L'État juif

Part 6

Chapter 63,620 wordsPublic domain

Alors on a recours, pour réunir le capital social, au second moyen, c’est-à-dire aux Juifs de fortune intermédiaire. La banque juive intermédiaire devrait être rassemblée, au nom de l’idée nationale, contre la haute banque, en une seconde et formidable puissance financière. Ce qui aurait l’inconvénient de ne constituer, tout d’abord, qu’une affaire financière, attendu que le milliard devrait être versé intégralement--autrement on ne doit pas commencer--et, comme cet argent n’aurait d’utilisation que lentement, il se produirait, pendant les premières années, toutes sortes d’affaires de banque et de crédit. Et il ne serait pas impossible que le but primitif tombât ainsi peu à peu dans l’oubli. Les Juifs de fortune intermédiaire auraient de la sorte trouvé une nouvelle grande affaire, et la migration juive s’enliserait.

L’idée de cette réunion de capitaux n’est nullement fantastique. A différentes reprises, on a essayé de réunir l’argent catholique contre la haute banque juive. Qu’on puisse aussi la combattre avec de l’argent juif, c’est ce à quoi l’on n’a pas pensé jusqu’à présent.

Mais que de crises tout cela aurait pour conséquence! Que de préjudices éprouveraient les pays où se produiraient de pareilles luttes financières! Et combien de progrès y ferait l’antisémitisme!

Cette façon de procéder ne m’est donc pas sympathique. Et, si j’en fais mention, c’est simplement parce qu’elle est dans le développement logique de l’idée.

J’ignore d’ailleurs si les banques intermédiaires saisiront la balle au bond.

En tous les cas, l’affaire n’est pas terminée non plus par le refus des riches intermédiaires. C’est, au contraire, alors qu’elle s’affirme avec force.

Car la _Society of Jews_, qui n’est pas composée de gens d’affaires, peut en ce cas essayer la fondation de la Compagnie en faisant appel aux éléments nationaux.

Le capital social de la Compagnie peut être trouvé, sans le concours de la haute banque ou du syndicat de la banque intermédiaire, par une souscription immédiate. Non seulement les pauvres petits Juifs, mais encore les chrétiens qui veulent se débarrasser des Juifs, souscriront à cet emprunt, divisé en très petites parts. Ce serait une forme caractéristique et nouvelle du plébiscite, par laquelle quiconque veut se prononcer pour cette solution de la question juive, pourrait exprimer son opinion par une souscription conditionnelle. Dans la condition se trouve la bonne sûreté. Le versement intégral serait à effectuer si toute la somme est souscrite; dans le cas contraire, le premier acompte serait rendu.

Mais, si la somme nécessaire est couverte dans le monde entier par l’imposition nationale, alors chacune des petites sommes est garantie par les innombrables autres petites sommes.

A cet effet l’appui formel et décisif des gouvernements intéressés serait naturellement nécessaire.

LES GROUPES LOCAUX

Transplantation.

Je me suis borné jusqu’ici à faire voir comment l’émigration peut s’effectuer sans secousse économique. Cependant une pareille émigration ne va pas sans beaucoup de fortes et profondes émotions. Il y a de vieilles habitudes, des souvenirs qui nous attachent aux lieux, car nous sommes des hommes. Nous avons des berceaux, nous avons des tombes, et l’on sait ce que sont les tombes au cœur juif. Les berceaux, nous les emportons avec nous--en eux sommeille, rose et souriant, notre avenir. Nos chères tombes, il nous faut les abandonner; je crois que c’est d’elles que--peuple avide--nous nous séparerons le plus difficilement. Mais il le faut.

Déjà nous éloignent de nos lieux d’habitation et de nos tombes la nécessité économique, la haine et la pression politique. Déjà, présentement, les Juifs passent à chaque instant d’un pays dans l’autre. Il se produit même un fort mouvement d’émigration par delà l’Océan, jusqu’aux États-Unis--où, non plus, l’on ne nous aime pas. Où nous aimera-t-on, aussi longtemps que nous n’aurons pas de patrie qui nous soit propre?

Mais nous voulons donner aux Juifs une patrie. Non pas en les arrachant violemment de leur sol. Non, mais en les enlevant prudemment avec toutes leurs racines et en les transplantant dans un sol meilleur. Car, si nous voulons, dans la vie politique et économique, créer des conditions nouvelles, nous entendons, par contre, dans la vie du sentiment, conserver religieusement tout un passé auquel nous sommes si profondément attachés. Je ne veux donner à ce sujet que peu d’indications. Car, ici, le projet court le plus grand danger d’être considéré comme un rêve mystique.

Et cependant cela aussi est possible et vrai. Seulement, dans la réalité, cela apparaît comme quelque chose d’un peu confus et vague, que l’on peut cependant, par l’organisation, rendre rationnel.

LA MIGRATION PAR GROUPES

Nos gens doivent émigrer par groupes, par groupes de familles et d’amis. Personne n’est obligé de se joindre au groupe de son lieu d’habitation. Chacun peut, après avoir liquidé ses affaires, partir et voyager comme il l’entend. Chacun voyageant à ses propres frais, peut choisir, en chemin de fer et en bateau, la classe qui lui convient. Nos trains de chemins de fer et nos bateaux n’auront d’ailleurs peut-être qu’une classe. Car, au cours d’un si long voyage, la différence de possession constitue pour les pauvres quelque chose de pénible à supporter. Et, bien que nous ne conduisions pas nos gens à un amusement, nous ne voulons pas, cependant, gâter leur bonne humeur.

Personne ne voyagera dans la misère. Par contre, l’agrément et l’élégance ne perdent point leurs droits. On s’entendra déjà longtemps à l’avance, car il se passera sans doute encore des années, même dans le cas le plus favorable, avant que le mouvement gagne les différentes classes possédantes. Les personnes aisées se réuniront en sociétés de voyage. On emmènera avec soi toutes ses relations personnelles. Nous savons que, les plus riches exceptés, les juifs n’ont presque pas de relations avec les chrétiens. Dans certains pays, la situation est telle que le Juif qui n’entretient pas quelques couples de parasites, mangeant à sa table et lui empruntant à fonds perdus,--et qu’il considère d’ailleurs comme des valets--ne connaît point de chrétien.

Dans les classes moyennes, on se préparera longuement et soigneusement au voyage. Chaque localité formera un groupe. Dans les grandes villes, plusieurs groupes se constitueront d’après les quartiers et entretiendront les uns avec les autres des relations par l’intermédiaire de représentants élus. Cette division par quartiers n’a rien d’obligatoire. Elle n’est imaginée, à vrai dire, que comme une facilité en vue des moins fortunés, et aussi pour empêcher que, pendant le voyage, aucun malaise, aucune nostalgie ne se produisent. Chacun sera libre de voyager seul, ou de se joindre au groupe qui lui plaira. Les conditions--divisées par classes--sont égales pour tous. Si une société se réunit suffisamment nombreuse, elle obtient de la Compagnie, d’abord tout un train, puis tout un bateau. Le service des logements de la Compagnie aura procuré un abri convenable aux plus pauvres. A l’époque ultérieure où émigreront les classes aisées, le besoin reconnu, parce que facile à prévoir, aura déjà donné lieu à la construction d’hôtels de la part d’entrepreneurs particuliers. Et puis, les émigrants fortunés auront sans doute déjà bâti leurs habitations, de sorte qu’en quittant leur vieille maison, ils n’auront qu’à s’installer dans la nouvelle.

Nous n’avons pas besoin de rappeler leur devoir à nos classes cultivées. Quiconque s’associe à la pensée nationale saura de quelle façon il devra agir sur les gens qui l’environnent, en vue de sa propagation et de sa mise en action. Nous faisons principalement appel au concours de nos pasteurs.

NOS PASTEURS

Chaque groupe a son rabbin, qui marche à la tête de sa communauté. Tous s’assemblent naturellement. Le groupe local se forme autour du rabbin. Autant de rabbins, autant de groupes. Les rabbins seront ainsi les premiers à nous comprendre, à s’enthousiasmer pour la cause, et à communiquer leur enthousiasme aux autres du haut de la chaire. Point n’est besoin, à cet effet, de convoquer des assemblées bavardes. On intercalera ce que l’on aura à dire dans le service divin. Et il faut qu’il en soit ainsi. Nous ne reconnaissons notre nationalité qu’à la foi de nos pères, car nous nous sommes depuis longtemps assimilé de façon indélébile les langues de différentes nations.

Les rabbins recevront régulièrement les communications de la Société et de la Compagnie et les porteront à la connaissance de leurs communautés en les expliquant. Israël priera pour nous et pour lui-même.

LES HOMMES DE CONFIANCE DES GROUPES LOCAUX

Les groupes locaux constitueront de petites commissions d’hommes de confiance, sous la présidence du rabbin. Dans ces commissions seront discutées et résolues toutes les questions d’ordre pratique.

Les établissements de bienfaisance seront transférés librement par les groupes locaux. Les fondations continueront, là-bas, à demeurer au milieu des anciens groupes. Cependant, d’après mon avis, les édifices ne devront pas être vendus mais consacrés aux indigents chrétiens des villes abandonnées. Dans le partage des terres, là-bas, on en tiendra compte aux groupes en leur accordant gratuitement des terrains à bâtir, et toutes les facilités de construction. A propos du transfert des établissements de bienfaisance, l’occasion s’offre de nouveau comme elle s’est offerte dans maints autres endroits de ce projet de faire une expérience en vue du bien général de l’humanité. Notre actuelle bienfaisance privée, mal ordonnée, accomplit fort peu de bien par rapport aux dépenses faites. Les établissements de bienfaisance peuvent et doivent être systématisés de façon à se compléter réciproquement. Dans une société nouvelle, ces institutions peuvent être organisées conformément aux exigences de la conscience moderne, avec l’utilisation de toutes les expériences sociologiques faites jusqu’à ce jour. La chose est pour nous très importante, parce que nous avons beaucoup de mendiants. Étant donné la pression intérieure, qui les décourage, et la bienfaisance attendrie de nos riches, qui les gâte, les natures faibles parmi nous se laissent facilement aller à la mendicité.

Appuyée par les groupes locaux, la Société consacrera, sous ce rapport, à l’éducation populaire, la plus grande attention. Et par là sera ouvert un champ fertile à beaucoup de forces qui, maintenant, s’étiolent inutilisées. Quiconque est animé de bonne volonté doit être convenablement employé. Celui qui, comme homme libre, ne veut rien faire, sera mis à la maison de travail.

Par contre, nous ne reléguerons pas les vieux à l’hospice des incurables. L’hospice des incurables est un des bienfaits les plus cruels qu’ait inventés notre sotte bonté d’âme. A l’hospice, le vieillard meurt de honte et de mortification. A vrai dire, il est déjà enterré. Mais nous voulons garder jusqu’à la fin la consolante illusion de leur utilité même à ceux qui se trouvent placés aux derniers échelons de l’intelligence. A ceux qui sont inaptes aux gros travaux, il sera assigné des besognes faciles. Il nous faut compter avec les pauvres atrophiés d’une génération en décrépitude. Mais les générations qui suivront devront être élevées autrement, dans la liberté, par la liberté.

Nous chercherons pour tous les âges, pour tous les degrés de la vie, le bonheur dans le travail. C’est ainsi que notre peuple retrouvera sa vigueur dans le pays de la journée de sept heures.

LES PLANS DES VILLES

Les groupes locaux enverront leurs représentants pour faire le choix des lieux. Dans le partage des terres, on fera le nécessaire afin qu’une transplantation douce et la conservation de tout ce qui veut être conservé puissent s’effectuer.

Dans le local des groupes, se trouveront exposés les plans des villes. Nos gens sauront d’avance où ils vont, dans quelles villes, dans quelles maisons ils habiteront. Il a déjà été parlé des plans de construction, ainsi que des figures facilement intelligibles qui devront être distribuées aux groupes.

A l’inverse de l’administration, qui est fortement centralisée, le principe des groupes locaux est l’absolue autonomie. Ce n’est que de cette façon que la transplantation peut s’effectuer sans douleur.

Je ne me présente pas la chose plus facile qu’elle ne l’est; il ne faut pas non plus se la représenter plus difficile.

L’ÉMIGRATION DES CLASSES MOYENNES

La bourgeoisie sera involontairement entraînée dans le nouveau pays par le mouvement. Les uns auront là-bas leurs fils comme fonctionnaires de la Société ou employés de la Compagnie. Les jurisconsultes, les médecins, les ingénieurs de toutes branches, les jeunes marchands, tous les Juifs, chercheurs de chemins, qui, maintenant, fuyant les tribulations qui sont leur lot dans leurs patries, s’en iront gagner leur vie sur d’autres continents et se réuniront sur ce sol plein d’espérances. D’autres auront marié leurs filles à des hommes désireux d’améliorer leur situation, d’arriver. Alors, nos jeunes gens feront venir, qui sa fiancée, qui ses parents, ses frères et sœurs. Dans les pays neufs, on se marie de bonne heure. Ce qui ne peut que favoriser la moralité. Nous obtiendrons ainsi de vigoureux rejetons, et non ces faibles enfants de pères mariés sur le tard, qui ont d’abord usé leur énergie dans la lutte pour la vie.

Dans la bourgeoisie, chacun de nos émigrants en attirera d’autres après lui.

Aux plus vaillants appartiendra naturellement ce qu’il y aura de meilleur dans le nouveau monde. Il semble, il est vrai, que ce soit ici la grande difficulté du projet.

Même si nous réussissons à mettre sérieusement la question juive à l’ordre du jour de la discussion universelle; même si de cette discussion il résulte d’une façon précise que l’État Juif est un besoin du monde; même si nous arrivons, par l’appui des puissances, à obtenir un territoire; comment parviendrons-nous, sans contrainte, à emmener les masses juives de leurs lieux d’habitation actuels dans le nouveau pays? Car l’émigration est bien toujours considérée comme volontaire.

LE PHÉNOMÈNE DE LA FOULE

Il sera à peine utile de faire de grands efforts pour activer le mouvement. Les antisémites s’en chargent. Ils n’ont besoin que de continuer à agir comme ils l’ont fait jusqu’à présent; le goût de l’émigration chez les Juifs naîtra là où il n’existe pas encore et se fortifiera là où il existe déjà. Si à présent les Juifs restent dans les pays antisémites, c’est pour cette raison que, même ceux d’entre eux qui n’ont que d’imparfaites connaissances historiques, savent que, par nos nombreux changements de lieux, à travers les siècles, nous ne sommes jamais parvenus, à la longue, à améliorer notre situation. S’il y avait aujourd’hui un pays où les Juifs fussent les bienvenus--même si ce pays ne leur offrait que des avantages de beaucoup inférieurs à ceux que leur offre l’État juif--il s’y produirait immédiatement une immigration juive. Les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre, s’y précipiteraient. Mais je prétends, et chacun n’aura qu’à s’interroger pour savoir si je dis vrai, qu’à cause de l’oppression dont nous sommes l’objet, le goût de l’émigration existe chez nous, même dans les classes aisées. Déjà les plus pauvres suffiraient à la fondation d’un État. Ils sont même le meilleur «matériel humain» pour l’occupation d’un pays, et cela parce que, pour les grandes entreprises, il faut toujours avoir en soi un petit peu de désespoir.

Mais, en même temps que, par leur apparition, par leur travail, nos _desperados_ augmenteront la valeur du pays, ils feront naître aussi, pour ceux qui possèdent, la tentation de les suivre. Des couches de plus en plus élevées auront intérêt à aller là-bas. La migration des premiers, des plus pauvres, sera dirigée de concert par la Société et la Compagnie, avec, vraisemblablement aussi, l’appui des associations d’émigration et des associations sionistes déjà existantes.

Comment une foule peut-elle être dirigée, sans commandement, sur un point déterminé?

Il y a certains bienfaiteurs juifs de grand style qui veulent alléger les souffrances des Juifs par des expériences sionistes. Ces bienfaiteurs ont déjà eu à s’occuper de la question, et ils ont cru la résoudre en donnant aux émigrants de l’argent ou du travail. Le bienfaiteur dirait donc: «Je paie les gens afin qu’ils y aillent.»

Cela est radicalement faux, et, avec tout l’argent du monde, impossible à obtenir.

La Compagnie dira au contraire: «Nous ne les payons pas, nous les laissons payer. Seulement, nous leur proposons quelque chose.»

Je vais vous rendre le fait sensible par un exemple plaisant. Un de ces bienfaiteurs, que nous appellerons le baron, et moi, nous voudrions avoir, par une chaude après-midi de dimanche, une foule dans la plaine de Longchamp, près Paris. En promettant à chacun 10 francs, le baron emmènera pour 200.000 francs vingt mille malheureux individus en transpiration, qui le maudiront de leur imposer ce tourment.

Moi, par contre, avec ces 200.000 francs, j’institue un prix pour le cheval le plus rapide. Après quoi, je tiendrai les gens éloignés de Longchamp par des barrières. Qui veut entrer doit payer: 1 franc, 5 francs, 20 francs.

Le résultat sera que j’y conduirai un demi-million de personnes. Le Président de la République s’y rendra en attelage à la daumont, la foule éprouvera du plaisir et se divertira par elle-même. Ce sera là pour la plupart, malgré le soleil ardent et la poussière, un agréable exercice en plein air. Et moi, pour ces 200.000 francs, j’aurai fait, tant comme prix d’entrée que comme droit de jeu, un million de recettes. J’aurai, quand je voudrai, les mêmes gens à Longchamp et le baron ne les aura pour rien au monde.

Je veux, d’ailleurs, montrer aussitôt d’une façon plus sérieuse le phénomène de la foule dans la question du gagne-pain. Que l’on essaie une fois de faire crier dans les rues d’une ville: «Celui qui restera toute la journée debout dans une halle de fer isolée, en hiver, par un froid horrible, en été, par une chaleur étouffante, et qui adressera la parole à tous les passants en leur offrant de la triperie, des poissons ou des fruits, recevra 2 florins ou 4 francs, ou plus encore.» Combien de gens peut-on bien y recevoir? Et si la faim les y pousse, combien de jours résisteront-ils? Et s’ils résistent, quel sera le zèle avec lequel ils essaieront de décider les passants à acheter des fruits, des poissons et de la triperie?

Nous nous y prenons autrement. Sur les points où se dessine un grand mouvement--et ces points, nous pouvons les trouver d’autant plus facilement que c’est nous-mêmes qui dirigeons le mouvement où nous voulons--sur ces points nous érigeons de grandes halles, que nous appelons marchés. Nous pourrions construire nos halles plus mal encore et moins hygiéniquement que celles dont je viens de parler. Et cependant les gens y afflueraient. Mais nous les construirons plus belles et meilleures, avec toute notre sollicitude. Et ces gens, à qui nous n’avons rien promis, parce que, à moins d’être des trompeurs, nous ne pouvons rien promettre, ces braves gens, qui aiment le commerce, effectueront en plaisantant une vente très animée.

Ils feront incessamment valoir leurs marchandises avec intelligence, et, bien que constamment sur pied, ils sentiront à peine la fatigue. Non seulement ils y accourront journellement, de façon à être des premiers, mais ils formeront encore entre eux des associations, des unions et nombre d’autres choses analogues pour pouvoir seulement continuer, sans être troublés, ce genre de métier. Et si, d’aventure, il résulte le samedi que, malgré leur peine, ils n’ont gagné que 1 florin 50 ou 3 francs, ou moins encore, eh bien! ils attendront cependant avec espoir le jour prochain, qui peut-être sera meilleur.

Nous leur avons donné l’espérance.

Veut-on savoir où nous prendrons les besoins qui nous sont indispensables pour le développement des marchés? Faut-il vraiment encore que cela soit dit?

J’ai fait voir précédemment que, grâce à l’assistance par le travail, le gain se trouve multiplié quinze fois. Pour un million, quinze millions; pour un milliard, quinze milliards.

Parfaitement; mais est-ce aussi exact en grand qu’en petit? Le produit du capital n’a-t-il pas une progression décroissante? Oui, celui du capital dormant, lâchement enfoui, non celui du capital en travail. Le capital en travail a même, en hauteur, une redoutable force de production. Et c’est là que gît la question sociale.

Ce que je dis est-il exact?

J’en appelle aux Juifs les plus riches. Pourquoi exploitent-ils tant d’industries? Pourquoi envoient-ils, pour un maigre salaire, au milieu d’effroyables dangers, des gens sous la terre dans le but d’en extraire du charbon? Je m’imagine que cela n’est pas agréable, pas même pour les propriétaires des mines. Je ne crois pas à la dureté de cœur des capitalistes et je ne fais pas semblant d’y croire. Je ne veux pas exciter, mais concilier.

Ai-je besoin d’expliquer le phénomène à la foule, et comment on l’attire, sur les points que l’on veut, vers de pieux pèlerinages?

Je ne voudrais blesser les sentiments religieux de personne par des paroles qui pourraient être faussement interprétées. Je me borne à indiquer ce qu’est, dans le monde mahométan, le pèlerinage de la Mecque, ce que sont, dans le monde catholique, Lourdes et d’innombrables autres points, d’où des hommes, grâce à leur foi, reviennent consolés, ainsi que d’avoir contemplé la sainte tunique de Trêves. Et nous donnerons, nous aussi, des objectifs au profond besoin religieux de notre peuple. Nos prêtres seront certes les premiers à nous comprendre et à marcher avec nous.

Nous laisserons, là-bas, chacun faire son salut à sa façon, aussi et avant tout nos chers libres esprits--notre immortelle légion, qui ne cesse de conquérir de nouveaux domaines à l’humanité.

Il ne doit être imposé à personne d’autre contrainte que celle indispensable à la conservation de l’État et au maintien de l’ordre. Et ce minimum nécessaire ne sera point déterminé alternativement par le bon plaisir d’une ou de plusieurs personnes, mais il sera basé sur des lois d’airain. Veut-on, maintenant, justement conclure des exemples choisis par moi que la foule ne peut être attirée que passagèrement vers ses objectifs de foi, de profession ou de plaisir? Eh bien, la réfutation de cette objection est simple. Un pareil objectif ne peut qu’attirer les masses. Tous ces points d’attraction à la fois sont propres à les fixer et à les satisfaire de façon durable. Car ces points d’attraction réunis forment une grande unité longtemps cherchée, après laquelle notre peuple n’a jamais cessé de soupirer, pour laquelle il s’est conservé et a été conservé par l’oppression: la patrie libre! Lorsque le mouvement se produira, nous attirerons les uns et nous nous ferons suivre par les autres, les troisièmes seront entraînés avec violence dans notre course et les quatrièmes seront poussés derrière nous.

Ces derniers, les ultimes traînards, seront dans la posture la plus fâcheuse, ici comme là-bas.

Mais les premiers, ceux qui s’en iront pleins d’enthousiasme et de vaillance, auront les meilleures places.

NOTRE «MATÉRIEL HUMAIN»