L'Etbaye

Part 9

Chapter 93,887 wordsPublic domain

A mesure que nous approchions, le pays se transformait, et nous fûmes on ne peut plus agréablement surpris de voir se développer sous nos yeux un sol couvert d’arbres très-verts et de plantes luxuriantes. Ces arbres me semblaient être tous, ou à peu près tous, de l’espèce des mimosas ; quant aux plantes elles étaient variées mais, en général, nouvelles pour moi. Des oiseaux chantaient dans leurs nids de verdure, comme dans les bocages les plus fortunés, et leur gazouillement, aussi étranger pour mes oreilles que le langage des gens de la contrée, n’en était pas moins fort doux ; car, depuis notre départ d’Assouan où les oiseaux sont pour ainsi dire muets, je n’avais entendu que le croassement des corbeaux.

Le puits en question est, à vrai dire, une source sortant d’un large creux fait dans le lit du torrent, ou autrement un beau bassin rempli d’une eau limpide et fraîche, ombragé par de beaux arbres. Autour de ce bassin les différentes familles des Arabes des environs ont construit, avec des pierres et de la terre, d’autres petits bassins pour faire boire leur bétail sans troubler la clarté de l’eau du réceptacle principal où chacun puise avec un seau en peau.

Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe mimosa, et j’admirai la beauté de ce site enchanteur. Les bords du ravin étaient couverts d’herbes, de tous côtés dans les arbres se balançaient des plantes grimpantes.

Bientôt arrivèrent les troupeaux ; c’était l’heure aussi de conduire à l’abreuvoir les chèvres, les chameaux, les ânes ; tous ces animaux étaient menés par des hommes porteurs d’outres qu’ils remplissaient tour à tour. Des femmes et des jeunes filles vinrent ensuite avec des vases pittoresquement campés sur les épaules et poussant devant elles des agneaux et des chevreaux. Il y avait parmi ces jeunes filles de fort beaux types. Leur costume, ne les couvrant que depuis la ceinture jusqu’aux genoux, permettait de voir parfaitement leurs formes qui étaient irréprochables. Elles allaient et venaient suivant les besoins du moment, et quand elles s’arrêtaient, soit pour s’appuyer contre un rocher, contre un arbre, soit pour porter à leurs épaules un vase rempli d’eau, leurs poses, simples et naturellement nobles, rappelaient les poses idéalisées dans les tableaux des peintres.

Tout cet ensemble, avec sa couleur locale, avait un parfum biblique qui n’eût échappé à aucun poëte, et je regrettai, dans cette circonstance plus que dans toute autre encore, de ne pas être à la hauteur de mon sujet. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que je m’éloignai avec peine d’un lieu où ma présence n’avait excité aucune surprise, où l’on était, au contraire, venu rire autour de moi et m’entretenir, par l’entremise des guides qui nous servaient d’interprètes. Quelques hommes seulement m’avaient assailli de questions et de demandes ; mais je les avais contentés en leur distribuant le tabac que je possédais.

En rentrant au camp, ce fut bien autre chose ; je trouvai tout le monde en rumeur, tout le monde sous les armes et prêt à venir nous chercher. L’agitation, qui était générale, avait sa raison d’être ; voici ce qui s’était passé :

Depuis la veille, nous avions envoyé en avant Mahamet Adar pour donner la nouvelle de notre arrivée, et, le soir même, il avait parlé aux gens de la montagne. Secondé par les Gelabs campés près de nous, il avait cherché à persuader aux Bicharieh des tribus de l’Elba que nous ne venions pas pour leur nuire, et qu’ils se repentiraient, dans l’avenir, s’il nous arrivait le moindre désagrément ; efforts inutiles, paroles perdues ; les indigènes prétendaient même nous empêcher de prendre de l’eau chez eux.

Le matin, lorsque j’avais pris spontanément la résolution de me rendre au puits, avec quelques hommes d’élite, ils étaient assemblés chez les Gelabs et personne ne nous avait vus passer.

Ce fut seulement très-peu de temps après, et pendant que j’étais en admiration devant la beauté du site que j’ai décrit plus haut, que deux hommes de notre camp eurent l’idée de se rendre chez les marchands pour apprendre des nouvelles de l’Égypte. Mais les notables du pays qui délibéraient, commençant les hostilités, voulurent les repousser, et de là une première rixe pendant laquelle la question de l’eau fut remise en avant. Une scission se fit alors parmi eux, les uns voulaient qu’il nous fût permis de remplir nos outres, les autres, et ce fut le plus grand nombre, nous refusaient cet avantage et voulaient de suite venir nous attaquer pour nous faire évacuer leur territoire.

L’instant était critique. Mahamet, qui était accouru, feignit, afin de gagner du temps, de convenir que ces forcenés avaient raison, seulement il leur fit observer que s’ils nous attaquaient pendant le jour, ils ne seraient probablement pas les plus forts, attendu la supériorité de nos fusils, tandis que, s’ils venaient la nuit nous surprendre, tout l’avantage serait pour eux. Ce conseil, spécieux en apparence, ne manquait pas d’une certaine logique, et il aurait certainement été suivi par les Bicharieh les plus hostiles si l’on ne fût venu leur dire que j’étais dans le ravin, près de l’eau. Alors rien ne put les retenir ; ils partirent tous ensemble pour me chasser violemment, et nos gens coururent à notre camp porter cette nouvelle.

C’est en ce moment que je rentrai, et que je trouvai tout mon monde en armes.

Les Gelabs, eux, avaient suivi les Bicharieh vers le puits pour conjurer la situation ; mais tout cela fut inutile, les uns et les autres furent bien surpris quand ils virent que nous étions repartis tranquillement après avoir fait boire nos chameaux et après avoir rempli nos outres.

Personne n’osa venir au camp ; mais on nous envoya les Gelabs qui nous trouvèrent fort calmes et tout disposés à recevoir convenablement l’ennemi. Avec les envoyés, les négociations recommencèrent. Ils étaient chargés de nous dire, que si nous voulions promettre de ne pas entrer dans la montagne et de nous en retourner de suite, l’on nous laisserait prendre de l’eau ; mais que si nous persistions à vouloir visiter le pays, comme nous avions fait ailleurs, l’on nous empêcherait de nous ravitailler et que l’on nous exterminerait jusqu’au dernier.

Je répondis que les habitants de l’Elba devaient bien savoir, par les cheks des autres tribus Bicharieh leurs compatriotes, que nous n’étions venus pour faire la guerre à personne, que tous les Arabes avec lesquels nous avions été en rapport n’avaient rien à nous reprocher, que je ne prétendais, quant à moi, rien obtenir d’eux par la force, et que, si mes intentions n’avaient pas été telles, j’aurais conduit avec moi plus de monde, sinon des soldats turcs et égyptiens ; tandis que je ne me présentais qu’avec des Bicharieh comme eux, tout confiant dans leur bonne foi ; et j’ajoutai que, si j’étais obligé de m’en retourner sans avoir fait ce que j’étais chargé de faire, je ne pouvais répondre de ce qui arriverait ; que probablement le gouvernement égyptien me ferait revenir une autre fois avec des forces étrangères assez considérables pour que ce fût moi, alors, qui leur imposasse mes conditions et les empêchasse de prendre de l’eau à leur propre puits.

Pendant que les Gelabs allaient porter ma réponse, il se présenta au camp plusieurs principaux personnages de la tribu des Chintirab et des Ahmed Gourabieh, tous habitants de l’Elba. Beaucoup d’autres individus vinrent aussi pour nous vendre des peaux préparées et différentes choses de leur pays.

Vers le soir, presque tous les chefs vinrent ; ils connaissaient ma réponse et mes intentions. Je leur donnai à souper à tous, puis après, en fumant et buvant du café, nous entrâmes en pourparler. A force de les presser, j’obtins d’eux que nous pourrions aller dans quelques vallées ou gorges de la montagne ; mais sans y faire aucune tentative d’excavation, leur persuasion étant que l’on ne remuait la terre que pour y chercher des trésors.

Ils prétendaient avoir entendu, tout récemment, pendant la nuit, un très-fort bruit, une espèce de gémissement formidable qui leur annonçait de grands malheurs pour le cas où nous toucherions à une seule pierre.

Jamais je ne pus obtenir le moindre renseignement sur une statue colossale que des Arabes m’avaient dit exister dans la montagne, statue dont je parlerai plus loin. Ils me disaient toujours que cette statue n’existait pas, que l’on m’avait fait un mensonge. Cependant, lorsque je prenais en particulier un homme du pays, il m’avouait que la chose était vraie, qu’il connaissait bien le chemin qui conduisait à l’endroit où était cette statue ; un autre convenait qu’il avait mis son bras tout entier dans sa narine, et que, de temps en temps, lorsqu’elle respirait, une grande table en pierre qui se trouvait devant elle se couvrait de vapeur ; mais personne ne voulait pourtant consentir à me servir de guide. Celui-ci avait peur de commettre un sacrilége, celui-là craignait la colère des chefs. Je ne savais que penser ; car, malgré toutes les exagérations, malgré tous les mensonges dont ces rapports étaient évidemment entachés, et, tout en faisant la part de l’ignorance de ces hommes incapables de distinguer un objet travaillé d’un objet naturel ayant une forme ou un aspect quelconque, je reconnaissais bien qu’il devait y avoir là quelque chose de singulier, et j’étais curieux de m’en assurer ; ce pouvait être un ancien travail égyptien, ce pouvait n’être aussi que le résultat d’un jeu de la nature apprécié et commenté par l’imagination d’une population essentiellement superstitieuse.

Je rentrai sous ma tente avec le regret de n’avoir pu rien apprendre de clair ni de positif.

Toute la nuit l’on fit bonne garde, pour plusieurs raisons. La réputation des Arabes de l’Elba et les termes dans lesquels nous étions ensemble l’exigeaient. J’ai dit qu’ils étaient connus partout comme de grands et adroits voleurs ; mais ce que je n’ai pas dit, c’est que les autres Arabes, lorsqu’ils se trouvent mêlés avec eux, se permettent, de leur côté, des larcins dont ils croient que l’on ne les accusera pas.

Il ne nous arriva rien ; seulement, dans la matinée du 12, notre camp s’étant trouvé inopinément transformé en un vrai marché, l’on s’aperçut bientôt que plusieurs objets avaient été dérobés, et un de mes hommes vint me dire qu’on lui avait volé sa chemise.

Cette dernière affaire ébruitée, il fallait faire un exemple. Je fis prendre tous les étrangers présents, et je leur enjoignis de jurer, un à un, sur le Coran, qu’ils étaient innocents.

Tous sans exception jurèrent, de sorte que le voleur resta inconnu. Mon procédé cependant ne fut point inutile ; car, tandis que l’on prêtait le serment, la chemise fut retrouvée, placée à la portée de tous les yeux.

Les Bicharieh de l’Elba se récrièrent, disant qu’on les avait accusés sans raison, et que le voleur était parmi nous. Ils récriminèrent très- haut et avec tant d’acharnement que la dispute aurait pris un caractère des plus graves si je n’avais fait mettre, à l’instant, hors des limites du camp, tous les éléments du marché.

Toute la journée se passa encore en négociations pour pénétrer dans la montagne, et, devant la résistance opiniâtre que je rencontrai, je ne pus qu’opposer la déclaration que j’avais déjà faite, c’est-à-dire que j’y pénétrerais d’une façon ou d’une autre.

Effectivement, le 13, au point du jour, je pris avec moi vingt Ababdieh, tous bien montés, bien armés, et deux guides, dont un nommé Mohamed Issé appartenant à la tribu des Ahmed Gourabieh, et je me dirigeai, par le ravin du puits, du côté de la montagne. Mes deux guides manifestèrent une grande appréhension lorsqu’ils connurent mon projet ; cependant ils ne me quittèrent point.

Le chek Baraca était demeuré au camp pour le garder.

Arrivé à la vallée de l’eau, je ne vis absolument personne ; il était sans doute encore trop bonne heure. Je parcourus un ravin qui me sembla plus large et qui tenait à l’un des contreforts de l’Elba.

Nous traversâmes ensuite une petite plaine entourée de montagnes couvertes d’arbres, et nous commencions à monter par une gorge assez abrupte, lorsque nous vîmes, au faîte d’un rocher se détachant sur le ciel, quatre individus, armés de lances, qui étaient assis sur des pierres de chaque côté de la route, comme pour nous barrer le passage. Je pensai que derrière le rocher il y avait d’autres Arabes, et peut- être en grand nombre ; nullement, ces individus étaient seuls. Lorsque nous approchâmes d’eux, nous les saluâmes tout tranquillement, et ils nous répondirent en nous regardant passer sans manifester aucune intention hostile.

Alors, du haut de ce contre-fort, je vis à nos pieds, du côté de la haute montagne de l’Elba, de gros monticules de sables couverts de plantes où paissaient de nombreux troupeaux ; puis, après ces sables, de grands rochers le long desquels se développait une belle vallée large d’un mille environ, et toute remplie par une magnifique forêt. Le soleil commençait à paraître au-dessus des hauteurs, ses rayons filtraient au travers des rochers et des arbres, c’était un ravissant spectacle dont la grandeur était encore augmentée par l’éclat des ravins et des anfractuosités de la montagne, à mesure que la lumière y pénétrait.

Dans la vallée le bois était si touffu, que nous fûmes obligés de descendre de dromadaire ; plus loin, nous trouvâmes le sol garni de gros blocs de granit et de porphyre, et tout raviné par les eaux.

Je laissai là les montures, et ne gardai avec moi que six personnes au nombre desquelles était le chek Ali Sabec, que je fus bientôt aussi obligé de laisser, car il ne pouvait marcher à pied dans les pierres et dans les épines.

Notre présence, sur le versant d’une colline au sommet de laquelle je voulais monter pour voir par où il fallait me diriger, occasionna une espèce d’événement. De tous les côtés, de l’intérieur du bois et du milieu des rochers, les femmes et les enfants qui, de leurs habitations cachées, nous avaient vu passer, sortirent en poussant des cris horribles comme je n’en avais jamais entendu.

Le but de ces cris était pour engager les hommes à nous tuer afin de nous empêcher d’aller plus avant.

Beaucoup d’entre ces derniers étaient avec les Gelabs loin de nous, ce qui fit que je m’émus fort peu de tout ce tapage. D’ailleurs j’étais encouragé par le Chek Mahamet Issé, qui me disait que je n’avais rien à craindre, que lui allait rester où nous nous trouvions, et que je pouvais aller où je voudrais. Cela voulait dire où je pourrais ; car je n’avais aucune indication, et, dans ce pays en quelque sorte vierge, il n’était pas aisé de se diriger. Mes guides, à qui j’avais montré un endroit que je voulais atteindre, firent fausse route à travers les bois ; or, en débouchant à ciel ouvert, je ne reconnus plus le lieu que j’avais remarqué. La montagne était à pic devant moi et fort difficile à escalader. Je ne me rebutais point cependant, et j’en commençai l’ascension.

J’allais toujours en avant, quoique mes armes et mes vêtements me gênassent beaucoup ; j’éprouvais cette espèce de vertige qui fait que l’on s’acharne à une chose en raison de la ligne convenable que l’on a transgressée ; à tous moments il me fallait attendre les personnes qui montaient avec moi ; mon compagnon, M. Bonomi, se blessa à une jambe en gravissant un rocher, il fut forcé de s’arrêter pour attendre mon retour.

Étant arrivé sur une partie élevée, je vis que la direction que je prenais était impossible ; alors je descendis dans un large ravin que je remontai avec bien de la peine, et je parvins enfin au faîte de l’une des pointes de l’Elba.

Mon intention était de chercher la fameuse statue, pensant bien que, de cette hauteur, j’apercevrais quelque sentier qui m’y conduirait, quelque trace du passage des hommes ou de celui des animaux que l’on menait pour les sacrifier ; mais je fus bien désappointé ; du sommet où je me trouvais, je ne vis que des rochers immenses de tous côtés, des rochers pour ainsi dire inaccessibles, des ravins profonds et étroits, des pointes de granit se terminant en aiguilles. Ne sachant de quel côté porter mes pas dans ce dédale, dans cet amas de pics qui constituent la montagne de l’Elba, dont l’étendue, en tous les sens, est de plusieurs lieues, avec des ramifications qui s’étendent vers le Sud, ne sachant comment parvenir dans la localité que je cherchais, localité que le hasard seul pouvait mettre sous mes yeux, ne pouvant consacrer plus de temps à cette recherche ; car je n’avais ni vivres ni eau, sentant enfin, déjà, les atteintes d’une fatigue excessive, je pris le parti de rétrograder.

Aucun des hommes qui étaient avec moi ne pouvait me guider ; je fus donc obligé de descendre comme j’étais monté, c’est-à-dire d’après mes seules appréciations. A peine pensais-je être de retour au camp avant la nuit. Je pris une autre route que j’estimais plus courte ; car, en outre de mes préoccupations de chercheur, j’en avais aussi une autre, celle de savoir ce qui pouvait être arrivé pendant mon absence.

Forcé, pour reprendre haleine, de m’arrêter de temps en temps, je trouvais partout de très-beaux arbres dont le feuillage inconnu me servait d’abri ; partout mes yeux se reposaient sur des plantes en fleur, sur des broussailles verdoyantes qui tapissaient les parois des rochers et du milieu desquelles surgissaient des aloès gigantesques. C’était encore un ensemble des plus pittoresques, des plus majestueux, je puis dire, un panorama d’autant plus saisissant que, tout autour de l’Elba, le pays est sec et aride, et que, du côté de l’Ouest, du Nord- Ouest et du Nord, le sable s’étend à perte de vue.

En descendant un ravin, nous fûmes aperçus par deux hommes qui étaient cachés dans les buissons et qui, de fort loin, nous crièrent de les attendre. Ils voulaient savoir qui nous étions et ce que nous cherchions. Sur mon invitation, ils s’approchèrent, et ne parurent pas mécontents de nous voir là ; bien plus, nous étant arrêtés pour leur offrir une pipe et du tabac, ils poussèrent la reconnaissance jusqu’à me dire que les Mahamet Gourabieh, dont ils faisaient partie, et moi, ayant une origine commune (ils me prenaient pour un asiatique), nous étions de la même famille, et, par conséquent, des amis, et ils me conduisirent directement à l’endroit où j’avais laissé une partie de mon escorte, en me promettant de m’apporter le lendemain, des plantes, des branches d’arbres et des pierres de la montagne.

Bientôt je fus dans le bois, où s’étaient remisés mes gens qui me félicitèrent fort au sujet de mon retour. Les indigènes des environs ajoutèrent que j’étais bien heureux d’être venu chez eux sous les auspices du chek Baraca et de quelques autres, sans cela ils m’auraient assassiné ; car j’étais le seul étranger qui eut mis les pieds sur leur montagne où ils ne laissent même pas pénétrer les Ababdieh ni les Bicharieh de certaines tribus.

Je leur répondis que je ne croyais rien de ce qu’ils me disaient, et que, dans le cas où ils auraient voulu m’attaquer, ils s’en seraient fortement repentis, que j’étais certain d’en jeter par terre au moins dix d’entre eux avant qu’ils m’eussent assassiné, que vingt, même de ceux qui étaient présents devant moi, ne me faisaient pas peur. Ils se mirent à rire tout en me complimentant, et nous restâmes bons amis ; mais il faut dire que je dus ce résultat aux largesses de tabac que je fis, bien plus qu’à ma rodomontade. Tout cela me conduisit à faire la réflexion suivante, à savoir : que les Arabes de l’Elba ne sont pas aussi intraitables qu’on le dit, et que si les Turcs, dans le Saïd, ne s’étaient pas rendus odieux par leurs brigandages, leurs cruautés, leur mauvaise foi, ces Arabes, non plus que les Bicharieh, ne les auraient pas pris en aversion, qu’ils auraient eu des relations avec eux, et que les voyageurs qui auraient la curiosité de visiter leur pays pourraient en profiter.

Il était temps de monter à dromadaire ; le soleil tombait, l’ombre des rochers s’allongeait dans la vallée, sur le bois dans lequel nous nous trouvions et sur les terrains environnants, les oiseaux chantaient leurs chansons du soir.

Nous partîmes gaiement pour rejoindre le gros de la caravane. Lorsque nous arrivâmes, déjà les feux étaient allumés ; tout le monde était tranquillement occupé aux différents soins à prendre pour le souper et pour la nuit.

Tous les Bicharieh voulurent me faire croire que j’avais couru de grands dangers, et que si, eux présents, ne s’étaient pas opposés aux mauvaises intentions des autres, je ne serais pas revenu de mon excursion. Je répliquai que je connaissais l’intérêt qui les poussait, et, tout en plaisantant, je leur fis comprendre que j’appréciais, à sa juste valeur, cette manière d’obtenir des cadeaux. Je leur dis que les mœurs des Arabes m’étaient fort connues, car j’avais vécu longtemps avec eux ; enfin pour leur prouver combien j’étais éloigné d’ajouter foi à leurs paroles, je déclarai que j’étais décidé à recommencer ma course dans la montagne pour chercher la pierre, en forme d’homme, dont on m’avait parlé, que cette pierre devait représenter un de mes ancêtres et que je voulais la voir. Tout cela les surprit beaucoup ; mais ils cherchèrent encore à me détourner de mon projet en me répétant que l’on m’avait trompé.

Il m’en coutait à abandonner l’Elba sans être bien édifié sur ce sujet. Je pris un à un plusieurs des Mahamet Gourabieh, je leur fis des présents pour les engager à me conduire à la statue ou, au moins, pour m’en indiquer la route. Or ce fut encore, à peu près, la répétition de ce qui s’était déjà passé ; tous m’avouèrent en particulier que la statue existait ; mais aucun ne voulut consentir à venir avec moi dans la crainte d’offenser ce que nous appelons, chez nous, l’opinion publique ; bien plus, devant leurs compagnons, ils affirmèrent que tout ce que l’on m’avait dit était mensonge.

Je crus un instant avoir trouvé un expédient : Après la nuit, passée fort paisiblement, j’annonçai dans tout le camp que, pendant mon sommeil, j’avais été visité par Couca (c’est le nom que les Bicharieh donnent à la statue), et qu’il m’avait dit d’aller lui sacrifier quatre beaux moutons. Je pensais que l’espoir de manger ces animaux, que l’occasion de faire un festin peu ordinaire me concilierait tout le monde, et, pour que l’entraînement fût complet, j’ajoutai que Couca m’avait encore dit que c’était le moyen de faire tomber de grandes pluies dans le pays. Beaucoup crurent à mon songe ; cependant personne ne fut assez hardi pour braver les préjugés de tous et consentir à m’accompagner. Seulement j’appris alors, ce qui me fut confirmé par le chek Baraca qui avait pris, de son côté, des renseignements meilleurs que ceux que l’on m’avait donnés, j’appris, dis-je, que l’on n’était pas bien certain que la prétendue statue fût une pierre taillée ou une pierre naturelle, et qu’il fallait au moins marcher deux jours dans la montagne, par des chemins de chèvres, pour se rendre auprès d’elle. A la hauteur où elle se trouvait, il faisait très-froid ; de plus, lorsque le temps était à la pluie et que les torrents débordaient, l’on pouvait être retenu pendant plusieurs jours devant des passages impraticables.

Tout cela, joint à l’incertitude où j’étais de trouver quelque chose de curieux, puis le peu de vivres qui restaient au camp, et la demande que le chek Baraca me fit de ne pas persister dans ce qui était alors mon idée fixe ; car il pouvait en résulter une grande mésintelligence entre lui, les cheks Bicharieh qui nous accompagnaient et les Mahamet Gourabieh, les Chintirab et les autres habitants de la montagne ; tout cela, dis-je, me détermina à quitter, bien à regret, une contrée aussi curieuse et jusqu’alors tout à fait inconnue. Nous nous préparâmes donc à partir le lendemain pour nous rapprocher de la mer.