L'Etbaye

Part 13

Chapter 133,860 wordsPublic domain

La substance de ses engagements était que les personnes que l’on enverrait aux mines pour y travailler seraient toutes sous sa sauvegarde, qu’il empêcherait les autres tribus de les molester, qu’il engagerait les Bicharieh à travailler aux mêmes conditions que les Égyptiens, et qu’ils seraient soumis aux mêmes règlements, et qu’enfin il fournirait tous les chameaux nécessaires pour les communications entre Assouan et le siége des mines moyennant un salaire que l’on fixerait d’avance. Seulement il priait très-humblement Son Altesse Méhémet Ali de ne pas envoyer de soldats turcs, qui pouvaient être la cause ou le prétexte d’un soulèvement général dans les tribus. Je pris bonne note de ces paroles, auxquelles devaient se joindre, quand le moment de les répéter serait venu, les paroles plus explicites encore du chek Baraca, sur le dévouement de qui j’avais lieu de compter jusqu’au bout.

Nous quittâmes le chek Wed Courouc et ses deux fils dans les meilleurs termes, après leur avoir fait quelques cadeaux en rapport avec l’estime et la considération qu’ils m’avaient inspirées, et nous prîmes la route de Derrawé.

Toute la journée nous restâmes engagés dans des terrains sablonneux et granitiques, légèrement accidentés. La végétation y était clair-semée, rabougrie et d’un aspect noirâtre, circonstance que les Arabes attribuent à la nature des brouillards qui viennent de la mer. Une heure avant le coucher du soleil, nous nous arrêtâmes pour camper.

Durant la nuit, on fut continuellement sur le qui-vive, à cause des Mahamet Gourabieh qui occupent le littoral fort près du lieu où nous étions, et qui sont, je l’ai déjà dit, de grands voleurs. Pour moi, comme j’avais vu à Meïça deux de ces Arabes qui regardaient mon dromadaire avec convoitise, je ne rentrai sous ma tente, pour reposer, qu’après lui avoir fait mettre aux pieds une entrave en fer et l’avoir fait attacher avec une chaîne bien cadenassée. Je dus assurément à cette précaution l’avantage de conserver une monture à laquelle je tenais beaucoup, car c’était une bête de premier ordre. Du reste, aucune mésaventure ne se produisit.

Nous repartîmes par un temps fort couvert, et par une obscurité relative qu’occasionnait une grande quantité de poussière en suspension, depuis la veille, dans l’air, malgré le calme apparent le plus plat possible.

Il y a ici quelques hauteurs de granit feldspathique, posées toujours sur un fond de sable, jusqu’à la longue vallée de Chélal[26] qu’il nous fallut traverser (cette vallée est aussi fort large et toute remplie d’arbres, sihales et samours), pour atteindre celle de Quérègue, à l’entrée de laquelle nous plantâmes nos tentes. Cette dernière prend naissance dans les montagnes de Guerfe ; elle jouit d’une certaine réputation, parce qu’elle contient le tombeau de hadji Mansour, un des ancêtres des Ababdieh, qui fut tué par les Bicharieh. Elle est sainte, et bien des arbres qui s’y trouvent sont considérés comme saints.

Le lendemain, pour arriver à l’ouadée l’Béda, nous passâmes dans un défilé formé par de hautes montagnes qui rétrécissent considérablement le passage. On trouve un premier puits dans un ravin bordé de grands rochers presque verticaux[27], et au milieu d’un site des plus sauvages et des plus pittoresques. L’eau, qui vient à six pieds environ au- dessous du sol, y est fournie par des sources qui sortent des fentes des rochers et coulent souterrainement. Elle est salée et très-abondante ; les chameaux la boivent néanmoins volontiers. Malheureusement, toutes les fois que des pluies se produisent, ce puits est comblé par les sables, et il faut le recreuser, travail que les Arabes ne font que juste pour leurs besoins du moment.

Sur les rochers environnants, il y a beaucoup de figures de chameaux et de chevaux montés, et en grattant un peu la pierre, j’y ai découvert quelques mots en caractères arabes ; mais je n’y ai rien vu d’égyptien. Ces dessins sont assez mal faits et entièrement dans le goût de ceux que j’ai déjà signalés dans diverses localités au commencement de mon voyage. En remontant l’ouadée, à l’embouchure même d’un petit torrent, se trouvent plusieurs tombeaux sans aucune importance, à l’exception du dernier, qui consiste en une petite bâtisse carrée, élevée d’environ trois mètres et presque tout à fait ruinée.

J’ai dit que le premier puits de l’Béda fournissait de l’eau salée. Il y en a un qui fournit de l’eau douce ; mais il est bien plus haut, creusé au cœur du torrent et dans une roche de schiste. Il peut avoir douze pieds de profondeur ; l’eau en est fort bonne. Toutes les montagnes que l’on a sous les yeux sont de formation primitive, avec des schistes en abondance, schistes variés de couleurs, et pour la plupart fort doux au toucher, avec aussi de petits gisements de feldspath, et quelques veines de quartz très-minces.

Après l’Béda, la route se poursuit par des lits de torrents qui se succèdent et qui, plus ou moins surplombés par de très-grandes élévations, conduisent à l’ouadée Rhachab[28], dont le sol offre plus d’un endroit favorable pour la halte des caravanes.

Puis, nous n’étions repartis que dans la matinée, les terrains changent tout à coup d’aspect ; les montagnes se transforment en petites collines, le sol des vallées devient plat, uniforme, et, les rochers presque noirs, à moitié recouverts de sable, ne protégent aucune plante. Il faisait, ce jour-là, un vent d’ouest très-fort et très-froid, ce qui fatigue toujours beaucoup, le ciel était couvert de nuages et fort triste. Aussi, à deux heures après midi, nous arrêtâmes-nous avec délices dans la belle vallée de l’Hodeïn. Il est bien entendu que le mot _belle_ doit se prendre ici dans un sens tout autre que le sens que nous lui donnons chez nous. Cette vallée, dans l’endroit qui nous donnait accès, était encaissée dans des rochers de granit ; un sable blanc mêlé à de la terre argileuse très-fine, et déposé sans doute par les eaux de pluie, en recouvrait le sol ; plus loin, l’on apercevait un bois de merks très-vert, tout rempli de semences.

Nous campâmes à l’embouchure de l’ouadée Dif, et nous fîmes là une rencontre qui aurait pu avoir des conséquences fatales si l’attention que l’on apportait toujours dans nos installations eût été relâchée. Nos Arabes, en fouillant le sol, troublèrent le sommeil d’un gros serpent enroulé sous le sable. Il se dressa et fit mine de s’élancer sur les individus présents. C’était un céraste, ou autrement dit une vipère cornue, reptile dont la plus légère morsure est mortelle. Les plus audacieux s’étaient armés de bâtons, et toutes leurs bravades se bornaient à des évolutions infructueuses. Je tuai le monstre d’un coup de fusil. L’espèce à laquelle il appartenait, et dont j’ai vu souvent des types, ne dépasse point, comme grandeur, 50 ou 60 centimètres ; celui-là avait 1m,30 de long ; il était gros en proportion.

Cette petite aventure, qui venait de rompre la monotonie d’une de nos plus mauvaises journées, fut encore pour nos Arabes, le lendemain, un sujet intarissable de conversation.

En quittant notre campement le matin, nous suivîmes un désert de sable accidenté par de petites hauteurs de granit ; à notre gauche s’élevaient les hautes montagnes de Dif. Au bout de quelques heures la vallée de l’Hodeïn nous offrit un bois de houchars et de sihales magnifiques ; mais, dès ce moment, commencèrent des montagnes de grès stratifiés, élevées à pic sur un sol uni et comptant plus de 180 mètres de hauteur entièrement verticale. Cette partie de vallée, formée par dénudation, était le seul endroit que j’eusse encore rencontré présentant cette particularité. Elle fait là un angle droit avec la vallée de Dif qui court à l’est, tandis que l’Hodeïn court au nord.

Vis-à-vis l’ouadée el Magal se trouve encore un tombeau d’un Ababdieh ; c’est une espèce de petit temple voisin d’un rocher sur lequel, comme au puits de l’Béda, il y a des figures grossièrement tracées et quelques inscriptions arabes n’ayant rien d’intéressant.

La vallée de l’Hodeïn, devenue très-étroite, continue toujours entre deux montagnes de grès semblables à deux murailles. Ces grès sont de formation moderne, en couches horizontales de l’épaisseur de 1 à 2 mètres et séparées par d’autres petites couches argileuses. A l’extérieur, ils ont été noircis par l’action combinée du soleil et des eaux ; intérieurement, ils sont gris, un peu rougeâtres, et composés d’un sable très-grossier extrêmement friable.

L’eau se trouve dans cet endroit[29] ; elle sort des flancs de la montagne à environ 6 mètres au-dessus du sol, fournie par des sources qui coulent toutes dans la vallée et se perdent dans les sables ; mais avant, elles emplissent plusieurs bassins ou fosses arrangés de main d’homme. Cette eau est délicieuse, claire comme la plus belle eau de roche, fraîche et agréable au goût. Quel bonheur pour les gens qui voyagent dans ces pays déserts de faire une pareille rencontre ! il faut l’avoir éprouvé par soi-même pour en sentir tout le prix ; aucun mot, aucune expression ne peut en donner l’idée à un homme d’Europe. Plusieurs vallées de cette contrée ont des sources pareilles ; celles de Dif, de Souta renferment les plus abondantes.

L’Hodeïn, dont le nom signifie les deux bassins, à cause de deux réceptacles plus importants que les autres, a été jadis habitée, au moins dans cette partie qui était connue des anciens Égyptiens. Il existe encore à la fontaine principale une petite construction du milieu[30] de laquelle sort l’eau, et l’on y voit une corniche d’architecture égyptienne, avec le toron et le globe qui se trouvent sur toutes les portes des anciens temples. La surface même du rocher représente la façade d’un petit temple ; mais rien n’est achevé. Au- dessus de la corniche sont pratiqués quatre trous carrés qui ont dû servir à placer des poutres pour faire une couverture, une espèce de portique dont il reste la base d’une colonne. Enfin, il y a un très- petit tableau hiéroglyphique, qui ne pouvait être qu’une inscription fort courte, sur laquelle on distingue, entre autres caractères le nom de Ptolémée Evergète. Ce dut être là, en effet, une station de chasse créée par ce monarque frappé sans doute par la grandeur du site, et par la présence de l’eau qui devait attirer de son temps, en grand nombre, les ânes sauvages, les autruches, les gazelles, les capricornes, etc., comme elle les attire encore aujourd’hui.

Tout récemment un Arabe, moins paresseux que les autres et surtout plus industrieux, s’était imaginé d’établir dans cet endroit une espèce de culture ; il y semait du coton, du dourah, de l’orge, et se servait avec intelligence de l’eau des sources. J’ai vu la haie d’enclos qu’il avait élevée, puis un doum et deux dattiers plantés par lui.

Le grand vent et les nuées de sable qu’il soulevait nous empêchèrent de continuer notre route. Il passa sur nous une véritable bourrasque plus forte que tout ce que nous avions essuyé dans ce genre-là, et ce ne fut que le lendemain qu’il nous fut possible de repartir quoiqu’il fît encore une bise de N.-O. glaciale que nous recevions en pleine figure. La journée fut très-pénible, surtout pour les chameaux, qui s’arrêtaient à tout moment pour tourner le derrière au vent, sans se soucier des arbustes et des plantes dont le chemin était rempli. Toutefois, nous arrivâmes sans autre temps d’arrêt au point culminant de la vallée qui est aussi, pour la chaîne des montagnes de l’Hodeïn, le point du partage des eaux. Ici le terrain devient plat et donne naissance à beaucoup de petits vallons. La marche y est plus facile. Nous nous arrêtâmes dans une sorte d’enceinte formée par de gros rochers de grès.

Après une bonne nuit de repos, il nous fallut traverser un désert des plus arides dont l’un des côtés était bordé par des roches de grès et l’autre par des roches de granit ; nous marchions sur du gravier très- épais et très-grossier. Ce point est encore élevé, et les eaux des pluies qui y tombent coulent vers le Nil. Les formations de grès, placées par couches horizontales, reposent sur de petits soulèvements granitiques ; elles sont traversées par une étroite vallée que les eaux ont creusée et que l’on nomme Roh-t-Carouf ; ce fut là notre gîte.

La température n’était point très-basse ; elle marquait 4 degrés Réaumur au-dessus de zéro ; cependant il nous fut impossible de nous réchauffer. Dans ce pays, le froid est extrêmement pénétrant, quoique l’on soit vêtu et couvert autant qu’on le serait au milieu des glaces, l’on en souffre beaucoup plus. Cela prouve une chose d’ailleurs bien évidente pour moi, c’est que le thermomètre n’est pas, en fait d’instrument, la dernière expression d’après laquelle on puisse se régler pour mesurer d’une manière absolue les sensations de froid et de chaud qu’éprouve l’homme.

Je vis en descendant la vallée de Roh-t-Carouf des rochers de granit et de gneiss, avec de grandes parties de feldspath. Tous les fonds étaient garnis de plantes et de sihales. Là se trouvaient les dernières eaux que nous devions rencontrer avant d’arriver à Derrawé, c’est-à-dire au Nil.

De nombreux puits jalonnent cette route, mais tous ne donnent pas de la bonne eau ; ce sont les moins creusés qui ont cet avantage ; les autres, dont la profondeur atteint jusqu’à 6 mètres, n’étant pour ainsi dire bons à aucun usage, demeurent abandonnés.

Ces puits, ainsi que beaucoup de petits abreuvoirs à l’usage des animaux, ont été faits par les Arabes Ababdieh-Achabab à une époque qui n’est pas fort ancienne. Ils étaient campés dans cette partie du désert, et une série d’années pluvieuses les avait mis au comble du bien-être en créant pour leurs troupeaux des pâturages abondants, de telle sorte que les transports sur la route de Coseïr, auxquels ils s’adonnent habituellement pour vivre avaient été abandonnés, et qu’ils savouraient les délices des seules richesses qu’il soit donné à ces populations de goûter. Cet état de bonheur momentané les enorgueillit, et l’oisiveté leur inspira l’idée de faire la guerre à leurs voisins les Bicharieh. Sous un prétexte futile, ils rompirent avec eux ; mais, dès la première rencontre, ils eurent cinq cents hommes tués, et ils furent contraints d’abandonner Roh-t-Carouf qui, aujourd’hui, n’est plus qu’une station ordinaire où l’on vient quand il a plu.

Notre étape s’était arrêtée à l’ouadée l’Ararit ou Rararit ; nous nous en éloignâmes en nous dirigeant sur la petite montagne de Hérefhi, celle qui tient son nom du fameux dromadaire dont j’ai parlé plus haut. Elle est formée de granit rouge et s’élève au milieu d’autres montagnes bien plus basses, de composition absolument identique, mais moins colorée. Puis après nous dépassâmes un très-grand mamelon, tout à fait isolé et appelé _Omour-Acarmi_ ; voici l’origine de ce titre qui veut dire l’œuvre d’Acarmi :

Après avoir quitté le Hédjah, car ils prétendent être venus de là, les Ababdieh adoptèrent cette partie du désert, et un petit groupe se fixa sur le mamelon en question sous la conduite d’un chef nommé Abdalla, fondateur de la tribu des Foucara. Toute cette émigration dut longtemps faire la guerre aux habitants des bords du Nil, connus alors sous le nom de Cafer ou idolâtres ; mais, son intérêt le commandant, elle finit par conclure la paix avec eux. Abdalla seul refusa d’y acquiescer ; il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre les Cafer pour alliés, qu’il n’avait d’autres alliés que son sabre et ses lances, et il continua les hostilités.

Pendant une de ses expéditions il laissa sa famille à la montagne sans grains et sans aucune ressource pour s’en procurer. Or ce fut un Arabe appelé Acarmi qui la fit vivre et qui la soutint avec le produit de sa chasse. Cet homme continua sa bonne œuvre tant que dura l’expédition, au retour de laquelle Abdalla, dont la nature n’était pas moins généreuse, pour lui prouver sa reconnaissance, partagea d’abord avec lui tout le butin qu’il avait fait, l’institua son frère adoptif et voulut enfin que l’on donnât à sa résidence le nom d’_Omour Acarmi_, c’est-à-dire d’_œuvre d’Acarmi_.

C’est ainsi que, dans ces contrées sauvages, toute chose rappelle un nom, un fait, une histoire dont le souvenir se transmet, par tradition, de père en fils, de famille en famille.

L’endroit où nous nous arrêtâmes était encore assez élevé ; nous y trouvâmes beaucoup d’herbages que des pluies récentes avaient fait pousser, et je fus mieux que jamais à même de constater avec quelle rapidité la végétation se produit, lorsqu’une bonne ondée est venu humecter un sol en apparence si ingrat. Là où l’on ne voyait que sable, pierres et graviers, quelques jours après la pluie, tout germe, pousse et devient vert.

Comme nous n’avions plus de vivres pour les hommes et fort peu d’eau potable, comme nous devions faire encore une très-grande route avant d’arriver seulement en vue de Derrawè, je fis lever le camp deux heures avant le jour afin que nos montures souffrissent moins de la chaleur ; car elles étaient, ainsi que les hommes, bien fatiguées. Mon dromadaire que j’avais monté constamment et qui avait fait plus de chemin que les autres, par la raison que je courais sans cesse de droite à gauche, pour voir le pays, et que je marchais souvent aussi pendant que la caravane stationnait, mon dromadaire était à bout de forces. D’un autre côté je voulais autant que possible avancer et franchir, avant que le découragement ne s’en mêlât, un grand désert plat et aride, qui était devant nous. Nous demeurâmes treize heures sans quitter la selle ; l’on dressa les tentes dans le lit, à peine accusé, d’un torrent, ne pouvant pas aller plus loin.

La fatigue, jointe à la privation absolue de nourriture, avait tellement affaibli tout le monde, que je craignis un moment, d’être forcé de laisser des hommes en arrière ; mais l’espoir d’arriver les soutint encore. Ils touchaient au terme du voyage et ils oubliaient jusqu’à la faute qu’ils avaient commise de négliger les provisions. Au reste, cela ne se passe jamais autrement quand l’on a affaire à des Arabes. Dans une course de courte durée ou dans une expédition de longue haleine, leur imprévoyance est toujours la même, et l’expérience de la veille ne saurait leur profiter le lendemain.

Je donnai le signal du départ à minuit ; personne n’avait mangé ni bu ; cependant personne ne témoigna aucune plainte.

Lorsque après avoir marché six heures, le soleil se leva, nous nous trouvions dans une plaine désolée ; mais à l’horizon l’on voyait, colorés par ses premiers rayons, les massifs des dattiers de Derrawè. Chacun s’arrêta alors, comme frappé par l’explosion d’un contentement intérieur, et, les yeux fixés sur le point convoité, manifesta sa joie à sa manière. Un poëte ajouterait que les dromadaires eux-mêmes frémirent d’aise.

Nous profitâmes de cet instant, Chek Baraca et moi, pour mettre un peu d’ordre dans la caravane et pour stimuler l’amour-propre de chaque cavalier, puis, avec quelques-uns des mieux montés, nous nous empressâmes de prendre les devants.

A dix heures nous arrivâmes à Derrawè. Du plus loin qu’ils nous avaient aperçus, les parents des cheks et des Arabes qui étaient avec nous vinrent en courant à notre rencontre, sur des dromadaires et sur des chevaux, apportant des vivres, de l’eau et des paniers de fruits, toutes choses que nous envoyâmes immédiatement à nos compagnons attardés.

On nous salua avec des cris d’allégresse, on tira force coups de fusil, on exécuta des fantasias à dromadaire. Dans le village, toutes les femmes et les esclaves faisaient entendre leurs roucoulements. C’était un tapage général difficile à définir, mais auquel il était impossible de se méprendre, l’on nous infligeait une ovation. Les femmes esclaves se tenaient par groupes au dehors, les femmes libres au dedans des cahuttes, les enfants couraient de tous côtés.

Dès que j’eus mis pied à terre, ce fut bien autre chose ; l’on m’installa dans la maison du chek et là une foule de personnes se succédèrent, pendant plusieurs heures, pour nous visiter ; il fallut s’embrasser, il fallut fumer et prendre du café avec tout le monde ; ce dernier signe de contentement ne tarissait point.

Pour moi, j’étais bien content aussi, je me sentai touché de la part qui me revenait de toutes ces manifestations ; mais je n’étais pas non plus insensible au plaisir de revoir le Nil, ni à la pensée que j’allais retrouver, chez moi, le confortable dont j’étais privé depuis si longtemps.

Cependant, pour rester à la hauteur de la circonstance, je dus encore dîner avec tous les notables de la tribu ; ce fut dans un joli petit jardin rempli de jasmins et d’orangers en fleurs, et le repas termina la fête. Peu d’instants après, débarrassé des notables, des cheks, des fakiks (interprètes de la loi), de tous les indigènes et des Turcs qui étaient venus des environs, je pus me retirer dans ma barque, où couché dans un bon lit, je m’endormis bercé en imagination par le mouvement du dromadaire et faisant encore avec la bouche le petit sifflement particulier que l’on a coutume de faire pour exciter sa monture.

Le lendemain il me restait à régler l’affaire de la reconnaissance envers tous les Ababdieh qui avaient été en relation avec moi. Je m’acquittai de cela en leur faisant mes adieux, et le même jour je partis de Derrawè.

Le chek Baraca demeura fidèle à son engagement, il me suivit en Égypte. De mon côté, je le conduisis en présence du vice-roi dès que je fus en mesure de rendre compte de ma mission ; or voici ce qu’il advint :

En présentant mon rapport sur les différentes mines que j’avais examinées, je donnai aussi des échantillons de chacune. L’analyse de ces échantillons ne fournit point des résultats très-satisfaisants, et cela devait être ; car je n’avais pu me procurer du minerai en assez grande quantité. Cependant, comme l’existence de mines d’or ne pouvait être révoquée en doute, le vice-roi voulut y envoyer une expédition sérieuse, dans le but de les exploiter. J’avais bien eu la précaution de faire connaître les conventions arrêtées avec les cheks Bicharieh, conventions auxquelles il fallait adhérer complétement ; mais l’on ne parut pas s’en préoccuper. Une seule chose étonnait le divan, c’est que les tribus auxquelles on allait avoir affaire ne fussent pas encore soumises. Je donnai des explications, et j’insistai surtout sur la nécessité de ne point envoyer de soldats turcs. Il me fut répondu par une fin de non- recevoir, l’orgueil national se révoltant à l’idée d’une concession de ce genre.

L’expédition, composée d’un certain nombre d’ouvriers Égyptiens avec un ingénieur français que je plaçai à leur tête, fut mise sous la direction d’un chef turc assisté de soldats turcs aussi. Elle partit ainsi, pour les mines de Wadée Allake, conduite tout naturellement par le chek Baraca qui s’en retourna fort mécontent, d’abord de ce que l’on avait fraudé les conventions et ensuite de ce que je ne l’accompagnais pas.

Quant tout ce monde fut arrivé sur les lieux, les cheks Bicharieh qui avaient conclu l’arrangement avec moi, vinrent faire une reconnaissance. A la vue des soldats turcs, ils se récriérent et déclarèrent qu’ils ne permettraient pas que l’on travaillât aux mines tant qu’on ne les aurait pas renvoyés ; puis ils se placèrent dans la montagne, rompant ainsi toute relation et jurant que, si l’on donnait un coup de pioche, ils commenceraient les hostilités. Ces gens étaient dans leur droit. Force fut donc au commandant de repartir ; il chargea deux chameaux des premières pierres venues pour que l’on ne put pas dire qu’il n’avait rien trouvé et il laissa là l’ingénieur avec ses ouvriers. Ceux-ci purent immédiatement se mettre à l’œuvre, les Bicharieh revinrent pour les aider en signe de réconciliation ; mais ce n’était encore que le prélude de la chose.

L’essentiel consistait maintenant à savoir comment la petite colonie subsisterait. Nous allons voir de quelle façon il y avait été pourvu :