Part 7
C’est pourquoi ce petit capitaine, à ce grand, Malgré la discipline, a parlé dans le rang: --La belle jeune fille! --Où donc? --A la fenêtre, Là! --Crédienne, bien belle! une fille à connaître!
Tous deux, un peu rêveurs, s’éloignent à regret, Et le beau régiment tout entier apparaît, Tant la chaussée est large et file en ligne droite. La belle et blonde enfant regarde à gauche, à droite, Devant elle; elle est grave, et plus d’un officier A cheval, se retourne, et son sabre d’acier Qu’il fait reluire, indique au sergent qui s’approche, Un détail, un oubli dont il lui fait reproche... A l’insu de lui-même espérant un regard.
Mais son rang le rappelle et l’officier repart.
Le colonel lui-même a remarqué la fille! Ah! le bel officier, dont l’uniforme brille De l’éperon sonore à l’épaulette d’or, Moustache déjà grise ou toute noire encor, Est prompt à relever cette fine moustache, Car il sait quel prestige aux insignes s’attache, Et que, dans le soldat, la femme au faible cœur Admire aveuglément l’héroïsme vainqueur!
«Le drapeau!...» Le drapeau!... Dans la foule attendrie On se presse. Salut, Couleurs de la patrie, Salut, drapeau blessé, sang rouge, azur vivant, Notre blancheur! Salut, loque flottante au vent, Drapeau sublime, orgueil des hommes et des femmes! Nos morts sont dans tes plis qu’agite un souffle d’âmes!
Et le porte-drapeau, presque un enfant, charmant, Jeune comme l’espoir, balance doucement, Sur le rythme des cœurs et de la symphonie, Le symbole sacré de la patrie unie... Il sait, le lieutenant, que l’ombre du drapeau Flottant sur lui, lui fait un visage plus beau, Plus fier, plus noble, et que le drapeau, qu’on admire Et qu’on aime, lui vaut plus d’un joli sourire.
--«Cette fille a souri, pense le colonel... A l’un de mes blancs-becs d’officiers, mais auquel? --C’est au porte-drapeau, se dit un capitaine; --Qu’elle ait souri du moins, la chose est très certaine: A présent, elle envoie un baiser!... Sacrebleu!» Et le bon colonel, vieux qui se voûte un peu, Fait bomber sa poitrine et se met bien en selle. «Bigre! fait un sergent, la belle demoiselle!» Dans son voisin qui rit chacun craint un rival; Un chef de bataillon fait cabrer son cheval; Plusieurs ont pris un air de gloire, et, sur sa lèvre, Le doux porte-drapeau, que la musique enfièvre, A, d’une main tremblante, étiré ses poils blonds, Et le drapeau, penché, se déroule en haillons.
Mais Elle, elle a cru voir, dans le drapeau qui flotte, L’âme du bien-aimé, qui, mort à Gravelotte, Disparut, et qui dort, enterré sans tombeau...
Le baiser de la vierge était pour le drapeau.
LE CHEF-D’ŒUVRE
A Édouard Schuré.
I
En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce n’était pas aujourd’hui, messires. C’était autrefois.
Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux de ce temps-là piaillaient de la même manière que ceux d’aujourd’hui, vous vous trompez, pauvres gens, du tout au tout, et franchement me donnez à penser que vous êtes hommes de décadence, n’ayant aucune idée précise sur la réalité des choses passées ni, conséquemment, des présentes.
C’était autrefois. Un beau temps! où les moineaux chantaient comme des rossignols et peut-être mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne reverra plus! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni moi qui l’ai vu, ni ceux qui viendront, personne ne le reverra!
Il y a, comme cela, des temps et des choses qu’on ne voit qu’une fois--et que beaucoup ne voient jamais.
II
La rose qui, hier matin, était fleurie sur son rosier de mai, Dieu lui-même ne la refera point. Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose! Bouche baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, jeunesse, adieu... Cours après l’eau courante! Elle a passé comme l’heure. Ah! quel joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps d’autrefois, et comme gentiment elle le mirait dans l’eau, dans l’eau courante.
Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme l’heure, et j’ai toujours cru--ma pauvre amoureuse--qu’au fil de l’eau avait couru notre jeunesse, emportée avec la rose que nos doigts, feuille par feuille, y jetaient, parmi les rires, les beaux rires de vingt ans.
III
En ce temps-là, nous étions jeunes; et peintres, sculpteurs et poètes, quand l’hiver nous ramenait à la ville, après les séjours aux champs, le soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans un cabaret triste, égayé par nos rires jeunes, par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé par nos vingt ans.
Deux quinquets fumeux vainement répandaient la tristesse dans le cabaret de Mme Irène, nous avions vingt ans quand même, et cela, voyez-vous, des deux quinquets fumeux faisait deux soleils!
IV
--Bonsoir, madame Irène.--Bonsoir, Pierre, Paul, Antoine.--Votre bière est-elle bonne? votre fille toujours jolie?--De fille, mauvais plaisants, je n’ai que ma laide servante!... et pour de la bière, voilà!--Buvons! buvons comme des chantres!--Que dis-tu de Rembrandt, Antoine?--Un rapin, un mauvais rapin!--Michel-Ange avait du génie!--Pour son époque, oui, peut-être!--... La Renaissance, c’est nous!
V
En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions pas de décadence. Tous les matins, nous avions vingt ans de plus belle; nous découvrions l’Amérique et la Hollande tous les matins; et le baiser d’une belle fille nous faisait croire à l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, personne n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant nouveau pour nous, notre jeunesse nous semblait la jeunesse même du monde.
VI
On dit que cela est changé. A entendre les hommes mûrs, les jeunes d’à présent affirmeraient que le monde est vieux!
Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui disent pareille chose, n’ont plus vingt ans, et ils calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, parfaitement!
VII
Or donc, parmi nos camarades, un entre autres était sculpteur, et, bien que forcé, par son métier, de manier terre et marbre, ébauchoir, marteau et ciseau, il aimait, aussi bien que les camarades, l’illusion légère, l’impalpable rêve et la vague et décevante aspiration.
VIII
Ah! c’était un maître sculpteur, car il avait un atelier, et dans cet atelier des ébauchoirs et de l’argile, du marbre, des ciseaux, un marteau comme Michel-Ange,--du marbre blanc, vous dis-je, ambré et transparent au soleil!
IX
Sous les quinquets fumeux, nous causions entre artistes:
--Que fais-tu?
--Moi, la _Mort de l’Ame_.
--En vers?
--Non, sur la toile.
--Et toi?
--_Le Melon entamé._
--A l’huile?
--Non, en alexandrins.
--Parbleu, criait celui-ci, j’ai peint ce matin même un coucher de soleil avec un ciel couleur d’absinthe, dont vous me direz des nouvelles. C’est d’un vert, oh! d’un vert!...
--En prose?
--En musique, idiot.
Ainsi, badinait sérieusement notre fière jeunesse, sûre d’elle-même et pleine de mépris pour le passé de tous les arts.
X
Malheur à l’homme de vingt ans qui ne se croit pas Bonaparte ou Christophe Colomb, c’est-à-dire un homme de génie, s’il est un artiste: il ne connaîtra ni victoire, ni découverte, même petite. Malheur à qui ne rêve pas, à vingt ans, l’escalade de la Jungfrau ou de l’Olympe! Pour atteindre _le moins_, il faut vouloir _le plus_, et, vaillamment le vouloir!
Mais désir n’est pas volonté. La volonté qui n’agit point, mes frères, n’est qu’un mot, comme tous les mots: du son, du bruit, du vent: rien!
XI
--Bonsoir, Antoine, et ta statue?... Tu as une statue en train?
--Merveilleuse, ami, merveilleuse.
--Et le sujet, peut-on savoir?
--Oh! bien simple: un coureur tout nu; mais si lancé qu’on croit qu’il gagnera le prix de la course. Il est seul parce que--on le devine--il a laissé les autres coureurs bien loin derrière lui, là-bas, tout là-bas, perdus dans la poussière soulevée!... Et tout cela dans ma statue, doit se voir écrit comme dans un livre, ou comme dans un tableau... La foule applaudit. On l’acclame, tant il court bien, mon coureur! Sa main, tendue, déjà, en rêve, saisit la palme! la palme glorieuse, la palme!--Les filles agitent les mouchoirs! Elles l’aiment. Il est si beau! Chaque muscle sera en place, comme copié sur nature, bien que nul modèle ne puisse, immobile, me donner le mouvement d’un coureur si violemment lancé, de tout son être, en avant, vers la victoire!...
XII
Et tous, nous écoutions le camarade nous dépeindre son œuvre excellent.
Un maître, ce frère Antoine! un grand sculpteur, plus grand que Michel-Ange, puisqu’il commence à peine et que, déjà, il a son chef-d’œuvre!
XIII
Et les jours passaient. Nous avions toujours vingt ans, car de dix-huit à vingt-deux, on a toujours vingt ans, n’est-ce pas, mes commères?
--Elle avance, ta statue, Antoine?
--Fichtre!
--Encore, madame Irène, un verre de bière dorée!
--Votre fille, toujours jolie?
--Voilà de la bière, mauvais plaisant! Je n’ai--de fille--que ma servante.
Et toujours les quinquets fumeux brillaient pour nous comme deux soleils.
Le soleil était dans nos têtes, mêlé, sous nos crânes, aux visions d’art et d’amour de notre jeunesse.
Entre les pavés de la rue, nous voyions fleurir la rose, et dans les ruisseaux de la rue nos doigts l’effeuillaient, la rose, la rose de mai, en rêve, comme si l’amoureuse eût été là, et qu’à nos pieds eût coulé la Gargilesse ou l’Anio.
Nous avions vingt ans.
XIV
De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, toujours; tous les jours.
On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, une fille du quartier Latin, une brave fille au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, et un peu Antoine pour la magie de ses rêves d’artiste et pour ses vingt ans.
Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, voilée; emmaillotée de linges humides;--elle faisait, là-dessous, un effet du diable!
--A qui, Laurence, en as-tu parlé?
--De quoi?
--De la statue d’Antoine?
XV
Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en eût parlé à quelqu’un! L’œuvre regarde l’ouvrier jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De ma statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous,--comme d’une femme! Se dire: «C’est mon œuvre à moi. Je l’ai, là!--et personne encore ne peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. Des foules en feront le tour! Mais, en ce moment, elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de mon art!» C’est croyez-moi, compagnons, une jouissance sans pareille, une joie sans égale, une incomparable volupté. L’artiste est l’homme sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il ne l’a pas livré encore à l’univers imbécile! Oui, il n’est qu’un homme sans rival, c’est l’artiste à ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes!
XVI
Et nous buvions à la santé d’Antoine. Les jours, les mois coulaient. Nos vingt ans étaient vingt-cinq, vingt-six et trente. Madame Irène était morte. Le soleil se faisait rare. Les quinquets fumeux répandaient de l’ombre dans le cabaret de madame Irène--morte. Des têtes nouvelles, aux longs cheveux plus brillants que les nôtres, y apparaissaient le soir. Des visages imberbes. Des poètes-enfants s’asseyaient à nos tables, nous poussaient du coude sans se gêner. Des peintres, des musiciens, des sculpteurs de seize ans nous trouvaient vieux, poncifs, bien vieux, et, à nos théories, hochaient la tête d’un air grave, comme des jeunes gens qui en savent long, et qui ne veulent pas blâmer encore, par respect pour l’âge!
XVII
On reparlait toujours de la statue d’Antoine.
--Oh, ça, par exemple, c’est un chef-d’œuvre! Le chef-d’œuvre même de la génération!
--Cette statue, eh bien, tu dois la connaître, toi?
--Oui par le sonnet de Lereître.
--Moi par la symphonie d’Andolin!
--On l’a donc mise en sonnet, sa statue?...
--Et en musique, comme tu vois.
--Mauvaise musique et pauvre sonnet!
--Ils n’ont pas atteint le sculpteur, c’est clair. Comment veux-tu qu’avec des mots et des sons on rende la ligne précise, l’exact contour d’une statue?
--Une statue... mais si mouvementée!
--C’est égal, rien ne vaut l’œuvre.
--Demandons à Antoine d’entrer chez lui un soir.
--Un sanctuaire, son atelier! Il ne voudra pas.
--Allons chez vous, Antoine, faire un punch, dans votre atelier?... Aux lueurs bizarres du punch, ça sera curieux à voir, l’effet de votre statue.
--Jamais, jeunes gens, ma statue ne sera vue avant l’heure. Un sanctuaire, mon atelier! Personne n’y pénètre que moi.
--Et la poussière?
--J’ai un balai.
--M’est avis tout de même qu’il y aura mis plus d’un jour, à faire son coureur illustre!
XVIII
--Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes, puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une vie d’homme, dans l’éternité?
«L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. _Exegi monumentum ære perennius._ Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie impeccabilité de la ligne,--une puissance qui résiste à tout. Et celui qui travaille pour l’éternité marchanderait les années! il produirait à la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes éphémères! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble évoquera Tout... oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court: la foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête!»
XIX
Ils étaient bien forcés de se taire, les petits jeunes imberbes, lorsqu’Antoine, avec ses cheveux rares mais longs et bouffants, passant sa main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de statuaire aussi, parlait, comme on vient de le voir, en grand statuaire.
XX
Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés vers la fortune ou vers la misère. Beaucoup retournèrent au pays, planter choux et betteraves, oubliant l’art sacré.
XXI
Et quarante ans après--hier, mes camarades!--je repassai, venant de faire le tour du monde, je revins, poussé par une curiosité de vieux, devant la petite boutique de Mme Irène.
XXII
--Per Baccho! au milieu de cinquante jeunes gens--en tout pareils à ceux que nous fûmes--Antoine, vieillard chauve, pérorait encore!
Vous n’imaginez pas combien fumeux étaient les quinquets fumeux de ce sale trou!... Raisonnablement, comment des artistes peuvent-ils vivre là-dedans? La fumée des pipes y obscurcit encore l’enténèbrement qui tombe des quinquets gras, crasseux et fumeux!
XXIII
J’y entrai un moment, je m’y assis; j’y suffoquai. «Parole d’honneur, c’est à oublier que le soleil existe!» Et de crainte de me tromper: «Monsieur, dis-je à l’un de mes jeunes voisins, quel est ce petit vieillard qui pérore?»
Le jeune homme me regarda avec pitié: «C’est Antoine, le grand statuaire!»--«L’auteur du fameux Coureur?»--«C’est lui!»
--Il est donc resté fameux, son Coureur?
--Unique!... C’est une œuvre unique!
--Et quand l’a-t-il exposée?
--Antoine n’expose jamais!
Cela fut dit d’un ton de tel mépris que je conçus moi-même, sur le moment, pour les artistes qui exposent, un mépris prodigieux et involontaire. Cela s’imposait.
J’abordai Antoine.
--C’est toi, mon vieux!
--Comment, c’est toi!
XXIV
Et nous causâmes des anciens jours... Nous sortîmes du cabaret. Je l’accompagnai à sa porte, à la porte de son atelier.
--Écoute, Antoine, lui dis-je alors, montre-la moi, je t’en prie. Quant te retrouverai-je, je l’ignore? Je veux _l’avoir vue_ avant de mourir. Je repars demain pour le Nouveau-Monde, où je resterai quelque dix ans. Si _elle_ est toujours ton cher secret, tu ne seras pas trahi. Montre-_la_ moi, je t’en prie!
--«Ah! ma statue?» dit-il, et il me sembla entendre pleurer, dans sa voix, une douleur infinie, le regret des vingt ans, des rires, des rêves, des roses... La salle d’un cabaret m’apparut, noire comme un tombeau où veillaient des ombres--ombres de jeunesses mortes, puantes comme des momies ouvertes, loin, oh! bien loin du soleil et des roses--sous d’horribles lampes funéraires!... Les ruisseaux, au détour de la rue, tombaient à l’égout, chargés de l’ordure d’une ville infâme, et,--les pieds dans l’infamie de ces ruisseaux de la ville, debout et voûté déjà, ridé et chassieux, maigre et chauve, ratatiné, réduit à rien, le sculpteur Antoine,--qui fut un bel enfant, autrefois, dans la campagne,--me dit de sa voix presque chevrotante qui sifflait un peu entre ses dents ébréchées... il me dit, ôtant son chapeau avec sa main droite et portant à son front, comme André Chénier mourant, l’index de sa main gauche... il prononça, il proféra ces paroles, faites pour l’éternité:
--Ma statue? que vous êtes matériel, mon cher! Elle est _là_!
TOUTE UNE VIE
A Achille Toupié-Béziers.
I
Du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours vu à son échoppe, au coin de la place de mon village, le savetier Martin; je l’ai toujours vu là, un soulier solidement pris entre ses genoux, rapprochant ses deux poings énergiquement fermés, écartant les coudes et tirant l’alène avec la régularité du gros balancier de cuivre qui, derrière lui, dans l’horloge à gaine, fait tac, tac, et lui raconte l’éternelle monotonie des choses.
II
Tac, tac, de gauche à droite, le balancier va, les coudes s’écartent, les poings se rapprochent. Pan, pan! le marteau tape; la besogne avance et ne finit jamais. Après un soulier, un autre. Les hommes marchent, les souliers s’usent. Pan, pan! de bas en haut; tac, tac, de droite à gauche!... Toute la vie, Martin, tu tireras l’alène et tu frapperas du marteau, assis sur ta chaise basse, dans ta boutique étroite, dans un coin de la place de mon village, devant l’église d’où sortent, tous les dimanches, des chants monotones comme l’éternité dont ils parlent, comme l’enfer et le paradis, comme notre vie mortelle qui va, tac, tac, de droite à gauche, de la crainte à l’espérance, toujours, toujours!
III
Les arbres de la place sont verts au printemps et l’été; en automne, leurs feuilles tombent; l’hiver, les arbres sont dépouillés. Tac, tac, toute ta vie, Martin, tu tireras l’alène, tu frapperas du marteau; les souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est jamais finie.
En été naissent les cigales; il y en a par milliers dans les hautes branches des platanes, dans les hautes branches qui doucement remuent, de droite à gauche, toujours.
Sur le tronc des arbres et par terre, l’ombre est criblée de petits ronds lumineux qui bougent, de gauche à droite, du nord au sud, de l’est à l’ouest, selon le vent, toujours, toujours; et les cigales de l’été bruissent, prolongeant les saccades de leur chant qui, toujours le même, s’élève et descend comme s’il s’éloignait après s’être rapproché. La besogne n’est jamais finie.
L’août s’en va, emportant les cigales. L’eau des collines descend dans la plaine inondée. Les grenouilles par myriades, autour du village, font une clameur soutenue, immense, un tapage si régulier qu’on dort au milieu par habitude, sans plus l’entendre, et que, s’il venait à se taire, on se réveillerait brusquement, cherchant ce qui se passe d’insolite, car on s’accoutume à tout. Voyez le père Martin qui, toute la vie, frappe du marteau et tire l’alène, toujours, toujours.
IV
Il y a, sur la place, une fontaine.
Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut; si monotone dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église.
C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs; elle semble indiquer les quatre saisons; elle désigne le nord, le midi, le couchant et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le balancier, comme le marteau du père Martin... Pan, pan! Les souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est jamais finie.
V
Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci du curé: «Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais peut-être le dimanche!» On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il boit de l’eau. Il économise, toujours; et sa femme, qui l’aime, est contente. Elle ne l’a jamais vu gris.
VI
A quoi rêve le père Martin, tout en tirant l’alène, tout en frappant du marteau? C’est une chose étrange: il veut quitter l’échoppe. Il songe à la quitter.
De la place, les passants qui le regardent trouvent l’échoppe jolie, car la porte vitrée, aussi large que la boutique, est encadrée de verdure, et, là-dedans, sous les vitres, au milieu de son cadre de fleurs, le père Martin a l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, ma foi! d’un de ces portraits de maître où le peintre a mis tant d’expression, tant de réalité, qu’on y devine toute la vie du personnage, ses habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute.
Toujours le même, comme un portrait peint, le père Martin vieillit en tirant l’alène. De temps en temps, à intervalles réguliers, il relève le nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine coule, où les hommes marchent, où les souliers s’usent. «Bonjour père Martin!» «Bonjour, bonjour!» On passe, on s’éloigne... on repassera.
VII
A quoi rêve le père Martin? A quitter l’échoppe. Il en a assez. Il se sent vieillir. Et c’est précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe, qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit au travail si tôt, le matin, et si tard le soir, frappant du marteau! Martin travaille pour ne plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. Pan, pan! Toute une vie, il besognera, pour avoir, à la fin, quelques jours sans travail, les derniers, jours heureux où il changera de logis! où il ne dira plus: «_Entrez! entrez, nous allons voir ça!_» ou bien: «_C’est six francs sans marchander!_» ou bien: «Bonjour, bonjour!» à tous les rouliers qui passent! Alors, il aura un jardin, un jardin à lui, qu’il arrosera, qu’il bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera bâtir. Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement de sa maisonnette; elle sera à l’un des bouts du village, un peu loin de la grand’route où les hommes marchent, où les souliers s’usent. Il en a assez, le père Martin, de tirer l’alène et de frapper du marteau.
VIII
Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille et qu’il espère. Il est honnête, et l’on vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond de son grenier. Tape, marteau; coule, fontaine; les petits ruisseaux, eh! eh! eh! font, dit-on, les grandes rivières; petit à petit, pan, pan, pan, l’oiseau fait son nid... Eh, eh, eh! Et maintenant il arrive qu’en passant devant l’échoppe, on entend rire le père Martin. Il rit tout seul, à son joli rêve, à son jardinet, à sa maisonnette, construite où il sait bien: à l’un des bouts du village, un peu loin, oui, un peu loin de la grand’route, où les hommes marchent, où les souliers s’usent.
IX
--Holà! père Martin! nous avons donc pris un aide?
--Ma foi, oui, comme vous voyez!