Part 6
L’automne, quand on s’avance vers l’âge qui correspond à cette saison, devient la saison qu’on préfère. On le comprend, on en pénètre le charme.
Affinités mystérieuses de la nature et de l’âme humaine, vous êtes le bonheur, le seul qui ne mente jamais.
Les jours coulaient, et j’étais heureux. Quelquefois, un ami voyageur frappait à ma porte, partageait mon repas de campagnard, me disait les bruits de la ville. Il me parlait d’ambition, de gloire.
J’étais, m’assurait-il, un auteur dramatique! je me devais à l’art! Faire des vers de temps en temps, au gré du caprice, «de l’inspiration», comme on dit, cela ne suffit pas. Il m’assurait (et la chose me paraissait singulière) que j’avais, moi, l’hiver précédent, donné une pièce au Théâtre-Français. Cela était de ma part une promesse, un engagement; il fallait maintenant revenir au combat, donner non pas une, mais deux pièces, à l’Odéon, au Gymnase!--et, tandis qu’il parlait, je le regardais comme un étranger, parce que sa langue m’était devenue étrangère.
--Voyez, lui disais-je, voyez l’attitude de ma bonne chienne. Est-elle jolie ainsi! Demain matin, vous la verrez en arrêt... un bronze de Mêne! nerveuse et fine, et immobile!... Nous irons chasser au bord de la mer... Connaissez-vous le petit bois du Pin de Galles? C’est la propriété de notre commune. Un endroit inconnu parce qu’il est à deux lieues seulement de la ville. Au premier point du jour, c’est de là qu’il faut voir le ciel, si joli, à travers les branches des pins... Nos pins toujours en murmure! Des lyres vivantes, l’antique harpe d’Éole--pour laquelle on oublierait éternellement le luth, qu’on attribue aux fées...
Dans ma vie, il n’y avait rien--et j’étais heureux.
Un soir, la petite pipe en écume (une pipe d’auteur, pourtant), joli souvenir d’Alphonse Daudet, manquait de tabac. Je sifflai mes chiens et m’en allai au village. Dix heures du soir. Le froid humide de la nuit me pénétrait sous le double vêtement, mieux qu’un froid sec de bon hiver... Au village, point de boutique ouverte. La rue, la place, désertes, noires. «Retournons.» Et, avant de rebrousser chemin, j’allumai un cigare.
A ce moment, j’entendis des coups redoublés contre une porte:--Qui va là?
Je distinguai un groupe arrêté devant l’auberge, qui refusait de s’ouvrir. Une dizaine de petits enfants, conduits par un homme, comme un pensionnat à la promenade.
J’interrogeai.
C’était une troupe de petits comédiens en voyage, avec leur impresario. _La troupe miniature_, disent les prospectus. Cela joue _Madame Angot_,--cela chante des couplets de café-concert, et nuit et jour erre sur les grandes routes, les pieds dans des pantoufles de corde, les mains aux poches s’il fait froid, les yeux fermés, ensommeillés s’il fait nuit, à l’âge où leurs mères devraient encore les réchauffer et les «border» dans leurs lits, en leur parlant de l’Homme au sable. Le plus petit avait sept ans. Le plus grand douze.
L’auberge refusait obstinément de s’ouvrir. On frappa à d’autres portes; même silence.
--Eh bien! dit l’homme, allons plus loin chercher un autre village; cela nous réchauffera!
Le plus petit (le comique, mesdames) eut un mouvement de terreur à l’idée de marcher encore. Je le vis, car nous étions en ce moment sous une lanterne, à l’angle d’une ruelle.
Et j’offris à la troupe vagabonde l’hospitalité du pauvre homme, celle dont se contentèrent Joseph et Marie, le soir de la grande naissance. J’emmenai tous ces petits coucher à la «fénière», au-dessus de l’étable, devant le trou par où le cheval-laboureur reçoit sa botte de foin, par où nous l’entendions souffler et frapper du pied.
--Benoni! criai-je.
C’est chez nous le nom familier de Benoît.
Le paysan se leva, ouvrit la lucarne, demandant:
--Qui m’appelle?
--Allumez le _fanal_, et vite descendez, lui dis-je.
Il sortit, les yeux gros de sommeil, sa lanterne à la main.
Les étoiles, vives, brillaient métalliquement dans le ciel glacial. Le croissant, mince comme une faucille aiguisée souvent, était près de disparaître derrière les collines, à l’horizon très noir.
Benoni éleva sa lanterne au-dessus de sa tête, regardant, avec un étonnement profond, la bande silencieuse des petits enfants.
--Ils coucheront à la fénière. Montrez-leur le chemin.
Vers la fenêtre qui sert de porte, tous montèrent au moyen des pieux en escalier fixés dans le mur. Il y avait deux petites filles, la jeune première et la soubrette! Elles s’aidaient des mains et des pieds, comme des oiseaux grimpent à des grillages avec le bec et les pattes.
J’avais entendu le plus grand chuchoter: «Cette fois, nous ne souperons pas.» Pauvres enfants! il me revenait des histoires de petits Poucets abandonnés par leurs parents, pour cause de misère, et tombés aux mains de l’Ogre.
L’Ogre, ici, c’était le Théâtre, un des monstres modernes, un des minotaures nouveaux. Dragon à mille têtes, mangeur de chair, de sang, de cœur et d’âme. Cela prend des jeunes filles, des adolescents, des poètes, pour en faire des comédiens et des auteurs dramatiques! Ah! quelles tortures, quelles souffrances ils endurent les uns et les autres, à rire, à gesticuler, à écrire pour messire public, qui est le père de l’Ogre!
J’étais allé ouvrir la huche à pain; le malheur voulut qu’un voisin de campagne ayant emprunté à l’heure du dîner une part de notre provision, il ne restât chez moi qu’une miche et la moitié d’une autre, soit environ une livre de pain, pour dix bouches affamées.
Je fis dix parts à peu près égales et les apportai, avec du vin, à mes petits hôtes.
Sous les larges poutres pleines de toiles d’araignées, enfoncés jusqu’au cou dans la bonne litière, ils ressemblaient, les petits frères de Jésus, à des oiseaux dans leur nid, qui attendent père et mère, et la becquée.
J’arrivai. Les yeux s’écarquillèrent.
Le paysan, sa lanterne haute, présidait encore au coucher.
Tous se soulevèrent, tendant la main, ouvrant le bec.
Hélas! les morceaux mal égaux ne pesaient guère. Le plus petit eut le plus gros.
Durant quelques minutes, on n’entendit que le bruit des mâchoires qui allaient... Et nous entendions aussi le brave cheval de labour mâcher le foin de sa crèche. Lui aussi se réjouissait à l’idée d’être là, sous un toit, dans sa litière, et de ne pas voir, en ce moment, les vives étoiles dans le ciel glacé.
Un coup de vin pur comme à des hommes, et ce fut fini. Les têtes mêmes disparurent dans la paille. «N’allumez point d’allumettes!» recommanda Benoni, et nous nous retirâmes, salués par le «bonsoir, merci!» de dix voix enfantines.
Le lendemain, au chant du coq, je regardai la fenêtre haute de la fénière. Elle était ouverte, encadrant de noir le minois pâle, fatigué, des deux petites filles, de la soubrette, de la jeune première, et du comique de sept ans.
Toute la troupe descendit.
Hélas! le roman comique me paraissait, en ce moment, une chose bien triste!
La troupe des petits comédiens était lamentable à voir sous la lumière gaie du matin.
Les traits tirés, les yeux cernés, pâlots, lassés de vivre aux chandelles, de chanter tous les soirs, et de faire parfois trente kilomètres dans un jour, en mettant l’un devant l’autre leurs petits pieds, mal pris dans les souliers de corde trop grands et chavirés!
Et je pensai au Théâtre-Français, aux comédiens illustres, aux auteurs célèbres, tous riches, qui tiennent le haut bout de l’échelle au bas de laquelle étaient ces tout petits. Jamais distance du premier au dernier ne fut mieux marquée. Il semblait qu’elle fût double, triple, des plus fameux jusqu’à ces humbles. Il y avait celle de la fortune et de la gloire à la misère et à l’infirmité; celle de la taille aussi, symbolique de leur exiguïté morale. _Théâtre miniature!_ miniature de souffrance, infiniment petit qui contient un monde, réduit, mais entier! Quelle tristesse, ce spectacle!
«En vérité, je vous le dis: nul d’entre vous ne gagnera le royaume des cieux, s’il ne devient semblable à l’un de ces petits.» Et ceux-là s’en vont par les chemins cherchant déjà l’effet, et non la vérité. Hélas! mon Dieu, que dirait Jésus?
* * * * *
Les oiseaux piaillaient le matin. Mes paons, tout fiers, descendaient du haut des pins. Les cailles familières jetaient leur cri saccadé. La joie revenait aux créatures avec la saine lumière du jour, mais ces petits pensaient seulement aux chandelles qu’ils allumeraient le soir dans un café de village pour chanter leur répertoire:
Marchande de marée, A la halle aux poissons, Elle était adorée, De cent mille façons.
Ils partirent: l’un d’eux oubliant, au fond d’un sac de lustrine noire, la grosse marmite bohémienne dans laquelle on fait la soupe, aux jours les plus heureux. Il revint la chercher courant, et rejoignit les autres, sa besace au dos, tenue à deux mains sur l’épaule.
La petite fille de Benoni (quatre ans) assistait avec sa mère au départ de la troupe enfantine.
--Tu vois, dit la mère, si tu n’es pas sage, je te mettrai comme ça la marmite sur le dos et je t’enverrai avec ces petites, jouer la comédie!
A cette horrible menace, l’enfant se mit à pleurer.
* * * * *
Noël. Une impression d’intérieur bien chaud; la table étincelle; la bûche flambe.
Les théâtres chôment... Où seront-ils ce soir, les petits comédiens, les petits frères de Jésus? Auront-ils seulement une étable tiède et de la paille où faire leur nid, et une miette de pain comme les moineaux de notre fenêtre en temps de neige?
Pas bégueule, Forte en gueule, Telle était Madame Angot!
Ah! que j’aimais bien mieux la chanson de mon grand-père:
L’enfant Jésus a chaud, bien couché sur la paille, L’âne et le bœuf soufflent dessus L’enfant Jésus.
TISTE LE TAMBOUR-MAJOR
Je l’ai connu petit, il y a longtemps de cela. Oh! c’est une douloureuse histoire que la sienne.
Tiste ne fut jamais bien proportionné; il fut toujours trop mince pour sa hauteur. Il avait la tête effilée, pointue, en forme d’aubergine. Tel je le vis enfant, tel il fut homme.
Nous étions du même village, et, à huit ans, compagnons de jeu. Son père, maître Brun, un paysan, était de taille moyenne; ses deux grands-pères aussi, le vieil Antoine Toucas et le vieux Sidoine Brun. Dans la mémoire des plus anciens du village, les Brun et les Toucas avaient toujours été, de père en fils, des hommes ordinaires. Pourquoi, dès l’âge de huit ans, Tiste, extraordinaire, se mit-il à s’élever à vue d’œil, aussi rapidement qu’une tige d’aloès? Il se réveillait tous les matins plus allongé, sujet quotidien et toujours nouveau de surprise pour le village, qui ne s’habitua jamais à le voir, car au moment où Tiste quitta le pays pour le régiment, il était en pleine croissance, et l’étonnement public en pleine rumeur.
Oui, j’ai connu Tiste petit, je veux dire enfant, car il était du double plus grand que ses égaux en âge.
Or, mon oncle le notaire m’avait donné pour mes étrennes un tambour. Lorsque j’arrivai pour la première fois sur la place, théâtre de nos jeux, avec mon bruyant instrument de musique militaire, parmi les camarades, Tiste, tout d’une voix, fut nommé notre tambour-major.
Hélas! c’est peut-être le cadeau de mon oncle, oui, le tambour de mon oncle le notaire, qui décida de sa destinée.
On entendit bientôt Misé Brun, sa mère, pleurer chez les voisins, répétant sans cesse, avec une parfaite naïveté d’amour maternel:
--Mon petit Tistet veut se faire soldat! il dit qu’il a du goût pour être tambour-major!
Tistet, comme vous savez, c’est le diminutif de Tiste, qui est lui-même le diminutif de Baptiste.
Nous tirâmes au sort la même année. Quand Tiste apparut dans la salle de la conscription, à la mairie de la ville, et qu’il déploya son bras vers l’urne de cristal, un murmure de stupéfaction se fit entendre. Le sous-préfet, un homme grave par état, sourit ostensiblement. Et Tiste ne manqua pas de tirer le numéro 1.
--Bravo, le tambour-major! cria-t-on tout d’une voix.
On fit rétablir le silence par les gendarmes, ce qui fut difficile, car la gaieté tenait du délire. Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné à l’avance par la voix populaire pour ce grade éclatant (un tambour-major en ce moment-là lui paraissait plus glorieux qu’un colonel), Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les yeux.
En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, Tiste, habile à remplir un clairon de son souffle puissant et à battre tous les ran-tan-plan possibles rien qu’avec ses deux index, longs comme des baguettes de tambour, Tiste, de première force à exécuter des commandements télégraphiques au moyen de la fière canne à pomme de cuivre, put se voir galonné d’or et s’entendit appeler «chef» par trois mille hommes!
Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à cette époque comme un redressement de fierté qui le fit paraître plus grand de quelques centimètres, et quand il figura pour la première fois dans une revue, beau, solennel, splendide et calme, haut sur bottes, dominant le régiment et la foule accourue, allongé encore par son panache, dont le bout flottant arrivait au niveau du pompon des officiers montés, il eut un vertige d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable emploi d’une taille dont on avait ri jusque-là et qui désormais inspirait le respect; il se dit qu’il servait la patrie par ses dimensions mêmes, et que les rois, qui peuvent à leur gré faire des généraux d’armée, ne peuvent pas faire un tambour-major.
Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. Et Tiste n’est pas le seul homme à qui sa taille ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les grands contracter des habitudes de domination, de fierté et d’injustice, qu’un jour ils payent chèrement. Hélas! il n’est pas de grandeur qui n’amène son ivresse et ne prépare elle-même les révolutions qui doivent la renverser.
Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il devint sévère dans le service, plein de morgue et d’exigences. Il parlait toujours de tout son haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux conscrits et des plus anciens caporaux avec une âpreté sans exemple. Aux promenades, il passait son temps à loucher, regardant de côté si les mains des recrues, suffisamment gantées, se portaient au képi dans la position réglementaire.
Et malheur aux distraits!... On alla jusqu’à dire--la malignité n’en fait jamais d’autres--qu’il ne se promenait que pour se faire saluer.
On devine le résultat: Tiste fut haï. Un jour vint où le régiment tout entier se mit à rire de lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes, bien qu’il fût un bon soldat.
Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste avait d’abord paru grandi grâce à un redressement de fierté, il avait aussi véritablement, réellement, matériellement grandi! Après un an de service, son uniforme, son bel uniforme de pourpre et d’or, lui était déjà court! Cela sautait aux yeux! Un loustic s’étonnait qu’on ne l’eût pas vu plus tôt!
Et puis, il avait contre lui des jaloux... tous les petits.
Il est certain que le tort essentiel de Tiste, mais qui du moins ne peut pas lui être imputé, fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu Sainte-Hélène, s’il eût su s’arrêter à temps.
Ce bruit étrange courait par la ville: «Le plus grand des tambours-majors grandit.» Le dédain peu à peu remplaçait l’admiration pour ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient aux déclassés. L’opinion disait: «Il devrait se montrer pour de l’argent, et ferait fortune!» Le sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le prestige s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir comme le panache plaît aux femmes, se sentit irrévocablement condamné, le jour où une fille d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui déclara qu’elle ne voulait plus le voir! C’en était fait! Il avait dépassé la mesure d’un tambour-major raisonnable.
Le pauvre diable était véritablement amoureux; il le devint surtout, selon l’usage, quand il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi? Pour cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus belles conquêtes! Il me rappelait le Phénix, si magnifique, mais qu’une tendre colombe plaignait de tout son cœur, disant: «Il est le seul de son espèce!» Un de nos poètes contemporains parle fort bien, en quelque endroit, d’_une grande âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur_. Tel était Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné Tiste. Les femmes le prirent en horreur. Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord; on va voir comment la gloire le trahit, et quel fut, pour tout dire, son Waterloo.
Les clairons et les tambours du 600e, irrités des sévérités de leur tambour-major, exécutèrent contre lui un noir complot. La ville de X... s’en souviendra longtemps.
... Un soir d’été, je passais sous les arbres qui encadrent la place publique. Au coup de huit heures et demie, la retraite d’ordinaire faisait éclater son tintamarre au milieu de la place, et huit clairons, autant de tambours, partaient du pied gauche pour faire le tour de la ville, entraînant sur leur passage les troupiers en récréation et tous les gamins des rues. Ce soir là, un peu avant la demie, et sans songer que c’était l’heure de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre naissante du soir de juillet, je distinguai vaguement une colonne entourée d’une vasque. Aurait-on, pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma ville natale, une fontaine nouvelle? Il n’en était rien. La colonne, c’était Tiste, debout, long, maigre et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. La vasque était figurée de loin, à mes yeux, par un cercle de bambins hauts comme sa botte et qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa taille et surtout de sa solitude plus surprenante encore.
Tiste était seul.
Tiste était seul, car pour un tambour-major les petits enfants ne comptent pas, et Tiste n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses tambours!
Ses clairons et ses tambours s’étaient donné le mot, ce soir-là, et pour lui jouer un bon tour s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, droit, maigre et affligé, droit comme un peuplier et triste comme un saule. Les poètes Lamartiniens qui ont écrit des stances éplorées sur le désespoir, ignorent cependant les profondeurs de désespérance où descendit ce soir-là l’esprit de Tiste!...
De temps en temps, il tressaillait et regardait du côté par où il s’attendait à voir apparaître ses hommes... Soudain: «Grouchy!»--C’était Blücher!--... «Mes tambours!»... C’étaient les cloches!
La demie tinta. Le son fut répété par l’église Saint-Ambroise, puis par la cathédrale, coup sur coup; puis par l’horloge de l’Hospice militaire, enfin par celle de l’Hôtel de ville.
Tiste promena sur la place, envahie par la nuit, un regard suprême, et, ahuri, ne comprenant rien à son aventure, spectral et fantastique, enfiévré, ne sachant plus où il en était de la vie, ne comprenant plus rien même au peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva sa canne, l’agita dans tous les sens avec des mouvements saccadés, et commandant une retraite invisible et inouïe, il partit du pied gauche pour le tour de ville habituel.
Les gamins hilares, sifflant et criant, avec des roulements imités et chantant une retraite ironique, suivirent en courant le héros qui marchait au pas. On eût dit Gulliver tambour-major à Lilliput.
Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la ville stupéfaite le regarda passer. La sous-préfète à son balcon appela le sous-préfet pour lui montrer ce spectacle sans précédent.
Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, blême, l’œil hagard, la figure et le nez allongés, si amaigri par une heure de fièvre et d’horreur, qu’on l’eût dit plus grand que jamais.
Qu’allait-il arriver? Les tambours et les clairons eurent chacun un mois de prison. Mais lui, Tiste? Il n’eut à répondre de rien, parce que, visiblement malade, il se rendit à la visite le lendemain. Il ne put pas dire au major ce qu’il avait, mais on lui fit tirer la langue, et on l’envoya à l’infirmerie.
Le major et l’aide-major vinrent l’examiner le jour d’après. L’état de Tiste était pitoyable. Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût apitoyé.
--Vous êtes long comme un jour sans pain! lui dit le major qui voulait l’ausculter; il s’en faut que mon oreille arrive à la hauteur de votre poitrine! Couchez-vous!
Le géant se coucha.
Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air si piteux, que le major et l’aide ne purent s’empêcher de rire. Les infirmiers ne purent réprimer l’hilarité communicative. Tiste était donc perdu: il ne pouvait pas être traité sérieusement.
--Savez-vous, lui dit le major (excellent homme court et trapu), savez-vous la cause de votre mal?... C’est la croissance! Vous reprendrez aujourd’hui votre service.
C’est la croissance! De ce jour, la mélancolie de Tiste s’aggrava étrangement. Il ne mangeait plus; il buvait à peine. Il maigrissait à faire peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est qu’il paraissait toujours plus gigantesque et toujours plus drôle à mesure qu’il devenait plus malade et plus malheureux.
Il n’avait que vingt-deux ans et il ne savait plus où il s’arrêterait.
--Si j’allais grandir _toujours_! me dit-il une fois.
Et je le vis pâlir à cette idée, qui devint l’idée fixe du malade. Esprit borné, par là il avait entrevu l’infini. Il en demeura épouvanté,--visionnaire, comme Pascal.
Rien d’effrayant, songes-y, lecteur, comme cette grande misère qui n’a jamais pu inspirer que des plaisanteries. Et l’amour ne cessait de le tourmenter, et les femmes de lui rire au nez. Un jour, Tiste me dit d’un son de voix caverneux:
--La _petite_ s’est mariée!
La _petite_! Quelle mélancolie dans ce mot!
_Noluit consolari._
Le soir même il entra à l’hôpital.
Je remplirai jusqu’à la fin mon pénible rôle d’historien. Tiste, malade, ne cessa d’être un sujet de gaieté pour ses camarades de chambrée. On le mesura un jour qu’il dormait, et, à quelque temps de là, Tiste étant mort, on put dire aux infirmiers sa taille exacte pour le fabricant de cercueils.
Quand on fut pour l’ensevelir, la bière se trouva trop courte; on s’aperçut que Tiste, mort, avait encore grandi!
Ce fut son principal trait de ressemblance avec Napoléon le Grand, dont les poils de la barbe poussèrent après la mort, et aussi les ongles des pieds, qui, brusquement allongés, crevèrent la pointe de cette botte dont le talon s’était appuyé sur le front de tous les rois.
LE RÉGIMENT QUI PASSE
A Frédéric Febvre.
Fanfare!--Un régiment va passer dans la rue; Et de tous les côtés une foule accourue Déborde les trottoirs, s’entasse aux carrefours, Car on n’a pas un tel spectacle tous les jours: Un régiment doré, luisant, musique en tête, Qui défile, et cela met une ville en fête De voir passer les bons soldats--et le drapeau.
Les anciens officiers, qui portent leur chapeau Comme un képi, l’ont mis tout à fait sur l’oreille. Le plus vieux, dont le cœur au tambour se réveille, Pour mieux voir, monte, avec un soupir étouffé, Sur sa chaise, devant les tables du café; Le salon, la mansarde, ont ouvert leur fenêtre... Les filles ont souri... Les soldats vont paraître.
«Les voici!»--Les voici, précédés des gamins Qui simulent, du jeu comique de leurs mains, Les cymbales, la flûte, et surtout les trombones. Et les bébés ont ri, hissés au bras des bonnes. Puis viennent les clairons hautains, et les tambours. Le boulevard s’emplit de piétinements sourds Fondus en un. On sent qu’une chose sublime S’avance: six cents cœurs, qu’un souffle unique anime, Douze cents pieds, réglés, qui ne font qu’un seul pas, Et tous les cœurs, unis, suivent les bons soldats!
Mais quand un régiment ne va qu’à la parade, Vain de sa bonne mine, un peu fier de son grade, Tout soldat, si la paix lui permet d’oublier, Aimant l’amour avec des façons d’écolier, Regarde effrontément la femme en plein visage, Et l’on ne connaît pas de régiment bien sage!...