L'espionne

Part 8

Chapter 83,770 wordsPublic domain

--Partir, c’est vite dit, fit-il, non sans impertinence. Mais encore faut-il pouvoir. Et puis, fuir devant des dangers inconnus, des dangers qui n’existent sans doute que dans votre imagination...

--Plût à Dieu que mon imagination seule les eût créés! Malheureusement, ils existent. Je ne peux les préciser; mais la preuve en est faite pour moi. C’était mon devoir de vous les signaler. Si vous refusez d’y croire, ce sera tant pis pour vous. Quant à moi, je n’aurai rien à me reprocher.

L’accent de vérité que prit en ce moment la voix de Marguerite le désarma. Il n’osait plus suspecter sa bonne foi; tout au plus, pouvait-il supposer que les craintes qu’elle exprimait étaient sans fondement ou tout au moins bien exagérées.

--Pourquoi me parler par énigmes? fit-il. Je ne comprends pas, et, avant de vous obéir, je voudrais comprendre. N’en ai-je pas le droit?

--Ce que vous devriez comprendre, monsieur, c’est qu’il n’est pas en mon pouvoir d’être plus explicite. Votre incrédulité, si vous y persévérez, entraînera votre perte. Comme il se taisait, elle insista:--Etes-vous sûr que personne n’a intérêt à vous empêcher d’arriver là où vous devez vous rendre et d’y remplir la mission dont vous êtes chargé? Ce qu’elle est cette mission, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il y a dans Hambourg des gens qui ont reçu l’ordre de vous arrêter en route et que si, par une fuite précipitée, vous ne vous dérobez pas à leur surveillance, ils ne reculeront devant aucun moyen pour vous retenir.

Ce fut un trait de lumière.

--Votre tante connaît-elle leur projet? s’écria-t-il. Est-elle leur complice?

Marguerite baissa la tête, comme accablée.

--Quelle cruauté de me le demander, dit-elle, quand vous savez bien que je ne puis vous répondre!

Il était fixé. Le voile jeté sur ses yeux par une habile ensorceleuse se déchirait, la lui laissait voir appliquée à lui faire perdre un temps précieux pour servir de ténébreux desseins et, du même coup, lui découvrait la preuve éclatante de la naturelle droiture de Mlle de Morsang. Il eut honte de ses injustes soupçons. S’il n’eût craint d’être épié, il se fût agenouillé en la suppliant de les lui pardonner. Sous l’empire de l’émotion dont il était subitement saisi, il lui prit la main, la porta à ses lèvres. D’un accent où se confondaient l’admiration et la gratitude, il dit:

--Rassurez-vous, mademoiselle, je vous obéis; je vais partir.

Tirant sa montre du gousset de son gilet, il ajouta:

--Il est cinq heures; à sept heures, j’aurai quitté Hambourg.

--Oh! que je suis heureuse! soupira Marguerite rayonnante.

--Mais ne me direz-vous pas pourquoi vous m’avez montré ce piège, à quel mobile?...

--L’ayant découvert, pouvais-je vous y laisser tomber? Ne pas vous avertir, n’était-ce pas me faire complice du complot tramé contre vous?

--Par qui? par qui? s’écria-t-il, tout vibrant de colère.

--Ne cherchez pas, ne vous attardez pas à chercher. A quoi bon?

--Je voudrais me venger, faire expier à ces misérables...

--En vous vengeant, vous attireriez l’attention sur vous et vous êtes intéressé à ce qu’on perde vos traces. Ne songez qu’à fuir, et surtout que personne ne puisse se douter de votre départ, personne, entendez-vous?

Elle parlait avec tant de conviction et d’autorité, qu’il se soumit comme à un ordre qui lui eût été donné par le roi lui-même.

--Je ferai ce que vous voulez, mademoiselle. Je disparaîtrai sans qu’on le sache et je serai loin quand on s’apercevra que j’ai disparu. Mais je ne vous quitterai pas sans vous exprimer ma gratitude, sans vous dire combien je suis touché de votre dévouement. Vous ne me connaissiez pas, et vous êtes venue généreusement à mon aide en me révélant une clairvoyance, une force d’âme bien rares à votre âge, une noblesse de sentiments surtout que j’admire et qui, dans les tristes temps où nous sommes, devrait être proposée en exemple à tant de malheureux que les épreuves de l’exil ont démoralisés. Le service immense que vous m’avez rendu et que je ne puis, hélas! reconnaître aujourd’hui comme je le voudrais, je ne l’oublierai jamais; il a créé entre nous un lien que la mort seule pourrait briser. C’est un hasard qui nous a réunis; mais si maintenant la vie nous sépare, il est impossible qu’elle ne nous réunisse pas de nouveau, qu’elle ne me donne pas l’occasion de vous prouver la sincérité de ma reconnaissance. On dit des gentilshommes de France qu’ils sont étourdis, légers, facilement oublieux. N’en croyez rien. En quelque circonstance que ce soit, si je puis vous être de quelque secours, vous me trouverez et vous verrez que je sais me souvenir.

Marguerite avait écouté en une sorte de recueillement ce discours chaleureux. Il livrait son cœur à des sensations ignorées. Cette musique, toujours douce à de jeunes oreilles et plus encore quand elles l’entendent pour la première fois, lui semblait à cette heure bien autrement harmonieuse que celle dont les échos lui arrivaient de la salle où, dans la sonorité des voûtes, montait la voix de la Chevalier, mêlée à des accords d’orchestre.

--La Chevalier chante pour deux cents personnes, pensait Marguerite, tandis que ce qu’il me dit, il le dit pour moi, pour moi seule.

Et ravie de constater, en entendant Maligny, que la sincérité de son langage en égalait l’ardeur, elle s’abandonnait à ces rêves que suggèrent si facilement à l’imagination des jeunes filles les promesses de qui a su leur plaire et les captiver. Il avait cessé de parler et elle écoutait encore, sans comprendre que c’est elle-même qui se répétait tout ce qu’il venait de dire, désormais ineffaçablement gravé en elle.

Mais les circonstances étaient trop pressantes pour qu’elle s’attardât longtemps aux perspectives lointaines qu’il avait évoquées. Les rêves d’avenir s’évanouissaient, la remettaient aux prises avec les exigences impérieuses du présent.

--J’accepte avec joie, monsieur, les témoignages de votre reconnaissance, lui dit-elle, et sans plus attendre, j’y fais immédiatement appel. En retour du service que je vous rends, je voudrais vous en demander un.

--Demandez-le, mademoiselle. Ce sera tout bonheur pour moi de vous le rendre.

Marguerite encouragée s’expliqua.

--Une noble dame, une femme de votre monde qui n’est pas une inconnue pour vous, la marquise de Prégilbert, a, comme vous, obtenu sa radiation de la liste des émigrés; comme vous, elle rentre en France et, comme vous, elle part tout à l’heure. Elle est seule, elle est pauvre. L’exiguïté de ses ressources l’a condamnée à voyager avec un roulier, à passer de longs jours sur les routes, cahotée, exposée à toutes les intempéries de l’hiver. Et elle est vieille et bien affaiblie par les privations de l’exil...

Maligny avait compris dès les premiers mots.

--Inutile de continuer, fit-il. Je vous remercie, mademoiselle, de me mettre à même d’accomplir une bonne action. Je ne souffrirai pas que Mme de Prégilbert affronte les fatigues qu’elle s’était résignée à subir, alors que je peux les lui épargner. Si elle daigne m’accepter pour compagnon de route, c’est dans ma voiture que je la conduirai à Paris.

--Vous consentez! Vous ne redoutez pas la monotonie d’un tel voyage! Une vieille femme! Ce sera moins gai qu’avec la Chevalier.

Cette réflexion malicieuse, dont un joli rire souligna la malice, l’humiliait bien un peu, mais ne l’offensa pas; il feignit même de ne pas l’avoir entendue et confirma son consentement en reprenant:

--Si Mme de Prégilbert est encore là, je vais lui offrir...

Il se levait, cherchant des yeux la marquise pour aller à elle. Mais Marguerite le retint, et, redevenue pâle, anxieuse, tremblante, elle murmura:

--C’est que ce n’est pas tout.

--Que puis-je encore? fit-il, prouvant par son empressement à répondre qu’il promettait d’avance.

--Je voudrais que vous me prissiez avec vous, avoua Marguerite, car moi aussi j’ai hâte de revoir la France, des parents qui ne savent ce que je suis devenue. Je ne vous gênerai pas; il me faut si peu de place: un bout de banquette me suffira.

Stupéfait par cette prière inattendue, Maligny balbutia:

--Mais Mme de Bonneuil? Vous dépendez d’elle.

--Laissons ma tante; il ne s’agit pas d’elle, mais de moi. Elle ignore mes intentions. Si elle les connaissait, elle s’opposerait à mon départ. Et comme pour prévenir le refus que l’étonnement de Maligny lui faisait craindre, Marguerite, joignant les mains, l’adjura:--Je vous en supplie, ne me refusez pas. Arrachez une infortunée à l’affreuse vie qui lui est faite. Tirez-la des ténèbres où elle se débat; ramenez-la vers la lumière. Vous en serez récompensé, monsieur, par la satisfaction de l’avoir rendue au bonheur, à la joie de vivre. Je vous ai sauvé, sauvez-moi!

Debout devant lui, le suppliant, les mains tendues, elle lui offrait un visage baigné de larmes dont elles rendaient la grâce virginale plus éloquente, plus irrésistible. Aussi ne fut-il pas longtemps à se décider. Il saisit le bras de Marguerite:

--Venez, mademoiselle, dit-il. Désormais vous aurez un protecteur et aussi une protectrice, ajouta-t-il en désignant la marquise de Prégilbert qu’il venait d’apercevoir assise à l’écart, dans une attitude d’attente.

La vieille dame tomba des nues en apprenant ce qu’à son insu sa petite voisine de table avait fait pour elle et le succès de cette démarche, dont les offres courtoises du duc de Maligny, aussitôt acceptées que formulées, lui confirmèrent l’heureuse réalité. Mais son saisissement fut plus grand encore lorsqu’elle entendit le duc ajouter:

--Nous ne sommes pas seuls à partir; Mlle de Morsang part avec nous.

--Eh bien, tant mieux! s’écria-t-elle quand elle se fut remise de son émoi. Elle est exquise, cette enfant, et je lui avais promis de la faire rentrer en grâce auprès de la famille de son père. Si je n’y réussis pas, elle ne sera pas abandonnée pour cela, car je n’oublierai jamais ce que je lui dois. Par exemple, si je sais comment je vais m’en tirer avec mon brave roulier, fit-elle en se rappelant l’engagement qu’elle avait pris envers lui.

--Ne vous en inquiétez pas, marquise, dit Maligny; nous lui payerons le prix de votre route, comme si vous aviez voyagé dans sa charrette. Nous lui demanderons seulement de ne pas raconter que vous voyagez avec moi, avec nous. Il importe qu’on l’ignore, à cause d’elle, acheva-t-il en regardant Marguerite.

Ce n’était pas tout, en effet, d’avoir pris ces importantes résolutions; il fallait les cacher. La nécessité d’en faire mystère obligeait à la ruse. Pour arrêter les moyens de quitter Hambourg sans que Mme de Bonneuil en fût avertie, un accord était indispensable. Ils furent l’objet d’un examen immédiat. Tandis que la Chevalier, après avoir enchanté ses auditeurs en leur prodiguant les richesses de sa voix, se révélait à eux sous une forme nouvelle en leur débitant les plus émouvantes tirades de son répertoire tragique, Mme de Prégilbert, le duc de Maligny et Mlle de Morsang préparaient leur départ en discutant les mesures de précaution qu’il y avait lieu de prendre pour que le secret n’en transpirât pas.

Maligny, au cours de sa vie aventureuse, s’était trouvé aux prises avec des difficultés auprès desquelles celles du moment étaient jeu d’enfant; Mme de Prégilbert portait dans l’âme la belle intrépidité des femmes françaises, et Marguerite puisait dans sa jeunesse, dans la volonté de changer d’existence, assez d’audace pour ne pas reculer devant l’exécution du plan qu’elle avait imaginé. L’accord fut donc facile, et dix minutes suffirent à le cimenter.

On partirait de chez Mme de Prégilbert. Elle habitait à l’extrémité du faubourg de Saint-Paul, dans une rue qui donnait sur la campagne. C’est là qu’à sept heures la chaise de poste de Maligny, qu’il se chargeait de faire sortir de l’hôtel de Saint-Pétersbourg sans donner l’éveil, irait prendre les voyageuses. Le passeport de la marquise, dont elle s’était munie depuis plusieurs jours en vue de son départ, l’autorisait à se faire accompagner d’une personne à son service dont le signalement n’était pas donné. Mlle de Morsang prendrait provisoirement ce rôle. Quant à Maligny, il était en règle, son passeport délivré à Mitau pour l’Allemagne ayant été visé à la frontière russo-allemande à destination de Paris. Au mois de décembre, les nuits sont longues, le jour est lent à paraître. En se hâtant, on serait hors la ville avant qu’il se fût levé. Une fois là, aucun danger n’était à craindre, alors surtout que ce départ précipité n’aurait pas eu de témoin.

Lorsqu’un dernier mot eut scellé l’entente, Maligny, abandonnant ses amies, se mit à la recherche du comte de Thauvenay qu’il voulait avertir. Il le découvrit à l’entrée de la salle du concert, debout et seul, écoutant de loin la Chevalier. Sa physionomie trahissait les deux sentiments contraires entre lesquels il était tiraillé. D’une part, c’était du mépris pour cette histrionne dont il connaissait l’avilissement, les désordres, l’existence vouée au libertinage et à l’intrigue; de l’autre, l’admiration que lui inspiraient son talent de chanteuse, sa voix de fée, l’art consommé avec lequel elle communiquait à ses auditeurs, soit qu’elle chantât, soit qu’elle déclamât, l’émotion profonde dont elle semblait animée. Arraché à sa contemplation en entendant prononcer son nom, Thauvenay suivit Maligny. Après s’être assuré qu’on ne regardait pas de leur côté, celui-ci dit:

--Je vous cherchais pour prendre congé de vous, comte, pour vous dire adieu.

--Vous partez, mon cher duc! Je croyais que vous aviez ajourné votre départ?

--J’ai réfléchi à ce que vous m’avez confié tout à l’heure au sujet de ces deux femmes, et toute réflexion faite, je préfère quitter Hambourg sans les revoir.

--Vous vous défiez d’elles, n’est-ce pas?

--Sans aller jusque-là, je trouve prudent de me conformer aux instructions que j’ai reçues à mon départ de Mitau: elles m’enjoignent de me rendre à Bade tout d’une traite. En me versant les fonds qui m’étaient nécessaires, vous m’avez enlevé le seul prétexte qui m’eût permis d’y contrevenir.

--Ma foi, je vous approuve. J’y perds l’occasion de vous présenter des partisans dévoués de notre maître; mais je le regrette moins si c’est pour le bien de son service. Je vous accompagne jusqu’à votre hôtel; je veux vous mettre en voiture.

--Gardez-vous-en bien! Si l’on vous voyait sortir avec moi, on supposerait très probablement que je pars, et tout le monde doit l’ignorer, tout le monde! répéta Maligny avec force.

--J’obéis, cher duc, j’obéis, concéda Thauvenay.

--Alors, séparons-nous, mon vieil ami. Au revoir, en France, je l’espère.

--Puisse le ciel nous y réunir bientôt!

Ils se tournèrent le dos. Thauvenay reprit son attitude contemplative et Maligny s’éloigna, gagnant la sortie à pas lents comme un homme que rien ne presse ou qui ne quitte qu’à regret un spectacle attachant. Marguerite et la marquise l’avaient devancé du côté de la porte. Il les vit qui causaient avec l’une des dames d’honneur de la princesse, reconnaissable au chiffre en brillants suspendu à son cou. Il comprit que cette obligeante personne s’efforçait de les retenir, les engageait à ne pas quitter encore la fête, mais qu’elles résistaient, alléguaient leur fatigue, le besoin de dormir après cette nuit féerique.

S’étant rapproché, il entendit Marguerite demander comme un service à la dame d’honneur de prévenir la comtesse de Bonneuil qu’elle était allée se coucher.

--Que ma tante ne s’inquiète pas de moi, disait-elle; Mme la marquise de Prégilbert veut bien prendre la peine de me ramener.

--Elle pense à tout, cette petite, se dit Maligny. C’est plaisir de comploter avec des gens qui n’oublient rien.

Il eût été bien plus satisfait encore s’il eût pu suivre Mlle de Morsang, la voir descendre d’un fiacre devant l’hôtel de Saint-Pétersbourg, dont la porte était restée ouverte à cause des allées et venues de cette nuit de Noël, prendre un flambeau dans la loge sans tirer le veilleur de son sommeil, gagner sa chambre sans bruit, écrire en hâte une lettre qu’elle mit en évidence, jeter dans un sac de voyage les objets nécessaires pour sa route, ses modestes bijoux de jeune fille, le peu d’argent qu’elle possédait, et après s’être en hâte vêtue chaudement, descendre avec autant de prudente dextérité qu’elle en avait mis à monter, et reprendre place dans le fiacre où la marquise l’attendait. C’est pour le coup qu’il eût reconnu qu’elle possédait un sang-froid égal à sa présence d’esprit. Mais c’est ultérieurement et par d’autres preuves qu’il devait s’en convaincre, car lorsque lui-même, quelques instants plus tard, arriva à l’hôtel, où tout dormait encore, maîtres et gens ne s’étant couchés qu’au matin, ces dames n’y étaient plus.

En y entrant, à la lueur des lanternes non encore éteintes, il fut rejoint par un postillon qui conduisait trois chevaux tout harnachés. Il l’interpella en allemand:

--C’est pour le duc de Maligny que tu viens?

--Oui, monsieur. L’ordre était pour sept heures; je suis en avance.

--Il faut toujours être en avance. Tu auras un louis pour ton exactitude et tu en auras deux si nous sommes partis dans dix minutes sans réveiller personne; en plus, je paye triples guides. Voici ma berline, continua-t-il en la désignant parmi d’autres rangées dans une remise. Tu vois que les gros bagages n’ont pas été déchargés.

Électrisé par ces promesses, le postillon se hâtait d’atteler, tandis que Maligny entrait dans son appartement au rez-de-chaussée. Il y trouva son domestique qui sommeillait en l’attendant.

--Alerte, Labrie! lui dit-il; ma houppelande, mes bottes fourrées; boucle ma valise; nous partons.

Type achevé de ces vieux serviteurs d’autrefois, qui se faisaient honneur, quand leurs cheveux blanchissaient, de n’avoir eu qu’un maître, Labrie était accoutumé à obéir toujours sans s’étonner jamais. En un clin d’œil, il eut aidé M. le duc à changer de costume et exécuté ses ordres. Alors seulement, il fit remarquer que M. le duc n’avait pas acquitté sa dépense d’hôtel.

--Tiens, c’est vrai! dit Maligny. Comment faire? J’aurais voulu ne pas troubler le sommeil de ces braves gens et qu’on ne connût mon départ que lorsque nous serons partis.

--Si monsieur le duc veut me laisser faire, conseilla Labrie. Nous avons réveillonné ensemble cette nuit, le veilleur et moi, et à mes frais. C’est donc un ami. En lui graissant la patte et en lui laissant de quoi payer la note...

--Bien, bien, interrompit Maligny, arrange cela avec lui et sois généreux.

Un peu avant sept heures, tout était réglé. La voiture passait sous la voûte de l’hôtel endormi, les chevaux allant au pas, et, une fois dans la rue, prenait d’un train rapide la direction du faubourg de Saint-Paul où Maligny allait chercher ses compagnes de voyage.

IX

Bien qu’au dehors les lueurs naissantes du jour commençassent à blanchir le ciel embrumé, chez la princesse d’Holstein, où les volets des fenêtres hermétiquement clos les empêchaient de pénétrer, la fête ne semblait pas près de finir. La Chevalier ne chantait plus, ne déclamait plus. Mais, les invités de la princesse répandus dans les salons ne songeaient pas à se retirer, retenus encore en cette maison hospitalière par la douceur de s’y trouver réunis et comme par le désir d’épuiser, avant d’en sortir, les jouissances dont les y avait abreuvés la noble femme à qui les moins fortunés d’entre eux devaient de revivre pour quelques heures les jours heureux d’un passé qu’ils regrettaient toujours et toujours de plus en plus.

En se prolongeant, leur réunion avait créé des familiarités. Dans les groupes qui s’étaient formés çà et là, il y avait moins de solennité, moins de gêne qu’au début de la fête. On se connaissait mieux, on était plus confiant; des sympathies s’étaient révélées, des attirances s’exerçaient dont ici les manifestations de pure amitié faisaient seules tous les frais, tandis que là, elles revêtaient la physionomie de l’éternelle poursuite de l’homme après la femme, mettaient aux lèvres des paroles brûlantes et dans les yeux les mensonges de l’amour qui naît, se déclare ou se dérobe.

En quittant la place où elle s’était mise pour applaudir la Chevalier, la comtesse de Bonneuil, prévenue de la sortie de sa nièce et ravie de n’avoir pas à s’occuper d’elle, avait été d’abord déçue de ne pas revoir Maligny; déçue, mais non inquiète. Elle était trop convaincue de son pouvoir sur lui pour supposer qu’il tenterait de s’y soustraire. En eût-elle eu le soupçon que le souvenir de leur savoureux entretien aurait suffi pour la rassurer. N’avaient-ils pas décidé de le reprendre dans la journée? N’est-ce pas sur une prière de lui, sur la réponse encourageante qu’elle avait faite qu’ils s’étaient séparés? Comment l’idée fût-elle venue à Mme de Bonneuil que, presque assuré de vaincre une résistance de plus en plus affaiblie, Maligny avait renoncé à poursuivre un si brillant combat, à réaliser les espérances qu’il en avait emportées--tels des drapeaux enlevés à l’ennemi et précurseurs de sa défaite?

--Non, il n’a pas voulu déserter, se disait la comtesse; il croit me tenir; mais c’est moi qui le tiens et solidement; et je vais le revoir tout à l’heure, plus docile, plus épris, tout à ma merci.

Animée de cette conviction, elle alla s’asseoir auprès de la Chevalier, qu’avaient accaparée, à sa descente de son estrade, quelques gentilshommes entreprenants. Groupés autour d’elle, ils se disputaient ses sourires. Elle les leur prodiguait avec insouciance, comme un trésor qu’on sait inépuisable. La présence de Mme de Bonneuil modifia leur attitude et leur langage. Avec une femme de théâtre, ils s’étaient abandonnés à toutes les fantaisies de l’esprit, à toutes les libertés de parole. Une femme de leur monde ou crue telle, devait leur commander plus de réserve, et la conversation, quand la comtesse y eut pris part, changea de ton, devint plus grave, cessa bientôt de les intéresser. Peu à peu, le vide se fit autour des deux Françaises.

--On peut enfin causer librement, dit alors Mme de Bonneuil. Savez-vous, ma belle amie, que si j’ai eu cette nuit la joie de vous applaudir, je vous ai à peine vue?

--C’est vrai, chère comtesse, et je m’en plains comme vous. Mais je ne m’appartenais pas.

--Oui, votre triomphe a été écrasant, et l’enthousiasme de vos admirateurs m’a fermé l’accès de votre char!

--S’ils pouvaient savoir à quel point leurs hommages m’ont lassée! fit la Chevalier en étouffant un bâillement. Je tombe de fatigue, ma chère.

--C’est compréhensible! Une telle nuit succédant à une journée de voyage!...

--Aussi vais-je profiter de ce qu’on ne nous observe pas pour m’éclipser et gagner mon lit. Mais nous nous reverrons cet après-midi, ce soir, car vous êtes à Hambourg jusqu’à demain, n’est-ce pas?

--Peut-être pour plus longtemps.

--Vraiment? Et moi qui vous croyais si pressée d’aller retrouver Rostopchine!

--N’empêche que mon départ sera probablement retardé.

Les belles dents de la Chevalier brillèrent dans un rire bon enfant et railleur à la fois...

--Le duc de Maligny, n’est-ce pas? demanda-t-elle. Allons, avouez comtesse; vous savez bien que je n’ai jamais trahi une amie. D’ailleurs, il est charmant.

--Oh! charmant. Si vous y tenez, je vous le laisse.

La Chevalier se levait.

--Je vous ai fait ma profession de foi, reprit-elle. Quand on a un amant comme Koutaïkof, on ne le trompe pas, à moins que...

Elle acheva à l’oreille de son amie une confidence dont celle-ci répéta sur un ton d’admiration le dernier mot.

--L’empereur! Alors, c’était vrai ce qu’on a raconté?

--Oui, ma chère, confessa la Chevalier en se rengorgeant.

A ce moment, des exclamations indignées interrompirent l’entretien.

--Mais c’est abominable, c’est une trahison!

--On prévient, au moins!

--Fi! l’horreur!