L'Été à l'ombre

Part 8

Chapter 84,060 wordsPublic domain

Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à tirer l’alène, un vieux et un jeune, à tirer l’alène et à frapper du marteau, à dire: «Bonjour» aux passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux dans le cadre de verdure, qui apparaissent aux passants comme un tableau du travail monotone, du travail éternel. Il y a un vieux et il y a un jeune. Le jeune apprenti est vigoureux. Le père Martin à vieilli. Sa femme, au fond de la boutique, sourit.

X

--Un aide, père Martin! c’est déjà bien du changement dans votre vie!

--Du changement? oh! si peu! Il y avait trop de pratiques!

--Tant mieux, père Martin! trop de travail enrichit!

Et il sourit aussi, comme sa femme.

Du changement? il ne comprend pas. Non, elle n’est point changée, son existence; voilà bien la place, l’église et la fontaine, les mêmes choses, les mêmes bruits, les mêmes paroles. Des morts qui passent, sous le drap noir; des enfants que l’on va baptiser. Les hommes marchent, les souliers s’usent. Tac! tac! pan, pan! mais cela va finir. La maison va se construire. Elle se construit, elle monte. Voici déjà tout le premier étage... On en parle dans le pays! La maison du père Martin?... Elle masquera la vue de la plaine à la maison du notaire, qui n’est pas content. Encore quelques jours, brave homme, et à force de besogner, tu auras gagné le jour du repos! Besogne! besogne! Elle chante clair, la fontaine! Demain tu ne l’entendras plus. Le bruit de ton marteau semble sonner la joie. La maison neuve a deux étages. Les maçons, sur les toits, contre la cheminée blanche, ont planté le drapeau, orné d’un bouquet de laurier-rose! Ton rêve est réalisé! Ta maison est debout. Ton drapeau flotte, ma foi! comme celui de la mairie aux jours des fêtes! Allons, Martin! paie aux maçons bouteille! Choisis pour cela un dimanche, un beau, un bon dimanche, et qu’on baptise la maison!...

... Tu ne tireras plus l’alène et tu peux poser ton marteau!

XI

«Je ne tirerai plus l’alène, et je peux poser mon marteau!...» Tant on a bu et rebu à la santé du père Martin, qu’il s’est grisé, tout à fait grisé. Il est bon, le petit vin blanc dont jamais Martin n’avait bu! Ce n’est pas l’eau de la fontaine! Voici le premier dimanche de Martin, et c’est la première fois qu’un dimanche il n’entend pas sortir de l’église le bourdonnement régulier des psaumes, monotones comme la vie éternelle dont ils nous parlent! C’est donc, cette fois, un vrai dimanche, le dimanche du repos. Tout va changer, dans la vie de Martin. Et gaiement, il tapote sur l’épaule de l’apprenti. Eh! eh! eh!... Tous deux ils sont gris et tous deux se regardent d’un air bien drôle, en se disant des choses si plaisantes qu’autour d’eux on s’attroupe!... On rit d’eux; on les excite! La femme de Martin accourt... Comment! pourquoi la fête s’est-elle achevée en bataille?

XII

La fête s’est achevée en bataille. Aussi, comment s’est-il grisé? Pourquoi a-t-il grisé le petit apprenti? On ne les aurait pas plaisantés tous les deux sur le compte de sa femme à lui, le pauvre Martin! à son âge! Il n’aurait pas été furieux! Et le soir, dans la vieille maison qu’il habite (la vieille, pas la sienne, pas la neuve!), demeuré seul avec sa femme et son apprenti, il n’aurait pas vu rouge, et, d’un coup de tranchet, blessé au bras le jeune homme!... Mais c’était son premier dimanche! Il changeait, et pour toujours, de vie et d’habitude; il a voulu faire une fête, la fête de sa vie, la seule, l’unique, et qu’on dise: «Oh! Martin, ce jour-là, a bien fait les choses!» Et alors il est rentré gris! et il les a battus, tous les deux; ils se sont défendus; il y a eu des coups, des cris et du sang! Et (elle n’est pas gaie, cette histoire, mais elle est vraie, hélas! pour le malheur du pauvre homme!) il a, dans l’accès fou de sa colère d’ivresse, une lampe à la main, mis le feu aux rideaux de son lit, aux rideaux des fenêtres, criant bien fort: «Que tout brûle!...» Il en avait assez, de cette vie de travail où le seul jour de fête qu’il ait voulu se donner s’est changé en jour de malheur!...

Et devant la maison en flammes, tandis qu’on panse l’apprenti et que l’on console la femme, Martin pleure, pleure! Martin pleure comme un enfant.

XIII

La maison neuve n’est plus à lui. La moitié de l’argent empilé dans les bottes a payé l’incendie, qui a été grave. Pourtant l’échoppe n’a pas souffert. La verdure, depuis ce jour (qui fut il y a deux ans), a repoussé; et l’horloge, au fond de l’échoppe, fait tac, tac, comme si rien ne s’était passé.

Sur la place, les arbres tour à tour sont verts ou jaunissants ou tout dépouillés. La fontaine aux quatre becs coule, coule, coule avec son bruit gai, d’une gaieté triste parce qu’elle n’a point d’âme, et qu’elle laisse indifféremment passer les morts et les nouveaux-nés. Enterrements, mariages, baptêmes, sur la place de l’église de mon village, cela se voit tous les jours. Le chœur des grenouilles fait la nuit un grand tapage qui ne déplaît pas à ceux qui ont coutume de l’entendre, lesquels se réveilleraient brusquement, si ce bruit venait à se taire. En été, les cigales saccadées bruissent dans les hautes branches des platanes remués, sous lesquels l’ombre est criblée de ronds lumineux qui eux aussi s’agitent selon le vent, comme nos âmes qui toujours vont de l’espérance à la crainte, toujours! Tac, tac, pan, pan! le temps coule, le marteau frappe; les hommes marchent, les souliers s’usent... «Bonjour! bonjour! père Martin!...»

XIV

Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul sans apprenti. Sa femme ne sourit plus. Elle vieillit, vieillit, se parchemine et se voûte. Elle fait la soupe et coud les habits. Son mari tire l’alène. Il ne demande plus rien, ni maison, ni jardinet. Pourtant, parfois, comme en un rêve, il se répète: «Oh! si j’avais un jour, si, avant de mourir, j’avais une maisonnette! Un petit jardin!»--Mais au fond, il en a assez de la vie, de cette vie où les fêtes tournent en jours de malheur!

Il vit par habitude, parce que c’est «comme ça».

XV

Dans son cadre de verdure, où le printemps met çà et là des fleurs rouges comme du sang, il a l’air d’un portrait de maître, où le peintre a su, par la ligne et par la couleur, raconter toute la vie d’un homme, toute la vie.

XVI

Au loin, coupant la plaine, des trains de chemins de fer sifflent, à deux lieues du village. Ils courent sur des rails qui vont d’un bout du monde à l’autre, ou qui plutôt entourent la terre comme un cercle une barrique; mais Martin est toujours là, assis sur sa chaise basse, dans son échoppe étroite.

Sur la mer courent les navires qui, eux aussi, avec leur sillage, font un cercle à la terre. Martin est toujours là, tirant l’alène, frappant du marteau, dans son échoppe étroite.

Il y a beaucoup de routes sur la terre, beaucoup de chemins, et les sentiers ne se peuvent compter. Les hommes marchent, les souliers s’usent. Martin ne bougera pas.

Pan, pan! enfonce tes clous étoilés qui reluisent sous les larges semelles des souliers de nos paysans. Tu as enfoncé, dans du cuir, autant de clous, compère, qu’il y a d’étoiles au ciel! Pan! pan! Le marteau frappe! pan! pan! pan! toujours, toujours.

Les conscrits quittent le village, soldats ou matelots, les gros propriétaires aussi;--et les uns et les autres vont bien loin sur les navires, dans les wagons; beaucoup font le tour du monde, mais, quand ils reviennent dans mon village, après les longues absences, ils revoient toujours le savetier Martin, un soulier solidement pris entre ses genoux serrés, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros balancier de cuivre qui, dans l’horloge à gaine, en forme de cercueil, droite derrière lui,--accompagnant de son «tac, tac, tac» le bruit du marteau qui cloue les semelles comme on clouera un jour le cercueil de Martin,--lui raconte l’éternelle monotonie des choses, que personne ne comprend.

XVII

Il est là, le père Martin, seul comme autrefois, seul, sans apprenti, dans son échoppe étroite.

Il recommence.

L’IMMORTELLE

A Jules Clément.

C’est pas pour l’anneau d’or, Qu’elle me doit encor; Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!

Le chanteur de village qui gâtait cette chanson populaire en la faisant tourner au burlesque, était coiffé d’un vieux képi beaucoup trop large pour sa tête d’oison; il avait ridiculement croisé sur sa poitrine les bretelles d’un pantalon rouge qui montait trop haut, et, reniflant à grand bruit, avec une grimace qui distendait ses lèvres aux coins violemment abaissés, il tordait, à la fin de chaque couplet, son vaste mouchoir à carreaux bleus, comme pour en exprimer des flots de larmes...

Là-bas, dans le pré vert, J’ai tué mon capitaine. J’ai mis mon habit bas, Mon sabre au bout de mon bras, Et je me suis battu Comme un vaillant soldat.

Le gros rire de cent cinquante buveurs suivait, comme un refrain repris en chœur, chacun des couplets de la complainte; ces buveurs étaient, pour la plupart, des gens de mer: pêcheurs, caboteurs, matelots, capitaines, jeunes et vieux; beaucoup de retraités; à ces gens étaient mêlés quelques ouvriers et quelques paysans.

Un seul des buveurs ne riait pas.

Et, de fait, il n’y avait pas de quoi rire. Comme le soldat du _Ranz des Vaches_, qui abandonne son poste de sentinelle, lorsqu’il entend sonner au loin le cor des pâtres de son pays rappelant leurs troupeaux, le conscrit de notre chanson est condamné à mort.

Celui qui me tuera, Ça sera mon camarade! On me band’ra les yeux Avec un mouchoir bleu.

Pourquoi, en vaillant soldat, s’est-il battu au sabre avec son capitaine? pourquoi l’a-t-il tué? Pour se venger de quelque moquerie, j’imagine, à l’adresse de ses amours naïves. La chanson ne le dit pas; mais, à coup sûr, il meurt pour l’amour, ce conscrit de la légende:

Soldats de mon pays, Ne le dites pas à ma mère!

Tous riaient, étant, ce soir-là, d’humeur à rire.

Un seul était grave: un capitaine marin de ma connaissance, en veste de molleton bleu, ouverte et laissant voir la haute ceinture de laine rouge. Il fumait avec activité; et je voyais, au gonflement des veines de son énorme cou à plis rudes, qu’il avait envie de pleurer et qu’il se résistait.

Enveloppez mon cœur Dans une serviette blanche; Portez-le au pays, Offrez-le à ma mie, Disant: Voici le cœur De votre serviteur!

Quand la chanson fut chantée, le capitaine tira de sa poche un mouchoir à carreaux bleus, assez semblable à celui du chanteur grotesque, et s’essuya furtivement le coin des yeux.

--Eh bien! capitaine, lui criai-je d’un bout à l’autre de la salle, comment allez-vous? vous voilà donc de retour de Chine?

--Et en partance pour y retourner; j’appareille demain.

Je quittai ma place pour m’asseoir à ses côtés. Nous causâmes de la pluie et du beau temps.

Lentement, le café se vidait. Voici que nous étions presque seuls.

--Les affaires vont-elles bien?

--Très bien, me dit-il; la mer, c’est le grand chemin. On y est volé quelquefois; mais ça mène à tous les bons endroits. La terre, c’est moins bon que la mer! Voyez nos paysans, les voilà ruinés par le phylloxera. Et nos tonneliers de Bandol; le mal de la vigne les a ruinés aussi! Et, pour eux, voyager, c’est la misère, tandis que, pour nous, c’est la fortune.

Nous étions à Bandol, en effet, un des plus jolis villages de la côte de Provence, entre Marseille et Toulon. A l’extrémité d’une grande courbe de plage, il rit au soleil, le village qui était, il y a vingt ans encore, le pays des tonneliers et qui, décidément, est aujourd’hui le _pays de l’immortelle_.

Je défendis la bonne terre et les paysans.

--Eh! capitaine, la mer, je l’aime aussi; mais il ne faut pas dire du mal de la terre!

--Il ne faut dire du mal de rien, je sais, dit-il. Tout s’aide et se sert, pardi! mais c’est dur tout de même d’avoir été un pays de vigne, d’avoir fait du bon vin pour la joie des vivants, et de ne plus produire que des fleurs pour les morts!

--C’est pourtant bien joli, l’immortelle!

--Oui, dit-il d’un air indifférent; mais il y en a trop aujourd’hui, sur nos collines; on n’y voit plus que ça et des pierres; au soleil de juillet, ça vous arrache les yeux. C’était joli aussi, la vigne, quand il y en avait! Et c’était bien plus joli, l’immortelle, quand il n’y en avait pas tant!

Je défendis alors l’immortelle, louant sa touffe d’un vert pâle, grisâtre, sa fleur sèche d’un jaune luisant, de l’or véritable, fait avec du soleil.

--Et, en juillet, capitaine, quand les jeunes filles vont faire la moisson des immortelles, dans les cultures en escaliers sur les coteaux, devant votre grande mer bleue, est-ce que ça n’est pas un beau tableau! Avez-vous vu mieux que ça dans vos voyages un peu partout?... Les fillettes choisissent les fleurs, car il faut choisir; il faut «cueillir» au moment où l’immortelle commence à peine à s’épanouir, à montrer le petit point rouge du milieu... Quel joli travail! Les fleurs cueillies, il faut les étaler au soleil afin qu’elles prennent encore de l’éclat, de la durée; et puis viennent les bouquets à faire, à entasser dans des chambres bien exposées au midi... Tout cela en pleine vie, en pleine lumière, parce qu’il faut qu’on pense aux morts! Tenez si j’étais peintre, capitaine, comme Monsieur Moutte, de Marseille, je ferais un portrait que j’appellerais _la Cueilleuse d’immortelles_.

Le capitaine ne répondit pas; il souleva vers moi un regard chargé de questions; mais il ne dit rien.

Le silence se prolongea, devint embarrassant; sans y prendre garde, je fredonnai entre mes dents deux vers de la chanson que nous venions d’entendre:

Mais c’est pour un baiser Qu’elle m’a refusé!

--Pour sûr, dit alors le capitaine, vous ne savez pas mon histoire! autrement, vous n’auriez pas chanté ça, après m’avoir parlé des immortelles.

Je me tus à mon tour, regrettant le mouvement de curiosité qui m’avait ce soir-là rapproché du capitaine. Et, me levant:

--Adieu, lui dis-je; je vois bien que je vous aurai fait du chagrin sans le vouloir. Bonne nuit... et un bon voyage!

Je lui tendais la main: il se leva lentement et dit:

--Non, je sors avec vous.

Nous sortîmes.

Le village était endormi. Pas une lumière à terre. Sur la mer, tout au loin, la clarté du phare; devant la jetée, les feux des bateaux à l’ancre; et dans l’eau tranquille baignait un ciel fourmillant d’étoiles. Nous étions en juillet.

--Où est votre brick?

--C’est celui-ci, le plus près de nous. Un fier bateau, dit-il. Et tenez, allons à bord; je veux vous conter ça; parler soulage.

Il allait donner un coup de sifflet, signal convenu pour se faire envoyer le youyou de son bord, je l’arrêtai...

--Puisque je dois revenir à terre, capitaine, mieux vaut prendre mon bateau.

Nous sautâmes dans l’embarcation que je lui montrais; chacun de nous empoigna un aviron; cinq minutes après, nous étions à bord du _Meyfret_.

L’équipage était couché. Il était près de minuit. Nous amarrâmes mon petit bateau à l’arrière du brick, qui «évitait» sous un léger mistral.

A la clarté d’un fanal suspendu, le capitaine posa deux verres sur le pont, y versa un peu d’eau-de-vie; nous étions assis sur des cordes à l’avant du bateau, préférant le plein ciel d’été à l’abri de la chambre ou de la tente.

Plus d’une heure s’écoula avant que le silence fût rompu entre nous. Le doux balancement de la mer endormait la douleur du marin, nos pensées à tous deux; et nous étions là comme charmés, à écouter vaguement le monotone bruissement de l’eau sur l’eau; et, de nos yeux grands ouverts, vaguement nous regardions les milliers de milliers d’étoiles papillotantes qui emplissaient le ciel et qui semblaient grésiller dans la mer.

De temps en temps, des fusées, qui étaient météores, traversaient le ciel et semblaient glisser tout le long de la paroi du dôme bleu jusque dans l’eau.

Un de ces météores me parut tout à coup l’éparpillement d’un bouquet de fleurs lumineuses brusquement délié... il semblait qu’on les jetait par poignées... N’étaient-ce pas des immortelles? et la mer, une grande tombe?

Je ne sais pas si la même rêverie traversa la pensée de mon compagnon; mais, juste à ce moment:

--Voilà, fit-il, je vais vous dire... Elle était cueilleuse d’immortelles, et très adroite à faire des bouquets bien réguliers. Elle s’appelait Meyfrette. Il y a de cela près de vingt-cinq ans. J’en avais seize; elle, quinze au plus.

«Je l’avais connue aux cueillettes d’immortelles, y étant allé moi-même travailler plusieurs fois, dans un champ qu’avait mon grand-père.

«Meyfrette était blonde. Elle avait un grand front très lisse sur lequel ses bandeaux plats reluisaient au soleil; et, pour le reste de son visage, rien de particulier que la plus belle beauté de jeunesse qu’on puisse voir. Beaucoup de jeunes hommes déjà pensaient à elle. Elle avait aussi cela pour elle de n’aimer point s’habiller en demoiselle de la ville, comme le faisaient dès ce temps nos villageoises d’ici.

«Au lieu des robes «princesse» et des chapeaux chargés d’oiseaux empaillés avec lesquels les autres croient s’embellir, elle portait simplement la jupe de cotonnade rayée blanc et bleu, et la casaque d’indienne à petites fleurs, comme nos grand’mères. Un chapeau pour le soleil, et rien que ses cheveux à l’ombre. Et quand nous y arrivions, à l’ombre, elle rejetait en arrière, d’un brusque mouvement de tête, son grand chapeau de paille qui alors pendait sur son dos, retenu par les rubans.

«C’était, je vous dis, une brave fille!...

«Je l’aimai.

«Ce mot dit tout, car il n’y a pas d’histoire dans ce que je vous raconte. Je l’aimai. Comment vous dire ça mieux, pour vous le dire bien? Je pensais à elle la nuit et le jour. Je ne mangeais plus pour y penser. Je maigrissais, je ne travaillais guère, et je ne m’amusais pas; je n’allais plus aux boules, ni dans les cafés, ni à la promenade, ni à la chasse avec mes oncles. J’avais dans les yeux, dans l’esprit un portrait d’elle qui ne voulait pas s’effacer. Je pouvais regarder une chose ou l’autre, je ne voyais qu’elle! Loin d’elle, je sentais que ma vie n’était plus avec moi. Près d’elle, je cherchais ce qui me manquait, et c’était mon cœur.

«Regardez là-bas la longueur du quai, depuis la dernière maison, dans l’est, jusqu’au château dans l’ouest. Eh bien, les filles et les garçons du village, nous nous promenions là tous les soirs, aussi séparés qu’à l’école. Vers le milieu du quai, les garçons croisaient les filles, toujours sur le même point, tant la promenade était régulière. Chaque fois, on ne se voyait qu’un peu, juste le temps de se regretter; mais, pour ce moment où je passais pas trop loin de Meyfrette, en allant en sens contraire, j’aurais donné le reste de ma vie, s’il avait fallu le payer de ça!... c’est pour vous dire que c’était un grand amour, un vrai.

«Je lui écrivais des billets tout le long du jour, que, bien entendu, je ne lui donnais jamais; je les brûlais soigneusement après les avoir écrits avec beaucoup de peine. Quelquefois j’en apprenais un ou deux par cœur, parce qu’il me semblait qu’il y avait des paroles bien trouvées pour lui plaire; mais je ne les lui récitais jamais. Du reste, ces billets ne pouvaient pas me satisfaire, parce que j’aurais voulu les terminer par un «Je t’embrasse»; et je n’osais jamais! Ce mot me venait toujours; je ne l’ai jamais écrit. Au moment de l’écrire, je voyais toutes les étoiles! La tête me tournait, et je laissais là ma plume pour brûler mon papier!

«Pour elle, elle me riait du plus loin qu’elle me voyait... mais à qui et à quoi ne riait-elle pas?... une enfant!... et si heureuse alors, avec son père, un bon ouvrier tonnelier qui gagnait gros, en ce temps-là, au bon temps de la vigne et des tonneaux! et heureuse avec sa mère, une tant brave femme!

«Elle riait donc, me criant du plus loin: «Bonjour, Justin!» toutes les fois qu’elle me voyait.

«Imbécile! je devenais tout rouge, et c’est à peine si je répondais!... Est-ce bête, hein? insista le capitaine en me regardant fixement... Et si je vous disais, ajouta-t-il, que moi, tel que vous me voyez, à plus de quarante ans, avec de la barbe jusque dans mes yeux, où je n’ai pas froid, je vous jure, je suis encore timide comme une fille! Timide comme un oiseau! Nom de D...! que vous le croyiez ou non, c’est comme ça!... Si ce n’est pas une honte! Un rouleur de mer! un pirate! quoi! faut-il être bête!

«Bref, je n’osais jamais lui dire autre chose que: «Bonjour, Meyfrette!» ou: «Comment allez-vous, Mademoiselle Meyfrette?» non, rien autre jamais, sans doute parce que je ne pensais qu’à l’embrasser, et ça me rendait bête.

«En ai-je fait des projets, bon Dieu! pour en arriver à ça: l’embrasser! En ai-je arrangé des parties de cache-cache, au jour tombant, dans les magasins d’immortelles!

«Tout le jour, j’allais regarder les filles qui faisaient les bouquets... ou qui suspendaient sur les cordes de la terrasse les immortelles coloriées pour les faire sécher; j’étais là, debout contre le mur, au pied de la terrasse, ou couché au soleil comme un chien qui attend son maître sur le pas d’une porte. On commençait à dire dans le pays: «Ce fainéant de Justin!» Eh non, je n’étais pas paresseux, j’étais seulement amoureux, mais à en devenir fada!

«Il n’y a pas d’histoire, répéta le capitaine comme à lui-même. Je ne sais pas pourquoi il a fallu que je me mette à vous conter ça! Il n’y a pas d’autre histoire. Je mourais d’envie de l’embrasser une fois, et je n’osais pas; je ne pouvais pas; quelque chose de plus fort me poussait, quelque chose de plus fort me retenait. Je n’ai jamais su quoi. Une honte du diable. Et, pour elle-même, j’avais l’air d’un paresseux qui dort et non pas d’un amoureux qui rêve.

«Bon! un jour, tenez, en jouant à plusieurs, nous nous étions, elle et moi, cachés tous les deux seuls dans un grenier à immortelles. Une autre jeune fille cherchait. L’entendant venir, je dis bien bas:--«Meyfrette, fermons à clef!» Ce fut Meyfrette qui ferma; mais comme j’avais envoyé la main sur la clef en même temps qu’elle, il arriva que ma main se posa sur la sienne, et, à la vérité, nous fermâmes ensemble... Je laissai alors ma main sur la main de Meyfrette; je ne l’aurais pas retirée pour un empire. J’avais, sans le vouloir, fait une chose difficile! Je ne m’en allais donc pas, et elle non plus. Nous restions là,--pendant que la fille au dehors essayait d’ouvrir,--l’un contre l’autre, nos têtes rapprochées, ma main sur la sienne, que je n’osais presser pourtant! Ses cheveux blonds, un peu défaits, frôlaient les miens par moment. Quelque chose me répétait: Embrasse-la donc! Et je me penchais un peu; mais il me semblait que j’allais, en l’embrassant, faire crouler le plafond sur ma tête. Et si ça n’avait été que ça! Mais elle aurait retiré sa main!... Et je ne l’embrassai pas, de cette fois encore!

«La fille qui nous cherchait s’en était allée, nous croyant ailleurs. Je gardai longtemps la même position. Cela devint si embarrassant que je cherchai quelque chose à dire, pour en finir, et ne trouvai rien. A la fin pourtant, je jetai un regard sur les immortelles qui répandaient autour de nous leur odeur forte, les unes, en bouquets, suspendues au plafond, les autres aux murailles; d’autres encore en tas sur le plancher et je dis:

--Y en a-t-il, hein! y en a-t-il, Meyfrette, cette année, des immortelles!

«Alors j’ouvris la porte et Meyfrette s’envola, en riant comme un oiseau chante.

«Là-dessus arriva au pays mon oncle le capitaine au long cours. Mon père se plaignit à lui de ma paresse.

--Si je l’emmenais, dit l’oncle?

--Emmène-le, dit mon père, qui savait son frère bon comme le pain et capable de me rendre heureux.

«Mon oncle me prit à part.

--Qu’as-tu, petit, dit-il?

«Il me retourna si bien que je lui avouai mon amour pour Meyfrette et mon désir de l’embrasser une fois, assurant qu’un baiser, un seul, me rendrait la vie, et le goût du travail.

«Mon oncle rit beaucoup, et me dit: