L'Etbaye

Part 4

Chapter 43,948 wordsPublic domain

Devant nous était une montagne plus élevée nommée _Her el Couffa_, qui donne son nom à une vallée qui vient déboucher ou se perdre dans celle de Dégo.

Pour arriver à la montagne de Her el Couffa, nous traversâmes deux immenses plaines de sable solide, où il n’y avait pas un brin de végétation ; cependant quand il pleut ces plaines verdissent et deviennent couvertes de pâturages pour les troupeaux des Arabes ; malheureusement il y avait plusieurs années qu’aucun orage n’était venu humecter le terrain.

En poursuivant, et après avoir passé la montagne Her el Couffa, est encore une plaine, semblable aux autres, qui se termine à un lieu nommé Bab el Déhessi, éloigné de Oum Eubal de onze heures de marche.

Avant d’arriver à ce lieu, nous trouvâmes une vieille femme Bichari, avec son fils, conduisant un chameau chargé de séné qu’elle allait vendre à Assouan ; ils avaient l’air très-pauvres tous les trois.

Nous apprîmes d’elle que les Bicharieh fuyaient loin de la route que je devais suivre, ayant une grande peur, parce que l’on disait que nous avions avec nous beaucoup de soldats turcs. Ceci était la suite des bruits répandus par le chek Saad.

Lorsque nous campâmes, plusieurs Arabes Bicharieh qui étaient dans le même endroit, avec des grains qu’ils portaient chez eux, et avec des moutons et du séné à destination d’Assouan, parurent inquiets et firent mine de vouloir s’échapper ; mais dès qu’ils virent chek Baraca, qui était de leur connaissance, ils restèrent avec nous, et le soir, lorsque notre campement fut terminé, les feux allumés, je leur demandai pourquoi ils avaient eu l’air de nous craindre et de vouloir s’enfuir ? ils me répondirent que ce n’était pas nous qu’ils craignaient ni les Arabes qui nous accompagnaient ; mais qu’ayant une affaire de sang avec les gens et la famille du chek Ababdi Carar, ils avaient eu peur de rencontrer des Arabes de sa tribu parmi les nôtres. Ayant exprimé alors le désir de connaître la raison ou plutôt l’histoire qui les forçait à s’éloigner des gens de Carar, l’un d’eux, tout en fumant la pipe et prenant le café, voulut bien me la raconter. Comme cette histoire dépeint bien les mœurs des Arabes Ababdieh qui ressemblent beaucoup aux mœurs des Bicharieh, je la rapporterai ici :

Dans un des petits hameaux qui entourent Derrawé, village entièrement peuplé d’Ababdieh et de Bicharieh, un soir étaient réunis, dans une cabane de roseaux recouverts en terre, plusieurs Ababdieh et Bicharieh qui, dans cette espèce de cabaret, buvaient du Bouza et du Méris, tout en fumant, chantant et se divertissant. Parmi ces Arabes était le nommé Babecr, fils du chek Carar, chef d’une des tribus des Ababdieh ; il y avait aussi un nommé Mahamet Nour et son cousin, tous les deux Bicharieh. Ce dernier, c’est-à-dire le cousin, se prit de querelle avec un parent de Babecr qui lui jeta le vase contenant le méris à la figure. L’offensé se leva et prit sa lance pour combattre son adversaire ; mais comme cet incident avait fait beaucoup de tapage dans la cabane, tout le monde était en rumeur, se poussant, criant, gesticulant, et, dans ce tumulte, le susdit cousin de Mahamet Nour fut frappé, traîtreusement et par derrière, près de l’épaule. Il tomba avec un couteau enfoncé jusqu’au manche, dans sa blessure. On s’empressa, autour du blessé, pour lui porter secours, et Babecr, étant le plus important de l’assemblée, demanda la permission de retirer le couteau ; alors il en prit le manche, et, favorisé par l’obscurité, laissant tomber son vêtement sur sa main, il le tourna et retourna dans tous les sens, afin d’agrandir la plaie, et avec l’intention sauvage d’achever, sans qu’on s’en aperçût, celui qui avait eu querelle avec son parent.

Le moribond, sentant les déchirures du couteau, prit toutes les personnes présentes à témoin, et dit que s’il mourait ce n’était pas de la main de celui qui lui avait porté le premier coup, mais bien de celle de Babecr ; il mourut en effet. La famille du Bicharieh demanda justice ; mais les gens de Carar étant puissants, elle ne put rien obtenir. Mahamet Nour, de son côté, ne fut pas plus heureux, il retourna dans le désert avec la ferme volonté de venger lui-même son cousin.

Quelques temps après cet événement, Babecr devant aller chez les Bicharieh pour des affaires importantes, l’on réunit tous les parents du mort pour provoquer un arrangement. Mahamet Nour seul, qui conservait toujours ses idées de vengeance, ne parut pas à la réunion, il profita au contraire de cette circonstance pour laisser croire qu’il avait oublié la mort de son cousin. Son but était de ne recevoir, sous aucun prétexte, le prix du sang répandu afin d’avoir le droit de le répandre lui-même.

Babecr effectua son voyage ; mais, au retour, Mahamet Nour feignant d’avoir des affaires aussi, se mit en route en même temps que lui. Il cachait si bien son projet, que personne ne pouvait le soupçonner.

Un jour pendant la route, se trouvant en avant de la caravane avec Babecr, et croyant le moment favorable, il fit une première tentative qui ne réussit pas, et voici pourquoi :

Ayant fait tomber la conversation sur les armes à feu, il avait dit à Babecr que tout dernièrement il venait d’acquérir un très-beau pistolet, qu’il l’avait chargé, et que, ne l’ayant pas encore tiré, il ne savait s’il partirait, que son désir était de l’essayer ; mais qu’il n’avait pas de munitions pour le recharger. Babecr, qui n’était ni fin ni soupçonneux, sa conduite le prouve, consentit à lui en fournir.

Mahamet Nour pressa la détente du pistolet en question, qui fit feu parfaitement ; il regretta intérieurement de ne l’avoir pas déchargé sur Babecr.

Alors ils descendirent de dromadaire pour procéder à ce qui était convenu. Mahamet Nour, dès ce moment, était bien décidé à tirer sur son compagnon de route, certain qu’il ne le manquerait pas et qu’il pourrait fuir facilement dans le désert ; mais il n’eut pas le temps d’accomplir son projet. Le pistolet n’était pas encore rechargé que les gens de Babecr, qui marchaient derrière, émus par le coup de feu qu’ils avaient entendu et craignant pour leur chef un accident quelconque, étaient arrivés au plus vite de leurs montures ; ils furent étonnés de voir les deux Arabes, calmes en apparence, occupés tranquillement à charger une arme. Toutefois Babecr, en voyant l’air inquiet de ses gens, et aussi l’attitude de Mahamet Nour, qui ne lui sembla plus naturelle, conçut des soupçons sur ses intentions. Il lui remit le pistolet chargé, mais sans y ajouter l’amorce, ce dont le propriétaire n’eut pas l’air de s’apercevoir.

Le coup projeté par Mahamet Nour n’avait donc pas réussi ; ce n’était qu’une expérience acquise et une leçon pour mieux prendre ses mesures à l’avenir.

Arrivés à Derrawé tout le monde se sépara.

L’homme qui cherche une vengeance a la patience d’une bête fauve ; il ne se lasse point. Mahamet Nour aurait épié toute sa vie une nouvelle occasion favorable à son dessein ; mais cette occasion se présenta peu de temps après l’affaire du pistolet.

Se trouvant un jour à Derrawé, il apprit que Babecr se mariait le soir même, et, qu’en attendant la nuit, il passait son temps à boire du méris, ce qui est l’habitude dans tous les villages ababdieh sur les bords du Nil, où les Arabes sont en général très-débauchés ; ils ne le cèdent qu’à leurs femmes, dont les dérèglements dépassent toute expression.

Mahamet Nour n’avait pas de plan bien arrêté ; mais, en toute prévision, il alla remplir son outre d’eau, attacher à l’écart son dromadaire bien préparé ; puis il vint au lieu où l’on buvait. Le bruit, les chants y étaient étourdissants comme le soir de l’assassinat de son cousin. Cette coïncidence, qui le surexcita, lui fit concevoir une machination infernale. Voyant que Babecr était déjà parti, il courut à la case de la nouvelle mariée et parvint, sans être vu, à se cacher sous le lit[11], qui est élevé de terre de 50 à 40 centimètres et soutenu sur quatre pieds.

Il est inutile de retracer les détails, que me donna le conteur, sur l’impatience de l’assassin, qui faillit, plus d’une fois, se trahir, et sur l’état de déraison où se trouvait la victime, état occasionné par l’action des liqueurs absorbées, bien plus que par un autre mobile, plus ordinaire en cette circonstance. Ce qui arriva, c’est qu’au bout de quelques heures Babecr fut trouvé, baigné dans son sang, à côté de sa femme dont les cris ne parvinrent pas à le rappeler à la vie.

Mahamet Nour était sorti de sa cachette quand il avait jugé le moment favorable ; il avait, avec un sang-froid incroyable, promené légèrement sa main gauche sur les deux époux afin d’être bien sûr qu’il ne se trompait pas, et il avait plongé son poignard, qu’il tenait de la main droite, dans le ventre du meurtrier de son cousin, en lui labourant les entrailles, comme il avait été fait des entrailles de celui-ci ; puis il avait attendu, avant de s’échapper, que la mort de Babecr fût bien constatée.

Tout autre s’en serait tenu là, et se serait enfui. Mahamet ne le jugea pas ainsi : par un raffinement de cruauté, dont ces Arabes seuls sont capables, il se rendit à l’endroit où étaient encore beaucoup de camarades du mort, continuant l’orgie commencée la veille, et il leur dit audacieusement de ne pas se tromper sur le meurtrier de Babecr, que c’était bien lui, Mahamet Nour, qui l’avait tué et qu’il retournait dans son pays satisfait d’avoir consommé sa vengeance et le cœur réjoui et content. Ce fut alors seulement qu’à la faveur de la stupéfaction générale et favorisé par l’obscurité, il rejoignit son dromadaire, sauta en selle et retourna dans sa tribu.

Parmi les Bischarieh cet homme est regardé comme un héros, il était avec les Arabes que nous trouvâmes à Bab el Déhessi.

La veillée avait été remplie au moyen de cette histoire, et chacun songea à prendre du repos.

Longtemps avant le jour le chek Baraca, qui ne savait pas juste l’heure, croyant qu’il était temps de lever le camp réveilla tout le monde ; mais il faisait tellement froid que nous ne partîmes qu’après le lever du soleil.

Le pays que nous traversâmes était comme parsemé de petites montagnes, il y en avait de tous côtés ; ces montagnes, nullement liées entre elles, étaient toutes composées de grès que perçaient, de distance en distance, de très-forts rochers de granit.

Nous avions, droit devant nous, une montagne plus importante nommée el Nassié. Avant d’y arriver, nous passâmes auprès d’un rocher d’un marbre blanc grisâtre qui formait une grosse saillie s’étendant du sud-sud- ouest au nord-nord-est.

Ce fut dans l’après-midi seulement que nous arrivâmes à la montagne de Nassié, où nous trouvâmes une grande quantité de plantes sèches, pâturage dont nos montures avaient besoin.

La montagne d’el Nassié est plus élevée que toutes les montagnes voisines ; elle a environ 360 mètres de hauteur, au-dessus de la plaine, est formée de grès comme le sol environnant et doit son soulèvement à la présence du granit que l’on aperçoit à sa base et qui a incliné ses couches.

Le 3 février, le froid nous empêcha de partir avant neuf heures du matin, quoique la température fût élevée à 4 degrés Réaumur au-dessus de zéro. Nous traversâmes des plaines de graviers accidentées par beaucoup de petites veines de quartz laiteux ; le terrain inférieur était toujours granitique, et les saillies formées par le grès.

La vallée d’Esserba, que nous traversâmes, était remplie de plantes et de broussailles avec beaucoup de Sihales ; tout paraissait déjà vert à cause des pluies qui étaient tombées depuis quelques jours seulement ; mais les herbes annuelles n’étaient pas encore poussées.

Dans la vallée d’Esserba se trouvait le campement Bichari de la petite tribu dont Mahamet Nour faisait partie. C’était la réunion d’une dizaine de cahuttes de 8 pieds de côté, et faites avec des nattes. Leurs propriétaires, comme tous les Bédouins de ces contrées, me semblèrent fort misérables, et je me demandais comment des êtres si deshérités pouvaient ressentir cette fierté outrée qui ne pardonne jamais une offense, et qui fait de la vengeance le premier des devoirs.

La route, après Esserba, se poursuit au milieu de ravins creusés dans des rochers, où se trouvent de loin en loin des réservoirs naturels que les pluies remplissent. La présence de ces rochers fait que le sol est recouvert de gros cailloux qui rendent le chemin difficile aux animaux de transport et aux montures. Partout nous rencontrions des Arabes Bicharieh et Ababdieh de la tribu du chek Baraca qui venaient, sur notre passage, pour nous saluer. La vallée devenue plus large était remplie de plantes et d’arbres ; un bouc sauvage, bel animal aux longues soies s’enfuit à notre approche, nous lui donnâmes la chasse inutilement ; car il gagna les montagnes avant que nos dromadaires pussent l’atteindre et il se trouva à l’abri de nos balles.

Ce fut à Guéhettré que nous nous arrêtâmes afin de pouvoir le lendemain matin prendre de l’eau à un réservoir naturel, alimenté par les pluies, qui se trouve dans le haut de cette vallée.

Le 4 février, nos chameaux, engourdis par le froid de la nuit, eurent toutes les peines du monde à se lever ; aussi fûmes-nous obligés d’attendre que le soleil les eût réchauffés pour pouvoir les mener boire ; ce qui fut d’ailleurs difficile. Le lieu où se trouve l’eau étant très-escarpé, et les chameaux ne pouvant y arriver, l’on fut obligé de porter l’eau à distance. Tout cela fit qu’il était une heure après midi quand nous fûmes en mesure de nous mettre en marche ; mais, comme le temps continuait d’être mauvais, avec un fort vent du sud-est qui soulevait des tourbillons de poussière, nous jugeâmes convenable de demeurer encore le reste de la journée à Guéhettré où nous trouvions à donner à manger aux chameaux, et du bois pour nous chauffer.

Cette vallée de Guéhettré est creusée dans des montagnes assez élevées, de formation primitive ; les plus hautes ont un aspect rougeâtre et sont toutes bouleversées ; les gneiss ainsi que les rochers porphyriques y dominent, et beaucoup de filons quartzeux très-blancs, très-minces les traversent dans tous les sens. Le lit du torrent qui est toujours à sec, excepté quant il pleut, ce qui n’arrive pas tous les ans, était, en ce moment, couvert d’arbustes, de plantes et de broussailles ; l’on y voyait aussi cette espèce de mimosa _Sihale_ dont j’ai parlé, et qui, là, devient un très bel arbre. Les Arabes, déjà, avant qu’ils fussent tout à fait verts, les avaient dépouillés de leurs plus belles branches pour les donner à leurs troupeaux et surtout aux chameaux qui en sont fort friands.

Nous eûmes la visite de beaucoup d’Arabes campés dans les environs ; ils étaient en grande partie de la tribu du chek Baraca et tous, comme toujours, fort pauvres, demandant à manger pour eux, et mendiant du grain pour leurs familles. Ce sont là des misères dont on ne peut guère se faire idée, et cependant, la liberté est si chère à ces hommes du désert qu’ils préfèrent encore leur état à l’existence plus aisée qu’ils obtiendraient en venant habiter les bords du Nil où ils pourraient cultiver quelques terres ; mais ce serait alors s’assimiler aux _Fellahs_, pour lesquels ils ont le plus profond mépris, et leur orgueil s’y oppose.

Le 5, au matin, il faisait toujours très-froid et nous ne nous mîmes en marche qu’après sept heures et demie.

A dix heures et demie, après avoir traversé un pays semblable à celui de la veille, nous arrivâmes à un lieu nommé _Ceïga_. C’est le principe de la vallée de ce nom, vallée formée de montagnes toutes séparées les unes des autres, et présentant comme une réunion de cours d’un aspect singulier. Dans ce lieu l’on a exploité une mine d’or ; mais l’on voit bien que les travaux sont plus modernes que ceux que j’ai visités précédemment.

La petite montagne où est l’exploitation repose sur une base de granit, viennent ensuite les grès. Elle est composée de schistes micacés et talcaires, doux au toucher, un peu savonneux, et traversée par un large filon quartzeux qui se divise en beaucoup de petites veines se dirigeant dans toutes les directions. Ce sont ces veines et le gros filon qui étaient travaillés.

La petite montagne peut avoir 100 mètres de hauteur au-dessus de la vallée, et 1,500 mètres de tour.

Les morceaux de quartz que l’on extrayait, ainsi que les parties de schiste talcaire étaient portés dans les habitations des mineurs où le tout était broyé après avoir été concassé par des moulins à bras. On procédait ensuite au lavage, sur des plans inclinés, pour détacher l’or de tout ce qui lui était étranger, ainsi que je l’avais constaté à Absah et à Raft, sur la route de Corouscos à Abou Ahmed.

Cette mine a été le centre d’une grande activité si l’on en juge par le nombre considérable de huttes dont il ne reste que les murs, murs construits en pierres sèches suivant la manière des Nubiens. Il pouvait y avoir là quatre à cinq cents habitations grandes et petites, dispersées dans les ravins environnants et toujours placées près des endroits où les eaux de pluie pouvaient couler. De plus, un trou, une cavité spéciale, avait été creusée dans le voisinage de chacune d’elles, pour recevoir les parcelles d’or détachées de la montagne. Dans beaucoup de ces habitations se trouvent encore des moulins à bras, et à côté un tas de matières provenant du lavage ; ces matières sont blanchâtres, légères et savonneuses au toucher, et ne contiennent plus aucune partie brillante ni dure.

Je ne sais d’où les travailleurs pouvaient tirer assez d’eau pour les besoins de la vie quand il leur en fallait tant déjà pour le lavage de leur minerai seulement. Aujourd’hui il n’y en a qu’à deux journées de distance et en assez faible quantité. Ils avaient donc, à leur portée, des sources, des ruisseaux, des puits qui fonctionnaient ; c’est mon opinion, et j’ai recueilli la preuve que cet état de choses avait cessé bien après l’époque où les mines étaient en exploitation, de même les pluies, dans le pays, étaient devenues, depuis, moins fréquentes. Deux anciens puits, creusés dans la roche, m’avaient été signalés ; mais, malgré toutes mes recherches, je n’ai pu les trouver.

Ces mines, à ce qu’il semble, n’ont point été abandonnées par suite d’accidents violents ; mais bien par suite de l’épuisement du métal dont je n’ai plus observé aucune trace dans le filon exploité. Les moulins tous usés, tous hors de service, prouvent en faveur de cette hypothèse ; ils sont tournants et non composés de simples pierres à écraser, comme ceux des Nubiens, ce qui m’a démontré aussi que les mineurs devaient être des étrangers, des gens venus du dehors.

Les Arabes n’ont conservé, à cet égard, aucune tradition.

Après avoir campé toute la nuit à l’Ouadée Oum Dérer, où nous nous étions arrêtés de bonne heure parce que, devant nous, nous avions une grande journée à faire avant d’atteindre un lieu où l’on trouverait des plantes pour nos animaux et du bois pour nous chauffer, nous partîmes et nous marchâmes longtemps dans un désert affreux dont le sol était couvert d’un sable jaune et quelquefois blanc, détritus entraînés des montagnes de grès et de calcaire. La plaine était légèrement ondulée, et dans ses ondulations apparaissaient, sous les sables, des rochers de granit peu saillants. Quelques plis formés par les écoulements des eaux de pluie, traversaient le désert immense ; mais ces plis étaient aussi secs et aussi dénudés que tout le reste.

Avant d’arriver à l’Ouadée de Séguel, les chemins sont fort mauvais dans les montagnes ; il nous fallut six heures pour les franchir et nous atteignîmes cette vallée dans un endroit rempli, çà et là, de petits arbres Sihales très-verts.

Le lendemain, le 7 février, une heure après être partis, nous trouvâmes celle de Gieugoub, où nous pûmes nous arrêter. Dans sa partie la plus élevée, les eaux de pluie ont creusé un grand trou, régulièrement arrondi, où elles tombent en manière de cascade ; il est peu facile d’y atteindre. Un peu plus bas, sous le sable même, est une source, peu apparente, dont l’eau est bien meilleure ; c’est là que nous campâmes. Pour en avoir suffisamment, il nous fallut percer une espèce de puits d’environ dix pieds de profondeur, travail malaisé, eu égard aux moyens insuffisants dont nous disposions. Ce travail toutefois réussit parfaitement, et nous procura de quoi satisfaire à toutes les exigences de la caravane.

Mais alors il arriva là ce qui est pour ainsi dire inévitable quand beaucoup d’Arabes, à la fois, veulent faire boire leurs chameaux et faire une provision d’eau pour eux-mêmes : tout le monde criait, chacun voulait être le premier à remplir ses outres ; ce fut un tohu-bohu général. Heureusement le chek Baraca empêcha que ce tumulte ne prît un caractère sérieux en frappant de son courbache tous les turbulents et tous les impatients.

Quoique nous eussions fort peu marché, nous passâmes la journée dans ce campement auprès de l’eau. Les Arabes Bicharieh des environs vinrent nous voir, leurs femmes vinrent aussi. Elles étaient très à l’aise, et ne paraissaient pas mues par cette curiosité stupide qui distingue les femmes Fellahs d’Égypte. Il y avait parmi elles deux jeunes filles très- jolies qui causèrent avec nous, et avec les Arabes, fort gaiement.

En partant le matin, le gros de la caravane se dirigea directement vers le sud-est pour entrer dans la grande vallée de Ollaki, et je pris, avec quelques hommes, la direction de l’est pour aller visiter un endroit où je devais trouver des habitations abandonnées, ainsi que des traces de travaux dans la montagne.

Nous passâmes par de mauvais chemins à travers de petits monticules et de petites vallées où verdissaient quelques arbres. Les pentes principales de cette localité se rendent dans la vallée d’Ollaki ; tout le sol est composé de schistes micacés, et les gneiss et les granits apparaissent, de loin en loin, avec des roches porphyriques.

Dans une de ces petites vallées nommée l’Adayber, je remarquai tout près de celle de Souhan, où elle se perd, une petite montagne rougeâtre de la même formation que les précédentes et qui avait été travaillée. On y avait creusé des trous pour suivre les filons de quartz aurifères qui la traversent dans tous les sens ; mais, sur l’inspection de ce qui avait été fait, je jugeai que le minerai était fort pauvre, et que, pour cette raison, l’on avait abandonné les travaux. Les habitations des travailleurs étaient toutes dans les environs, et le lieu des lavages était près des excavations.

Nous remontâmes la vallée de Souhan jusqu’à son origine, où nous trouvâmes encore beaucoup d’habitations ruinées et des travaux abandonnés, comme ceux que j’avais vus précédemment.

Un peu plus loin, dans un endroit fort rétréci, fort étroit, l’on a exploité, à ciel ouvert, un filon aurifère qui traverse la vallée et qui passe dans les montagnes, courant du N.-O. au S.-E. Ce filon de quartz micacé est dans une pierre dure, et, par intervalles, dans du spath, ou du schiste. Il affecte une ligne brisée, tortueuse, et cependant il est creusé profondément à ciel ouvert.

En sortant de là, nous fûmes rejoints par un Arabe Bichari que nous avions vu à Assouan, et qui nous avait dit qu’il serait, avant nous, à Ollaki. Depuis trois jours seulement il avait quitté Assouan ; mais il n’avait pris d’eau nulle part, quoiqu’il en eût grand besoin. Son intention était de marcher encore jusqu’à minuit, sans se détourner le moins du monde de sa route ; il se joignit néanmoins à notre caravane.

Au coucher du soleil, nous arrivâmes dans l’ouadée Ollaki, principal but de mon voyage.

Son abord, de ce côté, est fort large, et quelque peu mouvementé par la présence de petites dunes d’un sable blanc très-fin. Il y a beaucoup de plantes et d’arbustes, et une végétation, relativement très-abondante jusqu’aux montagnes qui sont assez éloignées.

Notre camp avait été préparé d’avance, au milieu de la vallée, parmi les tentes des Bicharieh dont les chameaux paissaient les herbes que les dernières pluies avaient fait pousser. Beaucoup de monde nous attendait.