Part 10
S’étant fait une habitude de la voir, la fréquence de leurs relations, en contribuant à lui révéler des mérites d’abord à peine entrevus, avait fini par le convaincre qu’en l’épousant il assurerait son propre bonheur. La fortune à laquelle il était tenu de prétendre s’il se mariait, il la trouvait là, et telle qu’il la pouvait souhaiter. Avec la fortune, Mlle de Morsang lui apporterait sa rare beauté, une âme vaillante, un cœur fidèle. Qu’eût-il pu souhaiter de plus, alors qu’il se sentait aimé et que lui-même, attiré par cette tendresse malhabile à ne pas se trahir, en subissait les effets et commençait à la partager?
Maligny s’était gardé d’ouvrir son cœur à Marguerite. Il redoutait de l’affliger en ne couronnant pas ses aveux d’une demande en mariage. Mais envers la marquise de Prégilbert, maintenant fixée à Paris, à laquelle il allait souvent porter ses hommages, il n’observait pas la même réserve. Il lui parlait comme à une amie de Mlle de Morsang et comme à la sienne. Il lui faisait ses confidences, la consultait, discutait avec elle le pour et le contre, les raisons qui l’empêchaient d’obéir à son cœur, raisons graves, tirées de l’indignité de la comtesse de Bonneuil.
Elle ne faisait plus doute pour lui, cette indignité, depuis qu’à ce qu’en avait révélé Marguerite étaient venus s’ajouter des renseignements plus précis, propres à éclairer le passé de cette femme, son humble naissance à Bourges, dans le taudis où vivaient ses parents, sa réputation dès avant la Terreur, ses liaisons avec des hommes notoirement tarés, sa conduite scandaleuse à Madrid et partout où elle avait vécu, sous un nom qui n’était pas le sien, ses rapports avec la police et toute son existence enfin, qui n’était plus un mystère maintenant, après avoir trompé tant de gens et fait tant de dupes.
Sans doute, depuis deux ans, on n’en entendait plus parler; on ne savait ce qu’elle était devenue; la parenté de Mlle de Morsang avec elle, généralement ignorée, tomberait promptement dans l’oubli, si ce n’était déjà fait. Mais pouvait-on compter que cette intrigante avait dit son dernier mot, qu’elle ne reparaîtrait pas et que quelque chose de sa honte ne rejaillirait pas sur sa famille, sur sa nièce?
--Quel dommage que la tante soit une traînée, disait tristement Mme de Prégilbert, quand la nièce est un ange!
--Oui, quel dommage! reprenait Maligny. Voir le bonheur et ne pouvoir y atteindre parce qu’il a plu à une drôlesse d’éclabousser de la boue qui la souille cette belle innocence!
--Je plains de tout mon cœur cette pauvre Marguerite. Mais vos scrupules sont de trop bon aloi pour être désapprouvés.
--Si encore elle était allée _ad patres_, cette tante maudite! Elle ne serait plus à craindre ni pour Mlle de Morsang ni pour personne. Mais elle ne paraît pas près de mourir. Et alors, comment songer à un mariage qui peut exposer à de tels dangers?
Il n’était guère de jour où Mme de Prégilbert n’entendît l’expression de ces regrets et où elle ne fût contrainte de confesser à Maligny qu’elle pensait comme lui.
Les semaines et les mois s’écoulaient ainsi sans apporter à cette situation un dénouement. Elle semblait sans issue, et ce qui la rendait plus douloureuse c’est que les circonstances se combinaient de plus en plus pour obliger Maligny à conjurer la misère qui le talonnait. Nul espoir de rentrer en possession de ses biens, ses dernières ressources en train de s’épuiser, impossibilité de solliciter des secours de son roi brutalement chassé de Russie au commencement de l’année précédente et réduit à vivre d’expédients à Varsovie, où la pitié dédaigneuse du roi de Prusse ne tolérait qu’impatiemment sa présence: telles étaient les difficultés qui pressaient le jeune gentilhomme de prendre un parti définitif, c’est-à-dire de consentir à faire un mariage riche.
Les occasions ne manquaient pas. Toutes les grandes héritières de Paris lui avaient été offertes tour à tour, les mains pleines, et disposées à payer généreusement la joie de devenir duchesse. Mais un mariage qui ne serait qu’une affaire, où son cœur n’aurait aucune part équivaudrait à un supplice, lui serait d’autant plus intolérable qu’il aimait et se savait aimé. Et cependant, comment s’y soustraire, alors que, d’une part, il ne pouvait épouser Marguerite et que, d’autre part, son attachement à son roi lui défendait de se rendre aux conseils de Talleyrand qui lui offrait avec insistance de lui ouvrir, en de brillantes conditions, la carrière de la diplomatie ou celle des armes?
Il en était là, n’ayant encore rien décidé, ne sachant que résoudre, lorsqu’un jour où il se promenait mélancoliquement dans le jardin des Tuileries, il se trouva, à l’improviste, au détour d’une allée, en présence d’un grand seigneur moscovite, le comte de Markof, ambassadeur de Russie, arrivé récemment à Paris en remplacement du comte de Kalitschef, dont le Premier Consul, fatigué de ses allures malveillantes, avait demandé le rappel.
Markof et Maligny s’étaient connus à Mitau. Également heureux de se retrouver, ils s’arrêtèrent. Les premières congratulations échangées, ils se mirent à marcher côte à côte, en parlant des derniers événements accomplis en Russie, de la paix conclue entre le gouvernement consulaire et le gouvernement impérial, de l’expulsion de Louis XVIII, suivie de si près par le meurtre de Paul Ier.
A propos de la mesure, rigoureuse autant qu’inattendue, prise par le tsar contre le roi proscrit, auquel en d’autres temps il s’était fait honneur d’offrir un asile, Maligny exprima son étonnement. Cette mesure, rien ne la faisait prévoir et rien non plus ne la justifiait.
--Ce fut déplorable, en effet, avoua Markof. Mais que voulez-vous, quand les femmes s’en mêlent...
--Les femmes! interrompit Maligny. C’est donc une femme?
--Qui fut cause de tout? Oui, mon cher. Une femme, une certaine comtesse de Bonneuil, dont votre maître avait encouru la haine.
Stupéfait par cette révélation, Maligny ne put taire sa surprise.
--La comtesse de Bonneuil! La connaissez-vous, monsieur l’ambassadeur?
--Je l’ai rencontrée chez Rostopchine et chez Panin. Ils en tenaient pour elle, l’un et l’autre, se la disputaient, et je vous prie de croire qu’elle ne se fit pas faute d’exploiter leur rivalité.
--Je le savais, mais cela ne prouve pas qu’elle ait participé à l’expulsion du roi.
--Rien de plus vrai pourtant. Pour quelle cause voulut-elle se venger de Sa Majesté? Je l’ignore. Ce qui est positif, c’est qu’elle s’est vengée du roi en le faisant chasser, en plein mois de janvier, mon cher, par un froid de vingt degrés, sous la neige et, avec lui, cette pauvre duchesse d’Angoulême.
--Mais comment? demanda Maligny, de plus en plus surpris. A quels moyens a-t-elle recouru?
--Figurez-vous, poursuivit le diplomate russe, qu’à l’époque où elle habitait Madrid--car elle y a résidé, et là comme ailleurs a laissé la réputation d’une... comment dirai-je?... d’une pas grand’chose--elle trouva moyen de dérober à l’un de ses amants, le duc d’Havré, représentant en Espagne de votre roi...
--D’Havré a été son amant?
--Vous ne le saviez pas! Je regretterais de vous l’avoir dit si ce n’était le secret de la comédie. Donc, elle lui déroba une lettre qu’il avait reçue de Mitau et où la cour russe, l’empereur, les grands-ducs, les ministres étaient méchamment caricaturés. Se proposait-elle déjà de s’en servir? Ne s’en empara-t-elle que pour se donner à tout hasard une arme contre votre maître? C’est difficile à préciser. Ce qui est vrai, c’est qu’ayant à se venger de lui, ce fut là l’instrument de sa vengeance. Elle montra la lettre à Rostopchine. Celui-ci, pour faire sa cour à l’empereur, la mit sous ses yeux. L’empereur était très excité déjà contre Louis XVIII; il le soupçonnait de s’entendre avec les Anglais pour contrecarrer ses vues politiques et il venait de lui renvoyer son ambassadeur.
--Le comte de Camaran, oui, je me souviens, fit Maligny.
--C’était d’ailleurs le moment, continua Markof, où Paul Ier, comme s’il eût prévu qu’on voulait sa mort, voyait des ennemis partout; il tournait à la folie. En apprenant quelle opinion on avait de lui à Mitau, il se livra à tous les transports de sa colère et votre roi fut chassé. J’avais donc raison de vous dire que la Bonneuil a été l’artisan de son malheur. On m’a raconté qu’une comédienne, la Chevalier, et une Mme de Gourbillon, jadis lectrice de la reine de France, y avaient aussi contribué. Mais je n’en ai pas la preuve.
--Et la Bonneuil, comme vous dites, qu’est-elle devenue? demanda Maligny, écrasé par son étonnement.
--Elle ne fera plus de mal à personne, répondit l’ambassadeur.
Maligny se sentit pâlir, et tout tremblant d’émotion s’écria:
--Elle est morte? Vous êtes sûr?
--Tout ce qu’il y a de plus sûr; morte aux eaux de Pyrmont, dans la principauté de Waldeck, en Allemagne, où, sous prétexte de faire une cure, elle intriguait encore auprès de votre reine qui s’y trouvait. C’était d’ailleurs une rude femme, cette soi-disant Bonneuil, en réalité Adèle Riflon. Croiriez-vous qu’elle était parvenue à capter les bonnes grâces du prince régnant de Waldeck? Enfin elle a rendu son âme au diable. J’en ai reçu la nouvelle de notre agent dans la principauté.
Markof aurait pu continuer sans crainte d’être interrompu; Maligny ne l’entendait plus, tout à l’immense joie que lui apportait la nouvelle qu’il venait d’apprendre. Morte, cette maudite femme qu’il considérait avec raison comme l’unique obstacle qui le séparait du bonheur; délivrée, la chère Marguerite si tendrement aimée, et qu’il s’était vu contraint de fuir, puisqu’il était empêché de lui donner son nom; devant lui, la route libre désormais et tout un heureux avenir ouvert! Il ne pouvait plus se contenir et lorsqu’il prit congé de l’ambassadeur, celui-ci, tant il le sentait agité, dut se demander si le duc de Maligny était devenu fou.
Il était fou, oui, mais de bonheur.
Ce jour-là, lorsqu’il se présenta chez Mme de Morsang, c’est elle qu’il demanda d’abord. Il voulait causer avec elle avant de voir Marguerite. Leur entretien dura longtemps. Lorsqu’il prit fin, Mme de Morsang fit appeler sa nièce.
--Monsieur de Maligny veut vous parler, mon enfant, dit-elle.
--Mademoiselle, supplia Maligny si mes trente ans et ma pauvreté ne vous font pas peur, voulez-vous être ma femme? C’est depuis longtemps mon plus cher désir. Vous saurez plus tard pour quel motif je n’ai pu vous supplier plus tôt de l’exaucer.
Marguerite chancelait, éperdue, et de ses mains tremblantes voilait son visage.
--Que répondez-vous, ma chérie? lui demanda sa tante.
Ses mains découvrirent ses traits, révélateurs des émotions de son âme.
--Mais... ce motif dont vous parlez? bégaya-t-elle.
--Il n’existe plus, déclara Maligny.
Elle comprit et murmura:
--Malheureuse femme! Que Dieu lui pardonne comme je lui ai pardonné! Nous prierons pour elle, n’est-ce pas, mon ami?
Elle regardait son fiancé, et dans ce regard, où éclatait son amour, il lut qu’elle se promettait tout entière et se donnait pour la vie.
MADEMOISELLE D’HARMILLY
I
Le 21 janvier 1813, vingtième anniversaire du supplice de Louis XVI, l’abbé Lescot, curé d’une des plus importantes paroisses de Paris, rentrait à son presbytère après avoir, ainsi qu’il le faisait tous les ans à cette date, célébré la messe à l’intention du feu roi, quand son domestique le prévint qu’une visiteuse l’attendait au salon. Il se hâta d’expédier son frugal déjeuner et alla la recevoir.
En l’abordant, il fut favorablement impressionné par ce que la physionomie de cette inconnue, son attitude, son regard, son costume même, révélaient de grâce, de distinction et de goût. Jeune fille ou jeune femme, elle avait vingt ans à peine. Une douillette à pèlerine, en gros drap brun, la couvrait des pieds à la tête. Sous cet ample vêtement, on la devinait svelte et fine. Un chapeau en feutre gris, dont le bavolet cachait sa nuque, noyait dans l’ombre de ses larges bords un visage aux traits réguliers, qu’encadraient les bandeaux noirs des cheveux, descendant le long des joues, et cette ombre éteignait l’éclat des yeux très foncés que semblaient assombrir en cet instant des préoccupations douloureuses.
--Vous avez à me parler, mon enfant? demanda l’abbé Lescot.
--Oui, Monsieur le curé. Arrivée hier soir d’Angleterre, ma première visite est pour vous.
--D’Angleterre, malgré le blocus!
--J’ai dû faire de grands détours pour entrer en France.
--Et c’est pour me voir que vous avez entrepris ce long voyage? Qui êtes-vous?
--Ne reconnaissez-vous donc pas votre petite Antoinette, Monsieur le curé?
A cette question, où passait un reproche affectueux, le vénérable prêtre, transfiguré par une joyeuse surprise, s’élança, les bras ouverts.
--Antoinette! Mademoiselle d’Harmilly! s’écria-t-il. Vous! vous!--Il l’attirait à lui d’une étreinte enveloppante, et, paternellement, il l’embrassait, ne s’arrêtant que pour la regarder, comme pour mieux se convaincre que c’était bien elle.--O chère, chère petite, comment aurais-je pu vous reconnaître, continua-t-il, alors que tant d’années se sont écoulées depuis que je vous quittai, à Londres? Il y a douze ans de cela! Vous en aviez huit.
--Je suis bien changée, n’est-ce pas? fit Antoinette en souriant tristement.
--Vous étiez une enfant, tandis que vous voilà jeune fille, une belle jeune fille. Vos parents doivent être fiers de vous.
--J’ai eu la douleur de les perdre, dit avec gravité Mademoiselle d’Harmilly.
--Ils sont morts! A quelle époque? Comment?
--Dieu nous prit ma mère peu de temps après votre départ. Quant à mon père, c’est l’an dernier qu’une courte maladie me l’enleva. Il s’éteignit entre mes bras, et sa dernière pensée fut pour vous, son cher pasteur, comme il disait, notre compagnon d’exil, l’ami des bons et des mauvais jours.
--Que ne m’avez-vous écrit pour m’annoncer votre malheur, Antoinette?
--Je vous ai écrit, Monsieur le curé, sans espérer d’ailleurs que vous me répondriez. Nous vous avions écrit tant d’autres fois en vain! Toutes nos lettres sont restées sans réponse, depuis le jour où vous nous apprîtes que vous étiez nommé curé à Paris.
--Je ne les ai pas reçues, déclara l’abbé Lescot. La police impériale les aura confisquées. Dans l’avenir, ajouta-t-il, on ne voudra pas croire que, sous le règne de Napoléon Ier, des gens qui se chérissaient aient pu rester, pendant dix ans, privés de nouvelles les uns des autres. Je n’ai donc rien su de vous, mon enfant, ni de vos parents. Et ils ne sont plus! Dieu ait leur âme! Je les ai tendrement aimés. Votre père, quoique plus jeune que moi, avait été mon compagnon de jeux et d’études. Le même village, Veulettes-en-Caux, nous a vus naître, lui dans le château des d’Harmilly, moi dans la maison modeste où vivait ma famille. Nous ne nous séparâmes que lorsque j’entrai au séminaire de Rouen. Mais, le temps des vacances nous réunissait, et notre amitié allait toujours en grandissant. Plus tard, je revins à Veulettes comme desservant, et alors nous ne nous quittions plus. Votre père avait trente ans quand j’eus la joie de bénir son mariage. Bientôt après commencèrent les jours sinistres. Vos chers parents quittèrent la France en 1791. Je les suivis. A Londres où nous nous étions réfugiés, nos existences demeurèrent associées. C’est là que vous vîntes au monde, chère Antoinette.
Mademoiselle d’Harmilly écoutait pieusement l’évocation de ces lointains souvenirs. Mais, en cet endroit du récit de l’abbé Lescot, elle l’interrompit.
--Et c’est vous qui m’avez baptisée, dit-elle avec émotion; vous aussi qui avez commencé à former mon âme. Je n’ai rien oublié de vos leçons, Monsieur le curé, et je n’ai pas oublié non plus, quoique je fusse bien petite, combien vive fut ma douleur quand vous nous avez quittés pour rentrer en France.
--Oui, la séparation fut cruelle, reprit l’abbé. Mais la tourmente passée, je n’avais pas les mêmes raisons que votre père pour rester à l’étranger. Il avait embrassé la cause du roi, conspiré. Ses biens étaient confisqués, vendus, sa tête mise à prix. Je n’avais pas à redouter de tels périls. Bonaparte relevait les autels. Il faisait appel au dévouement des prêtres français pour le rétablissement de la religion. Je rentrai avec le dessein de retourner parmi mes paroissiens de Veulettes. Mais Dieu en avait décidé autrement, et la volonté du Premier Consul me fixa à Paris, où je suis resté depuis. Enfin, vous voilà, mon enfant. Parlons de vous maintenant. Que venez-vous faire en France?
Mademoiselle d’Harmilly attendait sans doute cette question, car, en l’entendant, elle releva son front, qui s’était courbé sous le poids des souvenirs, et, résolument, répondit:
--Quoique née dans l’exil, c’est du sang français qui coule dans mes veines. La France est ma patrie. Je voulais la voir, la connaître; je veux y vivre. Et puis, en y venant, j’ai obéi à mon père. Il m’a ordonné d’y rentrer dès que j’aurais réalisé la petite fortune qu’il m’a laissée, et de m’adresser à vous, Monsieur le curé, pour recouvrer les biens de ma famille, ce château féodal de Veulettes, qu’elle possédait avant la Révolution. Mon père en fut iniquement dépouillé pendant la Terreur. Héritière du nom et des droits des d’Harmilly, je viens réclamer leur domaine, devenu le mien.
La figure de l’abbé Lescot exprimait la stupéfaction.
--Le réclamer! s’écria-t-il. D’où sortez-vous, ma pauvre enfant? Etes-vous à ce point ignorante des événements survenus en France depuis vingt ans? Les biens des émigrés confisqués au nom des lois qu’édicta la Convention ne leur appartiennent plus. Il en est qui sont restés la propriété de l’État, d’autres, et le domaine d’Harmilly est de ceux-là, qui ont été aliénés, vendus au plus offrant. Les lois en vertu desquelles ces opérations ont été faites étaient abominables. Mais l’Empereur les a ratifiées; dans un intérêt politique, il a régularisé la spoliation.
--Connaissez-vous le propriétaire des biens de ma famille? demanda Antoinette.
--Il est mort récemment. Il se nommait Julien Randal; il s’était enrichi comme commissaire aux armées, et c’est en 1800 qu’il devint acquéreur du château et des terres d’Harmilly. Sa veuve s’y est retirée pour la durée de son deuil. J’ai eu occasion de la voir lors d’un voyage que je fis naguère à Veulettes. Elle m’a courtoisement accueilli.
--Je la forcerai bien à me restituer ce qu’elle détient indûment, murmura Antoinette, une menace dans les yeux.
--Elle est plus forte que vous, dit l’abbé Lescot avec douceur; elle a la loi pour elle, sinon le droit, elle vous résistera. Elle vous résistera, répéta-t-il, et vous n’obtiendrez rien. Elle se considère comme légitime propriétaire de ce que son mari lui a légué; elle est de bonne foi. Elle croyait en lui, en son honneur, en sa probité. Consentir aujourd’hui à se dépouiller en votre faveur, ce serait reconnaître qu’il commit une mauvaise action jadis en achetant vos biens; ce serait faire injure à sa mémoire. N’espérez donc rien d’elle, mon enfant. D’ailleurs, fût-elle disposée à cette restitution, il est probable que son fils n’y consentirait pas.
--Elle a donc un fils?
--Un fils unique, le commandant Jacques Randal, un jeune et brillant soldat que l’Empereur a distingué et qui, par conséquent, jouit d’un grand crédit. Renoncez à engager cette lutte, Antoinette. Vous seriez brisée. Peut-être serait-il plus sage de me laisser le soin de parler de vous à Madame Randal, de l’intéresser à votre sort...
--Ah! cela, je vous le défends, mon respectable ami, fit Antoinette avec véhémence. M’humilier devant ceux qui m’ont dépouillée, jamais! J’attendrai.
--Vous attendrez quoi?
--La chute de votre Empereur et le retour du Roi.
--Vous y croyez?
--Et je ne suis pas la seule à y croire. Toute l’Europe y croit comme moi. Il n’y a que vous autres Français pour en douter encore. Vous ne voyez donc rien? Vous ne savez donc rien?
--Nous savons que les armées impériales ont subi, en Russie, de lamentables revers, avoua l’abbé Lescot. Nous le savons parce qu’on n’a pu nous le cacher. Nous avons lu la vérité sur les visages des revenants, altérés par d’horribles souffrances, dans les vides de nos régiments décimés par les cruelles rigueurs des hivers moscovites, dans des centaines de lettres arrivées aux familles de nos soldats et au reçu desquelles tant d’entre elles ont pris le deuil? Tout cela est affreux, terrible. Mais, de là à conclure que l’Empire touche à sa fin...
--Il est condamné, Monsieur le curé, affirma Mademoiselle d’Harmilly. La puissance usurpatrice de Bonaparte est frappée au cœur. Vous allez voir le colosse tomber en poussière et les Bourbons réintégrés dans leurs droits. Ce jour-là, Madame Randal et son fils seront bien obligés de rendre gorge.
Elle parlait d’un accent prophétique, avec une énergie farouche qui témoignait de l’ardeur de sa conviction et de la virilité de son caractère, trempé dans les dures épreuves de l’exil. Mais, à l’éclat de ses paroles, l’abbé Lescot opposait une figure paisible, où le doute se manifestait plus visiblement encore que l’inquiétude qu’il ressentait en entendant ces véhéments propos.
--Je crains que vous ne vous fassiez illusion sur les conséquences d’un changement de régime, mon enfant, dit-il avec calme. Quoique les desseins de Dieu nous soient cachés et que nous soyons impuissants à pénétrer l’avenir, peut-être est-il vrai que nous touchions à des événements redoutables et que nous voyions bientôt s’écrouler l’Empire et le roi Louis XVIII revenir. Mais, sachez bien que ce prince, s’il monte sur le trône de ses pères, ne pourra restaurer l’ancien régime et pas davantage ne pas tenir compte des transformations extraordinaires survenues en France depuis vingt ans. S’il veut conserver sa couronne, s’il veut éviter d’ameuter les Français contre son pouvoir rétabli, il sera tenu de reconnaître les faits accomplis, et il lui serait aussi impossible d’obliger les acquéreurs de biens nationaux à les rendre aux anciens propriétaires que de mettre ceux-ci en état de les conserver après les avoir arrachés aux possesseurs actuels. Il n’est pas de pouvoir au monde qui puisse, à cet égard, revenir sur ce qui a été fait.
Cette déclaration, à laquelle l’expérience de l’abbé Lescot donnait une autorité que Mademoiselle d’Harmilly ne pouvait méconnaître, parut ébranler son opinion. Elle s’attendrit soudain, comme si elle se fût apitoyée sur elle-même, et elle soupira:
--Alors, je ne dois rien espérer, ni dans le présent ni dans l’avenir?
--Dans l’avenir, mon enfant, continua l’abbé, empressé à la rassurer, vous devez espérer que si le Roi revient, il tiendra à honneur de tirer de peine et de dédommager la fille d’un de ses serviteurs les plus fidèles. Ce doit être pour vous plus qu’un espoir; c’est une certitude. Il en est de même pour le présent, puisque je suis là. Je ne vous manquerai pas.
--C’est que je suis fière, Monsieur le curé, objecta Antoinette. Il ne me convient pas d’être à charge à personne, pas même à vous. J’entends gagner mon pain.
--Mais que pouvez-vous faire, Antoinette?
--Je suis instruite; je parle plusieurs langues, je peux les enseigner.
--Institutrice, vous! Vous consentiriez!...
--J’ai le goût et l’habitude du travail.
L’abbé Lescot ne répondit pas sur-le-champ. Ce que venait de lui dire Mademoiselle d’Harmilly précipitait le cours de ses pensées.
--Eh bien, écoutez-moi, reprit-il soudain. Surtout, ne vous hâtez pas de protester contre ce que vous allez entendre. Avant de repousser l’offre que je vais vous faire, demandez-vous si ce n’est pas le ciel qui me l’inspire et si, en vous conduisant vers moi aujourd’hui, il n’a pas voulu vous ouvrir une voie sûre vers le but que vous étiez décidée à poursuivre en venant à Paris.
--Je ne vous comprends pas, Monsieur le curé, dit Antoinette.
--Vous allez me comprendre, répondit-il. Je viens de vous parler de Madame Randal et de son fils. Ils vivent ensemble au château de Veulettes, avec une enfant née du mariage du commandant.
--Il est donc marié? interrogea Antoinette.