Part 12
Le bichari, au contraire, est très-svelte, ses jambes sont longues et fines, sa couleur est à peu près celle de la gazelle (il y en a pourtant beaucoup de tout à fait blancs), son poil est ras, il a le col souple et le ventre moins gros que le dromadaire arabe.
Leur manière respective de marcher est aussi très-distincte, et quoique l’on puisse dire que les allures différentes, chez ces animaux, ne soient pas un signe de variété dans la race, il ne m’est pas prouvé que cela provienne seulement de la manière de les élever. J’ai possédé des dromadaires des deux provenances ; j’en ai eu qui sont nés chez moi, et j’ai voulu, sur de jeunes sujets qui n’avaient pas encore été montés, essayer de faire prendre aux bicharieh l’allure des nomanieh et à ceux- ci celle de bicharieh, jamais je n’ai pu y parvenir complétement.
Les nomanieh marchent en posant les quatre pieds les uns après les autres, ce qui fait un pas précipité, sans secousses violentes ; mais le cavalier perçoit un balancement de droite à gauche, et d’arrière en avant tout à la fois qui, à la longue, fatigue la poitrine et peut donner le mal de mer. Ils tiennent la tête fort basse, et, à chaque pas, exécutent un mouvement de va-et-vient que l’on pourrait croire l’effet d’un ressort à boudin. Ce n’est point une allure franche en apparence, car cela ressemble au pas relevé du cheval, mêlé à un peu d’amble. De cette manière les nomanieh font environ huit mille à l’heure. Pour aller plus vite, il faudrait prendre le trot, qui n’est ni la bonne ni la vraie allure de l’animal.
Les bicharieh, eux, ont le pas moins allongé et moins précipité. La pose des quatre pieds, en marchant, quoique se faisant de la même façon, est cependant moins régulière ; il y a, si je puis dire ainsi, plus d’amble dans son fait, ce qui donne au cavalier un seul mouvement d’arrière en avant bien déterminé. Ce pas est loin de valoir celui des nomanieh ; mais l’allure naturelle du bichari c’est le trot. Alors ses jambes sont lancées avec une hardiesse, une souplesse, une agilité incroyables ; ses pieds ne transmettent aucune secousse. Cette allure, chez les bons animaux (et je ne parle que de ceux-ci, en comparant les deux races), est si douce qu’elle n’est comparable au trot d’aucun cheval. En allant au pas, le bichari fait de trois à trois milles et demi à l’heure, au petit trot et au grand trot, on peut varier sa vitesse et on arrive très-facilement à faire dix, douze et même quatorze milles.
Le dromadaire galope aussi, mais pendant fort peu de temps de suite ; il n’est pas construit pour cela. Peu de cavaliers, même parmi les Arabes, peuvent supporter ce galop sans tomber ou sans se cramponner fortement aux pommeaux de la selle.
Dans l’Etbaie, on monte plutôt les mâles que les femelles. Celles-ci sont pourtant plus agréables que les mâles ; quoiqu’elles aient souvent le défaut de se coucher, quand elles ont trop chaud ou qu’elles se sentent seulement fatiguées, auquel cas tout ce que l’on peut faire ne sert de rien, il faut attendre son bon plaisir ; mais les Bicharieh ménagent les femelles en vue de la reproduction ; ils prétendent que c’est par elles que les qualités du sang se perpétuent. Nous avons vu qu’ils ont cette opinion au sujet de l’espèce humaine[25].
Les meilleurs dromadaires des Bicharieh sont ceux des tribus de Hamma, Mahamet Gourabieh, Chintirab et Balgab. Ces derniers ont l’avantage de marcher à l’aise dans les terrains pierreux, attendu qu’ils viennent d’un pays de montagnes.
On a cru longtemps que les dromadaires ne s’accouplaient pas comme les autres quadrupèdes, parce que leur conformation n’avait point été soigneusement observée, et cette erreur existait aussi pour le lion ; mais aujourd’hui il n’est plus permis de croire aux fables répandues par des ignorants ; l’anatomie des animaux du désert est aussi connue que celle de nos animaux domestiques, et l’histoire naturelle en a fait son profit.
Les Arabes, quand ils veulent faire saillir une femelle, la conduisent toujours dans un endroit retiré. Cette condition n’est pas indispensable ; mais elle réussit beaucoup mieux, l’instinct de l’isolement étant un des caractères distinctifs de la bête.
Ils ont choisi d’avance un mâle de l’âge de cinq ans, fort et bien constitué.
L’hiver est l’époque ordinaire de ces accouplements, c’est la saison des pâturages ; cependant on peut les tenter, avec fruit, dans toutes les saisons de l’année.
Quand la femelle a conçu, l’on s’en en aperçoit au bout de dix à douze jours ; différents indices vous en fournissent la preuve.
Elle porte douze mois, et, pendant tout ce temps, vous pouvez la monter, la charger comme à l’habitude, elle devient même plus fringante, court mieux et ne se couche plus, en route, par caprice. Souvent elle met bas en voyage, ce qui ne l’empêche pas de continuer la route en faisant, toutefois, de petites marches. Alors l’on suspend, le plus commodément possible, le petit à son côté, et celui-ci, à l’âge de huit jours à peine révolus, commence à suivre la caravane.
On laisse téter les jeunes dromadaires pendant dix-huit mois si les mères sont en liberté ; mais celles dont on se sert, celles qui font un service quelconque n’allaitent que pendant six mois. Au bout de ce temps, d’ailleurs, leurs petits commencent à manger de l’herbe et du grain.
A dix-huit mois, quelquefois un peu plutôt, quelquefois un peu plus tard, selon la croissance de l’animal, on commence à le faire monter, à poil, par un jeune garçon, précaution nécessaire, car autrement il deviendrait rétif ; les éleveurs ne manquent jamais de la prendre ; seulement j’ai remarqué que les Nomanieh étaient, pour cela, plus entendus que les Bicharieh, en ce sens qu’ils ne se hâtaient jamais. Les dromadaires de ces derniers ont souvent des défauts qui leur viennent de ce qu’ils ont été fatigués trop jeunes.
Les uns et les autres sont dans toute leur force à l’âge de cinq ans, et ils conservent cette force jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard, quoiqu’ils soient encore bons, quoiqu’ils soutiennent aussi bien la fatigue, ils n’en commencent pas moins à perdre leur légèreté et leurs qualités les plus essentielles. J’ai monté cependant des dromadaires qui étaient connus depuis 32 ans et qui marchaient toujours très-bien.
C’est encore une erreur de croire que le dromadaire ne se couche, en s’agenouillant, que par le fait de l’éducation, et que les espèces de callosités qu’il a aux coudes, aux genoux et à l’estomac lui arrivent par suite de la manière de se poser quand on le monte ou quand on le charge. Ces callosités, il les possède en naissant et, à peine né, il vient s’accroupir auprès de sa mère absolument dans la position que l’on suppose factice.
Quant il a atteint toute sa croissance, il faut qu’il ait une belle taille, deux mètres ou deux mètres quinze au moins d’élévation sur la croupe et sur le garrot, sa bosse doit avoir, en sus, de 30 à 40 centimètres, si elle dépasse cette hauteur, cela ne vaut rien ; car c’est un signe de gros embonpoint. Sa robe doit être couleur fauve un peu claire, sa tête petite, son cou large, ses jambes fines et droites, son train de derrière légèrement plus haut que le train de devant, et si, avec toutes ces qualités il a encore celle de posséder la bosse placée juste au milieu du corps, condition essentielle pour bien porter la selle, s’il a les pieds petits, les ongles et les poils qui les entourent bien noirs, s’il a sous la gorge, sur le derrière de la tête et sur la bosse des poils plus longs que sur le reste du corps où ils ne doivent être ni trop ras ni trop secs, ce qui est ordinairement l’indice d’une constitution molle ; s’il possède tout cela, il est réputé pour une perfection et cité comme type à bien des lieues à la ronde.
Les Arabes attachent une grande importance à connaître la provenance des dromadaires. Pour cela, chaque tribu met sa marque sur tous les sujets nés chez elle ; le propriétaire leur appose aussi la sienne. Ces deux marques consistent en brûlures faites à l’aide d’un fer chaud. Elles ont aussi un autre but, celui de faire retrouver un animal volé. Tous les dromadaires bicharieh portent en outre un signe commun, un signe pour ainsi dire national qui est représenté par une ligne posée en travers sur la jambe droite de devant et que l’on nomme ogal, du nom de la corde qui sert d’attache pour les empêcher de se lever quand on veut les retenir dans un endroit quelconque.
Les dromadaires et les chameaux, avec leur structure solide, avec les apparences d’une santé inattaquable, sont en réalité fort délicats ; ils contractent facilement une foule de maladies qui prennent aussitôt de grandes proportions et deviennent incurables ; ainsi de la gale, de certains abcès, de certaines coliques, etc. Leur médication est extrêmement restreinte ; c’est, le plus souvent, au moyen du feu, soit aux jambes, soit au ventre ou à la poitrine qu’on les traite. Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, leur sobriété, elle est proverbiale ; cependant il ne faut pas croire qu’ils soient faciles à nourrir. Les herbages du désert et le dourah leur conviennent beaucoup, et ils s’habituent difficilement aux herbages des terres cultivées ainsi qu’aux fèves, à la paille, au froment pilé ; quant à l’orge, on doit bien se garder de leur en donner, c’est une nourriture qui les tue.
Rien n’est plus pittoresque qu’un cavalier arabe monté sur son dromadaire. Il le conduit à l’aide de deux petites cordes, qui tiennent lieu de brides. L’une de ces cordes est fixée à la têtière, et l’autre à un anneau en argent ou en cuivre passé dans la narine gauche de l’animal. Cette dernière s’appelle zemam, c’est la principale et même souvent la seule.
Quand le dromadaire est soutenu par la têtière, son trot est fort doux, il devient plus rapide et plus doux encore quand la petite corde attachée à l’anneau agit en même temps. Le galop s’obtient en rendant, instantanément, les deux cordes. J’ai parlé, plus haut, de ces diverses allures.
Le cavalier n’emploie aucun effort, il n’a recours à aucune brutalité ; bien au contraire, il trouve de la docilité en raison de la douceur qu’il dépense, et l’entente la plus parfaite s’établit entre lui et sa monture, comme si l’un était le complément de l’autre. Le frêle bâton, ayant la forme d’une béquille renversée, dont il est armé représente tout ce que l’on veut ; mais nullement un instrument de correction ; et à cette condition il franchit des distances incroyables.
Il est extrêmement rare de trouver un bon dromadaire à vendre ; quant aux sujets exceptionnels, à moins de les prendre de vive force, à moins d’en recevoir un, comme cadeau, de la part d’un chek opulent et ami, il est impossible de s’en procurer.
Les Bicharieh, comme tous les Arabes, vendent très-difficilement les femelles, tandis qu’ils se défont volontiers de certains mâles. Le prix de ceux-ci, chez les premiers, est d’environ cinquante pièces de six francs ou talaris d’Espagne, c’est ce que coûte un garçon ou une femme esclave. Entre eux ils font souvent des échanges, et j’ai vu donner quatre femelles pour un bon mâle ; ce prix alors commence à être élevé. Chez les gens de Chaindi, de Dongolah, etc., il augmente encore ; près de Dar Chaquieh, dans la tribu des Ménaçir, un de ces animaux s’est vendu, en ma présence, la somme de quatre mille francs. Certains dromadaires coûtent beaucoup plus cher.
Les nomanieh et les mascatieh, au Caire, montent à cinq mille francs et quelquefois plus haut. Il en est de même des ababdieh qui joignent, à toutes les bonnes qualités des bicharieh, une bien meilleure éducation. Parmi eux, ceux de la tribu des Ménaçir et ceux de la tribu des Achababs, au sud de Coseïr, sont généralement fort recherchés ; ils ont un ancêtre très-renommé appelé Coubèri, lequel, avec un de ses semblables, du nom de Héréfhi, qui est aussi un grand type, constituent les deux meilleures souches connues.
On raconte beaucoup de faits extraordinaires au sujet de la vitesse de ces deux bêtes, faits que l’on est très-porté à admettre quand on sait que de bons coureurs ordinaires, dans le désert, peuvent forcer à la course les gazelles et les autruches, comme cela se pratique communément chez les Bicharieh, qui n’ont guère que cette manière de chasser.
Ainsi l’on dit que le propriétaire du célèbre Héréfhi se trouvant à la montagne, qui depuis porte son nom, à trente lieues environ de Derrawé, et voulant tout simplement acheter du tabac, partit un matin pour cette localité et fut de retour à son campement avant la nuit. Il avait fait, en dix heures, soixante lieues, c’est-à-dire la valeur de trois bonnes journées de marche de caravane.
On dit aussi qu’une fameuse femelle de dromadaire, descendante de Coubèri, nommée l’Fagrher, partit de Dalla-t-el-Doum, vallée située sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et franchit à peu près quatre-vingts lieues dans un jour, avec cette particularité, qu’étant arrivée aux trois quarts de la route, et son maître ayant voulu l’arrêter là, elle refusa de s’agenouiller, comme pour témoigner qu’elle pouvait marcher encore. En effet celui-ci continua jusqu’à Coroscos et ne s’arrêta qu’à Singarri peu de temps avant le coucher du soleil.
J’ai déjà indiqué que ces faits, quelque excessifs qu’ils dussent paraître, pouvaient très-bien être admis comme possibles ; or, d’après ce que j’ai expérimenté moi-même, je suis maintenant résolu de les croire vrais. Il m’est arrivé de faire la route de Suez au Caire en moins de treize heures, en m’arrêtant plusieurs fois, d’abord pour déjeuner et ensuite pour fumer et prendre le café ; je ne pressais pas mon dromadaire, et celui-ci n’était pas des meilleurs.
Une autre fois, je me suis rendu d’Alexandrie, par Rosette, Giafférieh, Kanka et Suez, à Wadée Chek au mont Sinaï, en quatre jours et demi ; il y a plus de cent cinquante lieues ; ce qui constitue environ trente-sept lieues par vingt-quatre heures, sur lesquelles j’en consacrais dix au repos ; et en outre je marchais souvent la nuit.
Enfin, à grande course, j’ai pu effectuer dix-huit milles anglais en quarante minutes.
On fait toujours des tours de force semblables ; mais une chose est à remarquer, c’est que les bons dromadaires deviennent de jour en jour plus rares ; soit que les Arabes, refoulés dans leurs déserts, réussissent à les cacher, soit pour d’autres motifs qu’il ne m’est point permis de rechercher ici.
Cette digression a déjà été bien longue ; il est temps de revenir au point où j’en étais de mon voyage.
Le 15, nous nous mîmes en marche dans la direction de la mer, toujours sur un sol granitique encombré, pour ainsi dire, de plantes et d’arbustes ; c’était une vallée descendant de l’Elba et courant du côté de la mer où elle arrive après avoir traversé un terrain de formations entièrement calcaires.
Le temps qui avait été fort calme et couvert par des brouillards, s’éclaircit et s’éleva ; mais un très-fort vent du sud soulevant des masses de poussière et de sable ne tarda pas à voiler le soleil de telle sorte que l’on ne distinguait plus rien devant soi. Je forçai le pas pour arriver plus vite au bord de la mer, pensant que toute la caravane me suivait ; mais, une fois sur la plage, je m’aperçus du contraire, et je l’attendis en vain ; elle avait pris une autre direction, ou bien elle était passée sans que je la visse. Comme je n’étais pas seul, après quelques instants, nous remontâmes à dromadaire pour chercher ses traces. Le vent qui continuait à souffler nous obligea de nous arrêter encore.
Pendant ce temps nos gens, qui pensaient que nous étions en avant, continuaient leur marche, si bien que lorsque le vent tomba, ils avaient complétement disparu. Nous vîmes seulement une troupe d’ânes sauvages, et un peu plus loin une troupe d’autruches. Je crus alors qu’ils s’étaient éloignés de la mer, tout en marchant parallèlement à elle, et je les cherchai dans cette direction, cela n’amena aucun résultat. Enfin comme il était possible que les Arabes avant de sortir tout à fait de la vallée eussent, en raison du vent, craint de s’aventurer dans la plaine de sable qu’ils avaient devant eux et qu’ils fussent restés dans la vallée même, je voulus y retourner pour m’en assurer, et dans tous les cas pour retrouver leur piste. Nous retournâmes donc sur nos pas ; mais je reconnus bientôt qu’ils avaient continué la route.
Le soleil était près de se coucher ; pour arriver à l’endroit où il avait été convenu que l’on camperait, il y avait encore six bonnes lieues à faire ; nous n’avions ni eau, ni pain, et de plus, un de nos dromadaires s’étant blessé, ne marchait plus qu’avec peine. Cependant me guidant sur les empreintes que les chameaux avaient laissées sur le sable, je partis en avant avec mon guide, qui ne savait pas plus que moi ce qu’il y avait à faire. Mon intention était de rejoindre la caravane et d’envoyer du secours à mon ami M. Bonomi, que je laissais en arrière.
Nous courûmes, au grand trot, sur un terrain sablonneux à peu de distance de la mer. La tempête était apaisée ; il faisait un clair de lune splendide, ce qui facilitait notre recherche. De temps en temps je m’arrêtais pour tirer quelques coups de fusil, afin de faire savoir à nos compagnons où nous étions.
La caravane, qui alors ne se trouvait plus très-loin, entendit nos détonations ; elle y répondit de son côté, mais nous n’entendîmes rien. Je ne voyais non plus aucun indice de l’approche de M. Bonomi, et la situation paraissait se compliquer lorsque je vis, à peu de distance devant moi, un feu mouvant auquel la limpidité de la nuit prêtait quelque chose de fantastique. Je ne doutai pas un instant que ce ne fût l’indication du campement de notre monde, et je m’avançai résolûment. C’était, en effet, un de nos Arabes, monté sur son dromadaire, un tison à la main, qui venait de notre côté.
Nous fûmes bientôt installés sous nos tentes, d’où j’envoyai immédiatement des montures, de l’eau et des provisions aux retardataires qui nous rallièrent, à leur tour, dans le courant de la nuit, en sorte que nous ne tardâmes pas à être tous réunis autour d’un bon feu et sous des abris convenables. On avait été fort en peine de nous.
Le temps était froid et une rosée fort épaisse trempa tous nos bagages.
Le matin, le brouillard qui, tous les jours jusqu’à midi entoure la montagne de l’Elba et qui s’étendait ce jour-là jusqu’à nous, était tellement épais que nous ne pûmes nous mettre en marche que quand il commença à tomber, c’est-à-dire vers les huit heures. Nos nouveaux amis Bicharieh qui nous suivaient depuis la veille s’en retournèrent, non sans demander beaucoup de choses. Je fis un présent au chef des Mahamet Gourabieh, consistant en une robe en drap, de la toile de coton, etc. ; mais comme il ne pouvait s’en servir, car rien n’était cousu, je fus obligé, pour le satisfaire, de lui donner mes propres vêtements, n’ayant plus autre chose ; il les mit immédiatement sur son corps sale et couvert de graisse.
Je connaissais bien la direction à suivre pour aller à la montagne de l’Béda, où nous devions prendre de l’eau et nous reposer. Je la connaissais, dis-je, parce que j’avais précédemment relevé cette montagne ; cependant les guides et les cheks se fourvoyèrent et, malgré mes observations, persistèrent dans leur erreur. Ce ne fut qu’après avoir marché plusieurs heures inutilement que l’on s’aperçut que j’avais raison ; le brouillard était dissipé, nous rentrâmes dans la bonne route.
Vers midi, deux Bicharieh à dromadaire venant du côté de la mer, s’approchèrent de nous, causèrent longtemps avec tout le monde, puis s’arrêtèrent en arrière. Il y avait là un homme avec son chameau malade qui nous suivait avec beaucoup de peine. Les deux Bicharieh s’emparèrent de force du chameau et laissèrent l’homme se débrouiller à sa guise. J’étais assez loin en avant avec le chek Baraca lorsqu’on nous apporta cette nouvelle ; je fis arrêter la caravane d’autant mieux que nous nous trouvions près d’un bois de mimosas et non loin de la vallée de Hesser, où les Arabes de l’Elba envoient leurs troupeaux, et je donnai l’ordre à quelques hommes de courir à la poursuite des voleurs.
Comme ils ne pouvaient être de retour avant la nuit, je profitai du temps que cela me laissait pour aller voir la vallée voisine, dans laquelle nous trouvâmes effectivement beaucoup de chamelles et de jeunes chameaux au milieu des arbres et des herbages les plus riches que nous eussions encore vus.
A l’embouchure de cette vallée de Hesser, il y a un port formé par une pointe de sable et de rochers à fleur d’eau où beaucoup de petits navires viennent mouiller pour faire le commerce avec les indigènes ; le pays appartient aux Mahamet Gourabieh ; les puits que l’on y rencontre sont d’une eau un peu salée, mais très-abondante.
Dès le matin, nos hommes qui avaient été à la poursuite des voleurs du chameau étaient de retour avec l’animal qui, n’ayant pas pu marcher, avait été abandonné. Il faisait un épais brouillard, et un gros vent comme la veille, ce qui nous empêcha d’aller directement à l’Béda. Nous préférâmes repasser par Meïça, d’autant plus qu’il nous fallait absolument de l’eau. Malgré cette résolution, notre marche fut très- pénible ; les hommes et les animaux souffrirent beaucoup de la violence du vent de S.-E., vent fort chaud qui soulève de la poussière et du sable en telle quantité, qu’il devient, par moment, presque impossible de respirer.
Nous retrouvâmes encore à Meïça les Gelabs que nous y avions laissés.
Ceux de nos hommes qui coururent aussitôt au puits d’eau douce, se firent longtemps attendre et rapportèrent la fâcheuse nouvelle que le puits donnait fort peu d’eau ; quelques outres seulement avaient été remplies. Il existait ailleurs de l’eau salée que l’on ne pouvait guère boire ; nous décidâmes de rester ici une journée pour creuser le susdit puits.
Nos efforts répétés furent inutiles ; nous n’obtînmes rien de plus, et nous fûmes forcés d’avoir recours à l’eau salée pour abreuver nos chameaux. Cependant, un peu plus tard, un de nos hommes, qui était allé à la découverte dans les rochers environnants, vint nous signaler un réservoir naturel, lequel, fort difficile à approcher, nous fournit pourtant de quoi compléter notre provision.
J’avais eu, pendant la nuit, la visite du chek Mahamet Wed Courouc, le père des deux jeunes gens qui nous avaient accompagné à l’Elba. On lui avait dit que les gens de la montagne avaient voulu faire une querelle, lors de nos pourparlers avec eux, et il était accouru à notre aide ; mais nous étions déjà partis.
Ce chek était chef d’une des plus puissantes tribus ; et mon intention avait toujours été de l’engager à venir trouver le vice-roi au Caire. Je lui fis comprendre que ce serait avantageux, attendu qu’on lui donnerait un firman au moyen duquel il ne serait plus inquiété si, les pluies venant à faire défaut dans le désert, il lui convenait de s’approcher du Nil. Les grands ni les petits gouverneurs ne pourraient jamais le gêner. Il me répondit simplement : Je crois tout ce que l’on dit de bien du vice-roi d’Égypte, et personnellement je désirerais le connaître ; mais je n’ai aucun besoin de sa protection ; lui, au contraire, il peut avoir besoin de mes chameaux et de mes dromadaires pour ses transports continuels, et je puis lui être d’un grand secours. Or je ne m’y refuserai pas, quoique mon intérêt comme celui de tous les cheks, soit d’avoir le moins de relations possible avec les villages et les villes de l’Égypte à cause des maladies qu’ils nous envoient et qui sont affreuses pour nous ; je ne m’y refuserai pas quoique je m’expose à être traité, dans l’avenir, comme les Bicharieh des environs de Berber, que l’on a pillés tout dernièrement, bien qu’ils fussent très-soumis. Ensuite, comme preuve de ses bonnes dispositions, il prit à témoin toutes les personnes présentes de ce à quoi il entendait s’engager, et comme personne des siens ne savait écrire, il me chargea d’informer verbalement le vice-roi.