L'Etbaye

Part 10

Chapter 103,826 wordsPublic domain

Avant d’entreprendre cette phase de mon voyage, qui constitue mon retour vers Assouan, il est opportun, je crois, puisque nous sommes encore au centre du pays des Bicharieh, de donner quelques renseignements sur les différentes tribus avec lesquelles j’ai été en relation, sur leur origine et sur leurs traditions. Je rappellerai aussi ce qui a été dit, à leur sujet, par les auteurs anciens.

Voici d’abord quelques détails touchant la montagne de l’Elba :

Toute cette montagne n’est qu’un groupe considérable de blocs de granit siénite, absolument comme le mont Sinaï. On y voit beaucoup de ravins profonds surplombés par des rochers à pic s’élevant à une grande hauteur. Les plus hauts de ces derniers, au-dessus du niveau de la mer, ont environ dix-huit cents mètres. Quant aux points que j’ai visités, je n’y ai vu que des granits dans les parties saillantes et des porphyres dans les parties basses, avec très-peu de filons ou veines de quartz métallique. Il y a eu là un immense soulèvement.

Entre la mer et la montagne se trouve une plaine sablonneuse d’environ six à sept kilomètres. Devant la côte, à une petite distance en mer, règne partout une barre en coraux taillés à pic du côté du large, où l’on trouve immédiatement une grande profondeur, tandis que, du côté de terre, ils apparaissent à fleur d’eau à marée basse ; c’est du reste la formation de presque tous les bords de cette mer. Sur la côte de l’Elba, il y a plusieurs endroits où les barques viennent mouiller et où elles trouvent des ancrages abrités par des pointes de sables et de coraux, au débouché d’un torrent quelconque venant de la montagne. Ainsi le torrent de la vallée où est le puits dont j’ai parlé, vallée nommée Oyometerre, a formé dans la mer une longue pointe qui s’étend vers le Nord-Est, et trace une espèce de baie où les navires sont à l’abri des vents fréquents et forts du Nord-Nord-Ouest et du Sud-Sud-Ouest ; d’autres abris se rencontrent vers le Sud, mais toujours formés de la même manière.

Les formations siénitiques règnent communément depuis le pied de la montagne jusque près de la mer ; mais elles demeurent recouvertes en partie par les sables ; ce sont d’immenses blocs de granit arrondis, plats, et comme posés par couches stratifiées.

Cette partie est couverte de plantes et d’herbages dont les troupeaux se nourrissent ; ils s’abreuvent à des puits, des sources ou des réservoirs naturels qui conservent l’eau après les pluies, et qui sont disséminés çà et là, contractant un goût salé lorsqu’on approche de la mer.

La montagne de l’Elba, du côté du Nord, est reliée à une autre montagne par une plaine très-unie d’une assez grande étendue ; du côté du Sud et de l’Ouest, elle est contiguë à d’autres élévations dont elle semble être le point culminant. Ces élévations longent la mer Rouge au Nord avec des ramifications en manière de contre-forts à l’Ouest.

La végétation dans les ravins et sur les parois de la montagne, du côté du Nord surtout, est fort belle ; il y croît beaucoup de plantes odorantes et une grande variété d’arbustes. J’y ai vu le basilic, plusieurs espèces de géraniums, des résédas, des mauves et de l’oseille ; les aloès y viennent très-grands, et j’ai constaté que tous les arbres, dont la plupart m’étaient inconnus, appartenaient au genre épineux ; plusieurs sont d’un assez riche produit pour les Bicharieh ; les différentes espèces de mimosas, par exemple, produisent des gommes qui se vendent très-bien ; leurs écorces et leurs fruits fournissent un tan très-estimé pour la préparation des peaux. Les feuilles d’une autre espèce d’arbre servent encore pour le même usage. Il y en a de ceux-ci qui donnent une sorte de résine odoriférante dont on use dans tout l’Etbaye, comme parfum, et il y a aussi des mousses qui servent à parfumer les graisses dont tous les Bicharieh et les Arabes du Soudan s’enduisent le corps.

La montagne de l’Elba, proprement dite, a quatre journées de tour ; le plus grand nombre des habitants occupe les vallées, formées par les contre-forts. Les chasseurs seuls habitent la montagne pour y tuer les chèvres sauvages, les capricornes et les gazelles dont les peaux, préparées par eux avec le tan qu’ils possèdent, leur fournissent un sujet de commerce qui rapporte beaucoup. Ces peaux se vendent dans tout le Soudan, et sont très-recherchées à cause de leur finesse, de leur souplesse, de leur couleur et de leur force ; elles servent pour les tétières des chameaux, pour les ceintures des femmes, les selles de dromadaires et pour une grande quantité d’ornements qui se fabriquent avec de petites lanières aussi fines que du gros fil.

L’Elba, parmi les Arabes Ababdieh, les Bicharieh et tous les Arabes habitants du désert depuis la latitude de Coséir jusqu’à celle de Taka, et entre le Nil et la mer Rouge, a beaucoup de réputation. C’est un lieu renommé d’abord pour sa richesse, et ensuite pour sa sainteté. Il est riche, parce que l’on y trouve partout de l’eau et de la végétation ; il est saint, parce que l’on sait qu’il renferme la pierre colossale, ayant forme humaine, que j’ai cherchée, et qu’il s’attache à elle une légende respectée.

La prétendue statue qui est assise a, dit-on, devant elle, une pierre placée horizontalement comme une table, et le sable que l’on pose dessus est immédiatement balayé par un souffle puissant ; car cette statue respire. Lorsque l’année doit être favorable aux Bicharieh, et surtout aux Mahamet Gourabieh, sa respiration est fraîche ; au contraire, elle devient chaude lorsqu’un malheur doit arriver. Voilà ce que l’on dit, dans le pays même, avec beaucoup d’autres contes plus ou moins empreints de superstition ; mais au milieu de tout cela, une chose est certaine, c’est que dans l’Elba est un lieu vénéré (est-ce un tombeau, un temple, un monument égyptien ou autre chose ?) dans lequel l’on va faire des pèlerinages ainsi que des sacrifices de moutons, de chèvres, etc. Or, ceci se rapporterait à ce que disent les Bicharieh sur leur origine dont voici l’exposé tel qu’il m’a été donné par eux-mêmes :

Les Bicharieh prétendent descendre, par les femmes, d’une tribu d’Arabie nommée Assadite, et, par les hommes, d’une autre nommée Cawala. Ils disent qu’un Arabe, nommé _Couca_, de la tribu des Assadites, vint à l’Elba avec sa femme en traversant la mer, que le père de Couca se nommait Bichara, d’où vient le nom de Bicharieh aux descendants de la femme de Couca.

Cependant il advint qu’un navire, monté par des commerçants turcs qui se rendaient en Arabie, se mit à l’abri, par un mauvais temps, dans un endroit appelé Abou Romatte, d’autres disent Essoterba, ces deux noms ont la même signification ; car l’un veut dire, en arabe, le père de la cendre ou de la poussière, et l’autre, en bichari, l’endroit de la poussière.

Les gens du navire rencontrèrent la femme de Couca, l’emportèrent à leur bord et s’en furent à Sawakin.

Mais bientôt, leur commerce les obligeant à retourner chez eux, ils vinrent encore aux environs de l’Elba ; cette fois c’était pour prendre de l’eau. La femme de Couca, qu’ils avaient enlevée, trouvant alors le moyen de s’échapper, alla rejoindre son mari ; elle était, pendant son séjour à bord, devenue enceinte ; le chef des Turcs, qui en avait fait sa femme, voulut aller à sa poursuite. Il descendit à terre avec ses compagnons, et s’avança dans les gorges de la montagne, jusqu’à une grande grotte ou caverne qu’il pensait être le refuge de la fugitive. A peine y fut-il entré, lui et son monde, que la voûte de la caverne s’écroula, et qu’ils furent tous engloutis sous les décombres. On montre encore le théâtre de cette catastrophe au sud de la montagne, du côté de la mer.

La femme de Couca mit au monde un garçon qui fut nommé Annac, et qui devint l’ancêtre des tribus arabes, Ahmed ou Mahamet, Gourabieh, Chintirab, Amarrar.

Couca et sa femme ayant eu déjà trois autres garçons, ceux-ci furent les ancêtres des tribus du Sud.

Couca disparut dans la montagne de l’Elba sans que l’on pût savoir s’il s’était tué, à la chasse, en tombant dans un précipice, ou bien s’il avait été dévoré par quelque bête féroce ; mais les Bicharieh croient qu’il a été changé en pierre, et que c’est cette pierre ou cette statue que l’on va visiter. Telle est leur tradition.

Si un voyageur, plus heureux que moi, arrive jamais à pénétrer dans la montagne de l’Elba, il pourra peut-être élucider tous ces renseignements.

Les auteurs anciens disent peu de chose sur le pays des Bicharieh, qu’ils comprennent dans celui des Éthiopiens, aussi confondent-ils souvent les usages de ces différents peuples.

Diodore, qui parle le plus au long de ces derniers, c’est-à-dire des Éthiopiens, donne des détails sur leur manière de se nourrir, les classe d’après le genre de leur nourriture, ainsi que d’après leur manière de se la procurer. Les Bicharieh, en prenant leurs tribus depuis les frontières d’Abyssinie jusqu’à Coséir, possèdent en partie la manière de vivre dont parle Diodore, sauf pourtant certaines exagérations.

Quoique les Bicharieh se disent de race arabe, comme je l’ai dit aussi moi-même, en les considérant bien il semblerait le contraire. D’abord le type de leur figure est bien différent de celui, par exemple, des tribus arabes qui sont tout près d’eux, dans l’Albara, comme le Giahélines, les Scukerieh, les Abou Gin, etc., lesquels sont venus du Hedjah en traversant la mer Rouge. Ces émigrations ont eu lieu à diverses reprises, comme cela est encore arrivé dans les premières années de l’Islamisme, et les tribus en question parlent l’arabe, et ont tous les caractères arabes. Les Bicharieh, eux, ont le teint plus foncé, les traits plus européens. Leurs cheveux sont légèrement crépus comme ceux des Abyssins ; enfin, ils ont une langue à eux qui n’a rien de commun ni avec la langue arabe, ni avec celle de Barabras ou Nubiens Kenous qui habitent les bords du fleuve.

Les habitants répandus dans la contrée qui forme aujourd’hui l’Etbaye, étaient connus sous le nom de Blemmyes. Ammien-Marcellin, Olympiodore, Ptolémée Agathemère, Étienne de Byzance et d’autres, dans leurs récits, les appellent ainsi et les désignent tous sous le même nom.

Les auteurs arabes les nomment Bedjah, nom qui est encore donné aujourd’hui à leur pays aussi bien que celui d’Etbaye.

Macrizy dit qu’ils sont d’origine berber, d’autres disent qu’ils sont venus d’Abyssinie.

Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, qui toutes doivent se perdre dans la nuit des temps, les Bicharieh n’en forment pas moins une grande peuplade qui n’est pas arabe, il faut le reconnaître.

Il serait trop long de répéter ici tout ce qui a été dit sur les Blemmyes ou les Bedjah, qui sont réellement les Bicharieh descendants de Bichara. Je ferai seulement remarquer que leurs tribus ont été, à certaines époques, assez entreprenantes pour venir faire des excursions en Égypte, dans le Saïd, et même jusqu’aux portes du Caire.

Les anciens Égyptiens avaient fermé, par de bonnes murailles en briques crues, les défilés par lesquels ces barbares pouvaient descendre du désert dans les terres cultivées ; l’on en voit des restes dans beaucoup d’endroits, et notamment sur la route de Sycome ou Assouan, au-dessus des cataractes, à Philé. Les Pharaons faisaient la guerre contre eux, mais ils les ménageaient cependant, à cause de l’exploitation des mines d’or.

Les Grecs, sous les Ptolémées, firent de même.

Pendant la domination romaine en Égypte, l’on dut plusieurs fois réprimer les Blemmyes envahisseurs. Sous le règne de Probus, ils s’emparèrent de Coptos et de Ptolémaïs.

Ces Blemmyes faisaient des courses aussi sur mer ; ils vinrent vers l’an 378 ravager la ville de Raïthe sur la côte de la Péninsule du mont Sinaï, d’où ils furent repoussés par la garnison qui s’y trouvait. Plus tard, ils ravagèrent une des oasis, ce qui prouve qu’ils passaient du côté ouest du Nil ; il est impossible d’en douter, puisque dans le désert de Baïouda, que l’on traverse en allant de Dongolah jusqu’à Mettamna, et plus haut jusqu’à Kartoum, l’on trouve aujourd’hui des tribus Bicharieh.

Sous les sultans du Caire, plusieurs fois les Bedjah vinrent piller les musulmans qui, le jour de la fête du Courban Baïram, allaient sur le Mokattam faire la prière. Pour les repousser, l’on était obligé de mettre une forte garde, ce jour-là, au pied de la montagne, au lac el Abèche, et cette garde ne suffit pas toujours ; car, sous Ahmed ben Teïloun, ces mêmes Bedjah surprirent les Égyptiens, les massacrèrent et les pillèrent dans une circonstance semblable. Il arriva enfin qu’on les fit tomber dans une embuscade et qu’on en tua un très-grand nombre.

Cependant, les musulmans, attirés dans le pays des Bedjah par l’attrait de l’exploitation des mines, s’y portèrent en masse ; ils s’allièrent avec les indigènes par des mariages, et en convertirent beaucoup à leur religion. Cette conversion les rendit moins sauvages si l’on en juge par ce que sont aujourd’hui les Bicharieh. On peut lire, dans les mémoires de M. Quatremère, bien des détails intéressants touchant ces populations, détails extraits des auteurs anciens et des auteurs arabes.

De nos jours, elles ont été fort peu soumises au gouvernement égyptien ; il n’y a guère que les tribus du sud, celles qui sont à Goos Regeb, sur l’Albara, qui soient tributaires ; celles du désert de l’Elba ne le sont nullement.

Les Bicharieh sont divisés en plusieurs tribus qui, toutes, ont un nom particulier et un chef.

La principale, celle dont le chek est reconnu par toutes les autres comme le chef suprême, est la tribu des Ahmedab. Elle passe pour être la plus noble de toutes, et son chek jouit d’une grande autorité. Dans un de mes précédents voyages, j’ai eu quelques relations avec lui ; c’était alors un beau vieillard que l’on nommait Ahmed Wed Ahmed, sa résidence est au canton de Balouc, sur le fleuve Albara que l’on appelle aussi Mogranne depuis son embouchure jusqu’à Goos Regeb.

Viennent ensuite :

La tribu d’Amarrar, entre l’Elba et Sawakin, dans la chaîne de montagnes qui longent la mer ; chek Ahmed Assaye.

Celle de El Bétranne qui habite entre Berber, sur le Nil, et Sawakin, sur la mer, dans un lieu nommé El Bâkg ; chek Rahmâ. Cette tribu occupe un territoire fort étendu, où elle cultive le dourah après les pluies annuelles, et le commerce qu’elle en fait attire chez elle beaucoup de monde.

La tribu de Chintirab au sud de l’Elba, à Essoterba ; chek Rahmâ, même nom que le précédent.

Les Cawatil dans l’Ouadée Ollaki ; chek Ali Erab, dont j’ai eu occasion de parler.

La tribu des Amérab, dans la vallée de Nassari et ses environs ; chek Nasr abou Gablé.

Celle des Mélécab dans le voisinage d’Ollaki ; chek Souéket, nous l’avons vu.

Une fraction des Cawatil, déjà nommés, et qui campe à Genoub ; chek Mahamed Courouc.

Les Balgab qui restent au sud de l’Ouadée Meïça ; ils n’ont pas de chek.

La tribu des Ahmed Gourabieh, qui habite les contre-forts du nord de la montagne de l’Elba ; aucun chek connu. C’est un rassemblement de gens mal famés de toutes les tribus et qui a la réputation de n’être composé que de voleurs.

Il y a encore la tribu des Gam Attab à Feray, sur les bords de la mer ;

Celle de Guérab, près de El Bakg et sur l’Albara ;

Celle de Hannar, au nord de El Bakg ;

Celle de Mansourab, également ;

Celle de Erehab, même territoire ;

Celle de Hammâ, chek Amedan, sur le Nil, à Wadée l’Homar ;

La tribu des Allinga, au sud de Goos Regeb, qui est aussi Bichari ;

Celle des Metquénab, chek Bêlal, puissante tribu habitant le désert au Nord-Est de Goos Regeb ;

Celle des Hadindane qui est à Taka, très-grande tribu aussi ;

Celle des Béni-Amer et Mennah ; chek Ocout, au sud de Taka ;

Une fraction de la tribu des Gam Attab, à la pointe nord de l’Albara, près l’embouchure du Barh Mogranne ;

Enfin la tribu des Aderba, ou pour mieux dire des Adareb (pluriel du mot) qui réside à Sawakin et aux environs.

Cette dernière était autrefois considérée comme la plus noble et la plus importante, mais aujourd’hui elle n’est guère estimée si ce n’est à cause de sa richesse.

Les autres Bicharieh traitent ses membres comme des citadins, des Gelabs, et non comme des Bédouins, des hommes indépendants. Cela tient aux occupations de commerce auxquelles les Adareb ont été conduits à se livrer. Fixés à Sawakin, seul point de ces parages que l’on peut regarder comme un port, ils sont devenus forcément les intermédiaires entre les négociants de l’intérieur qui apportent, chez eux, les produits de leurs pays, et les négociants du Hedjah, de l’Yémen et même de l’Inde qui y viennent échanger ou écouler les leurs. Ce sont, du reste, de fort beaux hommes, plus grands de taille, plus rapprochés, par les formes, du type européen que les Bicharieh des autres tribus ; ils sont aussi plus soigneux de leurs personnes, de leurs vêtements, de leurs armes ; et l’on peut les citer comme les fashionables de la nation. Ils ont un langage recherché qui est toujours le Bedjah ; mais qui affecte des termes inusités par la masse, un langage qui dénote une ancienne aristocratie.

Les Bicharieh, en général, n’atteignent pas une taille élevée ; ils sont maigres, surtout lorsqu’ils avancent en âge ; leur teint, chocolat clair, quand il est pur de tout mélange avec le sang nègre, reste couleur d’ocre rouge tirant un peu sur le jaune, beaucoup plus foncé de ton que celui de leurs femmes qui vivent moins exposées aux ardeurs du soleil. Tous sont bien faits, bien proportionnés ; mais leurs visages, détériorés par la vie en plein air, par le vent, par la réverbération constante d’une grande lumière sur le sable prend, de bonne heure, une expression sauvage. J’en ai vu cependant qui avaient conservé, avec des formes corporelles fort élégantes, des figures charmantes et très- distinguées. Ils ont les cheveux longs, légèrement crépus, mais non laineux, des dents d’une blancheur éclatante, ceux qui les ont mauvaises, et alors dans un état déplorable, doivent cela, sans doute, à l’usage du tabac et peut-être aussi à l’usage de la viande ; ils ont des traits, des physionomies qui n’accusent rien d’africain ; mais en vieillissant ils deviennent généralement très-laids. Les hommes et les femmes, soumis à la même misère et aux mêmes fatigues, donnent l’idée de l’état dans lequel peut tomber une population presque toujours affamée.

Cependant les Bicharieh sont d’une nature gaie, curieuse ; ils aiment à causer par-dessus tout, et leur profonde ignorance ne les empêche pas de le faire avec esprit. Quoiqu’ils se montrent mendiants à l’excès, voleurs même quand l’occasion se présente, paresseux au delà de toute expression, l’on ne peut nier qu’ils ne soient braves, loyaux et fort souvent chevaleresques. Ces contradictions se rencontrent aussi chez les sauvages, qui n’ont d’autre règle que leur instinct, et qui se passionnent facilement.

Parmi les tribus que j’ai citées, celles des Balgab et des Amarrar sont renommées pour la beauté de leurs hommes et surtout de leurs femmes ; celles-ci ont des traits tellement fins qu’on les prendrait pour des Européennes. Les deux tribus sont plus renommées encore pour le relâchement de leurs mœurs.

Tous les Bicharieh vivent du produit de leurs troupeaux ; ils ne tuent guère de moutons ou de chameaux que dans les grandes circonstances : soit aux noces, soit enfin pour recevoir des hôtes ; car ils considèrent l’hospitalité comme un devoir, et ils l’exercent sous toutes ses formes.

Si les pluies ont été abondantes et qu’il y ait des pâturages, ils se nourrissent de laitage, sinon ils s’arrangent pour aller à Assouan, à Derrawé, en Nubie, vendre du bétail, de la laine, des produits du désert, tels que gomme, séné, coloquinte ou peaux tannées, et ils rapportent chez eux du dourah. C’est dans ces occasions qu’ils achètent les étoffes de coton dont ils ont besoin.

La chasse, pour quelques-uns, est un moyen d’existence, quoiqu’elle ne soit pas très-abondante. Dans les plaines ils trouvent les gazelles, les autruches, les ânes sauvages ou onagres ; dans les vallées, les lièvres ; dans les montagnes, les capricornes. Les animaux féroces du pays sont les hyènes, les loups ordinaires, quelques léopards, et les chacals ; l’on y voit aussi une espèce de petit renard nommé bacho et une espèce de grand loup très-féroce nommé, comme en Abyssinie chez les Gallas, oselo. Enfin, dans beaucoup de localités, les perdrix grises et les perdrix rouges abondent ; mais les Bicharieh ne les tuent pas ; ce sont des oiseaux sacrés.

Les tribus de el Bakg et de l’Elba sont les plus aisées de toutes, parce qu’à el Bakg, je l’ai dit ailleurs, les habitants cultivent le dourah, dont ils font commerce ; parce que ceux de l’Elba, ayant toujours à leur portée de très-bons pâturages, peuvent élever de nombreux troupeaux. Ils font avec les négociants de Djeddah, qui fréquentent leurs côtes, des échanges continuels ; mais ce qui contribue le plus à leur bien-être, ce sont les vols qu’ils vont commettre au loin, et ceux même qu’ils commettent au détriment des marchands qui viennent chez eux, vols toujours impunis, attendu qu’une fois rentrés dans leurs repaires, il est impossible d’atteindre les voleurs, et que, d’un autre côté, l’absence d’un chek reconnu met le volé dans l’impossibilité de formuler aucune plainte.

Les principaux de ces tribus ont trouvé un moyen ingénieux de se donner des apparences de probité : ils vendent aux négociants leur protection moyennant un droit que ceux-ci payent sur leurs marchandises et qui s’élève ordinairement au cinquième du rendement des objets vendus. Quoique ce droit soit exorbitant, il n’est aucun gelab qui ne s’y soumette ; car, attendu l’entente qui existe entre les Arabes, il serait bien plus coûteux de faire autrement. C’est un genre d’assurance comme un autre ; seulement, en fait de sinistres, le seul cas que les assureurs ordinaires excluent, le cas de force majeure, se trouve ici uniquement admis.

Le vêtement des Bicharieh consiste en une pièce de toile de coton longue de douze picks (le pick pour la toile est de 54 centimètres) qu’ils coupent en deux, et dont ils cousent les deux parties au bout l’une de l’autre. Ils se drapent avec cela le corps de toutes les manières, se couvrant tantôt un côté, tantôt un autre, mais toujours de telle sorte que le centre de cette longue écharpe se trouve placé au milieu du dos. Peu d’individus portent des chemises ; ce ne sont que les cheks ou les gens riches ; elles vont jusqu’aux pieds ; le col en est très-étroit, les manches en sont larges et très-longues. Tous laissent croître leurs cheveux, qui sont tressés et arrangés à la façon des statues égyptiennes ; ils se graissent souvent la tête et le corps, et dans leurs cheveux est toujours une épingle en bois très-longue qui leur sert à se gratter sans déranger leur coiffure. Quand ils font leur toilette, ils prennent de la graisse de chameau préparée en petites boules de la grosseur d’une noix et mélangée avec des parfums en poudre, ils se frottent bien les mains avec ces boules et les mettent ensuite sur leurs têtes, de manière à ce que le soleil, en les fondant, puisse faire couler la graisse goutte à goutte sur leur corps et sur leurs vêtements. Cette coquetterie, qui est tout à fait en dehors de nos usages, a sa raison d’être ; elle a pour but de donner aux membres une grande élasticité et aux étoffes une souplesse qu’elles n’auraient point sans cela.