L'espionne

Part 9

Chapter 93,719 wordsPublic domain

Et les bouches qui proféraient ces cris ne riaient plus. Elles témoignaient de la subite colère que venait d’y substituer au rire la sottise d’un domestique qui, sans avertir, avait ouvert une croisée et livré passage à une poussée du jour. La lumière, en entrant, éclairait brutalement les visages blêmis sous le fard, les rides des uns, les traits altérés des autres, les chevelures dépoudrées, la friperie des toilettes; il accusait l’outrage des ans, l’artifice des attraits de convention et des fausses jeunesses; il dissipait les illusions des admirateurs qui avaient cru voir des perfections naturelles là où elles n’étaient que miracle d’art et parure d’emprunt.

Ce fut alors un sauve-qui-peut général qu’en l’absence de la princesse rentrée dans ses appartements, ses dames d’honneur essayaient en vain de contenir. Les femmes, les moins jeunes surtout, se précipitaient vers les antichambres, réclamaient leur manteau, leur capeline, leurs socques, s’emmitouflaient en hâte, prenaient d’assaut les fiacres et les chaises à porteurs stationnant dans la rue ou se résignaient à partir à pied.

Avec la confiance superbe d’une beauté qui ne craint pas le grand jour, Mme de Bonneuil avait attendu pour sortir que la cohue se fût dissipée. A la porte, elle trouva une chaise, envoyée de l’hôtel, en exécution de ses ordres. Elle y monta sans regarder aux porteurs et fut stupéfaite, au moment où ils arrivaient au terme de leur course, de reconnaître en l’un d’eux, sous la perruque postiche et les vêtements qui le métamorphosaient, son complice Rivarennes.

Elle le reconnut en le voyant lui ouvrir la portière et lui tendre la main pour l’aider à descendre.

--Vous! fit-elle avec humeur. Mais pourquoi ce déguisement? Ne vous avais-je pas promis?...

--Ah! ma belle, interrompit-il, n’est pas patient qui veut. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, tant j’avais hâte de connaître le résultat de notre entreprise. Tout à l’heure, n’y tenant plus, j’ai quitté mon lit; je suis venu rôder aux abords du palais et, dans la hâte que j’éprouvais d’être informé, j’ai eu l’idée de prendre la place d’un de vos porteurs.

Mme de Bonneuil haussait les épaules, et dédaigneuse:

--Quelle folie! gronda-t-elle. Allez dormir, Rivarennes. Moi, je vais en faire autant, et c’est probablement ce que fait déjà mon amoureux. Oui, mon amoureux, c’est à dessein que je le dis, et cela doit vous rassurer. Il l’est assez pour ne partir que lorsque je le renverrai. Et sur ce, bonsoir, ou plutôt bonjour.

Elle passa fièrement, tandis qu’il saluait très bas.

Une demi-heure plus tard, elle dormait. Mais avant de se glisser dans ses draps, elle avait donné l’ordre à sa femme de chambre de ne pas entrer chez elle et de n’y pas laisser entrer Mlle Marguerite avant midi.

--Personne avant midi, avait-elle répété, sous aucun prétexte.

Quant à monsieur le duc, s’il se présentait pour faire sa cour, on lui répondrait que madame la comtesse aurait l’honneur de le recevoir à deux heures.

Jusqu’à midi, elle reposa avec la tranquillité d’une conscience pure; et sans doute, elle eut des rêves enchanteurs, car lorsque sa camériste vint la tirer de son sommeil, ses traits respiraient une confiance joyeuse.

--Et ma nièce? interrogea-t-elle. Prévenez-la qu’elle peut venir m’embrasser.

--C’est que madame... c’est que...

--Eh bien, quoi? Qu’y a-t-il? Daignerez-vous vous expliquer, pécore?

--Mademoiselle n’est pas rentrée.

--Comment, elle n’est pas rentrée! Devenez-vous folle?

--C’est comme je le dis à madame la comtesse. Le lit de mademoiselle n’a pas été défait, et sur sa table, j’ai trouvé cette lettre.

Bouleversée et brûlant d’impatience, Mme de Bonneuil arracha la lettre des mains qui la lui présentaient, l’ouvrit, déjà tremblante de fureur et, en ayant dévoré d’un regard le contenu, la brandit en criant:

--Ah! la coquine, la coquine! Qui l’eût crue capable d’un tour pareil?

Et les yeux aveuglés par des pleurs de rage, elle relut le papier révélateur.

«Je prie ma tante de ne pas s’inquiéter de moi. Je rentre en France sous la protection d’amis sûrs et dévoués. Je vais y demander asile à la famille de mon père. Je serai toujours reconnaissante à ma tante de ses bontés. Mais je ne pouvais me résigner à la vie qu’elle mène et qui me devenait d’autant plus odieuse qu’en grandissant j’en sentais mieux la honte. Une telle vie n’était pas celle qui convient à la fille du comte de Morsang. Je dois encore supplier ma tante de ne pas chercher à me reprendre. Si, contre mon espoir, la protection de ma famille paternelle me manquait, je saurais me rendre introuvable.--MARGUERITE DE MORSANG.»

D’abord incrédule, la comtesse, après s’être pénétrée de ce billet jusqu’à le savoir par cœur, ne pouvait plus douter de l’événement qu’il lui révélait. Elle le garda un moment entre ses doigts, accablée et pensive. Puis, se parlant à elle-même, elle reprit à mi-voix:

--Cette petite sotte n’a pu machiner toute seule cette fuite. Elle fait allusion à des amis sûrs et dévoués. Qui sont-ils? Elle ne connaissait personne à Hambourg, et à moins qu’à mon insu, elle n’ait rencontré quelqu’un...

Un nom subitement évoqué en son esprit suspendit ses réflexions. Angoissée par un doute, elle se tourna vers la femme de chambre.

--Courez vous informer de monsieur le duc de Maligny, ordonna-t-elle. S’il est chez lui, priez-le de venir me parler sur-le-champ. Allez, allez vite!

En moins de cinq minutes, la messagère fut de retour. A sa mine déconfite, sa maîtresse pressentit ce qu’elle allait apprendre.

--Eh bien, monsieur le duc? L’avez-vous vu?

--J’ai le regret d’annoncer à madame la comtesse que monsieur le duc a quitté Hambourg ce matin.

--C’est bien cela! s’écria Mme de Bonneuil. Elle s’est fait enlever. Oh! l’hypocrite, la menteuse, la sainte-nitouche! Et lui, lui, le misérable! Comme ils m’ont jouée!

Elle s’était jetée hors de son lit, froissant la lettre dans ses mains crispées, enfilant une robe de chambre, renversant des chaises, faisant voler en éclats un flambeau, une tasse, un miroir, tout ce qui se trouvait à sa portée. Les cheveux sur les épaules, elle arpentait la pièce, jurait, criait, pleurait, s’abandonnait sans contrainte à ses instincts de plébéienne; sous la jolie femme qu’elle se flattait d’être, renaissait la fille des rues, une mégère capable de toutes les violences. La camériste avait battu en retraite, jugeant prudent d’aller attendre de l’autre côté de la porte qu’on la rappelât.

L’excès même de ces manifestations furibondes devait en hâter le terme. Mme de Bonneuil finit par s’apaiser. Mais son irritation, quoique maîtrisée, n’en restait pas moins vive et, loin de diminuer, s’augmentait au spectacle des conséquences désastreuses qu’allait entraîner la fuite de Marguerite et de Maligny: l’échec désormais certain des plans de la police consulaire, le mécontentement de Rivarennes, la perte d’un gain assuré. C’était bel et bien une irréparable catastrophe.

Et ce qui la rendait plus cruelle à l’orgueil de la comtesse, c’était moins encore l’ingratitude de Marguerite, la trahison de Maligny, la comédie qu’il avait jouée, la honte de s’être laissé si sottement tromper par ses adulations, que la certitude d’avoir été sacrifiée, elle, l’invincible dompteuse de cœurs, la charmeuse, l’ensorceleuse qui ne comptait plus ses victoires, à une petite mijaurée, une enfant encore, que personne n’eût pu soupçonner, tant elle semblait insignifiante, de vouloir se faire sa rivale. Que Maligny lui eût préféré sa nièce, n’eût pas craint de lui infliger cette humiliation, voilà surtout ce qui offensait Mme de Bonneuil, ce à quoi elle ne pouvait se résigner, ce qu’elle ne lui pardonnerait jamais.

Il fallait cependant prendre un parti, avertir Rivarennes, le mettre à même de conjurer les suites de l’événement. Les conjurer! Comment? En était-il encore temps? Partis depuis plusieurs heures, les fugitifs avaient trop d’avance pour qu’on pût se flatter d’arriver à Bade avant eux. Maligny ne saurait plus être empêché d’accomplir sa mission, et les conspirateurs, avertis par lui, de se disperser. Alors, à quoi bon s’exposer à la colère de Rivarennes, à ses railleries? Mieux valait partir sans plus tarder, sans le revoir, après lui avoir écrit pour le prévenir de ce qui s’était passé. C’est à cette décision que la comtesse s’arrêta.

La nécessité de donner ses ordres en vue de son départ, d’écrire à Rivarennes et à la Chevalier la détourna durant quelques instants des causes qui motivaient sa résolution. Mais lorsqu’un peu plus tard, elle se trouva seule en voiture, sur la route de Russie, l’énergie qui l’avait soutenue durant ses préparatifs se dissipa, ne lui laissant d’autres armes contre son accablement que sa fureur ranimée et l’espoir de se venger.

Cependant ce n’est pas sur Marguerite qu’elle rêvait d’assouvir sa vengeance. Marguerite, après tout, n’avait rien fait qui ne fût de bonne guerre; elle n’était coupable que d’avoir ajouté foi aux promesses d’un roué et de s’être abandonnée à ses séductions. Le plus grand coupable, c’était lui; c’est lui que la comtesse entendait poursuivre de ses ressentiments, lui qu’elle voulait châtier. Oh! se venger, se venger! Sa pensée, maintenant attachée à ce but, lui suggérait successivement divers moyens d’atteindre l’ingrat.

Elle rêva tour à tour de le dénoncer à la police de Paris comme un royaliste mêlé à des complots contre le Premier Consul, de le déshonorer en l’accusant d’avoir abusé de l’innocence d’une jeune fille encore mineure; d’aller, en traversant Mitau, exposer ses griefs au prétendant dont elle lui aliénerait ainsi l’estime et la faveur. Mais elle pressentait qu’attaqué par elle, il se défendrait, révélerait au besoin les dessous de sa vie que Marguerite lui aurait livrés, et elle reculait devant l’emploi de ces armes qui seraient peut-être plus meurtrières pour elle que pour lui.

Cependant, en traversant la capitale de la Courlande, et sans se laisser rebuter par l’échec d’une tentative antérieure, elle se hasarda à demander audience au prince que les agents de la République désignaient sous le nom de roi de Mitau. Elle voulait, avait-elle écrit, réclamer de sa bonté un acte de justice. Elle s’offrait en même temps à donner au prince proscrit des renseignements précis sur l’état des esprits dans son royaume. Mais l’audience lui fut refusée. Elle en fut prévenue par un billet sec et laconique, signé d’un des secrétaires du roi. Sa Majesté s’était fait une loi de ne recevoir que les personnes connues de lui ou présentées par l’une d’elles. Si Mme la comtesse de Bonneuil avait des révélations à faire, elle pouvait les consigner dans un mémoire qui serait lu avec intérêt et être assurée de l’entière discrétion de Sa Majesté.

Quoiqu’elle eût dû s’attendre à ce refus, elle y vit un outrage dont elle fut aussi irritée que mortifiée. Dès ce moment, dans les projets de vengeance qu’elle nourrissait contre Maligny, elle confondit le serviteur et le maître. Elle voulait se venger des deux à la fois. Quand l’idée lui en vint, elle allait se remettre en route. Au moment où sa chaise de poste franchissait les barrières de Mitau, elle mit sa tête à la portière et, menaçant de son poing fermé le perfide qui avait su se dérober à ses intrigues, elle murmura comme s’il eût pu l’entendre:

--Nous nous retrouverons, monsieur le duc; vous apprendrez à vos dépens ce que vaut la haine d’une femme; et si je ne parviens pas à vous atteindre directement, je vous frapperai dans la personne de votre roi. Je le ferai chasser de son asile, il errera sur les chemins comme un vagabond; je le réduirai à la mendicité, et la Chevalier m’y aidera.

Si ce serment avait pu parvenir aux oreilles des fugitifs, peut-être se fussent-ils effrayés de la violence qui l’accentuait. Mais ils étaient trop loin pour en recueillir même un écho. Entre eux et leur désormais intraitable ennemie, la distance s’allongeait d’heure en heure, sans que les incidents et les fatigues du voyage eussent troublé le plaisir qu’ils goûtaient à s’en aller ensemble, cœur à cœur, dans une union confiante, vers la patrie qui se rouvrait pour eux.

On cheminait du matin au soir. Les journées, dont les haltes aux relais défrayaient seules l’apparente monotonie, s’écoulaient trop vite à leur gré. Le soir venu, on s’arrêtait dans quelque auberge pour y coucher, et trop longues leur semblaient les nuits qui les obligeaient à se séparer. C’était toujours avec une joie nouvelle qu’au matin, ils se retrouvaient, Maligny incessamment attentif à ce que ses compagnes ne manquassent de rien; celles-ci touchées de ses soins, la vieille marquise le traitant comme elle eût traité son fils, prodiguant de même à Marguerite sa maternelle tendresse, et Marguerite se dépensant en multiples témoignages de reconnaissance envers ses libérateurs.

Ils n’ignoraient plus rien d’elle. Peu à peu, elle leur avait raconté sa vie, ses malheurs, ses humiliations chez sa tante de Bonneuil, les révoltes de son honnêteté native, provoquées par tant d’intrigues, de lâchetés, de défaillances morales dont elle avait été témoin. Elle leur confiait aussi ses espérances d’avenir, ses résolutions futures, subordonnées encore à l’accueil qu’elle recevrait de sa famille de France.

Ses aveux, ses confidences, les preuves qu’elle donnait de sa raison, de sa droiture de cœur excitaient leur sollicitude pour la pauvre petite abandonnée, la leur faisaient prendre en affection. Ses infortunes passées, sa joie présente, son esprit, sa candeur, sa grâce juvénile, tout ce qui faisait d’elle une créature d’élite contribuait à la leur rendre plus chère.

Elle ne leur disait pas tout cependant. Ces âmes de jeunes filles savent se faire impénétrables. Quand elles y ont enfoui un secret, nulle force au monde ne saurait l’en arracher contre leur volonté. Marguerite avait le sien. Mais Maligny, quelque grande que devînt son admiration pour elle ne le devinait pas, ne le soupçonnait pas. Ce n’est que plus tard qu’il devait apprendre à lire dans ces yeux charmants que si souvent, en cours de route, il surprenait fixés sur lui et qui s’abaissaient aussitôt qu’il y regardait, comme s’ils eussent voulu se dérober à sa curiosité respectueuse et quasi fraternelle.

Après un arrêt de quelques heures à Francfort, les voyageurs, dans la soirée du 4 janvier, arrivaient à Bade. Après avoir installé ses compagnes à l’hôtel, Maligny disparut. Elles ne le revirent que le lendemain. Il était rayonnant.

--J’ai heureusement accompli ce que commandaient le service et l’intérêt de mon maître, leur dit-il. S’adressant à Marguerite, il ajouta:

--C’est à vous, petite amie, que j’ai dû de pouvoir l’accomplir et de conjurer d’irréparables malheurs. S’ils fussent survenus, c’eût été par ma faute et je serais aujourd’hui à jamais déshonoré. Vous m’avez sauvé l’honneur, je ne l’oublierai pas.

--Et moi aussi, je me souviendrai toujours, répondit Marguerite.

Ils entrèrent en France le lendemain.

X

Au printemps de 1802, Mlle de Morsang, recueillie par sa famille paternelle, habitait Paris dans la maison de la vicomtesse de Morsang, veuve de l’unique frère du feu comte. Touchée par ses malheurs, cette tante, une tout autre femme que la tante de Bonneuil, avait eu à cœur de réparer une grande injustice commise par son mari, en faisant oublier à sa nièce un passé douloureux.

Restée en possession de ses biens et n’ayant pas d’enfants, elle avait ouvert sa maison à l’orpheline qui, sous la protection de la marquise de Prégilbert et du duc de Maligny, était venue un jour frapper à sa porte en faisant appel à sa pitié comme à ce que lui commandait le devoir familial. Séduite par sa grâce, son intelligence, son heureux caractère et la droiture de son cœur, elle s’était promptement attachée à elle et se proposait de l’adopter.

Marguerite avait maintenant dix-huit ans.

L’attrait de sa jeunesse se doublait des dons exceptionnels qu’elle tenait de la nature. Dans la société mondaine en train de se reformer à la faveur de l’ordre de choses nouveau créé par le gouvernement consulaire et où sa tante de Morsang commençait à la produire, elle brillait de tout l’éclat du nom universellement honoré et d’une beauté à laquelle ses qualités morales donnaient un plus grand prix.

Ce qui faisait tache dans sa vie, ces années vécues à côté de Mme de Bonneuil, ce passé qu’elle ne pouvait se rappeler sans être humiliée s’était perdu dans la confusion des événements. On l’ignorait, ou tout au moins n’en parlait-on jamais. Elle-même n’y songeait que comme à un mauvais rêve. Si, parfois encore, sa mémoire en attestait la réalité, c’était un motif pour elle de remercier le ciel qui l’avait miraculeusement tirée de ces ténèbres maintenant dissipées et rendue à une atmosphère de sincère tendresse et de rigide honnêteté.

Son existence était douce et s’annonçait heureuse. En rentrant en France, elle avait eu la bonne fortune de retrouver les biens de son père, jadis séquestrés comme biens d’émigrés, encore disponibles. Deux fois mis en vente sans trouver d’acquéreur, le château de Morsang était resté propriété de l’État. Par l’entremise de Talleyrand, cousin du duc de Maligny, auprès de qui celui-ci s’était plu à appuyer ses démarches, elle venait d’en obtenir la restitution.

En lui faisant retour, alors qu’elle était assurée de posséder dans l’avenir la fortune de Mme de Morsang, la possession de ce vaste domaine achevait de la ranger dans cette catégorie de riches héritières où les émigrés, en rentrant en France appauvris ou même ruinés, ne possédant plus que leur nom, cherchaient une compagne qui redorerait leur blason. On le savait, on le répétait et, comme en outre ceux qui la connaissaient la déclaraient aussi accomplie moralement que richement dotée, les demandes en mariage se multipliaient autour d’elle. Mais, jusqu’à ce jour, elle les avait écartées.

Ce n’était pas que les prétendants à sa main fussent indignes d’elle ou incapables de lui plaire; c’était par système et parti pris. Elle objectait sa jeunesse, un besoin impérieux de jouir le plus longtemps possible de sa liberté, sa volonté de n’épouser que l’homme de son choix et de se donner un long délai pour le choisir.

Pour justifier son attitude et ses refus, elle trouvait en Mme de Morsang une complice toujours prête à la seconder. Cette tante si différente de l’autre et dont chaque jour Marguerite appréciait davantage les mérites et goûtait mieux l’affection ingénieuse, n’était pas pressée de se séparer de sa nièce, joie et charme de son foyer traversé par la mort, où si longtemps elle avait désespéré de voir refleurir le bonheur. Elle appréhendait même le moment où l’oiseau délicieux dont le ramage l’enchantait prendrait son vol, et bien que Marguerite ne cessât de lui répéter que, même mariée, l’affection qu’elle lui avait vouée ne perdrait rien de son ardeur, Mme de Morsang s’attachait à éloigner ce moment.

La nièce et la tante étaient donc d’accord pour écarter les prétendants. Mais tandis que celle-ci s’inspirait d’une préoccupation égoïste que lui dissimulait à elle-même la certitude que jamais Marguerite ne pourrait être plus heureuse qu’elle n’était auprès d’elle, sa nièce obéissait à une préoccupation d’une autre nature. Elle ne se mariait pas parce qu’elle aimait le duc de Maligny et n’eût voulu épouser que lui.

N’osant espérer qu’il la devinerait et que, la devinât-il, il serait assez sensible à ce sentiment pour oublier en quelles conditions et dans quel milieu il l’avait connue, à quel sort douloureux il l’avait arrachée, elle gardait pour elle seule le secret de cet amour, fait d’admiration, d’enthousiasme, de reconnaissance envers l’homme qu’elle appelait son libérateur, qu’elle avait distingué en le voyant pour la première fois et dont les incidents de leur voyage de Hambourg à Paris, avaient ineffaçablement gravé l’image dans son cœur.

Dès leur arrivée en France, elle avait reçu de lui d’inoubliables témoignages d’intérêt et d’amitié. C’est à lui qu’elle devait d’avoir trouvé une mère dans Mme de Morsang; d’accord avec la marquise de Prégilbert, il avait chaleureusement plaidé sa cause auprès de la famille hautaine et dédaigneuse si longtemps insensible à son malheur, et avait obtenu qu’elle lui rouvrît les bras. Avec le même zèle et le même succès, il avait plaidé cette cause auprès du gouvernement consulaire, et c’est encore à lui qu’elle devait la restitution de ses biens, alors qu’il ne parvenait pas à se faire rendre les siens, déjà vendus quand il avait été rayé de la liste des émigrés.

Ainsi, la fin des malheurs de Marguerite était l’œuvre du duc de Maligny, et indépendamment des qualités qui le rendaient digne d’être aimé d’une femme comme elle, c’en eût été assez pour qu’elle s’attachât à lui avec toute la violence d’une âme passionnée, largement ouverte à la reconnaissance. Mais elle l’aimait encore pour une autre cause. Elle l’aimait parce que la Révolution, qui lui avait tout ravi, ses parents, sa fortune, les chances d’avenir qu’en d’autres temps lui eût assurées sa haute origine le laissait pauvre, à l’égal de ces centaines de nobles qui ne recueillaient, à leur retour dans la patrie, que les débris de leur ancienne opulence.

Sans doute, il continuait à porter haut la tête, à faire belle mine à l’avenir, si sombre qu’il fût. Quand il venait chez Mme de Morsang pour voir Marguerite, ce qui lui arrivait fréquemment, c’était toujours avec la même joyeuse humeur sans que rien décelât les pénibles préoccupations que son destin devait lui suggérer. Mais Marguerite les devinait; elle était sûre que pour se cacher sous un sourire, pour se dissimuler sous un langage où ne perçait qu’une incessante sollicitude dont elle se sentait l’objet, elles n’étaient pas moins vives, moins angoissantes et que si, pour ne la point attrister, Maligny les avait en entrant laissées à la porte, elles l’y attendaient pour le ressaisir lorsque, sa visite faite, il franchirait le seuil.

Alors, si elle ne se fût contenue, elle lui eût dit:

--Ne vous inquiétez pas de l’avenir, puisque je suis riche et que je vous aime!

Mais ces paroles ne montaient pas à sa bouche; elles restaient dans son cœur où les clouait la crainte du refus que dicteraient à ce gentilhomme élevé dans des traditions d’honneur les tristes souvenirs de Mme de Bonneuil, la longue cohabitation de sa nièce avec elle, les scandaleuses aventures auxquelles cette enfant avait été mêlée. Que le plus souvent elle ne les eût pas soupçonnées ou que, les découvrant, elle s’en fût indignée au point de s’enfuir pour n’en plus être témoin, c’était certes à son honneur, une preuve de son honnêteté, un argument décisif pour sa défense personnelle, mais insuffisant pour imposer silence aux clameurs que pousserait le monde en apprenant que le duc de Maligny, n’ignorant rien de ce passé, épousait la nièce d’une aventurière toujours vivante et trop jeune encore pour qu’on pût espérer qu’elle était disposée à se repentir, à se faire oublier.

Les appréhensions qui dominaient Marguerite et lui commandaient le silence de ses sentiments s’exerçaient de même sur Maligny. Charmé dès le premier jour par tout ce qu’offrait d’attrayant la jeune fille qui l’avait sauvé d’un péril certain, il ne croyait pas que les services dont, à tout instant, elle lui rendait grâces l’eussent libéré envers elle. Un besoin de gratitude non encore épuisé demeurait toujours en lui, le poussait sans cesse de son côté et lui rendait agréables au plus haut degré les instants qu’il lui consacrait.