--entendez-vous?--de la liberté!

Darbous laisse tomber sa truelle dans l’auge vide, lève sur moi un regard oblique, prend dans sa boîte en écorce de châtaignier une grosse pincée de tabac, et dit:

--Alors, vous y croyez, vous, à la liberté?

J’entrevois dans ces quelques mots des profondeurs incalculables, et, bien vite, curieusement, je m’apprête à jeter la sonde dans ce néant qui m’est apparu.

--Tout ça, fait-il en reprenant sa truelle, tout ça, _c’est la même chose un autre jour!_... Voilà mes opinions. Aussi, moi, les jours de fête, je travaille, si les patrons veulent. J’en suis guéri, monsieur, de faire la fête avec le monde... Il y a longtemps que j’en suis guéri!

--Et depuis quand, Darbous?

--Depuis la première fête du 14 juillet qui a été en France!

--Et pourquoi, Darbous, en êtes-vous guéri?

--Pourquoi? Parce qu’il m’est arrivé, le jour de cette première fois, un «tour du diable», un tour à devenir fou! Alors j’ai juré de laisser la France faire toute seule la fête du 14 juillet, qui est le 15 août de la République.

--Ah! vous avez juré, Darbous, de laisser la France faire ses fêtes toute seule?

--Oui, monsieur! Et depuis--voilà bien des années!--je me suis tenu ma promesse!

*

* *

Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire va suivre d’elle-même: elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une échelle double, donne «un coup de niveau» afin de poser bien droit ses supports de cloche. Alors, je prends mon parti:

--Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques?

Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau, il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil:

--Vous parlez bien, monsieur! vous parlez comme une affiche... Moi, je ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs!...

Il me parlait presque tout bas; il s’interrompt, change de ton, et, sans transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, un _bambino_ en train de jouer avec mes chiens: «Dè mortiè!» Et tandis qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous, assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte:

--Depuis quelques jours, mon père me répétait: «Tu devrais bien brûler ces broussailles, pour nous en débarrasser!»... Il faut vous dire, monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du château, tenez, là-bas, regardez!

Il me désigne du doigt sa maison--plantée presque au sommet du cône qui domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux village de la Garde.

--Elle s’aperçoit de loin, celle-là!

--Pour mon malheur! comme vous allez voir!... Donc, je répondais à mon père: «Dans quatre jours c’est le 14 juillet; toutes ces saletés de méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille. Nous serons, comme ça, les premiers à faire «un peu d’illuminations.»

--C’était une bonne idée, Darbous.

--De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir! Le 14 juillet arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, pleine de piquants... j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux ou trois caisses pourries... un peu de paille... et zou, une allumette!... Le feu part... Ça se met à brûler sur un emplacement vide devant la maison... C’était un peu avant la nuit; et nous, assis à table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos balayures!

--Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste?