Part 7
« Enfin, un mécontent de la tribu de Modar dressa un piége à El Omary et le massacra. C’est ainsi que finit cet homme qui avait repeuplé tout le désert par le moyen de l’exploitation des mines. »
On n’est plus étonné, après avoir lu et Diodore et Macrizi, de trouver, dans ce pays, autant d’endroits où l’on ait travaillé à l’extraction de l’or ; mais ce qui est curieux, c’est qu’une seule mine ait été ouverte avant l’époque des Arabes, c’est que, pendant la période d’années écoulées entre Diodore et Ahmed ben Teïloun, période d’environ 914 années, il n’ait été tenté aucun travail de la même nature que ceux de Déréhib.
Comme tous les indigènes de ces contrées où sont d’anciens monuments, les Bicharieh prétendent que leurs deux vieux châteaux renferment, enfouis, des trésors considérables ; mais la peur qu’ils ont du diable qui, dans leur conviction, garde ces trésors, les empêche de tenter aucune fouille.
Un des cheks qui m’accompagnaient, lequel n’avait pas l’air de craindre le moins du monde le diable des châteaux, me dit que son père était allé chercher à Assouan un savant fort expert pour reconnaître les lieux où des trésors se trouvaient cachés, afin de lui faire trouver ceux de Déréhib, mais que, lorsque ce savant avait voulu commencer la démolition, aux premiers coups de pioche il était sorti de terre une flamme qui lui avait brûlé la barbe.
Tous les cheks me prièrent de faire quelque chose pour chasser le diable, afin qu’ils pussent fouiller dans des endroits indiqués. J’étais fort embarrassé ; car, si je ne faisais rien, ils pouvaient croire que c’était mauvaise volonté ; d’un autre côté, je répugnais à les entretenir dans leur ignorance en les laissant dans la persuasion que j’avais un pouvoir quelconque sur leur diable. Je causai de cela avec le chek Baraca et quelques autres moins bornés que leurs compagnons, et nous décidâmes de tenter une plaisanterie qui réussit parfaitement. Je plaçai un soir, sur le faîte de l’un des châteaux, quelques pièces d’artifice, telles que fusées et soleils, et j’allai y mettre le feu, ce qui divertit tout le monde. Je fis ensuite tuer plusieurs moutons que tous les Arabes présents mangèrent, et le lendemain matin, beaucoup d’entre eux, ayant foi dans la fuite du diable, se mirent à déblayer plusieurs endroits que je leur désignai. Ils ne bouleversèrent que des tas de poussière blanche provenant du lavage du minerai, et des amas de sable et de déblais qui résultaient de l’excavation d’un puits.
Quelques hommes me firent voir un endroit où ils avaient plusieurs fois, en creusant le sol, trouvé des perles fines. Ceci ne m’étonna pas, car j’avais vu, pendant un de mes séjours à Assouan, des Arabes du désert qui venaient vendre des perles ramassées par eux dans des ruines ou dans des sites abandonnés. Les Arabes anciens avaient l’habitude, comme ceux d’aujourd’hui l’ont encore, d’enfouir leurs richesses sous terre ou dans des cachettes quelconques, afin de ne pas être volés. Dans cette situation, si la mort vient à surprendre le propriétaire, si la guerre l’oblige à quitter une résidence dans laquelle il ne peut plus revenir, l’on comprend bien que ses richesses demeurent perdues jusqu’au jour où le hasard les livre à des gens qui n’y ont aucun droit ; et c’est fort souvent ce qui arrive.
A Oum Eubal, par exemple, l’on a trouvé beaucoup de perles et de bijoux qui avaient été enterrés par les mamelouks que Méhémet Ali avait mis en fuite, si bien que parmi les personnes que le vice-roi avait alors à son service, il y eut un prétendu savant, un maître minéralogiste qui, sur le dire des Arabes, persuada au gouvernement qu’il y avait des perles dans une montagne du désert, et le poussa à une expédition ridicule pour en exploiter la _mine_.
La proximité de la mer Rouge faisait que les habitants des châteaux de Déréhib devaient avoir des perles, et c’est justement parmi les éboulements des murs que les Bicharieh en ont ramassé.
Enfin, après être resté six jours sur ce point de la vallée d’Ollaki, n’ayant plus rien à voir, nous songeâmes à la quitter. Il s’était groupé autour de nous, dans les ravins, beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants : tous nous recommandaient de ne pas couper leurs arbres, qui étaient leur seule richesse ; mais en réalité ils n’étaient venus que pour solliciter des aumônes. Je fis de mon mieux pour contenter ces pauvres gens et pour faire qu’un bon souvenir de mon passage restât gravé dans leur esprit.
Depuis quelques jours le temps était couvert et menaçant ; au lieu de la pluie que nous attendions, nous n’eûmes qu’un fort vent du nord très- froid.
Nous marchâmes environ trois heures en traversant les montagnes, et nous nous arrêtâmes dans l’Ouadée Affériame près d’un puits.
Pendant que l’on campait et que nous nous organisions pour la nuit, deux jeunes gens des Ababdieh qui nous accompagnaient eurent une querelle au sujet de l’herbage qu’ils cueillaient pour leurs chameaux.
Le père de l’un d’eux, vieillard à cheveux blancs, vint prendre parti dans la querelle et frappa l’adversaire de son fils. Alors un parent de ce dernier intervint. Il saisit le vieillard par la barbe, le jeta par terre en lui reprochant son peu de prudence, sa maladresse dans cette circonstance, comme si lui-même ne commettait pas une imprudence, une maladresse plus grande en agissant ainsi. Le vieillard prit une pierre et fit une forte blessure à celui qui le tenait. Tout le camp fut en rumeur ; chacun s’intéressant plus ou moins à la bagarre, l’on se porta, de part et d’autre, quelques horions. Le chek des Ababdieh arriva assez à temps pour empêcher que l’on en vint aux armes et réconcilier les deux partis. Le moyen qu’il proposa fut accepté par tout le monde. Il fut convenu, d’un commun accord, de faire battre en duel les deux jeunes gens qui, depuis le départ d’Assouan, étaient continuellement en dispute. Ce duel eut lieu immédiatement, réglé suivant les usages du pays. En conséquence, l’on tendit deux cordes séparées parallèllement l’une à l’autre d’environ 1m,50, l’on fit dépouiller les deux champions de la partie de leurs vêtements qui les couvrait jusqu’à la ceinture, et, après les avoir armés chacun d’un superbe courbache, espèce de forte cravache faite d’une lanière de peau d’hippopotame, on les plaça en présence de chaque côté des deux cordes. De cette manière ils ne pouvaient se rapprocher qu’à la distance fixée ; mais ils pouvaient s’atteindre, et ils étaient libres de se frapper autant qu’ils le voudraient.
Ils se frappèrent avec acharnement sans pousser un cri, une plainte, sans même sourciller. Dans un instant les corps des deux jeunes Arabes furent ruisselants de sang ; car le courbache, entre les mains de gens qui savent s’en servir, est une arme terrible, une arme qui coupe et meurtrit tout à la fois. L’honneur, comme l’on dit chez nous, était satisfait, et, sur mes instances, les témoins les plus intéressés jugèrent à propos de faire cesser le combat. Ils séparèrent les adversaires qui vinrent s’asseoir, l’un près de l’autre, aussi tranquillement que s’il ne s’était rien passé.
Cette affaire grossière entre deux hommes sans renom m’impressionna vivement ; pourquoi cela ? c’est qu’avant et après l’action, c’est que pendant le combat même, la tenue des assistants et celle des acteurs se confondaient dans une mise en scène théâtrale qui trahissait un profond sentiment de la dignité humaine. On devait procéder ainsi dans le temps des combats homériques.
Je laissai la caravane descendre la vallée de Massarrié, et je me dirigeai vers celle de Chawanib ; celle-ci est petite et étroite, l’on y voit beaucoup d’habitations ruinées remplies de moulins comme ceux dont j’ai déjà parlé. Ces habitations, comme toujours, sont près d’un lieu d’exploitation. Or il me parut fort intéressant d’y séjourner. Pour cela, il me fallut courir à la recherche de la caravane qui avait pris une autre direction à cause des mauvais passages dans les montagnes. Ce ne fut que le surlendemain que je pus l’atteindre et revenir, avec elle, à Wadée Chawanib.
Ce retour, vers le point que j’avais quitté la veille, me permit de descendre la vallée d’Affériame qui est fort jolie, remplie de beaux arbres et de buissons vigoureux. Etroite et resserrée entre de petites montagnes et des rochers escarpés remarquables de formes et de couleurs, elle est en outre très-tortueuse ; elle contient plusieurs réservoirs naturels où les eaux de pluies se conservent longtemps, ce qui attire beaucoup de perdrix et de gazelles. Nous y trouvâmes aussi un âne sauvage, un onagre que nous poursuivîmes ; mais il disparut bientôt au milieu des rochers.
De cette vallée d’Affériame nous passâmes dans une plus petite, bordée de basses collines de granit. Puis ensuite nous descendîmes dans une autre appelée Timestib à cause de la quantité de petits joncs qu’elle produit. Timestib est son nom en bicharieh, en arabe c’est Chouché.
Dans tous ces ravins nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux conduits par de vieilles femmes auxquelles nous causions une grande frayeur.
Avant d’arriver dans l’Ouadée Massarrié, les montagnes deviennent plus élevées, elles ont une couleur très-rouge et sont toutes dégradées par des éboulements.
La vallée de Massarrié est large, les collines qui la bordent d’un côté sont peu élevées, de l’autre côté ce sont de petites montagnes toujours de mêmes formations, mêlées ici de porphyres et de gneiss, là de granits et de schistes, et traversées dans tous les sens par des filons de quartz plus ou moins pur, plus ou moins micacé.
Cette vallée est remplie de plantes et d’arbustes ; mais ici il nous arriva un contre-temps : nous étions tellement gelés par un fort vent du nord, qui soulevait des nuages d’une poussière blanche et fine, tellement aveuglés par cette poussière, qui nous empêchait de rien voir, que nous fûmes forcés de nous arrêter près d’une petite gorge où il y avait de l’eau et des buissons.
Quelques Arabes, campés dans cette localité, vinrent très-poliment nous prier de ne pas prendre l’eau qui leur appartenait ; c’était assez difficile, attendu la situation. Quoiqu’ils nous répétassent, sous toutes les formes, qu’ils étaient les maîtres, nous dûmes leur faire comprendre que le droit que nous avions comme leurs hôtes, autant que le besoin de nous ravitailler, nous empêchait de consentir à ce qu’ils demandaient ; après quoi nous prîmes de l’eau, et personne ne s’y opposa.
Vers le soir, le vent tomba ; mais nous étions littéralement couverts de poussière, nos personnes, nos montures, nos bagages, en étaient pour ainsi dire saturés, ce qui donnait à notre marche un aspect fort bizarre.
Toute la nuit le froid se maintint très-vif, il ne diminua qu’après le lever du soleil, et nous ne rentrâmes dans l’ouadée Chawanib que vers l’après-midi.
Mon premier soin, après m’être installé, fut de visiter les lieux d’exploitation et de placer des Arabes dans différents endroits pour y travailler.
Ces mines de Chawanib sont situées entre plusieurs petites montagnes de peu d’élévation, la plus haute n’ayant pas plus de 120 mètres au-dessus du fond de la vallée ; elles présentent un mélange de plusieurs roches avec une base de granit ou de différentes espèces de porphyres. Le mica, le quartz et le feldspath se trouvent réunis dans des blocs séparés.
L’endroit principal de l’exploitation est à droite de la vallée, en la remontant. C’est une petite colline de 20 mètres environ, entre deux petits torrents qui descendent de la montagne. Dans cette colline l’on a exploité deux filons qui traversent la petite vallée et continuent de l’autre côté, où ils sont aussi entamés ; leur direction est S.-E. et N.-O. sur une largeur de 95 centimètres. Le sol est ici encore de formation primitive, les schistes y dominent. Je remarquai aussi, autour de ces filons, des schistes rougeâtres dans lesquels se trouvent de petits cristaux cubiques qui ont de 2 à 4 millimètres de face, puis une terre argileuse très-compacte avec beaucoup de petites veines de quartz contenant le métal, c’est-à-dire l’or exploité. Enfin, les travaux exécutés verticalement conservent partout la même largeur dans tous les endroits où l’on avait fouillé, et ont été conduits, sur bien des points, jusqu’à l’épuisement complet de la partie quartzeuse.
Il m’arriva ici, comme à Déréhib, de trouver le fond d’un filon exploité entièrement muré ; au delà du mur mes recherches furent aussi infructueuses que dans la mine de Déréhib.
Quoique la présence de l’or soit fort peu sensible, l’on ne peut cependant pas douter qu’il n’y ait eu un grand travail, et que tous ces filons n’aient été fouillés. Dans plusieurs des habitations environnantes, et dans quelques autres j’ai trouvé, près du mortier où l’on pilait le minerai, la gangue qui renferme l’or, puis cette même pierre pilée et préparée pour être passée au moulin.
J’ai constaté qu’un seul filon n’avait pas été comblé par les éboulements, et qu’il faudrait de grands travaux pour déblayer les autres si l’on voulait continuer l’exploitation. La maison de celui qui exploitait le filon principal était sur le lieu même, et des gardiens, dont on voit encore les guérites en pierres, veillaient sur le haut de la colline.
Outre les points travaillés, il y en a beaucoup d’autres qui sont encore intacts et de même nature, il y en a même de plus importants que les plus grands de ceux que j’ai visités.
Beaucoup d’habitations étaient disséminées au bas des collines voisines, bâties sans aucun ordre, en pierres brutes et de formes carrées. Presque dans toutes se retrouvaient les fragments de roches qui servaient à piler le minerai ou à écraser la gangue, et de plus le moulin à broyer presque complet. Enfin les installations du lavage y étaient presque nulles ; sans doute, pour cette opération, l’on se rapprochait des lieux où se trouvait l’eau, ou bien l’on attendait la saison des pluies.
J’ai remarqué que les mineurs de Chawanib, divisés par petits groupes, s’attachaient au filon qui leur était dévolu, et qu’ils travaillaient aussi à ramasser, sur leur circonscription, les sables que les eaux de pluie entraînaient du haut de la montagne afin d’en faire le lavage. Il y a, auprès des maisons, beaucoup de tas de sable qui n’ont pas d’autre origine.
D’après l’état de toutes ces maisons et d’après celui des travaux surtout, l’on peut être persuadé que cette mine n’a pas été abandonnée volontairement par les mineurs ; mais qu’ils ont dû y être contraints par force, sans doute à la suite des guerres qui ont ravagé le pays.
Ce devaient être des musulmans, si l’on en juge par quelques tombeaux dispersés çà et là, et qui datent du temps où le chek Abd el Haman el Omary occupait le pays.
Le nom de Chawanib donné à cette vallée lui viendrait, suivant les Bicharieh, de ce qu’un Arabe nommé Chawane, qui a encore aujourd’hui un descendant direct, l’aurait occupée à une certaine époque. Ils ont ajouté à son nom une terminaison suivant leur langage. Mais avec sa terminaison, Chawanib pourrait bien être aussi un pluriel de Chamin, qui veut dire Syrien, ce qui justifierait le passage de la citation de Macrizi où il est dit que des ouvriers syriens sont venus travailler aux mines.
J’ai oublié de dire que les eaux pour les besoins particuliers des travailleurs étaient fournies par un puits qui se trouve plus bas dans la vallée, et qui a été comblé par les cailloux et tous les détritus que le torrent apporte lorsqu’il pleut. Personne, chez les Bicharieh, ne veut se donner la peine de désencombrer ce puits qui, au dire des anciens de l’endroit, était encore en bon état il y a peu d’années.
Après être resté trois jours à Wadée Chawanib, nous partîmes pour une autre destination ; lorsqu’on leva le camp, il y eut beaucoup de bruit, car le chek Baraca s’était absenté pour aller voir le chek Abou Goublé. Chacun voulait prendre le moins de bagage possible. Un Ababdi qui se disputait avec un de mes gens parce que l’on avait un peu changé sa charge, refusa de la mettre sur son dromadaire. Je me fâchai et lui ordonnai d’obéir, et comme je m’avançais résolûment pour l’y contraindre, il prit une pioche et vint à moi avec menace. Comprenez- vous ce qui serait arrivé si, n’écoutant que ma colère, j’avais fait usage de l’arme que j’avais saisie pour mettre cet homme à la raison ? Mon bonheur voulut que les Arabes présents fussent plus prompts : ils sautèrent sur lui et l’entraînèrent loin de moi. Puis les Ababdieh vinrent me supplier de me calmer, et surtout de ne point parler aux cheks de ce qui s’était passé, ajoutant que le coupable était un Bicharieh sauvage et abruti qui ne comprenait rien au respect que l’on me devait, qu’il serait corrigé par eux, etc., etc. Ma colère était passée, je promis ce qu’ils demandaient ; mais je sus plus tard, par un jeune garçon qui parlait l’arabe, que l’individu révolté contre moi était bien réellement un Ababdi de la tribu du chek Saad ; ses camarades avaient voulu faire tomber sur les Bicharieh toute la responsabilité qui pesait sur eux. Ce trait, qui implique une certaine fourberie, est un des caractères distinctifs de leur tribu.
Nous nous arrêtâmes dans l’ouadée Massarrié.
Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes avec un vent extrêmement froid qui nous venait du nord et nous glaçait au point de nous faire souffrir. En passant dans la vallée d’Ollaki, nous rencontrâmes des Arabes de connaissance qui faisaient paître un grand nombre de femelles de dromadaires avec leurs petits ; ils ne voulurent pas nous laisser passer sans nous faire une politesse, et ils nous servirent de grands vases de lait qu’ils tiraient sur le moment ; cela nous réchauffa un peu.
La route suivie était dans la direction de la vallée d’Hégatte. Nous remontâmes cette vallée, déjà parcourue, pour une raison importante que je vais dire : il était convenu que l’on s’arrêterait auprès d’un puits désigné, et que là on tiendrait une espèce de conseil avec les cheks de la caravane et d’autres cheks des environs que nous connaissions déjà, afin de décider s’ils viendraient avec moi au Caire pour que je les présentasse au vice-roi, et qu’ils fissent, entre ses mains, acte de soumission. Cette démarche était nécessaire pour l’avenir, si Méhémet Ali donnait suite au projet qu’il avait de faire exploiter les mines ; car ces Arabes n’avaient jamais été soumis, jamais personne, je l’ai dit, n’avait pénétré chez eux ; c’est à peine s’ils étaient connus du gouvernement égyptien.
On était campé près de l’eau ; chacun avait quelque chose à faire : les uns firent la lessive, les autres arrangèrent les selles, les armes, etc. Moi, je passai l’inspection des vivres, et bien m’en prit. Je connaissais les Arabes, toujours imprévoyants, ils auraient consommé toutes leurs provisions sans mot dire, et quand il n’y aurait plus eu un biscuit, une mesure de farine, un grain de riz, ils seraient venus m’en faire part, et il aurait fallu tout abandonner pour regagner au plus vite la ville d’Assouan.
Je trouvai que plusieurs groupes avaient déjà fini leurs biscuits, d’autres étaient presque dans la même position ; cependant, pour compléter mon voyage, j’avais encore un mois à courir le désert. Je prévins Baraca afin qu’il prit ses mesures en conséquence ; car c’était lui qui était responsable. Il avait reçu, à Assouan, plus d’argent qu’il ne fallait pour assurer la subsistance de la caravane pendant deux mois, et il avait pris l’engagement d’y pourvoir. Je décidai ensuite que nous partirions le surlendemain, soit que les cheks fussent venus, pour le conseil, ou non.
Il y avait aux environs, des ruines d’anciennes habitations, des traces d’exploitations comme celles que j’avais déjà vues. Je dus renoncer à les visiter ; car il aurait fallu me détourner de ma route principale, et dépenser un temps précieux eu égard à la pénurie dans laquelle nous nous trouvions.
Mon intention était de pousser jusqu’à l’Elba, dans la direction de la mer Rouge, et je dus prendre toutes les dispositions nécessaires pour effectuer cette excursion.
Les cheks que nous attendions ne vinrent pas ; ils nous envoyèrent dire que si nous voulions rester dans les environs d’Ollaki, sans aller plus loin, et surtout à l’Elba, ils viendraient nous accompagner ; mais que si nous les faisions venir pour aller à cette montagne, ils ne nous accompagneraient pas, parce qu’ils savaient que les gens de cet endroit, à la nouvelle qu’on leur avait donnée de notre arrivée, s’étaient retirés avec tous leurs troupeaux dans l’intérieur de leurs rochers où il est très-difficile de pénétrer, et qu’ils nous attendaient avec des dispositions hostiles. Ils ne voulaient point faire la guerre à cause de nous, et encore moins partager notre mauvais sort.
Ils me firent savoir aussi que, quant à aller se présenter au vice-roi, comme je le leur avais proposé, ils ne pensaient pas que cela fût très- nécessaire, qu’ils écriraient une lettre que tous signeraient pour assurer Son Altesse de leur soumission, et lui faire savoir, dans le cas où sa volonté serait d’envoyer des gens pour travailler aux mines, qu’ils les recevraient de leur mieux et les aideraient même dans leurs travaux ; mais que la crainte de la petite vérole, qui, lorsqu’elle était apportée chez eux, faisait d’affreux ravages, les empêchait de descendre en Égypte.
La vraie raison venait d’une autre crainte, hélas ! bien fondée. Ils voyaient tous les jours les _avanies_ que les gouverneurs, les cachefs, les employés du gouvernement égyptien commettaient sur les autres Arabes, et ils ne se souciaient pas de s’y exposer. Ils connaissaient plusieurs faits arrivés à Assouan, à Abou Ahmet, à Coroscos, et il craignaient, ce qui du reste faisait l’éloge de leur bon sens, qu’en devenant les amis des Turcs, ils ne fussent encore plus maltraités qu’en restant dans les termes où ils se trouvaient avec eux.
Voyant que pour négocier une affaire de ce genre j’étais exposé à subir bien des lenteurs, voyant, d’un autre côté, qu’un jour arriverait indubitablement où mes amis les Bicharieh me maudiraient, sans que j’eusse procuré à Méhémet Ali un avantage réel, je laissai là cette négociation, m’en rapportant, pour la question des mines, à toute autre donnée que la situation ferait naître.
Cependant, comme j’avais déclaré que bon gré, mal gré, j’irais à l’Elba, un des cheks convoqués pour le conseil qui n’eut pas lieu, consentit à venir avec nous. Sans tenir compte de l’opposition de ses compatriotes, il promit de venir nous rejoindre à Meïça, localité qui se trouvait sur notre itinéraire.
Un autre chek partit aussi pour Derrawe, où il alla m’attendre. Ces deux hommes étaient plus résolus que les autres ; je pensai donc, après tout, pouvoir les conduire au Caire.
La caravane se mit en mouvement à dix heures du matin, le 2 mars. Nous descendîmes l’ouadée Hégatte pour entrer dans celle d’Ellébé. Toutes les collines et hauteurs que l’on a sous les yeux sont alors peu élevées, comme celles de Déréhib ; seulement l’on y voit un plus grand nombre de monticules de quartz brisés. Cette vallée, qui va toujours en se rétrécissant, presque sans végétation, conduit à une assez haute montagne du même nom, montagne curieuse à cause du spectacle qu’elle présente ; ce sont des couches renversées, brisées, des éboulements multipliés de roches aux couleurs chatoyantes, et, comme à Déréhib encore, de gros blocs de quartz, du granit et des schistes. Du côté du nord elle est toute ravinée par les pluies.
Après l’ouadée Ellébé, nous traversâmes plusieurs petites montagnes sans que l’aspect général du pays eût changé. Nous entrâmes dans l’ouadé Daffetti et, après quelques heures, nous atteignîmes un terrain uniforme, presque plat, et tout couvert d’un beau gravier granitique mêlé à du sable siliceux.