L'Etbaye

Part 5

Chapter 53,849 wordsPublic domain

A la vue de tout ce monde, selon l’usage, nous lançâmes nos dromadaires à toute vitesse, en poussant, tous, des cris pour répondre au glou-glou- glou poussé par les femmes, et nous vînmes descendre devant nos tentes.

Aussitôt arriva le chek de la tribu, un homme petit, vieux, mais pourtant fort agile. Nous nous avançâmes vers lui ; il se nommait Ali Hérab. Il nous salua très-froidement ; cependant, au premier coup d’œil, je remarquai que ce devait être un bon homme ; sa figure était fine et agréable. Beaucoup d’Arabes le suivaient ; or, pour faire plus ample connaissance avec lui, je le retins à souper, ainsi qu’un autre chek nommé Soueket, parent, par alliance, du chek Baraca.

Le lendemain matin, c’était le 10, Ali Hérab nous engagea, avec tant d’instances, à passer la journée à son camp, que nous ne pûmes refuser ; d’ailleurs comme c’était un des plus puissants chefs Bicharieh, et qu’il devait nous accompagner dans plusieurs courses, je devais le ménager.

Aussitôt que j’eus décidé que nous passerions la journée avec lui, l’on s’installa pour le mieux, quoique l’endroit où nous étions fût fort désagréable ; le sol était couvert d’une poussière très fine, et le vent la faisait voler partout.

Le chek Ali Hérab, suivant les règles de l’hospitalité arabe, nous envoya une belle et grasse chamelle, qu’il fallut procéder à tuer et à dépecer. Cette bête était superbe, et j’aurais bien voulu m’opposer à son exécution ; mais, voyant que j’aurais mécontenté tout le monde, je n’y insistais pas. La chamelle, manœuvrée comme si l’on allait la seller ou la charger, fut placée sur ses genoux, puis, et ce fut l’affaire d’un moment, on lui coupa la tête, on l’écorcha, et on la mit en pièce.

Afin d’éviter les disputes qui auraient pu surgir au sujet du partage, l’on avait pris la précaution de tenir tous les prétendants à distance. Ils s’étaient placés sur les petites hauteurs environnantes, comme autant de vautours, prêts à fondre sur leur proie, et, spectacle vraiment sauvage, chacun, à un signal donné, devait se jeter sur la part qui lui était destinée. Quand la distribution fut faite, ce qui resta de chair fut coupé par lanières pour être séché au soleil, et conservé.

Le repas dura toute la journée.

Nos amis les Bicharieh qui allaient et venaient autour de nous paraissaient fort gais et fort contents ; ils furent bien moins importuns que je ne m’y attendais, ce que j’attribuai à la présence du chek Baraca, dont la personne était fort respectée dans le pays.

Ils me dirent, me répétèrent même plusieurs fois, et avec affectation, que ma tente était la première tente étrangère qui eût été plantée chez eux et dans l’Ouadée Ollaki. Tous, ensuite se plaignirent de la dureté du temps, alléguant que, sur les bords du Nil, tout était fort cher, à cause de la présence des Turcs ; que, d’un autre côté, l’on achetait leurs moutons, leurs chameaux, etc., à trop bas prix et que cela, joint à la sécheresse qu’il faisait depuis plusieurs mois, les avaient rendus fort pauvres. Ils n’avaient d’espérance, pour le moment, que dans l’approche de la saison des pluies qui devaient fertiliser leurs pâturages... Ces plaintes, ces doléances, auxquelles je ne pouvais rien, avaient, en outre, un air de banalité qui me toucha fort peu, et je me contentai de dire à ceux qui les proféraient : Dieu est grand ! Dieu est grand ! paroles sacramentelles au moyen desquelles l’on clôt, chez les Arabes, toute espèce de conversation.

Le 11, nous partîmes de bonne heure pour gagner l’Ouadée Hégatte, près de la montagne de ce nom, où nous avions donné rendez-vous à un grand chek d’une tribu Bichari ; nous campâmes auprès de l’eau, comme d’habitude. Il y avait là, dans les ravins environnants, plusieurs cabanes dont quelques-unes étaient à l’ombre d’un magnifique Sihale. Bientôt arriva le chek nommé Abou Goublé, monté sur un délicieux dromadaire qu’un arabe conduisait par la têtière, car le chek s’était cassé la jambe en tombant, il n’y avait pas longtemps. C’était un grand vieillard, avec la barbe blanche, l’air vif et noble, et la tenue respectable comme pas un de ceux qui nous accompagnaient. Il avait d’ailleurs une grande suite, et tous les Arabes lui témoignaient beaucoup de respect. Nous saluâmes ce vieillord avec empressement, et il parut bien aise de nous voir. Je jugeai que son fils Allamin, dont j’avais fait la connaissance à Abou Ahmed, et que j’avais bien traité, était pour beaucoup dans cette réception.

Le soir il y eut, sous ma tente, un grand dîner, dîner composé d’un mouton rôti et d’un immense plat de riz. Nous causâmes beaucoup du voyage que je voulais faire à Gebel Elba, ainsi que dans tous les endroits du pays où il y avait quelque chose de curieux à voir.

Abou Goublé ne pouvant nous accompagner, à cause de son infirmité, et surtout à cause des affaires qui le rappelaient dans sa tribu, promit de nous laisser son fils. Avant son départ, je lui fis cadeau d’un vêtement de drap rouge et de deux pièces de toile bleue pour deux de ses enfants, ce dont il fut très-content. Il me fit dire, car il ne parlait pas l’arabe, que maintenant que j’étais venu chez lui, que nous avions mangé ensemble, il me considérait comme un membre de sa famille, tout comme avait fait précédemment leur grand chek Ahmed Wed Ahmed, à Goos Regeb, que, par conséquent, ses enfants étaient mes frères, et que je pouvais compter sur eux et sur lui, dans toute circonstance.

Après avoir vu partir le chek Abou Goublé et sa suite, je montai à dromadaire pour visiter plus en détail la vallée d’Hégatte et voir les habitations que l’on m’avait signalées. Cette vallée est resserrée entre de petites montagnes presque perpendiculaires ; le sol, couvert de sable blanc quartzeux, et de débris de granit, nourrit cependant beaucoup d’arbres de différentes essences. Je remarquai deux _harrazas_ très- grands, mimosas à larges feuilles, qui épanouissaient leur feuillage et leurs fleurs à peu de distance d’une source cachée sous le sable ; cette source était très-abondante alors ; dans l’été, elle disparaît entièrement.

En s’élevant, la vallée devient très-étroite, et dans cette partie l’on trouve, toujours sous forme de ruines, beaucoup de petites maisons réunies ; plusieurs cependant dépassaient en grandeur, en importance, celles que j’avais rencontrées jusque-là. Toutes étaient placées dans les anfractuosités de la montagne par où les eaux pouvaient couler, et ces anfractuosités travaillées en manière de petits bassins ou de récipients, étaient barrées par des murs dans lesquels il y avait un trou pour servir d’exutoire.

Aucun travail d’excavation ne se voit dans les environs, et, de cela, je conjecturai que les chercheurs d’or propriétaires des établissements ci- dessus recueillaient seulement l’or en parcelles que les pluies détachaient des roches de la montagne. Entraînées de cascades en cascades parmi d’autres détritus, ces parcelles subissaient un dernier lavage dans les petits bassins et pouvaient ensuite être recueillies. Du reste, je vis peu de débris de moulins à bras et tournants ; mais toutes les habitations me semblèrent plus anciennes que celles des autres lieux de ces contrées où l’on a exploité l’or.

Le soir, à notre retour au camp, nous trouvâmes beaucoup de mendiants bicharieh auxquels je fis donner un peu de grains. Ils étaient aussi laids que misérables, et une chose me frappa, en les considérant, c’est que je reconnus en eux le type des prisonniers représentés légendairement sur les bas-reliefs des temples et des tombeaux des anciens Égyptiens. Leurs femmes, plus résignées dans leur pauvreté, avaient aussi un aspect moins repoussant.

La montagne d’Hégatte est un pic en forme de pain de sucre, fort élevé, et qui s’aperçoit de fort loin dans toutes les directions. Elle est formée entièrement de gros blocs de granit rouge, comme celui d’Assouan, entassés les uns sur les autres. Depuis plusieurs jours, cette montagne me servait de point de relèvement et de sommet d’angle pour la triangulation qui devait me servir à dresser une carte de ce pays ; aussi je voulus monter à son faîte. L’escarpement en est si abrupte que les Arabes regardent cela comme impossible, et cependant il restait pour eux, à l’état de souvenir, qu’un homme était parvenu, une fois, tout en haut du mont, qu’il y avait trouvé une plate-forme recouverte de sable, et qu’il en avait rapporté un vase cassé.

Quoique cette ascension semblât fort difficile, je l’entrepris cependant et je me trouvai bientôt au milieu de ces roches bouleversées dans tous les sens, de ces blocs étagés d’une façon désordonnée qui constituaient un véritable chaos. Entre la plupart étaient des plantes et des broussailles épineuses qui en défendaient l’accès, des pierres et des cailloux anguleux sur lesquels on ne pouvait poser les pieds sûrement.

J’avais ailleurs, dans les montagnes du mont Sinaï, fait l’apprentissage de semblables difficultés ; mais je dois l’avouer, je n’en avais jamais rencontré de si grandes.

Le mont Sinaï est de même formation que le mont Hégatte ; celui-ci, toutefois, est beaucoup moins élevé ; il atteint à peine 400 mètres au- dessus du sol de la vallée.

Je mis une heure trois quarts à monter au sommet. Là je trouvai un dernier rocher d’environ 15 mètres de hauteur, qui, à cause de sa forme arrondie, fut le plus difficile à escalader ; mais, une fois cet effort accompli, le magnifique spectacle qui se déploya devant moi me dédommagea bien de ma peine. L’immensité du désert n’a rien d’analogue dans les pays d’Europe ; j’étais comme suspendu dans l’espace.

De là je pus remarquer que toutes les petites chaînes de montagnes des environs étaient, comme celles d’Hégatte, composées de granit en grande partie, avec le mélange de toutes les formations primitives, et entrecoupées de filons de quartz blanc, affectant, par intervalles, des tons noirâtres et rougeâtres ; ils avaient tous la direction du S.-E. au N.-O., ce qui annonce les filons métalliques. C’étaient surtout les montagnes qui avoisinaient la vallée d’Ollaki qui avaient cette direction. Je pus remarquer encore que cette vallée, beaucoup plus basse que toutes celles que j’avais sous les yeux, était orientée de manière à recevoir toutes leurs eaux, ce qui, à certaines époques, lui donne l’apparence d’un fleuve, comme je l’avais vu à son embouchure dans le Nil.

Après avoir, du sommet d’Hégatte, relevé toutes les montagnes en vue, je me disposais à redescendre, lorsque fis je un faux pas et me donnai une forte entorse ; il fallut pourtant effectuer une espèce d’exercice d’acrobate jusqu’à mon dromadaire.

Les Bicharieh, étonnés de ma course, ne furent pas moins étonnés de m’entendre dire qu’il n’y avait, sur le sommet de la montagne, aucune construction.

En arrivant au camp, j’étais si fatigué, mon entorse me faisait tellement souffrir que, pour avoir le temps de me reposer, je remis le départ au lendemain. On en profita pour faire une bonne provision d’eau. Le chek Baraca, de son côté, avait une affaire à arranger avec le chek Ali Hérab au sujet d’un chameau volé, il eut le temps de s’en occuper. Cette affaire, entre autres péripéties, avait donné lieu à une aventure fort curieuse ; je la donne dans toute sa naïveté primordiale :

Des gelabs ou négociants du Dongolah revenaient par la route du grand désert. Cette route quitte le Nil à Damer ou Berber, et n’y revient qu’à la hauteur de Derrawé, un peu au nord d’Assouan. Ils étaient arrêtés à la montagne de Chigré, où ils prenaient de l’eau en attendant le moment de se remettre en route. Des Arabes Bicharieh vinrent les trouver, et, comme les gelabs avaient des chameaux malades et fatigués, ils leur en offrirent quelques-uns plus valides, comme renfort ; une vente régulière s’ensuivit.

Ces gelabs continuèrent leur route et arrivèrent à la vallée ou Ouadée Terfawe avec l’idée de se reposer. Alors qu’ils dressaient les tentes, quelques-uns d’entre eux conduisirent tous leurs animaux à un puits voisin. Là étaient aussi des Arabes des environs. On se disputa, comme toujours, pour savoir qui commencerait à faire boire ses bêtes et à remplir ses outres. Pendant la bagarre, un des Arabes reconnut, parmi les chameaux des gelabs, un sujet qui lui appartenait et qui lui avait été volé peu de jours auparavant ; il voulut alors s’en emparer. Celui qui le conduisait était un jeune chamelier faisant partie de la caravane des négociants ; il se montra, ce qui est facile à comprendre, peu disposé à rendre le chameau qu’il avait acheté à la station de Chigré. On en vint aux coups et ensuite aux armes, tout le monde prit part à la dispute et, dans la mêlée, un Bicharieh tomba mort, frappé d’un coup de lance par le jeune Arabe propriétaire du chameau. Les gens des négociants retournèrent immédiatement à leur campement, les Bicharieh à leur tribu.

Mais l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ces derniers revinrent bientôt en grand nombre, entourèrent leurs adversaires et demandèrent, à grands cris, qu’on leur livrât le meurtrier et son chameau, ajoutant que, si cela n’était pas fait sur l’heure, ils allaient piller la caravane et massacrer tout le monde.

Les pauvres gelabs, inférieurs en nombre et mal armés, ne savaient plus à quel prophète se recommander, d’autant que ceux d’entre eux qui avaient assisté à l’affaire ne voulaient pas dénoncer le coupable.

Enfin, sentant qu’il n’y avait pas d’arrangement possible, ils se préparèrent à combattre, et déjà les lances étaient levées contre eux, lorsque le jeune homme, cause de la prise d’arme, sortit tout à coup du groupe dans lequel il se trouvait, monta sur un rocher voisin, et, de là, déclara fièrement être le meurtrier que l’on cherchait ; mais il n’avait pas de reproches à se faire, n’ayant donné la mort que pour se défendre, et conserver un bien acquis loyalement ; il déclara aussi que sa cause n’étant pas celle des gelabs, il se séparait d’eux pour ne pas leur faire tort ; puis, brandissant sa lance, il dit qu’il vendrait chèrement sa vie contre celui ou ceux qui voudraient l’attaquer.

Cette démarche, qui avait quelque chose de grand, quelque chose d’antique, dans la belle acception du mot, n’eut point un résultat bien digne, mais elle concourut, avec ce que l’on va lire, à un dénoûment bien dramatique.

Les Arabes, qui n’étaient pas tous de la trempe de notre héros, voyant qu’effectivement il faisait bonne contenance, n’osèrent pas l’approcher ; ils dirent aux gelabs que c’était à eux à livrer cet homme et que, dans le cas contraire, ils exécuteraient leurs menaces.

Il était évident que la perspective de piller une grosse caravane, autant que le besoin de venger un des leurs, les dominait en ce moment. Les négociants le comprirent ainsi, et, en vue de détourner l’orage, ils s’adressèrent à leur ami pour l’engager à se livrer lui-même aux Bicharieh, à se mettre à leur merci. Ils lui représentèrent qu’il n’avait, personnellement, aucune chance de salut, que la mort de ses compagnons, de ses compatriotes, ne lui serait d’aucun secours, tandis qu’en se sacrifiant il les sauverait tous, et que la postérité chanterait sa bravoure et sa mort généreuse. Les malheureux avaient cessé de parler, et l’angoisse peinte sur leurs visages dénotait le peu d’espoir que la situation leur inspirait. Cependant, un grand et généreux dévouement avait enflammé le cœur du jeune homme ; sans rien répondre, il était descendu de son piédestal et s’était dirigé, d’un pas ferme, du côté des Bicharieh. En se mettant ainsi à leur discrétion, il faisait le sacrifice de sa vie ; il enlevait en effet à ses adversaires tout prétexte de pillage ; mais le côté inattendu de cette histoire du désert ne devait pas être épuisé.

A son approche, tous les Bicharieh poussèrent des cris étranges, comme les bêtes féroces lorsqu’elles se ruent sur une proie. Les parents du mort, à qui incombait le droit de frapper les premiers, portèrent à leur victime des coups mal assurés, soit qu’ils fussent troublés par la grandeur de sa résignation, soit qu’ils voulussent prolonger son supplice. Ce que voyant, car vraisemblablement, fanatisé qu’il était par l’excès même de sa résolution, il ne sentait rien ; ce que voyant, dis- je, le jeune Arabe se prit à rire, à se moquer de ses bourreaux, disant qu’ils ne savaient pas frapper, qu’ils avaient de mauvais poignards, et qu’après tout ils n’étaient, eux, que de vieilles vaches[12]. Puis, ayant arraché une arme des mains de ceux qui le frappaient, il se fit lui-même, à la jambe, une profonde blessure.

Qui le croirait ? Il dut son salut à cet acte d’énergie, à ce trait de bravoure sauvage : toutes les femmes bédouines qui étaient accourues pour assister à la mort du prétendu meurtier, se jetèrent sur lui comme une avalanche, renversant les Bicharieh et criant : grâce ! grâce ! elles l’arrachèrent de force, pour ainsi dire, des mains des hommes, qui ne purent s’opposer à ce mouvement.

Une résolution aussi spontanée, aussi caractéristique, devait avoir sa logique ; ces femmes soignèrent si bien et avec tant d’intérêt le pauvre blessé, en le cachant toujours à tous les yeux, que bientôt il guérit. Leur tactique, pour arriver à ce but, était bien simple. Comme il y avait toujours plusieurs d’entre elles dans la tente où il était, aucun mari, aucun parent, aucun être masculin ne pouvait y entrer, car c’eût été un crime, et les Arabes, à cet égard, ne transigent jamais.

Le pauvre garçon fut donc très-bien traité pendant plusieurs mois, et l’on en était arrivé à ce moment où rien ne lui manquait plus que la liberté ; mais il avait un compte véritable à régler.

Or, après sa guérison, il demeura encore quelque temps chez les Bicharieh, toujours caché par les femmes et à l’abri de toute surprise.

L’exaltation de ses bienfaitrices avait progressé en raison du résultat qu’elles avaient obtenu, de telle sorte que la pensée leur était venue de propager dans leur tribu la race d’un homme qu’elles admiraient. Que de vaudevilles ne finissent pas toujours aussi bien ! Il va sans dire que le héros de cette histoire put enfin, sûrement, retourner dans son pays.

L’affaire que le chek Baraca devait arranger avec le chek Ali Hérab était donc, non celle qui avait rapport au meurtre du Bicharieh, mais seulement celle relative au voleur qui avait vendu le chameau aux gelabs à la station de Chigré.

Le lendemain de la journée de cet arrangement, qu’il est insignifiant de relater, nous levâmes notre camp et descendîmes la vallée d’Hégatte pour entrer dans celle d’Ollaki. Cette dernière est très-encaissée ; je trouvai encore, dans les pics qui la dominent, beaucoup de ressemblance avec les pics du mont Sinaï ; son sol était couvert de plantes et d’arbres de différentes espèces, des mimosas, des sihales, des iglics, puis des merk et des sallem, sortes de grands genêts.

Beaucoup de plantes d’arrak et de houchars tapissaient certains fonds. Dans les arbres grimpaient des plantes parasites qui faisaient, avec le reste, et au soleil levant, un effet merveilleux, enfin, de tous côtés, l’on voyait des compagnies de perdrix rouges se promenant paisiblement avec des troupeaux de gazelles.

Nous fîmes halte dans un endroit de cette vallée charmante nommé l’_Affawé_, où se trouvaient les cabanes du chek de tribu Souéket que nous avions rencontré sur notre route lorsqu’il venait au-devant de nous.

Non loin de là, dans les montagnes environnantes, il y avait plusieurs endroits où se voyaient quelques restes de travaux de mines, je ne pus aller les visiter, car je me ressentais encore de l’entorse que je m’étais donnée à la montagne d’Hégatte.

Tous les parents du chek Souéket vinrent me voir et me demander chacun quelque chose. Je donnai seulement au chef du drap rouge et de la toile, et je renvoyai les autres, ce qui ne fut pas une petite affaire, par la raison que je n’avais pas encore rencontré, chez les Bicharieh, de mendiants comme les gens de cette tribu, y compris Souéket lui-même.

L’on nous apporta force moutons pour notre nourriture, et il est inutile d’ajouter que les visiteurs ne manquèrent jamais aux heures des repas, que l’on partageait avec eux.

Le 15 février, je visitai dans le voisinage plusieurs habitations ruinées qui avaient appartenu à des mineurs dont les travaux avaient été exécutés dans un filon de quartz qui traverse la montagne du nord au sud et dans les mêmes conditions de terrains que ceux que j’avais vu précédemment. Ces travaux étaient peu importants, des éboulements, survenus à différentes époques, les avaient presque entièrement recouverts.

Nous partîmes et remontâmes toujours la vallée d’Ollaki ; elle offrait le même aspect riant et gai. La quantité de gibier que nous rencontrâmes nous permit de faire une chasse abondante en perdrix, gazelles et lièvres, qui s’enfuyaient à peine au bruit de nos coups de fusils, et qui nous regardaient avec étonnement, mais sans effroi.

Je remarquai dans plusieurs endroits des restes d’habitations et des tombeaux de forme ronde, construits en pierres sèches, et remplis avec du sable et des cailloux sous lesquels, à une petite profondeur, étaient encore des ossements humains.

Nous nous arrêtâmes à l’embouchure d’une petite vallée nommée Camolit, affluent de celle d’Ollaki, parce qu’il s’y trouve une source que nous devions mettre à contribution. Cette source, qui est renommée dans le pays, est bien moins abondante depuis qu’une grosse pierre, roulée par les eaux pluviales, a bouché son orifice ; elle a dû prendre souterrainement une autre direction. Les Arabes des environs sont très- malheureux de cela, ils regrettent de n’avoir pas d’eau en plus grande quantité ; mais ils sont si paresseux qu’ils regardent à se réunir une dizaine d’hommes pour dégager la source, ce qui serait l’ouvrage de deux ou trois jours au plus.

Nous consacrâmes la journée à nous reposer.

Vers le soir, le chek Nasser Abou Goublé vint nous trouver quoiqu’il nous eût dit précédemment, en nous quittant, qu’il ne pouvait revenir. Sa présence nous étonna et le début de sa conversation, toute dépourvue d’emphase, ne nous sembla pas moins cacher un artifice. Il nous dit que, trouvant sa cabane trop petite, il était venu respirer avec nous à l’ombre des grands arbres.

Pour moi, je devinai bien que le motif futile, allégué par Abou Goublé, n’était pas le vrai motif qui le faisait agir ; mais l’usage ne me permettant point de formuler une question, j’observai le plus grand calme, et j’attendis. Il commença alors par nous donner des nouvelles peu rassurantes, eu égard à la situation dans laquelle nous étions. Il nous dit que Courchoud Aga, gouverneur de Kartoum, était allé à Taka, en _Gazoua_[13], qu’il avait été battu par les Allingas et les Hadindannes, tribus bicharieh du sud et qu’il était rentré à Kartoum dans le plus grand désordre.

Il nous dit aussi que deux cents soldats, qui étaient allés à l’Baky pour percevoir les contributions que payent annuellement les Arabes qui cultivent du dourah dans cette localité, après les pluies, se trouvaient dans une très-dangereuse position au sujet d’un mouton appartenant aux Arabes, et qu’un soldat avait tué. Le maître du mouton, étant venu en réclamer le prix, avait été battu par les soldats, ce qui avait occasionné une querelle et un combat après lequel ces derniers avaient été cernés de toute part. L’un d’eux pourtant s’était enfui à cheval pour aller donner cette nouvelle au gouvernement de Berber et demander du renfort ; mais l’on craignait qu’en attendant, les deux cents soldats ne fussent assaillis et massacrés.

Tout cela, en effet, aurait pu nous inquiéter fortement si nous n’avions pas eu avec nous le chek Baraca et quelques-uns de ses parents, circonstance dont Abou Goublé était parfaitement informé. Aussi je pensai bien que celui-ci avait un but personnel auquel les nouvelles qu’il nous donnait servaient de prétexte. Dans la conversation qui suivit, je compris qu’il voulait encore quelques présents, trouvant sans doute que ce que je lui avais donné n’était pas suffisant.