L'Etbaye

Part 11

Chapter 113,946 wordsPublic domain

Les femmes sont vêtues de la même étoffe ; leur toilette est la même ; elles portent presque toutes en dessous de leur draperie une ceinture frangée en lanières de peau extrêmement déliées et fines, de la longueur de 40 à 50 centimètres. Cette ceinture, lorsqu’elles sont déshabillées, leur cache encore parfaitement une partie du corps. Les jeunes filles n’ont pas d’autre vêtement[23] ; leurs ornements sont un anneau assez grand passé au nez, d’autres plus petits aux oreilles, puis, autour du corps, au-dessous des seins principalement, des grains de verroterie, d’ambre, de corail, des coquillages et des onix, disposés d’une façon bizarre ; elles portent aussi des bracelets en argent. Quant aux jeunes garçons, tout leur habillement se compose d’un morceau de toile de coton passé entre les jambes et noué au-dessus des hanches.

Les habitations, les tentes des Bicharieh ont, en général, un aspect misérable, je l’ai déjà dit ; elles sont faites avec des morceaux d’étoffes grossières, tissées en poil de chèvre et de chameau ; elles ont de mauvaises cordes et de mauvais bois. Les plus importantes peuvent avoir 4 mètres sur 3 de grandeur ; jamais je n’en ai rencontré une neuve. Des familles logent aussi quelquefois sous un abri naturel, dans des rochers. Du côté du sud, où il pleut plus souvent, les tentes sont établies plus solidement : ce sont des espèces de berceaux construits avec des bois qui forment une légère charpente et qui sont recouverts avec des peaux très-souples ; l’intérieur en est garni de un ou de deux _angareb_, châssis de 2 mètres de longueur sur 1 de large, monté sur quatre pieds en bois qui l’élèvent au-dessus du sol d’environ 50 centimètres. Ce châssis contient un filet en lanières bien préparées et bien tendues, sur lequel l’on est très au frais pour dormir. Ceux qui en ont les moyens posent sur les lanières une natte ou un tapis. Les tentes-berceaux se transportent aussi facilement que les autres tentes et sont bien préférables. Enfin j’ai encore vu, dans la contrée entre le Nil et l’Elba, une troisième espèce de tentes que les indigènes confectionnent, en manière de cabanes, avec des branches d’arbres et des feuilles de doume ou palmier éventail tressées, et qu’ils tapissent intérieurement avec des étoffes grossières fabriquées par les femmes. Ils tirent de l’ouadée Douma, sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et de celle de Terfawé tous les matériaux qui leur sont nécessaires.

Dans toutes ces habitations, les ustensiles de ménage sont les mêmes : un moulin à bras, une espèce de poêle en tôle pour cuire le pain, une ou deux terrines en terre, des outres pour l’eau, le lait ou le beurre, des œufs d’autruche, des courges, des petits paniers tressés fort serrés qui ne laissent point filtrer les liquides et des vases pour faire le méris ou le bouza quand les propriétaires en boivent. — Comme ornement, il y a des sachets couverts de coquillages, de plumes d’autruches, de morceaux de drap rouge et de parchemin vert, il y a aussi force amulettes en cuir.

Les Bicharieh supportent la fatigue, la faim, la soif pendant plusieurs jours sans paraître en être incommodés. Ils sont d’une insouciance, d’une imprévoyance extrême ; quand ils ont mangé ils ne se préoccupent plus du lendemain. La moindre chose en effet leur suffira ; mais aussi, toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, ils se repaissent, à l’instar des boas, de manière à ne plus pouvoir bouger. Ils sont capables d’absorber, par tête, dans un seul repas, tout un mouton et de n’en laisser littéralement que les gros os, puis ils resteront trois ou quatre jours sans absorber aucune nourriture. On rencontre des individus qui n’ont jamais bu que du lait et qui ne peuvent avaler une goutte d’eau sans en souffrir beaucoup.

Quand les pluies sont tombées avec abondance et ont fait produire au désert des pâturages pour les troupeaux, les Bicharieh sont au comble du bonheur ; ils restent alors tranquilles dans leurs campements, savourant le _far niente_ oriental et ne se rassasiant que de laitage.

Ils n’ont pas de chevaux et ne se servent que de dromadaires pour leurs transports, leurs voyages et leurs expéditions guerrières. Ordinairement ils se mettent deux sur la même monture, l’un en avant sur la bosse où est posée une légère selle, il guide le dromadaire, l’autre derrière la selle en croupe et à poil et se tenant à un pommeau de l’arçon.

De cette manière ils parcourent promptement et en nombre de très-grandes distances.

Les armes des Bicharieh sont des lances, qui se fabriquent à Assouan, à Sawakin, à Berber et à Chaindi, des sabres ou espadons, comme en portaient nos anciens dragons, larges de 4 à 5 centimètres, longs de 1m,30 environ et tranchants des deux côtés. Ces armes viennent d’Europe, d’Allemagne ou d’Espagne ; les anciennes sont renommées et se payent très-cher, jusqu’à 500 francs pièce, tandis que les autres ne valent guère que 20 à 30 francs. Ils ont encore des couteaux ou poignards plats, recourbés d’une façon particulière et tranchants aussi des deux côtés, qu’ils portent attachés à la ceinture par-dessous leurs vêtements, et d’autres plus petits attachés au bras ou à la cuisse. Pour compléter cet armement ils portent un bouclier rond, quelquefois ovale, fait en peau de crocodile, de girafe, d’hippopotame, de rhinocéros, d’éléphant ou de buffle sauvage.

Leurs guerres, le plus souvent, et surtout celles qui ont lieu entre eux et les tribus arabes, sont occasionnées par la question des eaux et des pâturages, par des représailles d’assassinats, par des vols de dromadaires. Mais c’est presque toujours sur les puits que commencent les querelles, chacun veut abreuver le premier ses animaux, chacun veut commencer à remplir ses outres ; des disputes l’on en vient aux coups, aux armes. Un homme est-il tué dans la mêlée ? voilà le sujet d’une guerre. Le meurtrier est poursuivi ; s’il se réfugie dans sa tribu l’on cherche à négocier le prix du sang versé, et si les parents du mort n’acceptent pas ce qui leur est proposé, s’ils exigent la loi du talion, la guerre se déclare entre deux familles, guerre à laquelle prennent part les parents, les amis, les connaissances des intéressés. D’un autre côté, la paix qui est faite par l’acceptation du prix du sang est rarement durable, de fréquentes ruptures s’en suivent habituellement.

La moindre discussion, la moindre affaire d’intérêt devient, pour une valeur contestée de 3 ou 4 piastres, une affaire très-grave ; car souvent la partie plaignante, ne pouvant obtenir justice, vole un mouton, un chameau à la partie adverse ; cela amène une complication qui, si elle n’est pas arrangée de suite par le chek ou les notables de la tribu, produit un assassinat et tout ce qui en découle.

Il est rare que toutes les tribus se mettent en campagne ensemble ; l’on n’a vu cela que lorsqu’il s’est agi de repousser les Turcs, les Égyptiens et de piller les bords du Nil.

Les Bicharieh ont l’habitude, après un combat, d’enterrer leurs morts ; j’en ai eu plusieurs fois la preuve dans le courant de mon voyage. Quand un chek, un homme considérable vient à être tué, s’il meurt en route, des suites d’une blessure, s’il meurt même de maladie, ses compagnons le mettent dans une grande outre de peau de bœuf, avec beaucoup de sel et, bien clos dans ce cercueil, le transportent jusqu’au campement de la tribu où est leur champ des morts.

Soit au fort d’une bataille, soit dans une simple attaque de voyageurs, après avoir jeté leurs lances, celui des deux cavaliers qui est en croupe sur le dromadaire saute à terre et cherche à parvenir, en rampant, sous la monture de son adversaire, pour l’éventrer avec son poignard ou lui couper les jarrets, de telle sorte que l’homme désarçonné, jeté en bas violemment, est tout à sa discrétion. Si c’est contre un fantassin qu’il doit combattre, sa tactique est à peu près la même, en ce sens qu’il ne vise qu’à une chose, à couper avec son sabre les jarrets de son ennemi.

Lorsque les Bicharieh sont en expédition, ils cherchent toujours, avant d’attaquer, à connaître les forces de l’ennemi. S’ils reconnaissent qu’il est faible, ils fondent sur lui, le matin au point du jour, afin que personne ne puisse leur échapper pendant les ténèbres. Si, au contraire, ils craignent qu’il soit fort et qu’il y ait, pour eux, des chances d’insuccès, ils attaquent dans la nuit, afin de pouvoir profiter des ténèbres pour se sauver en cas de défaite.

Ils ne font pas de prisonniers, et, quand ils se battent contre une autre nation que la leur, les femmes et les enfants sont pris en esclavage.

La propriété, chez eux, n’est point personnelle quant à la terre ; elle est divisée comme partout ailleurs ; mais entre tribus, entre familles seulement ; ce sont des groupes et non des individualités qui possèdent. Tel canton appartient à un groupe, telle vallée à un autre groupe, et ainsi de suite. Les arbres de ces vallées appartiennent à telle ou telle famille. Il y a cependant des parties du désert sur lesquelles toutes les tribus ont un droit de vaine pâture dans toute l’acception du mot.

Les mœurs des Bicharieh sont assez pures dans quelques tribus, tandis que dans beaucoup d’autres elles sont, au contraire, très-relâchées ; chez les Amarrar, par exemple, on fait peu d’attention à l’adultère ; car ils prétendent que la race, la noblesse se perpétue par les femmes plus sûrement que par les hommes. Au surplus, cette opinion est l’opinion des mahométans, qui reconnurent à la fille de leur prophète, sa fille Fathmé, le droit de noblesse qu’elle transmit à ses descendants, hommes ou femmes, sans distinction. Depuis elle et par elle, le fils ou la fille d’une femme chérif qui a le droit de porter le turban vert, peuvent le porter aussi comme signe.

Chez ces mêmes Amarrar, l’on a commerce avec la femme de son frère et les parentes au même degré. Chose singulière ! ce sont les tribus dont les mœurs sont aussi mauvaises, qui ont le plus beau sang, les sujets les mieux constitués.

Il y en a chez qui le sentiment religieux est assez développé. Celles-là pratiquent le culte de Mahomet autant que faire se peut ; car aucun Bichari ne sait lire l’arabe, et sa propre langue ne s’écrit pas. Chaque année seulement il vient, de la Mecque, des missionnaires musulmans qui pénètrent dans les familles pour prêcher le Coran. Ces missionnaires sont parfaitement écoutés, à cela près qu’ils ne parviennent jamais à communiquer le fanatisme qui les anime.

J’ai été lié intimement avec un chek très-considéré qui me disait : « Vous, vous êtes un brave homme comme nous, vous n’aimez pas le mal. Quel dommage que vous ne soyez pas musulman ! »

Les mariages se font quelquefois difficilement ; car il faut, pour obtenir une fille de bonne famille, pouvoir donner au moins six chamelles, tuer, le jour de la noce, une vingtaine de moutons et offrir des vêtements neufs. Ces présents s’adressent naturellement à la femme et restent dans le ménage, à moins qu’il n’y ait divorce, auquel cas l’épouse retient tout, outre la dot que son père lui a faite, dot toujours égale à celle de son époux.

Quand un jeune homme et une jeune fille sont épris l’un de l’autre, et que la fortune du jeune homme ne lui permet pas d’apporter en mariage ce que le père de celle qu’il recherche exige, les jeunes gens n’en continuent pas moins à se voir. Cela amène souvent une situation qui, chez nous, serait appréciée par ces termes : Il faut les marier. Or ici, comme chez nous encore, l’on arrive presque toujours à s’entendre, et le père récalcitrant finit par où il aurait dû commencer, avec cette différence qu’il n’agit sous la pression d’aucune idée de déshonneur et que sa résolution nouvelle est tout simplement, tout bonnement raisonnée.

Les Bicharieh considèrent les accidents de famille de cette sorte comme fort naturels, ils ne s’en émeuvent pas autrement. Bien plus, le jeune homme peut se retirer à la dernière heure, sans encourir aucun blâme ; il donne alors un chameau à titre de dédit, et la jeune fille, toujours aussi bien vue de ses parents, de ses amis, trouve à se marier ailleurs comme si rien ne s’était passé. Le sort de l’enfant qui survient a été réglé d’avance par la loi du pays ; cet enfant, qu’il y ait mariage ou non, est réputé comme fils du frère de sa mère. La sagesse de cet arrangement peut être appréciée par qui de droit.

Si un homme prend une jeune fille de force et qu’il y ait viol, il est tué sans rémission ; s’il prend la femme d’un autre, il est puni dans de certaines limites, et regardé comme seul coupable ; mais cette punition est illusoire, parce que le mari offensé se bat toujours avec lui ou l’assassine.

Le drame suivant donne, dans cet ordre d’idées, la mesure du caractère de ces populations ; il s’est passé, presque sous mes yeux, dans les environs de Déréhib.

Une femme Bichari, nommée Settina (notre maîtresse) était mariée à son cousin, qui en était fort amoureux et fort jaloux ; car elle était très- belle. Settina, quoiqu’elle aimât beaucoup son mari, ayant été élevée dans les mœurs relachées de la tribu des Amarrar, avait un amant qui obtenait d’elle tout ce qu’il est possible à une femme de donner, et qui était aussi son parent. Il se nommait Faddalla, et le mari se nommait Ahmed. Tous deux eurent besoin de faire ensemble un voyage pour aller porter à Assouan ce qu’ils avaient à échanger contre des grains et autres choses nécessaires à leur famille, et de plus pour régler quelques affaires dans une tribu voisine. On fit les préparatifs ordinaires ; mais, au moment du départ, Faddalla prétendit qu’il avait à terminer quelque chose qui devait le retenir un jour chez lui. Il pria donc Ahmed, afin que le voyage ne souffrît pas de retard, de se mettre en route avec les chameaux qui étaient prêts, ainsi que les bagages, l’assurant que bientôt il le rejoindrait à l’aide de son dromadaire. Cela fut arrangé ainsi ; cependant, à peine en route, Ahmed conçut quelques soupçons ; son humeur jalouse le talonna de telle sorte que, ne se contenant plus, il laissa sa petite caravane et s’en revint le soir à sa tente, dans laquelle il trouva moyen de se cacher, après y être entré furtivement.

Le vrai motif qui avait empêché son ami de partir ne tarda pas alors à lui être révélé ; car Faddalla entra aussi dans la tente avec Settina, et ils lui donnèrent la preuve de l’intimité qui régnait entre eux. Dans une situation pareille, Ahmed eut le courage de rester immobile et d’attendre un moment favorable pour pouvoir s’échapper de chez lui ; son plan était arrêté. Il rallia sa caravane sans laisser voir aucune émotion, et le lendemain, lorsque son cousin parut en sa présence, il ne lui témoigna aucune défiance. C’était un homme fortement trempé, un homme capable de prendre une résolution extrême, mais aussi capable d’un grand dévouement.

Le voyage s’effectua comme il avait été conçu ; mais en revenant, Ahmed répudia sa femme sans l’aller voir et sans dire le motif qui le faisait agir. Ce motif, personne ne le soupçonna, car il le refoula dans son cœur, par égard pour celle qu’il aimait encore, par considération pour sa famille, à laquelle il appartenait aussi.

Peu de temps après ce divorce, Faddalla épousa sa maîtresse, qui le rendit heureux comme elle avait rendu heureux son premier mari, c’est-à- dire pendant un temps fort limité ; car la race dont elle descendait, antipathique aux liens indissolubles, semblait l’autoriser à chercher sans cesse de nouveaux plaisirs. Or il arriva que Settina faillit encore ; il arriva que Faddalla la surprit en flagrant délit, ainsi que Ahmed l’avait surprise, et que, tout aussi jaloux, mais moins généreux que lui, il n’hésita pas à l’immoler sur place avec son complice.

Ce dénoûment avait-il été prévu par Ahmed ? Je ne saurais le croire, par la raison que sa conduite a prouvé qu’il avait voulu, avant tout, ménager sa femme, par la raison encore qu’après la mort de Settina il se rendit auprès du meurtrier et l’accabla de reproches, en lui remontrant combien il était coupable d’avoir puni une trahison pour laquelle il eût dû se montrer indulgent. Cette dernière démarche surtout fait voir que son caractère était plus noble. Mais, en présence du sang répandu, ses résolutions prirent un autre cours. Il avoua à Faddalla qu’il avait connu ses relations avec Settina, et qu’il avait divorcé. Il lui avoua qu’il l’avait épargné à cause d’elle, et qu’elle n’existant plus, tout était changé. Puis, en parlant ainsi, il l’entraîna sur la tombe à peine fermée et le poignarda avec le plus grand sang-froid.

Voici encore quelques traits, d’un autre genre, bien caractéristiques :

Les Bicharieh, pour ce qui regarde les souffrances physiques, sont d’une insensibilité extraordinaire. J’ai vu, dans la province de Berber et de Chaindi, des hommes condamnés, par le gouverneur, à être empalés, et souffrir cet horrible supplice sans proférer une seule plainte ; l’un d’eux, transpercé d’outre en outre, tout mutilé et tout déchiré, injuriait froidement son bourreau qui le fit tuer à coups de pistolets, pour mettre fin à ses sarcasmes.

Un autre, condamné à avoir la tête tranchée, fut conduit sur la place publique sans même être lié, on le fit mettre à genoux, et le soldat chargé de l’exécuter lui porta un coup de sabre qui ne lui fit qu’une profonde blessure. Il ne poussa aucun cri, se releva, comme pour respirer un moment plus à l’aise et se replaça ensuite à genoux, avec le plus grand calme, pour recevoir le coup fatal.

Dans une circonstance analogue, j’ai vu aussi un Bichari à qui l’on infligeait le supplice du fouet. Il était couché à terre, libre de ses mouvements, et l’on frappait autant que possible sur ses épaules. A chaque coup, des lambeaux de sa chaire étaient enlevés, son sang coulait abondamment ; il ne bougea pas, ne poussa même pas un soupir et s’en alla, sans broncher, d’un pas calme et hardi, lorsqu’il eut subi sa peine.

Je pourrais citer une multitude de faits semblables dont j’ai encore été témoin, ils ne sont pas plus significatifs que les faits ci-dessus. Or, maintenant, il serait curieux de rechercher les causes de cette profonde insensibilité du corps chez des êtres humains ; mais cela n’est point de mon ressort ; tout ce que j’ai pu observer c’est que l’habitude de vivre constamment nu, exposé au soleil ainsi qu’à toutes les intempéries de l’air, pourrait bien être une de ces causes si elle n’en est pas la seule.

Les duels parmi ces hommes ne sont pas rares. J’en ai raconté un dont les armes étaient de simples courbaches ; il y en a aussi à l’arme blanche. Chez les Amarrar, par exemple, lorsque quelque cas grave conduit deux individus sur le terrain, les chefs de la tribu les y ont précédés ; ils s’assoient accroupis suivant leur coutume, et de manière à former un cercle au milieu duquel, se placent, posés à califourchon, l’un contre l’autre, les champions entièrement nus. On leur donne alors un couteau, un seul couteau, dont le plus favorisé se sert pour frapper le premier son adversaire, après quoi il lui présente l’instrument pour que celui-ci le frappe à son tour, et ainsi, non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive ; car il est défendu de porter des coups mortels, mais jusqu’à ce qu’il plaise aux cheks, juges du combat, de vouloir y mettre fin. Ceux-ci, pendant que les combattants se tailladent les bras, les cuisses, les mollets, les épaules, avec une espèce de courtoisie sauvage qui implique l’éloge ou le blâme du dernier coup porté, ceux-ci, dis-je, fument et boivent du lait que l’on fait circuler à la ronde dans des courges, des outres ou d’autres vases. Leurs yeux ont suivi toutes les péripéties du duel, et quand ils pensent que le sang a suffisamment coulé, ils se lèvent et séparent les deux antagonistes qui s’avouent satisfaits et s’en retournent tranquillement à leurs tentes.

Une des mauvaises passions des Bicharieh c’est l’avarice. On m’a dit chez eux que, dans des temps de disette, quand la pluie fait défaut, l’on voyait des hommes préférer mourir plutôt que de se décider à vendre un chameau, ou se défaire d’un objet qu’il pourrait fort bien remplacer plus tard. Cet amour excessif de la propriété, cet amour poussé jusqu’au dernier sacrifice, ne se comprend pas dans la vie du désert ; c’est une monstruosité que l’on est moins étonné de rencontrer ailleurs. J’aime bien mieux l’attachement de même nature que le Bichari porte à son dromadaire, parce qu’alors c’est un ami auquel il tient et dont il ne veut pas se séparer volontairement ; comme le bédouin de certaines contrées fait pour son cheval.

Les Bicharieh, je l’ai dit, n’ont point de chevaux ; ils s’adonnent particulièrement, avec leurs voisins les Ababdieh qui restent du côté de Coseir, à l’élève des chameaux et des dromadaires. Leurs produits sont, sans contredit, des meilleurs et des plus parfaits que l’on puisse trouver. Je vais donner ici tous les détails que j’ai recueillis touchant cette race d’animaux si mal connus en Europe, où l’on n’a jamais vu que des types grossiers, à formes allourdies, à pelage velu, venant de Barbarie ou d’Asie, types en effet fort différents de ceux qu’obtiennent les Bicharieh et les Ababdieh, ou les tribus arabes du mont Sinaï et de la péninsule arabique ; mais d’abord il faut bien s’entendre sur le mot chameau et sur le mot dromadaire.

D’après la classification des naturalistes, ces mots désigneraient chacun une espèce différente ; et Buffon dit que les chameaux ont deux bosses, et que les dromadaires n’en ont qu’une. Notons, en passant, que ceux-là ne naissent ni en Afrique ni en Arabie ; mais seulement en Tartarie, d’où il en vient dans quelques parties de l’Asie.

De ce que cette diversité a été admise, il est résulté une confusion difficile à détruire ; car, pour ce qui regarde la race des dromadaires, les Européens, qui, par suite de leur séjour dans le pays, ont acquis des notions plus exactes sur ce sujet, appellent chameaux ceux que l’on charge et dromadaires ceux que l’on monte. Autorisés en cela par les Arabes eux-mêmes qui désignent les premiers par le nom de _gémél_, les seconds par le nom de _égine_ ; et, de fait, ce sont les mêmes animaux qui diffèrent entre eux comme les chevaux, dont les uns sont pour le trait et les autres pour la selle, et qui sont d’origine plus ou moins bonne, plus ou moins renommée. Le égine, ou comme le nomment les Européens, le dromadaire est donc le chameau que l’on monte, espèce plus perfectionnée et plus légère.

Quelquefois un bon dromadaire, accouplé à une bonne femelle, ne donnera pas un bon produit, quelquefois aussi l’un des deux n’étant point parfait, le produit sera excellent ; absolument comme pour les chevaux. Cependant l’expérience a fait voir que les descendants de deux dromadaires de bonne race, connus de père en fils, étaient toujours meilleurs que ceux des espèces mélangées ; les Arabes, qui savent cela, se préoccupent beaucoup de la question des accouplements.

Les deux races les plus appréciées en Égypte, sont : celle des Arabes du Hedjah, à Mascat principalement, et à Noman (les Mascatieh et les Nomanieh), puis celle des Bicharieh et des Ababdieh[24].

Il y a des personnes qui estiment mieux la dernière ; mais c’est une affaire de caprice. La vérité est que l’on trouve d’excellents dromadaires dans les deux races.

Les dromadaires de Barbarie (les Hérieh et les Emiarieh) sont loin d’être aussi bons ; on ne les recherche pas, surtout parce qu’ils sont bien moins élégants de formes et d’allures.

Il existe ensuite bien des races secondaires parmi lesquelles on trouve des exceptions remarquables ; mais, si l’on remonte à leur origine, on voit toujours qu’il y a là du sang des deux races primitives de l’Etbaie et de l’Arabie. En effet, ce sont les plus voisines des localités où naissent celles-ci qui possèdent le plus de qualités.

Les dromadaires nomanieh et mascatieh ont des formes un peu plus fortes, plus ramassées que les bicharieh, leur couleur fauve est plus foncée et leur poil plus long.