Part 7
Sur aucun peuple n’a été répandu autant d’erreurs que sur les Juifs. Et nous avons été à tel point déprimés et découragés par nos souffrances historiques, que nous répétons nous-même ces erreurs, auxquelles, à l’exemple des autres, nous croyons. Une de ces fausses allégations est celle suivant laquelle les Juifs auraient un goût immodéré pour le commerce. Eh bien, on sait que partout où nous pouvons suivre le mouvement ascensionnel des classes, nous nous éloignons précipitamment du commerce. C’est de là que provient ce qu’on est convenu d’appeler la «judaïsation» des professions libérales. Mais même dans les couches pauvres, notre goût pour le commerce n’est pas aussi prononcé qu’on se l’imagine. Dans les pays de l’Europe orientale, il y a de grandes masses de Juifs qui ne sont point commerçants et qui ne reculent pas devant les travaux pénibles. La _Society of Jews_ sera à même de préparer une statistique scientifique exacte de nos forces humaines. Les nouvelles tâches et les perspectives qui attendent nos gens dans le nouveau pays satisferont tous ceux qui s’adonnent présentement aux travaux manuels et feront des ouvriers de beaucoup d’actuels petits commerçants.
Un colporteur qui s’en va à travers la campagne avec son paquet sur le dos ne s’estime pas aussi heureux que le croient ses persécuteurs. Par la journée de sept heures, tous ces gens peuvent être transformés en ouvriers. Ce sont de si braves gens, méconnus, et qui, maintenant, souffrent peut-être le plus. D’ailleurs la _Society of Jews_ s’occupera, dès le commencement, de leur éducation comme ouvriers. Le goût du gain devra être sagement stimulé. Le Juif est économe, ingénieux et animé de l’esprit de famille le plus fort. De pareils hommes sont propres à toutes les industries. Et il suffira de rendre le petit commerce improductif pour en éloigner même les actuels colporteurs. On atteindrait ce but en favorisant, par exemple, la création de grands magasins, dans lesquels on trouverait tout. Les grands magasins étouffent déjà présentement le petit commerce dans les grandes villes. Dans un pays neuf, ils en empêcheraient même la naissance. Leur établissement aurait en même temps l’avantage de rendre le pays aussitôt habitable pour des gens ayant des besoins supérieurs.
PETITES HABITUDES
Est-il compatible avec le sérieux de cet écrit, que je parle, ne fût-ce qu’en passant, des petites habitudes et commodités de la vie quotidienne? Je crois que oui. Cela est très important. Car ces petites habitudes sont comme mille fils dont chacun, pris isolément, est mince et faible; réunis, ils forment une corde incassable.
C’est là un point au sujet duquel il importe aussi de se débarrasser des idées étroites. Quiconque a vu quelque chose du monde sait que, surtout, les petites habitudes de tous les jours peuvent maintenant être transplantées avec facilité. Oui, les acquisitions techniques de notre temps, que ce projet voudrait utiliser en vue des besoins humains, ont été, jusqu’à ce jour, principalement mises au service des petites habitudes. Il y a des hôtels anglais en Égypte et au sommet des montagnes de la Suisse, des cafés viennois dans l’Afrique du Sud, des théâtres français en Russie, des opéras allemands en Amérique, et la meilleure bière bavaroise à Paris. Si nous émigrons encore une fois de Mizraïm, nous n’oublierons certes pas les marmites.
Dans chaque groupe local, chacun retrouvera ses petites habitudes, seulement dans des conditions meilleures, plus belles, plus agréables.
CHAPITRE III
LA «SOCIETY OF JEWS» ET L’ÉTAT JUIF
«NEGOTIORUM GESTIO»
Cet écrit n’est pas destiné aux jurisconsultes de profession. C’est pourquoi je ne puis qu’indiquer, comme je l’ai fait pour tant d’autres choses, ma théorie de la base légale de l’État.
Cependant, je dois ajouter quelque importance à ma nouvelle théorie, qui se peut sans doute soutenir même dans une discussion savante sur le droit.
La conception déjà vieille de Rousseau donnait comme base à l’État un contrat social. Rousseau dit: «Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l’acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu’elles n’aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout tacitement admises et reconnues...»
La réfutation logique et historique de la théorie de Rousseau n’était pas difficile et continue à ne pas l’être, quelle qu’ait été d’ailleurs son action terrible et féconde. Pour les États constitutionnels modernes, la question de savoir si, avant la constitution, a déjà existé un contrat social avec des clauses «non formellement énoncées, mais immuables», est sans intérêt pratique. En tous les cas, la relation légale entre le gouvernement et les citoyens est réglée maintenant.
Mais avant l’établissement d’une constitution et à l’origine d’un nouvel État, ces principes ont aussi une importance pratique. Que de nouveaux États puissent se former, c’est ce que nous ne saurions ignorer. Des colonies se détachent de la mère patrie, des vassaux s’arrachent à leur suzerain, des territoires nouvellement ouverts se constituent aussitôt en États libres. L’État juif est conçu à la vérité comme une formation nouvelle toute particulière sur un territoire encore indéterminé; mais ce ne sont pas les étendues territoriales qui constituent l’État. Ce sont les hommes réunis par une souveraineté.
Le peuple est la base personnelle de l’État; le pays, la base matérielle. Et de ces deux bases, la base personnelle est la plus importante. Il y a, par exemple, une souveraineté sans base matérielle, et elle est la plus respectée: c’est la souveraineté du pape. Dans la science politique domine actuellement la théorie de la nécessité de raison. Cette théorie suffit à justifier la fondation de l’État et ne peut pas être réfutée historiquement comme la théorie du contrat. En tant qu’il s’agit de la fondation de l’État juif, je me trouve sur le terrain de la théorie, de la nécessité de raison. Mais celle-ci évite la base légale de l’État. La théorie de la fondation divine et celle de la puissance supérieure, ainsi que la théorie patriarcale, patrimoniale et contractuelle ne répondent point à l’idée moderne. La base légale de l’État est tantôt trop cherchée dans l’homme (théorie patriarcale, patrimoniale et contractuelle), tantôt purement au-dessus de l’homme (fondation divine), tantôt au-dessous de l’homme (théorie patrimoniale matérielle). La nécessité de raison laisse commodément ou prudemment la question sans réponse. Cependant, une question dont se sont si profondément occupés les philosophes de tous les temps, ne peut être tout à fait oiseuse. En réalité, il y a dans l’État un mélange d’humain et de surhumain. En vue de la situation, parfois difficile, où se trouvent les gouvernés par rapport aux gouvernants, une base légale est indispensable. Je crois qu’elle peut être trouvée dans la _negotiorum gestio_, par laquelle il faut se représenter l’ensemble des citoyens comme le _dominus negotiorum_, et le gouvernement comme le _gestor_.
L’admirable sentiment du droit qu’avaient les Romains a créé dans la _negotiorum gestio_ un noble chef-d’œuvre. Si le bien d’une personne empêchée est en danger, chacun a le droit d’intervenir pour le sauver. C’est le _gestor_, celui qui prend en main les affaires d’autrui. Il n’a pas mandat à cet effet, tout au moins il n’a pas mandat humain. Son mandat lui a été donné par une nécessité supérieure. Cette nécessité supérieure peut, pour l’État, être formulée de diverses façons, et elle est aussi formulée différemment aux divers degrés de civilisation, suivant l’entendement général de chacun. La _gestio_ est dirigée en vue du bien du _dominus_, c’est-à-dire le peuple, auquel appartient naturellement aussi le _gestor_ lui-même.
Le _gestor_ administre un bien dont il est le copropriétaire. Dans les conditions de copropriété, il puise sans doute la connaissance de la situation critique qui exige l’intervention, le commandement, en temps de guerre et en temps de paix. Mais il ne se donne nullement, en sa qualité de copropriétaire même, un mandat valable. Tout au plus peut-il supposer comme acquis l’assentiment des autres innombrables copropriétaires.
L’État prend naissance dans la lutte d’un peuple pour l’existence. Au cours de cette lutte, il est impossible d’aller tout d’abord d’une façon cérémonieuse demander un mandat en bonne et due forme. Toute entreprise pour la communauté échouerait d’avance, même si l’on voulait obtenir au préalable un vote régulier. Les divisions intérieures rendraient le peuple impuissant contre le péril extérieur. On ne peut pas mettre toutes les têtes sous un même chapeau, comme on dit vulgairement. Voilà pourquoi le _gestor_ met simplement son chapeau à lui, et va de l’avant.
Le _gestor_ de l’État est suffisamment légitimé lorsque la chose publique est en danger et que le _dominus_ est empêché, par l’incapacité de volonté ou pour une autre raison, de se tirer d’embarras.
Mais, par son intervention, le _gestor_ s’oblige à l’égard du _dominus_ comme par un traité. _Quasi ex contractu._ C’est la position légale préexistante ou, de façon plus exacte: la position légale qui se forme concomitamment dans l’État.
Le _gestor_ doit alors répondre de toute négligence, ainsi que de la non-exécution coupable des affaires dont il s’est chargé et de l’omission de ce qui s’y rattache de manière essentielle, etc. Je ne poursuivrai pas plus loin le développement de la _negotiorum gestio_ en l’appliquant à l’État. Cela nous écarterait trop du sujet proprement dit. Je ne veux ajouter que ceci: Par l’approbation, la gestion des affaires pour le maître devient aussi efficace que si elle avait eu lieu tout d’abord en conformité de son ordre.
Et que signifie tout ceci dans notre cas?
Le peuple juif est actuellement empêché, par l’éparpillement, de s’occuper lui-même de ses affaires politiques. En outre, il se trouve sur différents points dans une situation plus ou moins difficile. Il a besoin avant tout d’un _gestor_.
Ce _gestor_ ne peut, cela va sans dire, être un seul individu. Un pareil _gestor_ serait ridicule ou--parce qu’il pourrait paraître n’avoir en vue que son propre avantage--méprisable.
Le _gestor_ des Juifs doit être, dans toute l’acception du mot, une personne morale.
Et c’est la _Society of Jews_.
LE «GESTOR» DES JUIFS
Cet organe du mouvement national dont à présent seulement nous examinons la nature et la tâche, se formera, en effet, avant tout autre. Sa formation sera on ne peut plus simple. C’est dans la sphère des vaillants Juifs anglais, auxquels j’ai communiqué le projet, à Londres, que naîtra cette personne morale.
La _Society of Jews_ est le point central du mouvement juif à son début.
La Société a à remplir une mission scientifique et politique. La fondation de l’État juif, telle que je l’imagine, implique l’existence préalable d’un état de choses scientifique moderne. Si aujourd’hui nous émigrions de Mizraïm, cela ne pourrait pas avoir lieu de la façon naïve du temps jadis. Nous nous rendrions d’abord autrement compte de notre nombre et de notre force. La _Society of Jews_ est le nouveau Moïse des Juifs. L’entreprise du grand vieux _gestor_ des Juifs est à la nôtre ce qu’est un superbe vieil opéra à un drame lyrique moderne. Nous jouons la même mélodie avec infiniment plus de violons, de flûtes, de harpes, de violes de gambe et de basses, de lumière électrique, de décorations, de chœurs, de magnifiques ornements, et avec les premiers chanteurs.
Cet écrit doit ouvrir la discussion générale de la question juive. Amis et ennemis y prendront part, et, je l’espère, non plus dans la forme habituelle de défense sentimentale et d’insultes basses. La discussion doit être approfondie, positive, sérieuse et politique.
La _Society of Jews_ réunira toutes les manifestations des hommes d’État, des parlements, des communautés juives, des associations, qui se produiront par la parole et par la plume, à la tribune, dans les journaux et dans les livres.
De la sorte, la Société apprendra pour la première fois et constatera si les Juifs veulent déjà et doivent émigrer dans la Terre promise. La Société recevra des communautés juives du monde entier les matériaux pour une vaste statistique des Juifs.
Les tâches ultérieures, les études savantes sur le nouveau pays, sur ses ressources naturelles, le plan uniforme de la migration et de l’établissement, les travaux préliminaires, la législation et l’administration, tout cela devra être approprié au but.
A l’extérieur, la Société doit, ainsi que je l’ai dit au commencement, dans la partie générale, essayer d’être reconnue comme puissance politique constituante. Dans la libre adhésion de beaucoup de Juifs, elle peut puiser l’autorité dont elle a besoin vis-à-vis des gouvernements.
A l’intérieur, c’est-à-dire à l’égard des Juifs, la Société crée l’organisation sommaire indispensable pour les premiers temps, la cellule primordiale, pour employer un terme d’histoire naturelle, d’où doit sortir plus tard l’organisme public de l’État juif.
Le premier but est, ainsi qu’il a déjà été dit, la souveraineté, assurée sur la base du droit international, d’une étendue de territoire suffisante à nos légitimes besoins.
Après cela, qu’est-ce qui doit être fait?
LA PRISE DE POSSESSION
Lorsque les peuples émigraient, dans les temps historiques, ils se laissaient porter, pousser, jeter par le hasard. Comme des essaims de sauterelles, ils allaient, dans leur migration inconsciente, s’arrêter n’importe où. Car, aux temps historiques, on ne connaissait pas la terre.
La nouvelle migration juive doit s’effectuer suivant des principes scientifiques. Il y a environ quarante ans, les mines d’or étaient encore exploitées d’une façon étonnamment naïve. Que d’étranges choses se sont passées en Californie! Sur un simple bruit, les _desperados_ accouraient de toutes les parties du monde, dérobaient la terre, se volaient l’or réciproquement et le jouaient ensuite tout aussi rapacement.
Et aujourd’hui! Qu’on regarde l’exploitation des mines du Transvaal, Plus de vagabonds romantiques. Des géologues et des ingénieurs réfléchis y dirigent l’industrie de l’or. Des machines ingénieuses détachent l’or de ce qui est reconnu comme pierre. Peu de chose est abandonné au hasard.
De même, le nouvel État juif doit être exploré et occupé à l’aide de tous les moyens modernes.
Aussitôt que le pays nous sera assuré, le vaisseau de prise de possession appareillera pour s’y rendre.
Sur le vaisseau se trouvent les représentants de la Société et de la Compagnie et des groupes locaux.
Les premiers occupants ont trois tâches à remplir: 1º l’étude exacte de toutes les ressources naturelles du pays; 2º l’organisation d’une administration rigoureusement centralisée; 3º le partage des terres. Ces tâches se confondent et veulent être remplies d’une manière qui réponde au but déjà suffisamment connu.
Une seule chose n’a pas encore été éclaircie: à savoir comment la prise de possession pourra s’effectuer, en ce qui concerne les groupes locaux?
En Amérique, lorsqu’on ouvre un nouveau territoire, on procède à son occupation de façon encore bien primitive. Les occupants se rassemblent à la frontière et, à l’heure précise, ils se précipitent tous violemment dessus en même temps.
Ce n’est pas ainsi qu’il faudra procéder dans le nouveau pays juif. Les territoires des provinces et des villes seront vendus aux enchères, non pas pour de l’argent, mais pour des travaux à faire. Il aura été établi, d’après le plan général, quels sont les routes, les ponts, les rectifications de rivières nécessaires aux communications. On réunira cela par provinces. A l’intérieur des provinces, les emplacements des villes seront vendus aux enchères de la même façon. Les groupes locaux contracteront l’obligation d’exécuter le tout convenablement. Ils feront face aux dépenses par des impôts autonomes. La Société sera d’ailleurs en situation de savoir si les groupes locaux n’assument pas de trop lourdes charges. Les collectivités importantes obtiendront de vastes champs d’activité. Les grands sacrifices seront récompensés par certaines faveurs: des universités, des écoles professionnelles, des hautes écoles, des laboratoires, etc. Ceux des établissements de l’État qui ne pourront pas être dans la capitale, seront disséminés à travers le pays.
Le propre intérêt de l’acquéreur, et, au besoin, les impôts locaux, répondront des engagements contractés. Car, de même que nous ne voulons ni ne pouvons supprimer la différence entre les divers individus, de même nous conserverons celle qui existe entre les groupes locaux. Tout s’enchaîne naturellement. Tous les droits acquis seront protégés, tout nouveau développement obtiendra l’espace qui lui permettra de s’effectuer librement.
Nos gens connaîtront exactement toutes ces choses. Ne voulant surprendre ni tromper personne, nous ne voulons pas non plus nous tromper nous-mêmes.
Tout sera établi d’avance d’une façon méthodique. Nos plus vives intelligences prendront part à l’élaboration de ce projet, que je ne puis qu’ébaucher. Toutes les acquisitions sociologiques et techniques du temps où nous vivons, et du temps de plus en plus avancé où écherra la lente réalisation du projet, devront être employées dans ce but. Toutes les découvertes heureuses, celles qui existent déjà et celles qui viendront encore seront à utiliser. De sorte qu’il peut s’agir là d’une prise de possession de pays et d’une formation d’État sans exemple dans l’histoire, et avec des chances de succès comme il n’en a jamais existé.
LA CONSTITUTION
Une des grandes commissions devant être établies par la Société sera le Conseil des jurisconsultes politiques. Ceux-ci devront parvenir à rédiger une constitution moderne aussi bonne que faire se pourra. Je crois qu’une bonne constitution doit être d’une élasticité modérée. Dans un autre ouvrage, j’ai expliqué quelle est la forme d’État qui me paraît la meilleure. Je considère la monarchie démocratique et la république aristocratique comme les plus belles institutions politiques. La forme de l’État et le principe de gouvernement doivent se trouver dans une opposition médiatrice. Je suis un ami convaincu des institutions monarchiques, parce qu’elles rendent possible une politique permanente et représentent l’intérêt, lié à la conservation de l’État, d’une famille historiquement illustre, née et élevée pour régner. Cependant, notre histoire a été si longtemps interrompue, que nous ne pouvons plus songer à renouer la chaîne de l’institution. La seule tentative s’effondrerait sous le ridicule.
La démocratie, sans l’utile contrepoids d’un monarque, est sans mesure dans l’approbation comme dans l’improbation, conduit au bavardage parlementaire et à la vilaine catégorie des politiciens professionnels. Et puis, les peuples actuels ne se prêtent pas à la démocratie absolue, et je crois que, dans l’avenir, ils s’y prêteront de moins en moins. La pure démocratie suppose notamment des mœurs très simples, et nos mœurs se compliquent de plus en plus avec le développement des communications et la marche du progrès. «Le ressort d’une démocratie est la vertu», a dit le sage Montesquieu. Et où trouve-t-on cette vertu, je parle de la vertu politique? Je ne crois pas à notre vertu politique, parce que nous ne sommes pas autrement que les autres hommes modernes, et parce que, dans la liberté, nous ne tarderions pas à lever la crête, comme on dit vulgairement. Je considère le referendum comme absurde, car, en politique, il n’y a pas de questions simples, qu’on puisse résoudre par un oui ou par un non. D’ailleurs, les masses sont encore pires que les parlements, accessibles à toutes les croyances erronées et toujours bien disposées à l’égard de tous les braillards. Devant un peuple assemblé, on ne peut faire ni politique extérieure, ni politique intérieure.
La politique doit être faite d’en haut. Mais, à cet effet, personne ne doit être tyrannisé. Car chaque Juif peut monter, et chacun voudra monter. De la sorte, il se formera, au sein de notre peuple, un puissant courant ascendant. Chacun en particulier croira seulement s’élever lui-même, et par là sera élevée la collectivité. L’ascension doit être assujettie à une forme morale, utile à l’État et propre à servir l’idée nationale.
Voilà pourquoi je songe à une République aristocratique. Cela répond aussi à la disposition ambitieuse de notre peuple, laquelle, maintenant, a dégénéré en folle vanité. Plus d’une ancienne institution de Venise est présente à mes yeux. Mais tout ce par quoi Venise a péri doit être évité. Nous nous instruirons aux fautes historiques des autres comme à nos propres fautes. Car nous sommes un peuple moderne, et voulons devenir le plus moderne. Notre peuple, auquel la Société apportera le nouveau pays, acceptera aussi avec reconnaissance la constitution qu’elle lui donnera. Mais là où des résistances se produiront, la Société les brisera. Elle ne peut se laisser distraire de son œuvre par des individus bornés ou mal intentionnés.
LA LANGUE
Quelqu’un pensera peut-être qu’il y aura une difficulté dans ce fait que nous n’avons plus de langue commune. Nous ne pouvons cependant pas parler hébreu entre nous. Qui de nous sait assez d’hébreu pour demander en cette langue un billet de chemin de fer? Cela n’existe pas. Et cependant la chose est très simple. Chacun garde sa langue, qui est la chère patrie de sa pensée. En ce qui concerne la possibilité du fédéralisme de langues, la Suisse nous offre un exemple décisif. Nous resterons aussi là-bas ce que nous sommes à présent, et nous ne cesserons jamais d’aimer avec une douce mélancolie nos patries, d’où nous avons été écartés.
Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement, ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons. C’étaient les langues clandestines des prisonniers. Nos instituteurs consacreront à cela leur attention. La langue la plus utile à la circulation générale s’établira sans contrainte comme langue principale. Notre communauté ethnique est particulière, unique; à vrai dire, nous ne nous reconnaissons comme appartenant à la même race qu’à la foi de nos pères.
THÉOCRATIE
Aurons-nous donc à la fin une théocratie? Non! Si la foi nous maintient unis, la science nous rend libres. Par conséquent, nous ne laisserons point prendre racine aux velléités théocratiques de nos ecclésiastiques. Nous saurons les maintenir dans leurs temples, de même que nous maintiendrons dans leurs casernes nos soldats professionnels. L’armée et le clergé doivent être aussi hautement honorés que leurs belles fonctions l’exigent et le méritent. Dans l’État qui les distingue, ils n’ont rien à dire, car autrement ils provoqueraient des difficultés extérieures et intérieures.
Chacun est aussi complètement libre dans sa foi ou dans son incrédulité que dans sa nationalité. Et s’il arrive que des fidèles d’une autre confession, des membres d’une autre nationalité habitent aussi chez nous, nous leur accorderons une protection honorable et l’égalité des droits.
Nous avons appris la tolérance en Europe. Je ne dis même pas cela par ironie. L’actuel antisémitisme ne peut passer que dans quelques lieux isolés pour de la vieille intolérance religieuse. C’est le plus souvent, chez les peuples civilisés, un mouvement par lequel ils voudraient chasser le spectre de leur propre passé.
LES LOIS
Lorsqu’approchera la réalisation de l’idée de l’État, la _Society of Jews_ fera faire, par une commission de jurisconsultes, des travaux préliminaires de législation. Pour la période de transition, on peut admettre le principe que chacun des Juifs immigrés devra être jugé d’après les lois de son ancien pays. Bientôt, il faudra tendre à l’unité de législation. Ce doivent être des lois modernes, et là aussi il faut employer partout ce qu’il y a de meilleur, ce qui peut donner une codification modèle, pénétrée de toutes les justes exigences sociales du temps présent.
L’ARMÉE