Part 5
--Il faut bien se résigner à ce qu’on ne peut empêcher, dit-il enfin. Essayez, cher comte, de vous procurer ce soir la somme dont j’ai besoin. Si vous n’y réussissez pas, j’en serai quitte pour payer triples guides. Mais est-il certain que j’aurai ces fonds après-demain?
--Après-demain, à dix heures du matin, affirma le comte de Thauvenay.
Parallèlement à leur entretien, s’en livrait un autre très différent entre Mme de Bonneuil et la Chevalier. Stupéfaites d’abord du brusque éloignement de Maligny, elles s’étaient bientôt remises, sans se préoccuper du visiteur qui venait, à l’improviste, de le leur enlever.
Marguerite, qui les observait, crut même comprendre que sa tante était satisfaite de se trouver seule avec la comédienne. Elle n’en douta plus quand elle les vit se rapprocher, se pencher l’une vers l’autre, comme si elles eussent eu des secrets à se confier. C’en fut assez pour lui faire sentir qu’elle était de trop et devait se retirer. Mais elle n’osait, de peur de s’attirer quelqu’une de ces remontrances que sa tante ne lui épargnait pas.
Une circonstance inattendue lui vint en aide. Un garçon de l’hôtel vint annoncer le coiffeur qu’avait demandé Mme la comtesse.
--C’est trop tôt! s’écria celle-ci. Qu’il revienne à huit heures. Cela suffira. La princesse qui est bonne catholique, a prévenu ses invités qu’elle ne les recevrait qu’au sortir de la messe de minuit.
Mais le garçon objecta respectueusement que tout Hambourg devant se rendre chez Son Altesse, le coiffeur ne savait où donner de la tête; appelé de tous côtés, il avait dû commencer son service de bonne heure. Certaines de ses clientes étaient coiffées depuis midi. Si Mme la comtesse le renvoyait, on pouvait craindre qu’il ne revînt pas.
--Il se sait indispensable et il abuse, le traître, gronda railleusement Mme de Bonneuil; il faut bien lui obéir. Va te mettre dans ses mains, petite, enjoignit-elle à sa nièce. Quand il en aura fini avec toi, tu me feras appeler.
Marguerite s’empressa d’obéir. Elle bénissait ce coiffeur providentiel dont l’intervention lui fournissait un si bon prétexte pour s’en aller.
Après sa sortie, la conversation se renoua entre sa tante et la Chevalier.
--Oui, ma chère, dit la première, en vous voyant descendre de voiture avec le duc de Maligny, j’ai cru que vous voliez à de nouvelles amours et que le pauvre Koutaïkof était oublié ou trompé.
--Ni trompé ni oublié, déclara la Chevalier. Le duc est charmant, je n’en disconviens pas, mais bon tout au plus pour un caprice sans lendemain. Il faudrait que je fusse folle pour lui sacrifier mon cosaque. Quand une femme comme moi a eu l’heureuse chance de mettre la main sur un comte Koutaïkof, elle le garde, et j’entends bien le garder.
--On peut toujours s’égarer en une fantaisie, et un voyage au pays du Tendre en compagnie de cet aimable duc...
--A ma place, l’eussiez-vous fait, ce voyage, au risque de perdre les bonnes grâces de votre Rostopchine? demanda la Chevalier. Ce que Rostopchine est pour vous, Koutaïkof l’est pour moi. Que dis-je? il est bien davantage, car vous, dans l’existence de votre illustre protecteur, vous n’êtes qu’un passe-temps, une distraction; il ne s’illusionne pas sur le caractère et la durée de vos sentiments; il vous regarde, soit dit sans vous offenser, comme un bel oiseau au plumage doré, au ramage enchanteur, mais comme un oiseau de passage, et les faveurs qu’il continue à vous accorder ont une limite.
--C’est vrai, avoua Mme de Bonneuil.
--Tout autre est mon cosaque, continua la Chevalier. Cet enfant trouvé, vendu comme esclave au grand-duc Paul, tour à tour valet de chambre de ce prince, son barbier, son confident, qu’en montant sur le trône il a élevé jusqu’aux plus hautes dignités de la cour, est un être à la fois barbare et candide. Capable de me tuer dans un accès de fureur, s’il apprenait que je l’ai trahi, Son Excellence le grand-écuyer, redouté des plus puissants parce qu’il est en possession de la confiance du maître, est devant moi timide et tremblant. Il m’adore, se croit adoré, marche au doigt et à l’œil, subjugué par ce qu’il appelle ma beauté, mon genre d’esprit, mes talents de comédienne dont il tire vanité plus que de tout le reste. Ce que je veux, il le fait; ce que je demande, il me l’accorde. Grâce à lui, un fleuve d’or coule dans mes mains. Sans parler de ce qu’il me donne, je touche au théâtre un traitement fixe de treize mille roubles. Mes représentations à bénéfice m’en rapportent vingt mille. Par ses soins, mon mari a obtenu une pension; il l’a fait décorer des ordres impériaux, nommer major honoraire dans la garde, conseiller de collège, chevalier de Malte.
--Chevalier de Malte! s’écria la comtesse. Je croyais que pour être admis dans cet ordre, il fallait faire vœu de chasteté, ne pas être marié.
--Le tsar peut tout, ma chère, dit gaiement la comédienne, et mon mari a bel et bien reçu son brevet... sans conditions, ce qui vous prouve que protégée par Koutaïkof, je suis devenue une puissance. Je puis tout attendre de mon cosaque, tout espérer. Le caprice d’un Maligny, si flatteur qu’il soit, vaudrait-il, je vous le demande, que je lui sacrifie tant d’avantages?
--Vous avez cependant voyagé avec le duc.
--Par hasard, comtesse. Partie de Saint-Pétersbourg, je venais de dépasser Mitau où, par parenthèse, je n’ai pu présenter mes hommages au prétendant qui a grossièrement refusé de me recevoir, ce dont je saurai me venger, quand les essieux de ma chaise se sont rompus. Je me suis trouvée sur la route, comme une pauvre âme en peine, avec la douce perspective d’un arrêt de douze ou quinze heures que demandait, pour réparer l’accident, le forgeron du prochain village. J’étais donc fort déconfite, lorsque le duc de Maligny a passé. Il s’est galamment mis à mes ordres, et comme il venait à Hambourg, il m’a offert de me prendre dans sa voiture avec ma camériste et l’essentiel de mes bagages. Comment eussé-je refusé son secours? Nous ne nous connaissions pas; mais, en moins d’une heure, nous avons été de bons amis.
--Oh! de bons amis! fit la comtesse, en soulignant son interruption d’un sourire d’incrédulité.
--Rien de plus, affirma gravement la Chevalier. Ma camériste est témoin: j’ai eu soin qu’elle ne me quittât pas. Elle pourrait au besoin déposer de ma fidélité devant Koutaïkof et devant mon mari.
--Alors, vous n’êtes pas la maîtresse du duc de Maligny? interrogea Mme de Bonneuil.
--Et n’ai nulle envie de l’être. La place appartient à qui voudra la prendre et à vous-même...
La comédienne n’acheva pas sa phrase. Maligny, après avoir ramené jusqu’à la porte son visiteur, revenait vers ces dames.
--L’homme propose et Dieu dispose, fit-il en les abordant. J’avais résolu de quitter Hambourg demain matin, et m’y voilà peut-être retenu pour tout un jour de plus.
V
Les yeux attachés sur la Chevalier, Maligny ne vit pas le sourire de satisfaction dont s’éclairèrent à cette nouvelle ceux de Mme de Bonneuil. Quand il la regarda, ce sourire s’était évanoui; la comtesse semblait s’associer à la contrariété qu’il éprouvait.
--Nous tâcherons de vous consoler de ce retard, se contenta-t-elle de lui dire.
--Ah! que voilà une bonne intention, comtesse: j’ai tant besoin d’être consolé! soupira-t-il, moitié sérieux, moitié gai; oh! non d’un retard que je suis tenté de bénir puisqu’il me fixera plus longtemps auprès de vous, mais du traitement rigoureux auquel j’ai été soumis pendant ce trop court voyage.
--Est-ce un reproche? Est-il pour moi? demanda la comédienne sur le même ton.
--En m’interrogeant, madame, vous avouez que vous l’avez mérité.
--Il ne m’offense pas, monsieur le duc, et je vous le prouve en vous désignant une consolatrice.
D’un geste, elle indiqua Mme de Bonneuil.
--Fi donc! ma chère, protesta celle-ci. Que voilà une sotte plaisanterie!
Mais la protestation n’était qu’à ses lèvres. Intérieurement, elle était ravie de voir la Chevalier servir ses desseins et de se sentir enveloppée du regard de Maligny, regard éloquent, langoureux, qui lui révélait que cet aimable seigneur n’était pas homme à reculer devant l’éventualité d’une galante aventure.
--Vous pourrez donc venir ce soir chez la princesse d’Holstein, ajouta la comédienne. Je vais vous annoncer et la prier de vous envoyer une invitation.
--Ne vous en donnez pas la peine, répondit Maligny. Le comte de Thauvenay, que je quitte, s’est chargé de ce soin. Il a fortement insisté pour que j’aille chez Son Altesse. Elle reçoit beaucoup d’émigrés, paraît-il, et ils seront heureux, m’a-t-il assuré, d’apprendre de ma bouche de toutes fraîches nouvelles de notre roi.
--Oh! votre roi! parlons-en, dit la Chevalier. Leur direz-vous qu’il ne sait pas vivre, qu’il manque de courtoisie envers les femmes?
--Encore ce grief!
--J’aurai bien du mal à le lui pardonner. Ne pas me recevoir, moi, alors que j’ai eu trois fois audience de Sa Majesté l’empereur de toutes les Russies!
--Mon maître l’ignorait, voulut expliquer Maligny.
--Je suis dans le même cas que vous, ma chère, intervint amèrement Mme de Bonneuil. En traversant Mitau, me rappelant que je suis Française, j’ai tenu à l’honneur de me rendre au palais. La porte m’a été refusée, sous prétexte que Sa Majesté ne me connaissait pas.
Maligny présenta la défense du roi. C’était à son insu que sa porte était restée fermée. Il n’en fallait accuser que son entourage, la sévérité de l’étiquette. Tant d’intrigants et d’espions tentaient d’arriver à lui! Mais si ces dames, en rentrant en Russie, s’arrêtaient à Mitau, elles seraient reçues; des ordres seraient donnés, des mesures prises pour qu’une avanie nouvelle leur fût épargnée.
--Eh bien! on verra, dit la Chevalier, d’un accent qui sentait encore la menace; n’en parlons plus.
Elle se levait pour partir et prit congé de Mme de Bonneuil. Maligny l’accompagna jusqu’à sa voiture qui l’avait attendue pour la conduire chez la princesse d’Holstein. Ils se séparèrent en se disant au revoir.
Rentré dans le hall, l’envoyé du roi voulut reprendre l’entretien avec la comtesse; il était tout feu, tout flamme, la bouche en cœur, le geste entreprenant. Toujours habile, elle se déroba, prodiguant à monsieur le duc de valables excuses. Son coiffeur l’attendait. Elle ajouta que pour faire plus ample connaissance, ils auraient, chez la princesse d’Holstein, toute une nuit de fête, et, s’il ne partait pas, la journée du lendemain. Ce fut convenu; Maligny se prêtait à tout; il commençait à être ensorcelé.
Quelques instants après, la savante magicienne, dans le corridor à peine éclairé qui desservait son appartement, rencontra Rivarennes.
--Que faites-vous là? lui demanda-t-elle, offensée de le surprendre la surveillant.
--Je vous attendais pour savoir...
--Si j’accepte la mission que vous m’avez offerte. Oui, je l’accepte.
--Bravo! fit-il joyeusement.
--Rappelez-vous vos promesses. Moi, je tiendrai les miennes; je crois que ce ne sera pas difficile. Et maintenant, filez. Il n’est pas bon qu’on nous voie plus longtemps ensemble.
Comme il venait de disparaître, la porte d’une chambre s’ouvrit; le coiffeur en sortait; il en avait fini avec mademoiselle et allait se mettre aux ordres de Mme la comtesse. Elle le précéda chez elle, sans songer à se demander si sa nièce avait ou non entendu les propos qu’elle venait d’échanger avec Rivarennes.
VI
Veuve d’un prince allié à la maison royale de Danemark, la princesse d’Holstein résidait à Altona, dans le duché dont elle portait le nom et sur lequel avaient régné les ancêtres de son mari. Elle y possédait de grands biens et y faisait de sa fortune un usage qui l’avait rendue populaire. Dans son opulente résidence, les malheureux étaient assurés de trouver des secours, les artistes, écrivains, musiciens, peintres, comédiens d’y recevoir des encouragements, car elle aimait les lettres, les arts, et s’en faisait gloire.
Elle s’inquiétait peu des opinions politiques des gens qui, en passant par Hambourg, demandaient à lui être présentés. Il suffisait que, par leurs travaux, ils eussent conquis quelque réputation dans leur pays ou que leurs débuts eussent donné des espérances et révélé des promesses, pour que son salon leur fût ouvert. Oubliant volontiers qu’elle était de race royale, foulant aux pieds ses préjugés de naissance, elle mettait son orgueil à n’accorder son estime qu’au mérite, ou même à le découvrir, à le mettre en valeur.
Au cours des événements issus de la Révolution française, c’est surtout au profit des Français que s’était exercée sa naturelle bienveillance. Maintes fois, elle avait secouru la misère des émigrés et prouvé qu’elle estimait à son prix leur fidélité aux Bourbons. Elle les recevait, les protégeait, donnait pour eux des dîners, des fêtes, sans se croire cependant obligée de fermer sa porte aux partisans de la République, que par leur caractère, leurs fonctions, leurs talent, elle jugeait dignes de son intérêt.
Tenue par sa situation de frayer avec le corps diplomatique, elle recevait les membres de la légation républicaine de France au même titre que ceux des légations monarchiques accréditées à Hambourg. Ils aimaient à y venir et y venaient assidûment comme à une source d’informations précieuses, sans cesse alimentée par la présence des émigrés dont il était toujours important pour eux de connaître les intentions et les dires.
Émigrés et républicains se rencontraient donc chez elle, après avoir laissé à la porte ou feint d’y laisser leurs passions et leurs ressentiments, uniquement soucieux, semblait-il, de ne pas affliger du spectacle de leurs divisions la charmante princesse dont l’activité, la bonne grâce, le visage encore jeune sous les cheveux grisonnants rendaient invraisemblables les cinquante ans que, bien éloignée de vouloir les dissimuler, elle avouait en toute occasion.
Obligée de s’arrêter à Hambourg en retournant en Russie, Mme de Bonneuil, toujours empressée à se créer des relations nouvelles, surtout lorsqu’elle espérait en tirer parti, n’était pas femme à négliger l’occasion de connaître une personne universellement aimée, dont on vantait la richesse, l’influence sociale et la générosité. Elle était allée s’inscrire chez la princesse comme émigrée, en se recommandant du comte Rostopchine. A cette formalité courtoise, la princesse avait répondu en lui envoyant pour elle et pour sa nièce une invitation à ce réveillon de Noël qui, tous les ans, réunissait dans son hospitalière maison les Français de marque résidant à Hambourg et dans le voisinage.
Ce que lui vaudrait sa présence à cette fête, elle l’ignorait au moment où l’invitation lui était parvenue. Peut-être n’en attendait-elle que le plaisir des yeux, une distraction de quelques heures, la satisfaction de se voir mêlée à une société élégante, triée sur le volet. Mais maintenant qu’elle était assurée d’y être annoncée par la Chevalier, à qui la princesse ne savait rien refuser, et d’y paraître au bras d’un gentilhomme français aussi qualifié que le duc de Maligny, elle se réjouissait d’avoir reçu une invitation.
La princesse, avertie, la traiterait autrement qu’une inconnue, qu’une invitée qui passe et qui ne reviendra pas. L’accueil qui lui serait fait se ressentirait du double patronage sous lequel elle se présentait; quelque chose de l’auguste et profitable protection que seulement pour avoir su plaire s’était attirée la Chevalier, rejaillirait sur elle. Du même coup, l’exécution de ses projets sur Maligny serait facilitée. Elle avait promis de le rendre prisonnier de ses charmes! Pour y réussir, tenir la promesse faite à Rivarennes, mériter la reconnaissance du ministre Fouché, celle peut-être du Premier Consul, quelle occasion meilleure que cette nuit de fête, durant laquelle elle pourrait briller aux yeux du jeune duc dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté!
Une telle perspective maintenant lui souriait bien davantage qu’au moment où, sans le connaître, elle s’était laissé arracher de mauvaise grâce et sans confiance la promesse d’essayer de l’enchaîner. Ce n’est plus uniquement, comme tout à l’heure, l’intérêt qui la guidait. Elle cédait aussi à cette disposition commune à beaucoup de femmes au delà de la trentaine et qui les rend plus sensibles qu’en leur première jeunesse à l’admiration qu’elles inspirent, aux hommages qu’elles recueillent. L’attention de Maligny l’avait trop flattée pour qu’elle hésitât à le trouver charmant, très digne d’être écouté... et peut-être exaucé.
Cette disposition, tout en elle la trahissait lorsque, dans la nuit, vers une heure, deux chaises à porteurs les déposèrent, elle et sa nièce, au seuil du palais de la princesse où elle devait le retrouver.
C’était le moment où de toutes les églises de Hambourg sortaient les fidèles qui avaient assisté à la messe de minuit, où dans toutes les maisons allaient commencer les agapes familiales, le réveillon dont une tradition séculaire, perpétuée jusqu’à nos jours, embellit joyeusement la fête de Noël.
Par les rues de la ville, on ne rencontrait que gens endimanchés. A peine hors des temples, leur recueillement religieux se dissipait dans une gaieté bruyante. Les porteurs de chaises, les carrosses de louage circulaient à travers la foule des piétons, d’où montait la rumeur ininterrompue des entretiens décousus et des rires désordonnés.
Dans Altona, aux environs de la résidence princière, l’affluence était plus grande que partout ailleurs. De toutes les extrémités des deux villes, les invités accouraient, descendaient de leur voiture ou de leur chaise devant l’entrée illuminée, entre une double haie de curieux massés là pour admirer les toilettes des belles dames.
Lorsque, sur les degrés du perron, se dressa la silhouette de la comtesse de Bonneuil, bien qu’un ample manteau l’enveloppât tout entière, il y eut dans ces groupes un murmure de flatteuse curiosité et de longue admiration. C’est que le manteau ne cachait pas la figure un peu hautaine de l’élégante personne que nul, dans cette foule, ne connaissait, mais en qui chacun se plaisait à deviner une émigrée, une Française. Elle rayonnait, cette figure, et par sa grâce affinée contrastait à son avantage avec la lourdeur des traits qui caractérise la beauté des Allemandes du Nord.
La coiffure, un chef-d’œuvre, faisait honneur à l’artiste qui l’avait édifiée et plus encore à la comtesse qui l’avait guidé dans ses conseils de Parisienne savante en l’art de plaire. Sur les cheveux poudrés, relevés autour de la tête en une sorte de pyramide où des perles fines étincelaient dans un féerique éparpillement, il avait posé une étroite toque jaune en brocard, surmontée d’une aigrette argentée qui sortait d’un flot de vaporeuses plumes blanches, aussi légères d’aspect que si elles eussent été encore attachées aux ailes de l’oiseau qu’on en avait dépouillé. Jamais front altier de souveraine n’avait plus noblement porté pareille parure.
Après avoir joui de l’admiration qu’elle provoquait, la comtesse s’y déroba en entrant sous le porche du palais. Les hommages du dehors l’y auraient suivie si les adorateurs qui venaient de les lui rendre avaient pu y pénétrer avec elles et la voir telle qu’elle apparut au moment où les valets lui enlevaient son manteau.
La blancheur de la poitrine largement découverte et des bras nus jusqu’au coude resplendissait dans un nuage de dentelles, avivait la chatoyante couleur d’or de la robe dans les plis de laquelle les diamants qui y étaient fixés allumaient une multitude de feux. Une mouche au coin des lèvres, une pointe de rouge sur les joues, une ligne de noir sous les yeux achevaient de donner à son visage une physionomie conquérante. La volonté de subjuguer tous les cœurs et la certitude d’y réussir la transfiguraient.
Pauvre petite étoile perdue dans le sillage lumineux de cet astre éblouissant, Marguerite suivait sa tante comme une timide demoiselle d’honneur sa reine. Sa robe rose en linon, sans ornements, au corsage à peine échancré à la naissance de la poitrine, moulait de juvéniles appas. Le ruban qui courait dans ses cheveux blonds représentait le seul sacrifice qu’elle eût fait à la mode, sacrifice bien inutile, car cette parure d’emprunt n’ajoutait rien à leur beauté naturelle résultant de leur abondance soyeuse où se jouait la lumière. Virginalement jolie, elle eût symbolisé pour un peintre l’innocence, l’intelligence et la grâce fondues dans un même visage et dans l’éclat radieux de ses seize ans en fleur. En la voyant, Greuze eût regretté de ne l’avoir pas eue pour modèle lorsqu’il avait peint sa «Jeune fille à la cruche cassée», déjà populaire à cette époque, grâce aux reproductions en gravure qui en existaient.
A l’entrée des salons, la tante et la nièce trouvèrent la princesse d’Holstein. La Chevalier, qui se tenait à côté de sa noble amie, les ayant présentées, elles furent accueillies avec une affabilité souriante. C’était le mérite de la princesse de donner à chacun de ses invités l’illusion d’être l’objet de ses préférences. Elle les traitait, dès leur arrivée chez elle, comme si elle les eût toujours connus. Elle aimait le luxe, l’élégance; elle savait gré aux gens de se parer pour la venir voir; une riche toilette mise à son intention lui semblait un hommage qui lui était rendu. Il y eut de la reconnaissance dans les louanges que les atours et la beauté de Mme de Bonneuil lui suggérèrent. N’était-ce pas pour sa fête un embellissement, un régal pour les yeux de ses invités?
Elle en appela quelques-uns, familiers de sa maison, émigrés pour la plupart, compatriotes par conséquent de la belle Française, et la leur confia en les chargeant de l’intéresser, de la distraire, de lui faire les honneurs de ses salons, des richesses d’art, tableaux, statues, miniatures, bibelots précieux qui s’étalaient sous le feu des lustres, dans un cadre verdoyant de plantes exotiques.
Mme de Bonneuil eut donc autour d’elle, à peine entrée, une cour de gentilshommes empressés à lui plaire. Dans la détresse de leur exil, c’était une aubaine inespérée d’avoir été présentés à cette captivante inconnue dont la grâce, l’esprit, la parure faisaient revivre à leurs yeux les galantes héroïnes de Versailles. Grâce à elle, dans le cadre où elle leur apparaissait, ils pouvaient se croire revenus aux jours lointains, aux jours heureux où ils goûtaient allègrement les délices d’une existence dorée; ils oubliaient les douloureux soucis, leur foyer sans feu, leur bourse vide, les incessantes humiliations qui naissaient sous leurs pas, dans la recherche si souvent vaine du pain quotidien.
Jusqu’au lever du jour qui mettrait fin à leur enchantement passager, ils perdraient le souvenir du maigre emploi auquel ils avaient dû s’astreindre pour ne pas mourir de faim et qu’il faudrait reprendre en sortant de chez la princesse: celui-ci maître de français, celui-là, commis dans un dépôt de denrées; tel autre, vigoureux, solide et, quoique titré, ignorant comme un écolier à ses débuts, portefaix sur le port, lamentables suites d’une misère indescriptible qui, durant ces jours d’épreuves, n’épargna pas même les femmes, transforma des patriciennes en couturières, ravaudeuses, fleuristes, marchandes de frivolités et, parmi celles qui, dans leur malheur, avaient perdu le respect d’elles-mêmes, réduisit les plus jolies à se faire marchandes de plaisir au profit des riches étrangers qui promenaient à travers ces infortunes leur insolente oisiveté.
Si chacun des invités de la princesse avait osé parler avec sincérité, quels aveux n’eût-on pas entendus! Mais ces angoisses, ces alarmes, les sombres nuages qui voilaient l’avenir se dissipaient aux accords d’un orchestre que dissimulaient des tentures; ils s’évanouissaient dans la chaleur, dans la lumière, dans les parfums, dans la rumeur des voix joyeuses et surtout sous le sourire de cette Française dont la présence faisait révolution, qui, d’un regard jeté autour d’elle, allumait des convoitises, déchaînait des espoirs, attachait à son char des admirateurs dont un mot d’elle eût fait des esclaves et qui ne demandaient qu’à le devenir.