L'espionne

Part 7

Chapter 73,877 wordsPublic domain

Elle se fût cependant rassurée si, dans son ignorance, elle avait pu comprendre qu’en dépit des encouragements qu’on lui prodiguait le jeune duc ne perdait pas le sang-froid, que, malgré les apparences, il ne se livrait pas, ramené sans cesse à une défiance instinctive par le souvenir des avertissements de Thauvenay. Mais comment eût-elle cru à sa prudence quand tout en lui trahissait la défaite prochaine? Elle ne voyait que le piège tendu, la victime prête à y tomber. Clouée à sa place par sa timidité, par les convenances, elle se demandait avec angoisse si elle pourrait parler à temps pour le retenir.

Brusquement, son attention fut attirée par sa voisine et par l’opération à laquelle elle se livrait. Ne se croyant pas observée, la vieille dame avait étalé son mouchoir sur ses genoux et y faisait tomber d’un coup de fourchette sec et dissimulé les mets dont elle avait empli son assiette. Successivement disparurent ainsi sous la table une aile de volaille, deux saucisses de Francfort, des petits pains, des gâteaux, des fruits qui de la serviette passèrent promptement dans des poches profondes ménagées sous les jupes.

Que de besoins cachés trahissait ce jeu lamentable! Des larmes montèrent aux yeux de Marguerite; à travers le voile qu’elles y mettaient, elle eut le temps de constater que la robe de sa voisine, qui avait été belle autrefois, était à présent toute fripée, que les dentelles du corsage étaient reprisées, les plumes de la coiffure défrisées et jaunies. La misère qui avait passé en tempête sur la noblesse de France émigrée tachait de ses stigmates ces riches atours. Mais le témoignage en était encore plus lamentable, plus humiliant en la forme sous laquelle Marguerite venait de le surprendre. Elle se reprochait de l’avoir surpris.

Elle regarda d’un autre côté pour ne pas gêner sa respectable compagne. Mais celle-ci, comme si elle se fût sentie observée et eût tenu à se justifier, dit avec un accent de simplicité qui rendait plus poignant son aveu:

--C’est pour ma route; quelques provisions qui pendant deux ou trois jours m’épargneront les dépenses d’auberge.

--Vous allez en voyage, madame? demanda Marguerite en évitant de faire allusion à cette étrange manière de s’approvisionner.

--Je rentre en France; j’ai obtenu ma radiation et je pars tout à l’heure.

--Que vous êtes heureuse! Et comme je voudrais partir, moi aussi!

La spontanéité de ce cri en attestait si clairement la sincérité que la vieille dame, saisie de pitié, eut un mouvement comme pour exprimer à sa jolie voisine le regret de ne pouvoir l’emmener. Mais, elle se contint et se contenta de répondre:

--Oui, je suis bien heureuse! Et cependant que de changements, que de vides je vais trouver là-bas! Mon mari et mon fils ont été guillotinés; ma bru est morte de douleur en laissant son enfant aux mains de nos fermiers. Ces événements m’ont ruinée. Mon hôtel de Paris, mon château du Morvan sont sous séquestre. Tout cela est affreux et je n’aurais pas songé à rentrer en France si mon petit-fils ne me réclamait. Je n’ai plus rien que lui; c’est pour lui que je rentre et ce sera un grand bonheur de le revoir. Mais je sens bien que je ne suis pas à la fin de mes maux.

--Les maux sont moins cruels dans la patrie que dans l’exil, objecta Marguerite.

--Oui, c’est vrai, poursuivit son interlocutrice, l’exil est le pire de tous. Tout ce que j’ai souffert dans cette Allemagne maudite eût été allégé si je l’eusse souffert dans ma patrie. Donner pour vivre des leçons de piano, comme je l’ai fait, user ses yeux la nuit à raccommoder des dentelles pour accroître un peu ses ressources, se coucher parfois sans souper, se réveiller en hiver dans une mansarde sans feu, ne voir autour de soi que privations et que larmes, tout cela n’est rien quand on a le ciel natal au-dessus de soi et quand on peut, à son gré, aller prier sur la tombe des êtres chéris qu’on a perdus. Mais je vous attriste, chère mignonne. Pardonnez-moi de vous dire ces choses à vous qui ne m’êtes rien et qui ne me connaissez même pas.

--Oh! madame, s’écria Marguerite, pourquoi vous excuser? Je suis si fière d’être jugée digne de recevoir vos confidences, si touchée de votre bonté! Ne voulez-vous pas me dire votre nom? Je le prononcerai dans mes prières.

--Je suis la veuve du lieutenant général marquis de Prégilbert. Et vous, chère enfant, ne saurai-je pas qui vous êtes? Vous ne résidez pas à Hambourg, sans doute; je ne vous avais jamais vue. Vos parents sont-ils ici?

--J’ai perdu ma mère en venant au monde, confessa Marguerite. Mon père était le comte de Morsang, mort au service du roi, à la suite d’une blessure reçue en combattant dans les rangs de l’armée de Condé.

--Mademoiselle de Morsang! s’écria la marquise. Mais alors, c’est vous la nièce de la belle personne que je vois là-bas avec notre cher duc de Maligny. Il ne paraît pas regretter d’avoir été placé à son côté, ajouta-t-elle avec une pointe de malice.

Un peu honteuse de cette remarque, Marguerite dit avec mélancolie:

--La comtesse de Bonneuil est la sœur de ma mère. Elle m’a recueillie, il y a quelques années, quand la mort de mon père me fit orpheline.

--Ah! vous êtes la fille du comte de Morsang, continua la marquise dont l’intérêt parut redoubler.

--On vous avait déjà parlé de moi, madame?

--Oui, et aussi de votre tante. Sa beauté, sa toilette ont fait sensation. Une émigrée ayant conservé sa fortune, c’est si rare! Car on la dit très riche, votre tante. Quelqu’un racontait qu’elle est veuve, que vous êtes son unique héritière. Par exemple, j’ai été très surprise en entendant prononcer son nom. J’ai bien connu avant la Révolution une comtesse de Bonneuil, mais ce n’était pas celle-ci et je ne savais pas qu’il en existât deux.

Ce bavardage mettait Marguerite au supplice. Il touchait à ce qui toujours était resté pour elle un mystère, les motifs pour lesquels la femme qui se vantait en toute occasion d’être de la famille de Bonneuil s’en était arrogé le droit et avait substitué ce nom au nom de la sienne; pourquoi, n’ayant jamais été mariée--Marguerite le tenait de son père--elle se prétendait veuve. Mais ce n’était pas le moment de s’attarder à ces questions. Sous peine de paraître complice des viles intrigues qu’elle n’était que trop fondée à soupçonner, Marguerite devait ne rien laisser percer de ses soupçons, appuyer les dires de sa tante et d’en fournir une explication qui les justifiât.

--Mon oncle de Bonneuil, observa-t-elle, était le dernier rejeton d’une branche cadette.

Loin d’y contredire, la marquise reprit:

--C’est ce que j’ai pensé. Du reste, branche cadette ou branche aînée, les Bonneuil sont d’assez bonne maison, de même les Morsang, pour prétendre aux plus hautes alliances. Puisque l’héritage de la comtesse doit vous revenir, vous êtes un brillant parti et je n’en reviens pas que vous ayez été si peu entourée ici.

--J’en bénis le ciel, madame, puisque cela me vaut de vous connaître.

--Vous êtes charmante, mademoiselle. N’empêche que nos jeunes seigneurs sont d’ordinaire plus empressés autour des héritières, même quand elles ne sont pas aussi jolies que vous.

Marguerite devint toute rouge. Jolie, elle! Personne ne le lui avait encore dit, si ce n’est sa tante, et encore n’était-ce que pour lui reprocher de ne pas savoir tirer parti de ses avantages personnels.

--Mais, je n’ai que seize ans, madame, fit-elle.

--Je n’en avais pas quinze quand on m’a mariée.

--Et puis, je n’accepterais pas le premier venu.

A ces mots, qui lui échappèrent presque malgré soi, la marquise lui répondit par un sourire doucement railleur et en accentua la signification en disant:

--J’étais pareille à vous, ma petite. Le premier venu, comme vous dites, m’eût fait horreur; j’ai dû cependant l’accepter quand il s’est présenté, et il a fait le bonheur de ma vie, un bonheur que je ne cesserai de regretter.

Sa vieille figure s’était assombrie; des pleurs sillonnèrent ses rides et elle parut plier sous le fardeau de ses souvenirs.

--Comment l’en détourner? se demandait Marguerite, attristée d’être la cause volontaire de cet émoi. Elle en eut bientôt trouvé le moyen.

--Vous allez donc partir, madame? interrogea-t-elle.

--Dans quelques instants, à sept heures, en sortant d’ici, où je ne serais pas venue si je n’avais eu à cœur de remercier la princesse de ses bontés et de faire mes adieux à quelques amis, compagnons de mon exil. J’ai assisté à la messe de minuit; ma malle est prête; le temps de changer de robe et je serai en route. Le voyage m’effraye bien un peu; il sera long et fatigant; car je dois le faire en compagnie d’un brave homme de roulier qui m’a offert de me prendre avec son chargement. Il le conduit à Francfort et moi avec, à petites journées. J’espère trouver là les moyens d’arriver jusqu’à Paris.

Marguerite, stupéfaite, se récria:

--En charrette, vous! Une grande dame et à votre âge!

--Eh bien! quoi, je ne serai pas la première. Comment faire d’ailleurs? Je n’aurais pas eu assez d’argent pour payer la poste ou même une place en diligence. Il a bien fallu me résigner à la charrette. En y montant, je songerai à mon mari, à mon fils. Ils y sont montés, eux aussi, et c’était pour aller à la mort! Mais c’est trop vous affliger, mon enfant. Parlons de vous. Madame votre tante ne songe-t-elle pas à rentrer aussi? La France doit l’attirer comme elle nous attire tous.

--Hélas! madame, nous n’en prenons pas le chemin: nous retournons en Russie.

--Mais, vous reviendrez bientôt à Paris. Vous avez de la famille, je crois. Votre père, si je ne me trompe, a perdu un frère dont la veuve n’a pas émigré. Elle sera heureuse de vous revoir.

--Je la connais à peine et pas davantage les autres membres de ma famille paternelle, déclara Marguerite. Leur orgueil n’a pas pardonné à mon père son mariage, une mésalliance, disaient-ils. Sa mort n’a pas désarmé leur rigueur. Je suis pour eux comme une étrangère et n’ai rien à en attendre.

--C’est qu’ils ne vous connaissent pas. Mais quand ils vous auront vue si jolie, si spirituelle et si gracieuse, si digne en un mot du nom que vous portez, ils vous reviendront, je vous l’affirme, et, pour moi, je considérerais comme une bonne action de vous rendre leur tendresse. Quand vous serez à Paris, venez me voir; je vous aiderai, je vous conseillerai... Ne croyez pas que ce soient là de vaines paroles; l’engagement que je prends, je le tiendrai si vous me fournissez l’occasion de le tenir, car vous m’avez conquise.

Le cœur de Marguerite se fondait dans un sentiment d’inexprimable confiance. Jamais elle ne s’était sentie l’objet de tant de tendre sollicitude. Ce qu’elle éprouvait, elle fut impuissante à le cacher. Dans un élan irréfléchi, elle se livra tout entière.

--Ah! madame, soupira-t-elle, je voudrais partir avec vous!

--Et moi, je voudrais bien vous emmener. Mais madame votre tante consentirait-elle?...

--Son consentement n’est pas nécessaire, interrompit Marguerite en se redressant. Je suis maîtresse de ma vie comme elle est maîtresse de la sienne. D’ailleurs, si je partais, ce serait à son insu. Je possède quelques petites économies; elles suffiraient à payer mon voyage, et une fois à Paris, en me voyant sous votre protection, peut-être ma famille me recevrait-elle.

Marguerite s’était laissée aller à toute la violence d’une inspiration impétueuse, révélant ainsi les dégoûts, les humiliations, les rancœurs de l’existence à laquelle elle était condamnée. L’affirmation soudaine de sa volonté d’en changer trahissait une si grande détresse d’âme que Mme de Prégilbert, subitement éclairée, ne put que murmurer:

--Ah! ma pauvre enfant! Ma pauvre enfant!

Mais déjà Marguerite se ressaisissait, s’apaisait. Comme honteuse de s’être ainsi abandonnée, elle reprit:

--Peut-être me trouvez-vous un peu folle, madame. Daignez me pardonner, je suis si malheureuse!

Elle ne put continuer; on sortait de table. Dans le tumulte dont les voix joyeuses et le bruit des chaises emplissaient la salle, elle venait de voir le duc de Maligny, séparé de Mme de Bonneuil par la foule, s’avancer de son côté. Leurs regards se croisèrent et se comprirent. C’en fut assez pour dissiper les angoisses et les alarmes de Marguerite. Maintenant, elle était sûre que Maligny cherchait à la rejoindre, à lui parler.

Depuis quelques heures, elle avait en vain voulu l’arrêter au passage, et voilà qu’il venait au-devant d’elle! Bien qu’elle ne pût encore prévoir quelles seraient les suites de l’entretien qu’elle avait tant souhaité, il lui suffit de constater que cet entretien Maligny ne le désirait pas moins qu’elle-même pour la disposer à considérer comme l’instrument de sa propre délivrance et de son propre salut ce jeune homme qu’elle s’était promis de sauver.

Son cœur fut alors pénétré d’une joie intense qui la transfigura. Mais ce n’est pas cette joie, dissimulée au prix d’un effort prodigieux, qui tout à coup la clouait à sa place. Non, c’était une idée neuve, imprévue, véritable inspiration du ciel, qui subitement s’emparait de son esprit et la faisait se trouver ridicule de ne l’avoir pas conçue plus tôt. Elle demeura un moment comme éblouie. Puis, pareille à l’oiseau qui, d’un vigoureux coup d’aile, s’arrache à des marais fétides et s’élance vers l’azur, elle se tourna radieuse vers la marquise de Prégilbert.

--De grâce, madame, supplia-t-elle, ne quittez pas cette maison sans avoir reçu mes adieux. Je ne vous ferai pas attendre, je reviens, et ce sera pour vous annoncer, je l’espère, que vous ne partirez pas seule et que vous n’irez pas à Paris en charrette.

Sans attendre que la marquise eût dominé l’étonnement que devait lui causer ce langage énigmatique, elle se glissa parmi les groupes pour se rapprocher du duc de Maligny, non sans avoir jeté une fois de plus à sa nouvelle amie:

--Je reviens, je reviens!

VIII

Bien que les avertissements du comte de Thauvenay touchant Mme de Bonneuil et les relations amicales qui existaient entre elle et une comédienne telle que la Chevalier, connue par ses mœurs faciles et sa vénalité, eussent dû disposer le duc de Maligny à la considérer elle-même comme une personne libre de préjugés, faisant aisément litière des convenances mondaines, il savait trop bien à quelle abdication de toute dignité, à quels expédients les souffrances et les misères de l’émigration avaient réduit des femmes de haute naissance, pour s’étonner outre mesure de ce dont s’offensait l’honnête Thauvenay.

En se mettant à table à côté de la comtesse, flatté d’être distingué par elle, entraîné à courir la chance d’une bonne fortune apportée sous sa main par le hasard, il était loin de soupçonner sa belle compatriote d’avoir menti en se parant d’un titre et d’un nom qui ne lui appartenaient pas. Mais, les quelques instants qu’il venait de passer à son côté dans un abandon de confiance, dont elle s’était plue à lui donner l’exemple, suffisants pour dissiper les illusions qu’il pouvait garder encore sur sa valeur morale, avaient en outre éveillé ses doutes quant à la vérité de ses dires et au but d’une bienveillance dont elle lui avait si vite prodigué toutes les preuves que peuvent contenir les paroles.

En jouant cette comédie, elle s’était laissé voir plus peut-être qu’elle ne le voulait. A divers traits, à des expressions triviales, à des mots révélateurs d’une étrange souplesse de conscience, il avait flairé l’aventurière, et quoique non fixé sur ce point, il s’était mis en garde contre ses entreprises tout en se donnant l’air d’être prêt à y succomber. Mais ce jeu avait aussi ses dangers. Elle était si séduisante, la traîtresse, si captivante était sa grâce, si dominatrice la caresse de ses yeux que, quoique résolu à ne pas se laisser griser, Maligny prenait plaisir à s’abandonner aux premières atteintes de l’ivresse, ou plutôt de cette griserie de surface dont son expérience des femmes l’assurait de rester maître.

Dupe à son tour, après avoir fait tant de dupes, elle s’y trompait. Quand il n’était qu’accidentellement emballé, elle le crut asservi, dominé; elle pensa le tenir pieds et poings liés. Sans rien promettre, elle laissait tout espérer. S’il la pressait, elle se dérobait; s’il faisait mine de se décourager, de renoncer, elle le ramenait en ayant l’air de s’offrir, et quand sa bouche avait dit non, ses yeux disaient oui. Il devait en être ainsi jusqu’au bout de cette suggestive et brûlante passe d’armes, poursuivie à travers les incidents d’un bruyant souper, sous les regards des deux cents convives, dans des accords d’orchestre qui pimentaient ces heures fiévreuses en les embellissant de tout le plaisir qu’y pouvaient prendre tant de malheureux pour qui elles étaient des heures de grâce, des heures de trêve.

Maligny eût-il conservé sa liberté d’esprit, son sang-froid, si moins assurée de le tenir, la sirène eût redoublé d’efforts pour le mettre hors d’état de se reprendre à son gré? On en peut douter et lui-même n’aurait pu s’en flatter. Mais un incident, le plus simple des incidents, vint à l’improviste détourner sa pensée de ce qui l’avait absorbée.

C’était à la fin du repas. Ayant relevé la tête, ses yeux tombèrent sur Mlle de Morsang, assise à une autre table, en face de lui, à côté de Mme de Prégilbert. Celle-ci parlait; Marguerite écoutait, et, tout en écoutant, elle ne perdait pas de vue sa tante et Maligny. L’attention qu’elle leur donnait attira celle du duc. Il regarda mieux et sur ce visage pâle et grave, il crut saisir comme un écho du conseil que lui avait donné le comte de Thauvenay. Il se sentit gêné sous des reproches qu’il devinait, et de même qu’il s’était demandé quelle opinion il fallait concevoir de la tante, il se demanda quelle opinion il fallait concevoir de la nièce.

Dans leur étrange existence, dont il commençait à découvrir les dessous, quel était le rôle de celle-ci? Victime ou complice? Victime, elle était bien à plaindre; complice, elle était bien redoutable, plus redoutable que celle-là, avec ses airs d’innocence, de candeur, de pureté. Mais en lui une protestation s’élevait. Non, ce n’était point là une complice. Une figure juvénile ne peut être menteuse à ce degré. Et alors, c’était bien un avertissement et des reproches qu’on y lisait. La volonté d’en avoir le cœur net s’emparait de lui; il voulait savoir et il saurait.

Il se rappelait qu’à deux ou trois reprises depuis son arrivée à Hambourg, et tout à l’heure, à son entrée chez la princesse, Mlle de Morsang avait fait effort pour l’approcher. Cet effort, ses yeux, tandis qu’elle causait avec la marquise de Prégilbert, le trahissaient encore. Il se devait d’y répondre. Il y était d’autant plus incité qu’à l’attitude de la vieille dame, qu’il connaissait d’ancienne date et dont il avait maintes fois entendu vanter les mérites et les vertus, il comprenait que les propos de sa petite voisine l’intéressaient, qu’elle les écoutait avec sympathie et compassion. En eût-il été de la sorte si la nièce eût été l’image de la tante et ainsi qu’elle une aventurière? Dès ce moment, la résolution de Maligny fut prise, et comme on quittait la table il l’exécuta.

La princesse avait fait presser le réveillon, en vue d’une surprise qu’elle réservait à ses invités. Chanteuse à l’Opéra de Paris, actrice de comédie au théâtre Michel, la Chevalier qui, l’année précédente, avait, trois mois durant, donné des représentations à Hambourg, y était réputée pour son double talent. Sa réputation, depuis qu’elle jouait en Russie, n’avait fait que grandir. On savait que le tsar l’admirait, qu’elle était l’étoile de la cour moscovite, qu’à tout instant, elle était appelée à jouer ou à chanter sur le théâtre du palais impérial de l’Ermitage. C’est ce même plaisir qu’avait voulu se donner la princesse d’Holstein en y associant ses invités. Dans le plus vaste de ses salons, on avait, pendant le souper, élevé une estrade, rangé devant l’estrade des banquettes et des chaises, et maintenant, la foule, avertie du rare spectacle qui l’attendait, s’y ruait.

Jalouse d’applaudir son amie, Mme de Bonneuil y avait couru pour être au premier rang, en criant à Maligny de la suivre. Mais il avait feint de ne pas l’entendre. Délivré de sa présence sans qu’elle pût croire qu’il s’en félicitait, il obéissait à la volonté mystérieuse qui le conduisait vers Marguerite. Il venait de la voir fendre les groupes pour venir vers lui, tandis que Mme de Prégilbert restait en arrière pour n’être pas empêchée de s’en aller quand sonnerait l’heure de son départ.

Ils se rencontrèrent au moment où la Chevalier apparaissait sur l’estrade et où l’orchestre, couvrant de ses accords les applaudissements qu’avait provoqués son apparition, préludait à l’air de Gluck qu’elle allait chanter. Alors, en chacun d’eux se produisit un phénomène analogue. En s’abordant, il leur semblait à l’un et à l’autre qu’ils reprenaient au point où ils l’avaient laissé un entretien interrompu.

--Ne voulez-vous pas vous donner la joie d’entendre la grande artiste, mademoiselle? demanda Maligny.

--J’ai mieux à faire, monsieur, répondit-elle sans hésiter.

Et sans hésiter, lui aussi, il répliqua en posant une question nouvelle:

--Vous vouliez me parler?

--Oui, je voulais vous parler. Mais comment le savez-vous?

--Je l’ai deviné à l’insistance de vos regards.

--C’est presque un miracle que nous nous soyons ainsi compris, observa Marguerite. J’y vois la preuve que Dieu m’approuve.

--C’est donc bien sérieux, bien grave? fit-il en riant, intrigué par ce qu’il y avait de mystérieux dans ces paroles.

--Vous allez en juger, monsieur. Mais où nous mettre pour être sûrs qu’on ne nous entendra pas?

Il désigna un salon voisin de celui où ils se trouvaient; il était désert.

--Voyez: là, nous serons seuls.

Elle y entra; il la suivit, se débattant encore contre les doutes que réveillait en lui tant d’assurance et se demandant si cette délicieuse fille, marchant sur les brisées de sa tante, lui tendait un piège, elle aussi.

A peine ils furent assis qu’elle reprit, comme pressée de le détromper:

--Hier soir, lorsque vous êtes arrivé à Hambourg, vous étiez décidé à repartir ce matin, dès l’aube. Des affaires importantes exigeant votre présence ailleurs, vous ne vouliez pas perdre un instant. Je vous ai même entendu commander des chevaux.

--C’est vrai, fit-il, de plus en plus étonné et défiant; vous me rappelez même que j’ai oublié de les décommander.

--Puis, vous avez changé d’avis pour des raisons que j’ignore et que je n’ai pas besoin de connaître.

--C’est encore vrai; un obstacle est survenu qui m’obligeait à rester vingt-quatre heures de plus à Hambourg. Il est maintenant aplani. Mais je ne pouvais supposer qu’il le serait si vite, et quand j’ai appris qu’il l’était, j’ai eu d’autres motifs pour ne pas revenir sur les résolutions qu’il m’avait contraint à prendre, des motifs très légitimes, affirma-t-il, comme s’il craignait que Mlle de Morsang doutât de leur légitimité.

--Gardez-les, vos motifs, fit-elle avec hauteur; je vous répète que je ne tiens pas à les connaître. Puis, d’un ton radouci, elle continua:--L’obstacle est aplani, me dites-vous; vos chevaux seront à vos ordres, à l’heure que vous aviez primitivement fixée, puisque vous ne les avez pas décommandés. Remerciez-en le ciel et profitez-en pour partir sans plus de retard.

--Mais! c’est impossible, s’écria Maligny que troublait encore un peu le souvenir des encourageantes agaceries de Mme de Bonneuil. J’ai promis...

--En ne partant pas dès ce matin, vous vous exposez à de grands dangers, déclara Marguerite.

--De grands dangers! Lesquels?

--Ne m’en demandez pas davantage; mais, croyez-moi, partez, partez au plus vite, répéta-t-elle d’une voix qui devenait suppliante.

La première idée que suggéra à Maligny ce pressant conseil ne fut pas à son honneur; il inclinait à croire qu’ayant surpris son jeu avec la tante, la nièce en avait conçu quelque jalousie et y cédait en s’efforçant de couper court à une intrigue qui lui portait ombrage. Sa réponse se ressentit de ce soupçon.