Part 6
Il me parla des Bicharieh, en général, dans d’excellents termes ; malheureusement leurs cheks n’étaient que des brutes, des sauvages qui ne comprenaient pas les choses comme lui, homme sage, loyal et civilisé. Ces cheks lui avaient remontré qu’il avait tort de laisser parcourir le pays à un étranger envoyé par les Turcs ; mais qu’il avait répondu que, pour lui, il était mon ami, qu’il avait bu et mangé avec moi, et qu’il faciliterait toutes mes recherches, que certainement ce n’était pas par intérêt qu’il agissait ainsi ; car les faibles présents que je lui avais faits ne pouvaient faire présumer cela ; mais qu’enfin il me conduirait partout où je voudrais en me couvrant de sa protection. L’argument devenait de plus en plus palpable, je lui donnai encore quelques pièces de toile pour le satisfaire et rester son ami ; il passa la nuit avec nous.
Le 16, de bonne heure, Abou Goublé monta sur son dromadaire pour retourner chez lui, et nous montâmes sur les nôtres pour continuer notre route dans la vallée d’Ollaki, qui devenait de plus en plus étroite et tortueuse. Les montagnes qui l’encaissaient étaient toujours les mêmes, du granit, puis des porphyres et toutes les roches de même espèce.
Nous arrivâmes, après cinq heures de marche, à l’emplacement désigné sous le nom de Déréhib.
C’était le site le plus important que je voulais visiter ; or, comme il fallait plusieurs jours pour cela, je choisis une place convenable et commode pour y établir mon camp.
Déréhib est à l’origine de l’ouadée Ollaki, qui court vers l’ouest-nord- ouest jusqu’au Nil près de Daké, entre la première et la seconde cataracte.
Sur le bord du torrent, au pied même de la montagne, sont encore les restes d’une petite ville construite sur un léger mouvement de terrain et s’étendant du nord au sud[14].
Cette ville était partagée par une grande rue dans la direction de sa longueur, et par d’autres plus petites, transversales, qui la subdivisaient en îlots. Les maisons, bâties en pierres brutes, avaient des murs bien faits, droits et verticaux, garnis d’un crépissage formé avec l’argile du torrent et les résidus de lavages de minerai ; elles étaient couvertes au moyen de branches d’arbres, et de plantes mêlées à de la terre comme les maisons arabes en général, et, quant à la hauteur, à la distribution intérieure, elles ressemblaient parfaitement à celles d’Assouan et de Deïr.
A peu près au centre était la mosquée auprès de laquelle l’on aperçoit un amas de déblais qui doit provenir du creusement d’un puits aujourd’hui comblé.
Vis-à-vis de l’extrémité sud de la ville, de l’autre côté du torrent, sont deux châteaux placés sur des hauteurs à l’entrée d’une gorge qui pénètre dans la montagne[15].
Le plus grand, qui est au nord, a son entrée du côté du sud, tandis que l’autre l’a du côté du nord.
Tous les deux sont bâtis en pierres brutes, en schistes, et ces pierres, toutes plates, forment des assises assez régulières ; les murs sont fort épais et flanqués de tours à chacun des angles ; l’intérieur, disposé comme les okels ou kans d’aujourd’hui, se composait de plusieurs étages qui tous sont effondrés avec les terrasses qui servaient de couverture et qui étaient construites avec des poutres, des planches, des nattes et une couche de terre ; toutes les portes étaient cintrées.
Derrière le plus petit château, il y a beaucoup de maisonnettes qui s’étendent le long du torrent, tout contre la montagne ; autour du grand château sont aussi beaucoup d’habitations ruinées qui n’étaient que des huttes.
Le cimetière de la ville est au pied du grand château, vers le nord, ses tombeaux appartiennent à l’époque à laquelle on a bâti la mosquée. J’ai trouvé de grandes plaques de schiste noir, avec des inscriptions cufiques comme celles des tombeaux que l’on voit au sud d’Assouan ; ils sont couverts de versets du Coran, mais ils ne portent aucune date.
Quoique ces tombeaux soient musulmans et que certaines parties de la ville aient été habitées par des hommes de cette religion, l’on constate facilement que les châteaux, ainsi qu’un grand nombre de maisons, sont d’une époque beaucoup plus ancienne.
Les Arabes n’auraient pas aligné des rues comme cela, et, d’un autre côté, l’image des constructions qui sont reproduites sur les bas-reliefs des anciens temples égyptiens, bas-reliefs où sont représentés des assauts et des siéges, ne laissent aucun doute à cette assertion.
Au nord de la ville et des châteaux sont les mines qui étaient exploitées par les habitants ; or, de même que l’on voit deux époques dans les procédés de constructions, l’on en voit deux aussi dans les procédés des travaux d’exploitation[16].
Les mines de Déréhib occupent deux petites montagnes de la hauteur de soixante mètres environ au-dessus du sol de la vallée, montagnes de schistes avec quelques pointes de granit qui saillissent d’espace en espace. En outre de cette identité, la présence, dans chacune d’elle, d’un large filon de quartz blanc, avec entourage de parties d’argile rougeâtre et jaunâtre talcaires, leur donne encore plus de similitude.
Ces deux larges filons ont beaucoup de ramifications, veines légères toujours de même composition, et que l’on a suivies dans tous les sens pour les exploiter.
Les travaux anciens se remarquent par leur régularité et leur grandeur ; il y a beaucoup de puits verticaux creusés de chaque côté des deux filons, puits qui communiquaient entre eux par des galeries souterraines fort multipliées. Ces excavations sont immenses, mais des éboulements considérables en obstruent une grande partie et empêchent de pénétrer jusqu’aux endroits où les exploitations ont été conduites[16].
En poursuivant, avec grande difficulté, une de ces galeries, j’en trouvai l’extrémité fermée par une maçonnerie assez solide, et je pensai naturellement que les mineurs s’étant retirés, par une raison que j’ignore, avaient voulu fermer la galerie dans laquelle se trouvait le filon qu’ils exploitaient, afin que l’on ne travaillât pas en leur absence. Je voulus donc reconnaître ce filon et j’entrepris la démolition du mur ; mais n’ayant aucun ouvrier, il fallut faire cela avec mes gens et concourir moi-même au travail qui dura à peu près deux heures, au bout desquelles je trouvai effectivement derrière le mur un petit vide qui constituait la fin de la galerie. Ici je dus m’arrêter, parce que, d’une part, le filon était trop difficile à entamer et que, d’autre part, mes gens avaient peur de travailler ainsi sous la terre. D’ailleurs, je n’étais pas venu pour commencer des travaux d’exploitation, mais seulement pour reconnaître les mines.
On remarque bien que ces travaux, par puits et galeries, ne sont pas l’ouvrage des Arabes ; ce sont ceux des Égyptiens sous les Pharaons.
Dans toutes les galeries, les parois noircies par la fumée des lampes des ouvriers, ont été, plus tard, piquées avec une pioche et un ciseau comme pour reconnaître le terrain ; or ces parties plus blanches que le reste prouvent évidemment qu’elles ont été reprises longtemps après les premiers travaux d’excavation.
Plus tard aussi, l’on a creusé aux environs des principaux filons, et amoncelé des déblais considérables pour arriver au minerai ; c’est là le travail des Arabes musulmans, qui ont toujours craint de travailler autrement qu’à ciel ouvert[17].
Toutes les montagnes des environs de la grande mine qui offraient quelque chance de rémunération ont été attaquées vigoureusement. C’est surtout du côté du sud que l’on trouve le plus de traces de travaux.
Au nord de la grande mine, dans une gorge retirée, est un monticule de décombres qui a été entièrement formé des déblais d’une excavation dont l’entrée est aujourd’hui fermée par des éboulements. Ceci ne me parut pas avoir été une mine ; mais plutôt un grand tombeau égyptien ou un temple creusé sous terre. Dans cette conviction je voulus en faire rechercher l’entrée ; on avait déjà commencé à piocher, lorsqu’une grosse pierre coula d’en haut et vint tomber auprès de mes arabes qui se mirent à fuir de tous côtés. Ils crurent voir dans cet accident, pourtant bien naturel, une manifestation diabolique et, pour rien au monde, ils ne voulurent recommencer à travailler.
Dans aucun endroit de ces établissements de mineurs je n’ai trouvé de moulins à bras, ni de moulins d’aucune espèce pour écraser le minerai et le préparer ; je n’ai vu non plus aucune trace de lavage. Pour les moulins, il est probable que l’on a pu les emporter sur d’autres chantiers et pour d’autres usages ; les lieux de lavage auront été détruits par les écoulements des eaux ou enfouis sous le sable qui couvre une grande partie du sol.
Il semble, au grand nombre d’habitations répandues dans toute la vallée, aux pieds des collines et dans tous les lits des petits torrents ruisselant des montagnes lorsqu’il pleut, qu’il y a eu là, à une certaine époque, une forte population. On remarque même qu’il y avait quelques jardins ; car dans plusieurs endroits, tout près des maisons, se voient des murs d’enceinte faits évidemment pour empêcher les pierres roulées par les eaux, la terre et l’eau elle-même de détruire ces sortes de créations.
Sans doute ici les pluies étaient plus fréquentes autrefois qu’aujourd’hui, comme cela a eu lieu aussi, d’après mes observations, dans plusieurs autres endroits : aux environs de Suez, au mont Sinaï et aux environs de l’Accaba.
Mais je ne doute nullement de la facilité que l’on aurait de creuser des puits qui donneraient beaucoup d’eau, en outre de l’apport de plusieurs sources, plus ou moins abondantes, qui se trouvent à une distance de 1,000 à 1,200 mètres en remontant la vallée, sources que l’on pourrait utiliser en raison de la pente régulière du sol. Elles l’ont été, tout le fait présumer, pour subvenir aux besoins d’arrosage des jardins dont j’ai parlé plus haut.
Ce qui me surprit beaucoup c’est que, malgré toutes mes recherches, je ne trouvai aucun reste de monument ancien ni aucune inscription. La raison cependant en est bien simple : avec les pierres du pays les Égyptiens ne pouvaient rien construire suivant leur goût, suivant le style qui leur était propre. Ils affectionnaient le granit, le grès, le calcaire ; ils ne trouvaient ici que des schistes, des feldspath, des roches micacées, des quartz et autres formations analogues ; cela fait qu’ils n’ont laissé aucune trace de leur passage.
Toutefois il n’y a pas à douter que ces mines ne soient celles des anciens Égyptiens où l’on envoyait les hommes condamnés à des travaux forcés ; car le nom d’Ollaki, donné par Diodore, est bien le même que celui d’Allake, prononciation moderne du mot qui ne constitue même pas une altération, car enfin parmi les travaux que je viens de signaler, il s’en trouve de bien plus anciens que ceux des arabes.
Voici ce que Diodore rapporte à ce sujet[18] ; comme cela s’accorde entièrement avec ce que j’ai vu, je le cite tout au long :
« Entre l’Égypte, l’Éthiopie et l’Arabie est un endroit de métaux et surtout d’or qu’on retire avec bien des travaux et de la dépense ; car la terre dans cet endroit est, de sa nature, dure et noire et entrecoupée de veines d’un marbre blanc si luisant qu’il surpasse, en éclat, les matières les plus brillantes. C’est là que ceux qui ont l’Intendance des métaux font travailler un grand nombre d’ouvriers. Le roi d’Égypte envoie quelquefois aux mines, avec toutes leur famille, ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les prisonniers de guerre, ceux qui ont encouru son indignation ou qui succombent aux accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés aux prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment. Ces malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les pieds et attachés au travail sans relâche et sans qu’ils puissent jamais s’échapper ; car ils sont gardés par des soldats étrangers, et qui parlent une autre langue que la leur, de sorte qu’il leur est impossible de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre, qui contient l’or, se trouve trop dure, on l’amollit avec le feu d’abord, après quoi ils la rompent à grands coups de piques ou d’autres instruments en fer. Ils ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les veines de la mine et qui les conduit. Les plus forts d’entre les travailleurs fendent la pierre à grands coups de marteau, cet ouvrage ne demandant que la force des bras, sans art et sans adresse ; mais comme, pour suivre les veines qu’on a découvertes, il faut souvent se détourner, et qu’ainsi les allées que l’on creuse dans ces souterrains sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas clair, portent des lampes attachées à leur front. Changeant de posture autant de fois que le requiert la nature du lieu, ils font tomber à leurs pieds les morceaux de pierre qu’ils ont détachés. Ils travaillent ainsi jours et nuits, forcés par les cris et par les coups de leurs gardes. De jeunes enfants entrent dans les ouvertures que les coins ont faites dans le roc et en retirent les petits morceaux de pierre qui s’y trouvent et qu’ils portent ensuite à l’entrée de la mine. Les hommes âgés d’environ trente ans prennent une certaine quantité de ces pierres qu’ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu’à ce qu’ils les aient réduites à la grosseur d’un grain de millet. Les femmes et les vieillards reçoivent ces pierres mises en grains, et les jettent sous des meules qui sont rangées par ordre ; se mettant ensuite deux ou trois à chaque meule, il les broient jusqu’à ce qu’ils aient réduit, en une poussière aussi fine que de la farine, la mesure qui leur a été donnée. Il n’y a personne qui n’ait compassion de l’extrême misère de ces forçats qui ne peuvent prendre aucun soin de leur corps, et qui n’ont pas même de quoi couvrir leur nudité ; car on n’y fait grâce ni aux malades ni aux estropiés ; mais on les contraint également à travailler de toutes leurs forces jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, ils meurent de fatigue. Ces infortunés n’ont d’espérance que dans la mort et leur situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres recueillant cette espèce de farine achèvent l’ouvrage de cette manière : ils l’étendent sur des planches larges et un peu inclinées, et ils l’arrosent de beaucoup d’eau. Ce qu’il y a de terrestre dans ces matières est emporté par l’eau qui coule le long de la planche ; mais l’or demeure dessus à cause de sa pesanteur. Après ce lavage, répété plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière entre leurs mains. Ensuite, s’essuyant avec de petites éponges, ils emportent ce qui y reste de terre jusqu’à ce que la poudre d’or soit entièrement nette. D’autres ouvriers, prenant cet or, au poids et à la mesure, le mettent dans des pots de terre, ils y mêlent, dans une certaine proportion, du plomb, des grains de sel, un peu d’étain et de la farine d’orge, ils versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement, qu’ils tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fournaise ; ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, l’on ne trouve plus aucun mélange des autres matières ; mais l’or est entièrement épuré, avec très-peu de déchet. Voilà, etc., etc. »
Peut-on ne pas reconnaître l’identité des mines de Déréhib avec celle dont Diodore vient de nous donner une description aussi naïve ?
Maintenant, il est avéré aussi que ces mines, ainsi que beaucoup d’autres que j’ai visitées, ont été exploitées par les Arabes ; mais, comme je l’ai dit plus haut, c’était par un procédé différent, c’est-à- dire toujours à ciel ouvert.
Après Diodore, l’on ne voit plus rien, dans les auteurs anciens, qui ait rapport à ces questions, et ce n’est qu’en arrivant à l’époque musulmane que, dans un auteur arabe, un historien connu par ses ouvrages et surnommé Macrizi, du nom du quartier de la ville d’Alep où il était né, l’on retrouve des détails sur les travaux des mines d’or des Bicharieh. Macrizi, qui vivait en l’année 1385, par conséquent 1430 ans après Diodore, rapporte que, sous Ahmed, fils de Teïloun, souverain de l’Égypte, un arabe pénétra dans la Nubie et soutint une longue guerre contre les habitants de ces contrées.
« C’était, dit-il, un certain Abou Abd el Haman el Omary[19], etc., qui naquit et fut élevé à Médine. Il vint à Fosto, où il professa la science des traditions ; il vint ensuite à Kirwan ; puis il retourna en Égypte avec une assez forte somme qu’il avait reçue en cadeau pour avoir composé des éloges en l’honneur du prince de ce pays. Il entendit alors parler de la mine dont on tirait l’or natif. Il acheta des esclaves avec l’idée d’aller travailler à l’extraction de l’or, et il se rendit à Assouan, sous le prétexte apparent d’y faire le commerce. Arrivé dans cette ville, il fréquenta les cheks ulémas, avec lesquels il s’entretint de sciences ; puis enfin il partit pour la mine, et choisit pour campement le lieu où était une tribu d’Arabes de Modar. Quelque temps après, la division se mit entre ceux-ci et ceux de Rébiah, à l’occasion d’un homme de la tribu de Modar qui avait été assassiné ; mais, les deux parties en étant venues à un arrangement, il n’y avait pas eu de rupture. Le meurtrier avait subi la peine du talion, et le plus proche parent du mort avait été satisfait.
« El Omary n’ayant point été appelé à cet accord en fut profondément piqué et abandonna son habitation.
« Quelques-uns des Arabes de la tribu, dont il était l’ami, le suivirent pour l’apaiser ; malgré tous leurs efforts, il résista à leurs sollicitations. Cependant, d’après les promesses qu’ils lui firent de n’agir désormais que par ses ordres, promesses accompagnées des serments les plus sacrés, el Omary profita de l’occasion ; il engagea ces Arabes à le reconnaître pour leur chef, et étant retourné avec eux à leur campement, leur ordonna de revenir sur l’accord qu’ils avaient conclu relativement au meurtre et d’en tirer vengeance les armes à la main, ce à quoi ils obéirent en attaquant les Arabes de Rébiah.
« Après plusieurs combats, el Omary, forcé de céder au nombre, se retira vers une mine placée au midi de la première, où il était allé d’abord.
« Dans cette nouvelle habitation, ses compagnons étaient obligés d’aller chercher l’eau à une grande distance et souffraient de la soif.
« Cependant il était assez près du Nil, sans s’en douter, ce qui lui fut démontré par des oiseaux qu’il vit voler et qui ordinairement ne fréquentent que les bords des rivières. Il envoya au fleuve ses gens pour chercher de l’eau ; c’était dans le district de Makorrah. Mais les Nubiens, habitants de ce pays, voyant de mauvais œil l’arrivée des nouveaux hôtes, se saisirent de quelques-uns d’entre eux et les retinrent prisonniers. Ceux qui devaient apporter de l’eau à la mine ne revenant pas, les compagnons d’el Omary se trouvèrent exposés à toutes les horreurs de la soif ; en sorte que la quantité d’eau contenue dans une outre se vendait deux drachmes d’or natif.
« El Omary, ayant inutilement employé la voie des négociations pour obtenir la liberté des prisonniers, alla la solliciter lui-même en personne, priant en même temps les Nubiens de lui fixer une route par laquelle ses Arabes pourraient se rendre au Nil pour puiser de l’eau, route dont ils ne s’écarteraient ni à droite ni à gauche. Les Nubiens, loin d’accéder à ses demandes, massacrèrent les hommes qui se trouvaient entre leurs mains.
« El Omary, outré d’une pareille action, retourna vers ses compagnons et leur commanda de se tenir prêts à marcher. Tous s’étant rassemblés auprès de lui et ayant juré de le suivre, il leur ordonna d’apporter les instruments de fer qui servaient à travailler dans la mine et d’en forger des javelots.
« Aussitôt après il se mit en marche pour tomber à l’improviste sur les Nubiens. Il arriva au lieu nommé _Scheukir_, situé au midi de la ville de Dongolah, à la distance d’environ deux mois de marche[20]. Le Nil, en cet endroit, fait, du côté de l’orient, un détour considérable et se rapproche tellement de Schankoh qu’il n’en est qu’à une distance de quelques heures de marche. De là il retourne vers l’occident, puis vers l’orient. Ces sinuosités rendent la route excessivement longue pour ceux qui remontent ou descendent le Nil ; aussi les Nubiens, pour éviter ces détours, prennent leur route au travers du désert ; en sorte qu’ils parcourent en deux jours un espace d’un mois de marche.
« El Omary étant tombé sur les Nubiens, en tua un nombre considérable et ravagea le pays. Ses compagnons emmenèrent une telle quantité de prisonniers que lorsqu’un d’entre eux se faisait raser la tête, il donnait un esclave pour le salaire du barbier.
« Les Nubiens s’étant retirés à l’occident du fleuve avec tout ce qu’ils possédaient, el Omary choisit parmi ses compagnons une troupe d’hommes d’élite auxquels il recommanda de traverser le Nil sur des outres pendant la nuit, de fondre sur les Nubiens et d’enlever leurs barques. Un Arabe de cette troupe, étant arrivé au bord occidental du fleuve, dit à ses compagnons : O mes amis, tirez-moi de l’eau, car un crocodile m’a coupé le pied. Il avait, pendant la traversée, éprouvé la morsure de ce cruel animal ; mais craignant, s’il faisait du bruit, de troubler l’expédition, il s’était contenu et avait supporté la douleur jusqu’au moment où l’on parvint à l’endroit où étaient les ennemis.
« Les Arabes ayant donc surpris ceux-ci, les défirent complétement, et enlevèrent leurs barques dont ils se servirent pour faire des courses dans les îles et sur la rive occidentale.
« A cette époque el Omary écrivit aux marchands de la ville d’Assouan pour les engager à lui apporter des provisions par la route de la mine. En conséquence, un habitant de cette ville, nommé Othman ben Handjallah, de la tribu de Temin, partit avec mille bêtes de somme chargées de froment et autres denrées.
« El Omary alla à sa rencontre et fut charmé de son arrivée. Il y avait dans la mine, et dans la ville d’Assouan un nombre prodigieux d’esclaves nubiens ; les habitants de cette ville n’avaient presque plus pour leur harem que des femmes de cette nation, attendu qu’elles se vendaient à très-bas prix. »
El Omary, on le voit, eut beaucoup de guerres à soutenir contre les Nubiens ; ce que l’on peut lire en détail dans la traduction des œuvres de Macrizi, par M. Quatremère ; mais, tout en guerroyant, il ne perdit jamais le but principal qu’il s’était proposé : l’exploitation des mines. Beaucoup d’Arabes des tribus de Syrie vinrent, à sa suite, s’établir dans le pays qu’il occupait et lui causèrent parfois des embarras ; car, ne s’entendant pas toujours, il arriva que plusieurs d’entre elles prirent parti pour les Nubiens.
Laissons encore parler son historiographe :
« El Omary eut aussi un autre ennemi. Il était venu près d’Assouan, au village de Cachlémle, une journée plus au sud, et un lieutenant d’Achmed ben Teïloun, nommé El Babeky, fut envoyé par son souverain, à Assouan, avec un corps de troupes pour réprimer les actes qu’il pourrait commettre ; mais, quoique El Omary fît tout son possible pour maintenir la paix, il ne put y parvenir, et il combattit le lieutenant d’Ahmed ben Teïloun, qui fut mis en déroute.
« El Omary vint ensuite à Edfou, en Égypte, puis il retourna à sa mine, où il eut encore une terrible guerre à soutenir contre les Arabes de Rébiah.
« En l’année 255 de l’hégire, il retourna encore s’installer à sa mine.
« A cette époque, le pays devint tellement peuplé, dit toujours Macrizi, et cela à cause de l’exploitation des mines, que soixante mille bêtes de somme étaient employées à y porter des provisions de la ville d’Assouan ; sans compter tout ce qui arrivait par Kolzoum, sur la mer Rouge, et par Aïdab.
« Les Bedjah, qui sont les Bicharieh, prirent part dans les guerres des Arabes contre El Omary, et lui tuèrent son frère Ibraïm el Makhzoum, qui était allé chercher des grains à la ville d’Aïdab.
« El Omary eut encore beaucoup de luttes à soutenir, et l’on cite un combat très-meurtrier qu’il livra dans un lieu nommé Meïça.