Part 6
Grisée par son foudroyant triomphe, pas assez cependant pour perdre de vue le but qu’elle s’était proposé, Mme de Bonneuil, attachée à guetter l’arrivée du duc de Maligny, eut promptement oublié sa nièce. Après l’avoir laissée dans un groupe de jeunes filles, où l’obligeance de la princesse lui avait assuré un aimable accueil, elle n’y songea plus. Marguerite se trouva donc seule parmi des adolescentes de son âge, qui ne demandaient qu’à se familiariser. Mais naturellement timide, et rendue plus craintive par la situation de sa tante, dont elle n’en était plus à soupçonner les hontes, elle opposa aux attentions dont elle était l’objet de la part de cette jeunesse plus de froideur qu’elle ne mit d’empressement à s’y montrer sensible. Il en résulta qu’on cessa bientôt de s’occuper d’elle. Peu à peu, elle se vit délaissée et, dans cette foule, ne trouva que l’isolement.
Peut-être préférait-elle qu’il en fût ainsi et n’être pas détournée de ses pensées dont, en cet instant, le duc de Maligny était l’objet. Elle avait hâte de le voir. Assurée qu’il viendrait chez la princesse, elle guettait, elle aussi, comme sa tante, quoique pour des motifs différents, l’occasion de le rencontrer, résolue à le mettre en garde contre le danger mystérieux qu’elle avait deviné, sans pouvoir en préciser l’étendue.
Ce désir, que la réflexion rendait de minute en minute plus impérieux, l’avait fixée dans le salon d’entrée. Elle serait mieux placée là pour aborder le duc quand il paraîtrait. Elle y demeura longtemps, assise à l’écart, assistant, sans que personne la remarquât, au défilé des arrivants qui s’inclinaient devant la princesse avant de se mêler aux invités qui les avaient précédés.
Tout à coup, elle aperçut celui qu’elle attendait. Vêtu d’une redingote en velours noir à pèlerine, dont un peu de poudre tombée de sa coiffure blanchissait le collet et dont les basques flottaient sur sa culotte, de la même couleur gris-perle que ses bas de soie, il venait d’entrer, son tricorne sous le bras, portant haut la tête, montrant en toute sa personne une assurance, une dignité révélatrices de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes seigneuriales. Venu seul, mais présenté aussitôt par la Chevalier qui n’avait pas quitté la princesse, il se courba devant celle-ci en un profond salut. Comme si elle ne fût restée si longtemps à la porte que pour le recevoir, elle appuya sa main sur la sienne et le conduisit, à travers les groupes, jusqu’à celui qui, dans le salon suivant, s’était formé autour de Mme de Bonneuil.
Dans cette promenade, il passa non loin de Marguerite et la vit. Elle comprit que son regard tombait sur elle. Elle surprit même un mouvement qui lui fit croire qu’il voulait la saluer. Mais entraîné par la princesse, il n’y put donner suite. Marguerite n’en fut pas offensée. Dans ses yeux arrêtés sur les siens, la durée d’un éclair, elle avait lu un intérêt affectueux. Sûre de pouvoir causer avec lui, cela suffisait pour qu’elle s’armât de patience.
Maintenant, la princesse le jetait à l’improviste dans le groupe où Mme de Bonneuil tenait joyeusement tête à l’assaut d’esprit et de galanterie qui lui était livré.
Marguerite, qui s’était rapprochée, entendit sa tante s’écrier:
--Le duc de Maligny, messieurs. Il vous apporte des nouvelles de Sa Majesté.
Il s’inclina pour baiser la main qu’on lui tendait. En se redressant, il fut entouré. On le saluait, on l’interrogeait.
--Parlez-nous du roi, monsieur le duc?
--Que fait-il? Qu’espère-t-il?
--Viendra-t-il bientôt se mettre à notre tête pour nous conduire à la conquête de sa couronne?
--Peut-on compter sur Buonaparte pour la lui rendre?
--Est-il résolu à exterminer les acquéreurs de nos biens, les assassins de son frère?
--On a dit qu’il songeait à leur faire grâce. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, monsieur le duc?
--Sa Majesté ne peut vouloir pardonner aux bourreaux de sa famille.
Les questions se croisaient, se multipliaient, pressantes, affectant dans les bouches affamées des formes impérieuses, comme s’il n’y pouvait être donné que des réponses affirmatives. C’est en vain que Maligny cherchait à arrêter cette avalanche; on ne lui laissait pas le temps de placer un mot.
La comtesse vint à son secours.
--Eh! messieurs, dit-elle, comment vous faire entendre si vous parlez tous à la fois? Permettez à M. le duc de se ressaisir.
Il y eut un répit. Maligny très habilement en profita pour calmer les esprits surexcités et verser un peu de baume sur les plaies saignantes.
--Je vous apporte, messieurs, dit-il, les encouragements de Sa Majesté--car jamais ses affaires ne furent en meilleurs voie--et les louanges reconnaissantes qu’Elle doit à la noblesse de France pour sa fidélité. Les malheurs dont nous souffrons tous ne déchirent pas moins le cœur du roi que son impuissance à les soulager. Mais il croit que nous touchons au terme de nos épreuves. Soyez certains, il vous en donne pour gage sa parole royale, qu’au jour du triomphe, il n’oubliera pas les services qu’il a reçus. Le rétablissement de l’antique Constitution du royaume lui permettra de les récompenser tous.
--Plus un mot! fit vivement un des gentilshommes qui écoutaient ce discours. Voilà des figures suspectes.
--Le sieur de Bourgoing, le ministre de la République à Copenhague! fit un autre.
C’était en effet ce diplomate qu’une mission temporaire retenait à Hambourg. Invité par la princesse, il s’avançait, la bonne humeur sur les lèvres, s’éventait avec son chapeau décoré de la cocarde tricolore et arrondissait son large dos de quinquagénaire pour parler à la Chevalier à laquelle il avait offert son bras. Les minauderies de la comédienne devaient faire croire qu’il lui débitait des madrigaux. Mais elles dissimulaient le véritable objet de leur entretien, car c’est d’un service qu’à sa sollicitation, elle avait rendu au Premier Consul que le diplomate la remerciait.
Quelques mois avant, chargé de faire parvenir au tsar Paul Ier une lettre du général Bonaparte contenant des propositions de paix, et les représentants de la Russie à Hambourg et à Copenhague refusant de la recevoir, il l’avait expédiée à la Chevalier, sur le conseil d’un Français fixé à Saint-Pétersbourg, en priant cette femme au nom du gouvernement français, d’user de son crédit pour que l’auguste destinataire de cette lettre en prît connaissance. Par l’entreprise de son amant, le comte Koutaïkof, la comédienne s’était acquitté de ce message, qui avait eu pour conséquences un rapprochement entre le tsar et le Premier Consul et des négociations engagées aussitôt en vue de la paix. Lorsque Bourgoing avait demandé ce service à la Chevalier, il ne connaissait d’elle que son renom de comédienne; l’ayant rencontrée chez la princesse d’Holstein, il était donc naturel qu’il saisît cette occasion pour lui exprimer sa reconnaissance.
Très fière de recevoir ses éloges, la Chevalier les écoutait la bouche en cœur, regrettant d’être seule à les entendre et, liée par la promesse qu’elle avait faite de ne parler à personne des circonstances qui les lui méritaient, de ne pouvoir publiquement s’en faire gloire. C’était cependant beaucoup qu’on la vît au bras du ministre de la République. Nulle preuve de sa faveur ne pouvait lui causer plus vif plaisir ni exciter au même degré sa vanité.
Elle en était là quand elle aperçut Maligny. Saisie d’une idée subite, elle alla vers lui en entraînant Bourgoing et, les mettant en présence, elle dit:
--Puisque vous êtes rayé de la liste des émigrés, mon cher duc, et que les républicains ne sont plus pour vous des ennemis, vous me saurez gré de vous mettre en rapports avec le représentant de votre pays où vous allez rentrer.
--La coquine! pensa Maligny; elle se moque de moi.
Il la remercia cependant, salua M. le baron de Bourgoing, gentilhomme comme lui, et, après un court échange de paroles banales, s’écarta pour faire place à Mme de Bonneuil. Celle-ci, toujours à l’affût des relations qui pouvaient servir, venait vers la Chevalier pour l’obliger à lui présenter Bourgoing. La présentation eut lieu au grand scandale des émigrés qui tout à l’heure s’empressaient autour de la belle Française, la croyant dévouée au roi.
Leur mécontentement se fût transformé en indignation s’ils avaient entendu les propos qu’au même moment, elle tenait à demi-voix au diplomate républicain. Elle lui faisait part de son admiration pour le général Bonaparte.
--Je l’ai toujours admiré, disait-elle avec feu; j’avais pressenti sa gloire. Aussi, dès le lendemain de Brumaire, comprenant que la France avait enfin un sauveur, un libérateur, j’ai demandé ma radiation et celle de ma nièce, à qui je sers de mère. J’attends avec impatience qu’il soit fait droit à ma requête, et si vous voulez l’appuyer, monsieur l’ambassadeur... J’ai hâte de revoir ma patrie, de vivre sous les lois du héros qui la gouverne...
Elle s’interrompit, cherchant des yeux Marguerite. L’ayant découverte à l’autre extrémité du salon, elle lui fit signe d’approcher; elle voulait la présenter.
--Ma nièce, Mlle de Morsang, dit-elle en lui prenant la main, victime innocente des opinions de ses parents qu’elle a perdus; élevée par moi dans le culte des miennes. Remercie M. l’ambassadeur, Margot; il nous viendra en aide et t’aidera à recouvrer tes biens injustement confisqués.
Le visage de Marguerite exprima plus de surprise que de gratitude. Elle fit une révérence silencieuse et s’effaça lentement, déjà oubliée par sa tante qui continuait à se prodiguer en belles phrases, afin d’enguirlander Bourgoing.
Quoique un peu ahuri par tant de volubilité, Bourgoing n’en laissait rien paraître. Cette scène l’amusait. Les prières dont il était assailli tombaient d’une bouche souriante. Un regard langoureux en augmentait l’éloquence, et la Chevalier plaidait avec chaleur la cause de son amie. Il n’est pas de diplomate, si gourmé qu’il soit, qui puisse résister à deux jolies femmes coalisées pour avoir raison de lui; Bourgoing promit tout ce qu’on voulut.
En se livrant à cette démarche, Mme de Bonneuil avait cessé de s’occuper de Maligny. Elle ne put donc voir que, tandis qu’elle abordait Bourgoing, le duc était arrêté par un nouveau venu qui s’approchait avec un empressement affectueux. C’était le comte de Thauvenay qui l’interpellait.
--J’ai à vous parler, cher duc. Et l’amenant à l’écart, il ajouta:--Mon zèle pour le service du roi m’a heureusement inspiré. Vous sembliez si pressé de repartir que j’ai voulu m’épargner le remords de n’avoir pas tout fait pour conjurer un retard qui vous contrariait. J’ai tenté auprès du banquier de Sa Majesté une démarche qui a réussi. Il a pu, sans recourir à ses bureaux, me donner une traite de vingt mille livres sur son correspondant de Francfort. La voici sous enveloppe. Vous pourrez donc partir quand vous voudrez.
Maligny prit le pli en remerciant et le glissa dans une de ses poches. Mais il ne parut qu’à demi reconnaissant du trait de zèle dont se vantait Thauvenay.
--Je m’étais résigné à ne partir qu’après-demain, fit-il, comme désappointé. Nous avions calculé ensemble que je le pouvais sans dommage pour les ordres de Sa Majesté et que je serais à Bade avant l’expiration du délai qui m’est prescrit. Je ne vois vraiment pas quel avantage je trouverais à me priver du plaisir de conférer un peu longuement avec les partisans de notre cause. Aussi, mon cher comte, tout en étant sensible à votre procédé dont je rendrai compte au roi, je crois devoir rester à Hambourg durant les trente-six heures que je m’étais accordées, faute de pouvoir faire mieux.
Bien loin de soupçonner le motif déterminant de la décision de Maligny, l’honnête Thauvenay approuva. Il considérait comme essentiel que le représentant du roi entretînt divers personnages qui se rapprochaient à cette heure des royalistes, le général Dumouriez, notamment.
--J’espérais vous faire rencontrer ici, dit-il, mais je suis averti qu’il ne viendra pas. Nous pourrons donc l’aller voir demain. De cette entrevue ne peut résulter que le plus grand bien, et cela seul suffirait à justifier la prolongation de votre séjour parmi nous.
Enchanté qu’on lui fournît un aussi bon prétexte pour rester, Maligny, pressé de rejoindre Mme de Bonneuil, coula de son côté un regard d’impatience, dont l’expression s’accusa quand il eut constaté qu’elle causait toujours avec Bourgoing.
--Elle n’en finira donc pas? murmura-t-il.
Thauvenay entendit cette réflexion et sur-le-champ, il y répondit comme si elle lui eût été adressée.
--Un petit avertissement, mon cher duc; je le dois à votre jeunesse, et vous le pardonnerez à mon âge. Lorsque, à votre arrivée, je suis allé vous trouver à votre hôtel, vous étiez en tête-à-tête avec Mme de Bonneuil et son amie la comédienne Chevalier.
--Des femmes charmantes!
--Dont vous ne sauriez assez vous défier. J’ai pris mes renseignements. On ne sait trop d’où sort cette comtesse de Bonneuil. Quant à la Chevalier...
Maligny l’arrêta en riant:
--N’oubliez pas que nous sommes ici chez sa protectrice.
--Cette pauvre princesse, aussi crédule qu’elle est bonne femme, a toujours eu un faible pour les histrions. Mais elle apprendra quelque jour à ses dépens que la Chevalier ne mérite pas l’amitié dont elle l’honore. C’est une intrigante, et je crains bien que Mme de Bonneuil ne mérite la même qualification.
--Est-ce pour cela que Sa Majesté a refusé de les recevoir quand elles ont passé par Mitau?
--J’avais cru de mon devoir de faire part au roi des mauvais bruits qui courent sur elles, déclara Thauvenay.
--Alors, mon cher comte, vous pouvez vous vanter d’avoir suscité à notre maître deux terribles ennemies.
--Mieux vaut des ennemies avouées que des ennemies qui se cachent sous les apparences du dévouement.
--Et moi qui leur ai promis de leur obtenir une audience du roi! observa Maligny.
Thauvenay protesta:
--Hâtez-vous de retirer votre promesse, cher duc. En voulant la tenir, vous vous exposeriez à devenir à votre insu complice de quelque trahison. Mais voilà Mme de Bonneuil; je vous laisse avec elle. Je vous supplie seulement de ne lui pas sacrifier les grands intérêts qu’a mis dans vos mains une confiance auguste.
Mme de Bonneuil revenait vers Maligny, tandis que Bourgoing s’éloignait avec la Chevalier.
--Elle est cependant bien jolie, pensa Maligny. Ne serait-ce pas fâcheux de ne pas aller jusqu’au bout d’une aventure que le hasard a si bien nouée? Qui le saura et, le sût-on, qui pourrait m’en vouloir?
Sa jeunesse l’emportait, et il s’avança vers Mme de Bonneuil. Pour le rejoindre, elle dut traverser le groupe des émigrés qu’avait surpris et presque irrités son entretien avec Bourgoing. Ils lui faisaient déjà grise mine. Mais elle les désarma par son sourire et par cette phrase qu’elle leur jeta au passage:
--Ces diplomates de la République ne sont pas incorruptibles, et en voilà un, ajouta-t-elle en désignant Bourgoing, que je me charge de ramener au roi. Il est déjà en bon chemin.
Ces paroles ne furent pas perdues pour Maligny. Elles expliquaient ce qu’il y avait de louche dans l’attitude de cette mystérieuse créature, et peut-être, démontraient-elles l’injustice des soupçons de Thauvenay.
Pour elle, heureuse de pouvoir enfin, dans le tête-à-tête qu’elle souhaitait, exercer sur l’envoyé du roi de Mitau la magie de ses ensorcellements, elle y préludait en le faisant asseoir à ses côtés, lorsqu’à l’improviste, un grand tumulte attira leur attention. La foule se précipitait vers le fond du salon où des portes qu’on ouvrait à deux battants laissaient voir dans un vaste jardin d’hiver, chauffé par des poêles en faïence, trois immenses tables dressées pour cent cinquante convives. Le linge damassé et armorié, l’argenterie, les cristaux étincelaient sous la lumière ruisselant des candélabres symétriquement espacés parmi les fleurs, les viandes froides, les charcuteries allemandes, les pyramides de fruits, de gâteaux, de confiseries.
C’était le réveillon de Noël.
--Nous ne nous quittons pas, cher duc, dit vivement Mme de Bonneuil. La princesse m’a fait l’honneur de me donner la présidence d’une de ses tables et a bien voulu consentir à ce que vous y fussiez mon voisin de droite.
--J’en remercierai Son Altesse, répliqua galamment Maligny.
--Elle voulait vous placer près d’elle; mais j’ai tenu bon et je vous garde. Et d’une voix caressante, elle soupira:--M’en voulez-vous?
Triomphante, elle l’emmenait. Il semblait si docile qu’intérieurement, elle le comparait à une victime qui eût tendu au sacrificateur son front couronné de roses.
VII
La mise à table des invités de la princesse d’Holstein ne s’opéra pas sans confusion. En dehors d’un petit nombre de favorisés à qui elle avait voulu faire honneur en marquant d’avance leur place, chacun restait libre de se caser à sa guise. Durant quelques instants, ce ne fut que cris et appels de gens qui se cherchaient afin de se donner le plaisir de réveillonner ensemble, dans le voisinage les uns des autres. Des majordomes à la livrée de la princesse, ses dames de compagnie, chargées de rendre son hospitalité agréable, couraient le long des tables, désignaient les places demeurées vides à ceux qui n’en trouvaient pas.
Lorsque les tables furent pleines, on s’aperçut qu’elles étaient insuffisantes pour tout ce monde; plusieurs invités n’avaient pu s’y asseoir. Le cas était prévu. De droite et de gauche, dans tous les coins de la salle, surgirent des guéridons de deux ou trois couverts. Il fallut encore un moment avant que la princesse qui, debout au centre de la table principale, attendait que tous ses convives fussent assis, pût s’asseoir à son tour et donner l’ordre de servir.
On ne s’étonnera pas que, dans cette poussée tumultueuse, Marguerite eût évité de se faufiler parmi les plus pressés et fût restée au dernier rang. Lorsqu’elle eut enfin pénétré dans la salle du réveillon, elle ne sut où se mettre. Assourdie par le bruit, éblouie par les lumières, par un spectacle si nouveau pour elle, c’est à peine si elle put se rendre compte que l’une des tables était présidée par la princesse, ayant à son côté le ministre de la République française, l’autre par la Chevalier, et la troisième par sa tante, dont le duc de Maligny était le voisin.
D’un regard où se lisait son embarras, elle cherchait vainement un coin pour sa petite personne, lorsqu’une jeune femme, passant près d’elle, l’interrogea d’un ton de sollicitude:
--Que faites-vous là, ma chère enfant?
--Je cherche une place, répondit timidement Marguerite.
--Venez, nous allons vous en trouver une.
Sans savoir que cette obligeante invitée était une des demoiselles d’honneur de la princesse, mais comprenant qu’elle exerçait quelque autorité dans la maison, Marguerite la suivit jusqu’à l’extrémité de la table que présidait la Chevalier. Une vieille dame au visage grave et doux, dont la toilette, quoique défraîchie, attestait d’anciennes habitudes d’élégance et de luxe, venait de s’asseoir là.
C’est à elle que s’adressa la demoiselle d’honneur:
--Voulez-vous me permettre, madame la marquise, lui dit-elle, de vous donner une aimable petite voisine?
Un domestique passait. Il reçut des ordres, apporta une chaise, un couvert. Marguerite, toute confuse du dérangement qu’elle occasionnait, prit place en balbutiant des remerciements, tandis que très bonne, très affectueuse, presque maternelle, la vieille dame répétait:
--Je suis charmée, tout à fait charmée. Mettez-vous à l’aise, mon enfant. Je regrette bien de ne pouvoir donner pour compagnon à votre beau printemps que mon triste hiver. Mais je suis bonne femme, vous verrez, et j’aime la jeunesse.
Touchée de tant de grâce, Marguerite se confondit en excuses, en paroles de reconnaissance. Bientôt, sa voisine ayant repris avec un convive placé de l’autre côté la conversation que l’incident avait interrompue, elle retomba dans son silence. Tout en touchant à peine aux mets qu’on lui servait, elle promenait autour d’elle ses regards. D’abord, dans cette vaste et scintillante confusion de feux, de bijoux, de dorures, d’argenterie, de plantes vertes, de figures souriantes, de plumes blanches plantées dans la chevelure poudrée des femmes, elle n’avait rien pu distinguer. Mais, peu à peu, ses yeux s’accoutumant à ce spectacle, les objets se détachaient, se précisaient, s’offraient à son observation de jeune fille précocement mûrie au contact de la vie et à qui rien n’échappait.
Sous certains de ces visages qu’une joie passagère éclairait, elle devinait d’insondables tristesses habilement dissimulées, les cruelles préoccupations qu’engendre la misère, la sourde irritation qu’entretenait chez les émigrés l’incessant renouvellement d’épreuves affreuses et imméritées. Son cœur s’emplissait de pitié pour ses infortunés compatriotes, reconnaissables, les hommes à l’usure de leurs habits de gala qu’ils avaient si rarement l’occasion de revêtir, les femmes au caractère suranné de leurs robes traînantes, contemporaines des splendeurs de Versailles et révélatrices dans leurs plis blanchis par le temps qui les avait rendus ineffaçables de l’immense détresse dont elles auraient pu rendre témoignage.
Par contre sur d’autres visages--visages de Russes, d’Anglais, de diplomates de France ou d’ailleurs--elle lisait la satisfaction vaniteuse du rang conquis, de la fortune possédée, l’arrogance que donne aux âmes vulgaires la certitude de pouvoir réaliser les espoirs qu’elles ont conçus en vue d’assouvir leurs convoitises.
Ces pensées glissaient à travers son esprit sans s’y fixer. Elle en subissait accidentellement l’influence, mais non au point de perdre de vue ce qui, depuis quelques heures, la préoccupait et l’obsédait avec la vivacité d’un devoir qui s’impose et auquel la conscience défend de se dérober, quelque difficulté que présente son accomplissement. Un moment détournée de cette préoccupation, elle en fut ressaisie en apercevant en face d’elle sa tante et le duc de Maligny, absorbés par un entretien dont les jeux de leur physionomie ne lui décelaient que trop le caractère et qui semblait les rendre indifférents à ce qu’on disait autour d’eux.
Désigné aux entreprises des femmes par son nom, son rang, son esprit, sa jeunesse, le duc de Maligny ne pouvait plus se méprendre aux intentions de Mme de Bonneuil. Marguerite, en les observant tous les deux, en s’assurant que l’une jouait visiblement pour l’autre le rôle des grandes coquettes, fut bientôt convaincue qu’il ne s’y méprenait pas. Si cette tante extraordinairement savante en l’art de tromper, de faire des dupes n’avait voulu, comme on disait alors, que couronner la flamme de cet adorateur de rencontre, ou seulement égayer la monotonie de son voyage en se faisant faire la cour, sa nièce, accoutumée à la voir jouer d’autres comédies pareilles, aurait pu, une fois de plus, en être effarouchée, sans ressentir toutefois l’indignation dont elle était saisie depuis qu’elle ne pouvait plus se dissimuler le but de ce déchaînement de galanterie. Cette indignation maintenant redoublait en elle, et ce qui l’affligeait autant qu’elle était indignée, c’était de voir ce jeune homme se prêter avec complaisance à un manège dont sa faiblesse devant ces odieuses tentatives de séduction rendait le danger plus pressant.
Sans doute, il n’y avait en tout cela pour lui que le charme d’une aventure bonne à courir, à laquelle il n’attachait probablement pas plus d’importance qu’à celle qu’il avait ébauchée avec la Chevalier, parce qu’il ne supposait pas qu’elle pût avoir un lendemain. Ce n’en était pas moins, sinon la perte de sa vie, sûrement celle de son honneur qui devait être le résultat de sa docilité. Le malheureux! De quel air de fatuité souriante il répondait aux agaceries de sa voisine, se jetait tête baissée dans le piège, se laissait engluer! Marguerite le perçait de ses yeux, le poursuivait de ses regards, regrettait qu’il ne les vît pas, qu’ils fussent sans paroles.