Part 16
--On les poursuit, on les traque de tous côtés, avait dit Javarin. Déjà plusieurs d’entre eux ont été arrêtés. On finira par les découvrir tous et ils subiront le châtiment qu’ils ont mérité.
--Mais les connaît-on tous? s’était écriée Clary.
--Ceux qu’on tient ont dénoncé les autres.
Redoutant de se trahir si le nom d’Albert de Saint-Frémont était prononcé devant elle, Clary n’avait osé pousser plus loin ses questions, s’appliquant seulement, pour endormir la vigilance de son mari, à témoigner d’une indignation égale à la sienne contre les auteurs de ce lâche attentat. Elle y mettait même tant de chaleur que Javarin n’en revenait pas et se demandait quelles circonstances inspiraient à sa femme les propos qu’elle lui tenait. Malgré son mariage, elle était restée royaliste. Dans ses discussions avec Javarin, lorsque par hasard elle se laissait aller à discuter, elle ne cachait pas les opinions qu’elle devait à sa naissance et qu’elle avait en quelque sorte sucées avec le lait. Il ne pouvait donc que s’étonner des sentiments qu’elle manifestait ce soir-là, des termes en lesquels elle parlait de Bonaparte, et semblait se réjouir d’apprendre qu’il avait échappé aux coups redoutables dirigés contre lui. La satisfaction de Javarin se traduisit peu à peu par une détente de son ordinaire raideur, par plus de bonne grâce et de gaieté qu’il n’en déployait dans leurs entretiens.
--Je suis enchanté de vous voir rendre justice à l’homme providentiel qui a sauvé la patrie, dit-il bientôt. Si tous les Français étaient aussi équitables que vous, Clary, les dangers qui nous menacent encore seraient bientôt conjurés.
--J’en suis convaincue, répondit-elle animée du désir de lui plaire.
--Alors, reprit-il, mettez vos actes d’accord avec vos paroles.
--Que voulez-vous dire?
Comme, en l’interrogeant, elle quittait la table, il se leva aussi, et se rapprochant d’elle, il lui prit la taille et l’attira à lui d’un mouvement où se trahissait un désir d’entente affectueuse, peut-être même quelque chose de plus, la volonté de connaître la douceur de ces baisers qu’il ne pouvait se vanter d’avoir obtenus du plein gré de sa femme. Défaillante à ce contact qui lui était odieux, elle se renversa sur le bras qui l’enlaçait. Mais ce bras était fort et la retint tandis que Javarin se penchait sur elle et lui adressait dans un regard une prière d’amour. Elle allait protester, lui jeter sa haine au visage, lui déclarer qu’elle ne l’aimait pas et ne l’aimerait jamais, qu’elle n’avait pour lui qu’horreur et dégoût. Mais, brusquement, elle se souvint du proscrit caché là-haut dans sa chambre et qu’à tout prix il fallait arracher à la mort. En pensant que s’il était découvert, elle serait réduite pour le sauver, à implorer son mari, elle comprit la nécessité de disposer, dès ce moment, celui-ci à la compassion, à la clémence, en se gardant de l’irriter par quelque blessure faite à son orgueil. Sa résistance, non encore devinée, cessa, se fondit. Elle laissa les lèvres de Javarin se poser sur les siennes sans révolte, comme résignée à sa défaite. Puis, pour couper court à cette scène qui l’humiliait, elle répéta sa question à laquelle il n’avait pas répondu.
--En m’invitant à mettre mes actes d’accord avec mes paroles, qu’avez-vous voulu dire?
--J’ai voulu dire que puisque vous admirez Bonaparte, il faut venir lui faire votre cour.
--Moi! s’écria-t-elle. Vous entendez que j’aille à Paris?
--Vous ne serez ni la première, ni la seule dont le Premier Consul aura reçu les hommages. En lui offrant les vôtres, vous m’aiderez à fortifier la confiance qu’il me témoigne et à tirer parti de l’influence que je commence à exercer sur lui. Il est généreux et sensible. La générale Bonaparte est charmante. Ils seront touchés l’un et l’autre par les égards dont vous les entourerez, oui, touchés et flattés aussi de voir une personne de votre rang, une fille de gentilhomme se rapprocher d’eux, donner un bon exemple aux aristocrates qui les boudent encore, et je recueillerai le fruit de votre complaisance. N’hésitez pas, Clary. Secondez mes légitimes ambitions. Vous n’aurez pas à le regretter. Bonaparte est l’homme de l’avenir; déjà la France est à ses pieds; il y règnera quelque jour et saura récompenser le zèle des amis de la première heure. Promettez-moi de m’accompagner à Paris lors de mon prochain voyage.
Cette mise en demeure la déconcertait. Elle ne savait que répondre. Mais de nouveau, elle songea à Saint-Frémont, elle comprit que dans l’intérêt de ce malheureux, elle devait céder à la demande de son mari.
--Si vous considérez que ma présence à Paris est nécessaire à vos intérêts, je ne refuserai pas de vous y accompagner quand vous le souhaiterez, répondit-elle.
--Ah! c’est bien, c’est bien! fit-il joyeusement. Croyez, Clary, que vos procédés me vont au cœur. Je voudrais vous en exprimer sur l’heure ma reconnaissance. S’il existe un moyen de vous prouver qu’elle n’est pas un vain mot, indiquez-le-moi, je m’empresserai de vous obéir.
Ce langage rassurait Clary et la troublait en même temps. Quoique accoutumée à se défier de Javarin, elle ne doutait pas en ce moment de sa sincérité. Elle commençait à croire que, quoi qu’elle lui demandât, elle l’obtiendrait, à la faveur de la promesse qu’elle venait de lui faire. Entraînée par sa conviction, elle fut sur le point de lui avouer qu’elle avait donné asile à un homme compromis dans le complot de la machine infernale, et de le supplier de faire fuir cet infortuné. Cependant, si pressante que fût la tentation, elle n’y céda pas. Elle espérait encore sauver Albert sans recourir à son mari, sans contracter envers lui une obligation dont, par avance, le poids lui semblait trop lourd. Finalement, elle résolut d’attendre encore et de ne recourir à Javarin que si elle y était contrainte.
Mais il insistait afin de savoir en quoi et comment il pourrait lui plaire. Alors elle lui dit, en feignant d’être sensible à ses offres:
--Gardez-moi pour plus tard ces bonnes dispositions. Je ne saurais les utiliser quant à présent. Lorsqu’elles me seront nécessaires, je ne manquerai pas d’y recourir.
Maintenant, trouvant que cet entretien avait assez duré, elle essayait d’y mettre fin et surtout de desserrer la chaîne que formaient sur sa taille les bras de son mari. Mais il ne semblait pas prêt à lâcher sa proie. Il la tenait fortement en prononçant des paroles tendres et brûlantes, prélude accoutumé de ce qu’elle considérait comme un supplice pire que la mort. Pour elle, placée entre la crainte de l’offenser et l’effroi de lui céder, voulant résister et n’osant se débattre, elle fermait les yeux pour ne pas laisser voir les larmes de honte et de rage dont ils s’emplissaient et qu’elle ne parvenait à lui dérober qu’en se faisant violence.
Soudain les bras qui la gardaient prisonnière se détendirent. Elle se trouva libre, au moment où elle se croyait vaincue. Un domestique venait d’entrer, à l’improviste, et Javarin, d’un bond, s’était rejeté en arrière.
--Qu’est-ce? demanda-t-il courroucé. Que me veut-on?
--C’est le maire d’Héricourt qui désire vous parler sur-le-champ, Monsieur, répondit le domestique.
--Le maire d’Héricourt! Qu’il entre.
En entendant annoncer le visiteur, Clary avait senti son sang se glacer dans un subit déchaînement de terreur et d’angoisse. Instinctivement, elle attribuait cette visite inattendue à la présence dans le château du fugitif qu’elle y cachait, et, bien qu’elle espérât que personne ne l’avait vu, une mortelle frayeur s’emparait d’elle comme à l’approche d’un danger.
--Peut-être le cherche-t-on, pensa-t-elle.
Tremblante et pâle, elle recula, cherchant l’ombre dans la vaste salle que deux lampes ne suffisaient pas à éclairer jusqu’à ses extrémités; elle craignait de se trahir. Quand elle se crut protégée par l’obscurité, elle resta immobile et attendit. Le maire entra. Il n’était pas seul. Un individu vêtu de noir, que Clary ne connaissait pas, l’accompagnait et deux gendarmes de la brigade d’Héricourt leur faisaient escorte.
--Que signifie cet appareil de force? demanda Javarin d’un air impérieux. Les gendarmes! chez moi!
--Pardonnez-moi, monsieur Javarin, répondit le maire, un brave homme aux traits rudes, qui semblait terrifié par l’acte audacieux auquel ses fonctions l’obligeaient à participer. Monsieur va s’expliquer et vous répondre, ajouta-t-il en désignant le personnage qui marchait à son côté. Il arrive de Paris, il a des ordres.
De plus en plus surpris et excité, Javarin interpella l’inconnu:
--Parlez, Monsieur, lui dit-il, car en vérité, je ne comprends pas...
--Vous allez comprendre, Monsieur. Je suis commis par le ministre de la police pour rechercher les bandits qui ont voulu assassiner le Premier Consul, et j’ai lieu de croire que l’un d’eux s’est réfugié ici.
--Ici! s’écria Javarin d’un accent qui marquait une incrédulité égale à sa stupéfaction. Quelle folie! S’il était entré dans cette maison, je le saurais. Mes gens me l’auraient appris. Je suis sûr d’eux.
Clary émergea de l’ombre et répondit résolument:
--Mais, je l’aurais vu, moi. Je suis restée durant tout l’après-midi devant la porte du château, oui, tout l’après-midi, affirma-t-elle. J’attendais M. Javarin qui revenait de Paris. Je n’ai quitté la place qu’à son arrivée. Nul n’a donc pu entrer sans passer devant moi.
--Vous entendez, Monsieur, reprit Javarin. D’ailleurs, y a-t-il apparence que celui que vous poursuivez ait choisi pour s’y réfugier la demeure d’un homme qui proclame bien haut son dévouement au Premier Consul? Se réfugier chez Javarin, c’était se livrer.
--Ces brigands ont toutes les audaces, observa le policier, et mes suppositions ne sont pas aussi invraisemblables qu’elles en ont l’air. Justement, parce que mon coquin devait croire qu’on ne songerait pas à le rechercher chez vous, il se peut bien qu’il y soit venu comme dans un asile plus sûr que les autres.
L’argument parut frapper Javarin:
--Oui, peut-être avez-vous raison, fit-il.
Le policier continuait:
--Il a quitté Paris depuis deux jours pour gagner Saint-Valéry-en-Caux où il comptait s’embarquer. Averti de son départ et de ses projets par un de ses complices, je suis parti derrière lui. A plusieurs reprises j’ai retrouvé ses traces, mais je les ai constamment perdues. Cependant, j’allais droit devant moi, certain de saisir mon homme à Saint-Valéry. Voilà que ce soir, en arrivant à Héricourt, j’apprends qu’un voyageur, un piéton de mauvaise mine, ne m’a devancé que de quelques instants. On me donne son signalement. Je reconnais celui que je cherche. Je questionne, et je suis convaincu qu’il n’a pas dépassé Héricourt, qu’il y est encore. Mais où? C’est là ce qu’il faut savoir. Sur ces entrefaites, un petit vacher vient me déclarer qu’il a rencontré un inconnu à l’entrée de votre parc, qu’il l’a vu franchir la barrière. Alors je n’ai pas hésité; j’ai requis M. le maire de mettre à ma disposition les gendarmes, quelques citoyens de bonne volonté, et je suis venu vous trouver, Monsieur, convaincu que vous me seconderiez en tout ce que j’entreprendrais pour m’emparer de ce grand coupable.
Javarin s’inclina, et d’un ton de condescendance répondit:
--Vous avez eu raison de compter sur mon zèle. Le général Bonaparte n’a pas de plus fidèle serviteur que moi, et tout le monde ici est à vos ordres, puisque vous le représentez. Que comptez-vous faire?
--Je vais opérer d’abord une battue dans le parc. Peut-être le fugitif s’est-il endormi dans un fourré, dans les meules de foin, quelque part enfin où il ne pouvait croire qu’on le découvrirait. Si nos recherches sont infructueuses, alors, à mon très grand regret, je me verrai forcé de perquisitionner dans le château.
--Je vous guiderai moi-même, Monsieur, répliqua Javarin. Et se tournant vers ses domestiques groupés à la porte de la salle:--Allumez des lanternes, ordonna-t-il; détachez les chiens; conduisez M. le délégué du ministre de la police jusqu’aux extrémités du parc. Visitez les communs, voyez partout enfin.
Durant cet entretien dont aucun mot ne lui échappait, Clary subissait une indicible torture. L’espoir qu’elle avait conservé jusque-là de sauver celui qu’elle aimait, cet espoir s’en allait par morceaux. Si, lorsqu’on aurait en vain battu le parc dans tous les sens, on fouillait le château, comment s’y prendrait-elle pour protéger Saint-Frémont contre les recherches des gens de police? Elle connaissait leur brutale curiosité. Élevés à l’école de ce Fouché terrible qui, durant les jours sinistres d’où l’on sortait à peine, avait rivalisé de férocité avec les fauves, et, comme lui, inaccessibles à la pitié, ils exerceraient leurs investigations jusque dans les points les plus secrets de l’appartement où le fugitif était enfermé. Que pourrait-elle alors pour le soustraire à leurs poursuites, pour assurer sa fuite? Elle se le demandait vainement. Son imagination ne lui suggérait aucun moyen de salut. Déjà, elle se figurait Albert arrêté sous ses yeux, chargé de fers, incarcéré, et, après une procédure sommaire, fusillé, à la nuit tombante, à Vincennes ou ailleurs.
--Que faire? mon Dieu! que faire? se demandait-elle.
Tout à coup, elle constata qu’elle était seule avec son mari. Le délégué du ministre de la police venait de sortir, entraînant à sa suite le maire d’Héricourt et les gendarmes. Dans le parc, on entendait leurs cris, la marche précipitée d’une troupe, des aboiements de chiens. A la lueur de torches, la battue commençait, et de minute en minute, Clary voyait grandir le péril que courait Saint-Frémont. Alors, elle jeta vers le ciel un regard désespéré comme pour le prendre à témoin de la dure nécessité qui la contraignait à jouer une partie suprême, et s’approchant vivement de Javarin qui s’éloignait, elle l’arrêta:
--Écoutez-moi, lui dit-elle. Tout à l’heure, lorsque sur vos instances je vous ai promis de vous suivre à Paris, vous m’avez offert de me prouver votre reconnaissance si l’occasion de le faire se présentait. Cette occasion vient de se présenter à l’instant même.
--Cette occasion! fit-il surpris. Où? Comment?
Alors, elle fit un nouveau pas vers lui, et à demi-voix, elle reprit:
--L’homme que cherche la police est ici.
--Il est ici! Dans ma maison? s’écria Javarin. Mais qui la lui a ouverte sans me consulter? qui lui a permis d’y entrer?
Soit qu’elle n’eût pas entendu cette double question, soit qu’elle ne crût pas que l’heure d’y répondre était venue, elle n’y répondit pas, et croisant les mains, elle répéta:
--Il est ici, et je vous supplie de m’aider à le sauver.
III
Penchée devant son mari, dans une attitude de prière, Clary attendait anxieuse qu’il daignât parler. Mais il se taisait. Son silence était terrible, plus terrible que n’eussent été les éclats de sa fureur. Cette fureur qu’il s’efforçait de contenir embrasait ses yeux d’une flamme sombre et voilait d’une pâleur livide son visage convulsé.
--Pourquoi persistez-vous à vous taire, Clément? demanda Clary d’une voix brisée par l’épouvante. Votre dessein est-il de ne pas m’exaucer?
Alors seulement, il se décida non à répondre à ces questions, mais à exprimer sa pensée et à laisser tomber de sa bouche les mots irrités qui pouvaient seuls la traduire.
--Ainsi, fit-il, vous avez accueilli cet homme, et vous n’avez pas craint de m’exposer à passer pour son complice? Vous n’ignoriez pas cependant, vous ne pouviez ignorer que les lois édictées par le Premier Consul punissent ceux qui recèlent les conspirateurs des mêmes peines qu’eux, et que si votre protégé avait été trouvé dans cette maison, caché par vous, c’en serait fait de moi. Vous n’avez pas hésité, cependant; vous l’avez reçu, vous l’avez abrité; et pour vous décider à me faire l’aveu de votre imprudence, il a fallu que vous fussiez convaincue que ce sinistre personnage ne pouvait plus se soustraire aux recherches. Qu’est-il donc pour que vous vous soyez intéressée à lui? Le connaissez-vous? Comment se nomme-t-il? Allons, expliquez-vous; j’attends.
Il proférait ces remontrances d’un accent gonflé de haine, et Clary, terrifiée, déplorait la précipitation avec laquelle, dominée par la peur, elle avait avoué. Il lui suffisait de regarder Javarin, de l’écouter, pour comprendre que si elle ne parvenait pas à l’émouvoir et à l’attendrir, le proscrit était perdu. Elle se disait en même temps que s’il périssait, ce serait par sa faute, à elle, puisqu’elle l’avait livré. Son cœur se déchira, en proie à la douleur et au remords. Mais son accablement ne dura pas. Elle avait mieux à faire qu’à gémir. Elle voulait réparer le mal qui était son œuvre, et, coûte que coûte, sauver Albert.
Sa résolution lui rendit son énergie et son courage. Elle se redressa et payant d’audace:
--Calmez-vous d’abord, dit-elle; la colère vous conseillerait mal si vous n’écoutiez qu’elle.
--Quel est cet homme? répéta-t-il exaspéré; avant tout, je veux savoir qui il est, et la cause du service que vous lui avez rendu au risque de me compromettre. Répondez ou j’appelle, et je déclare devant tous qu’il est ici.
--Ce n’est pas cette déclaration qui vous mettra sur ses traces si je refuse de vous dire en quel endroit je l’ai caché.
La fureur de Javarin redoubla:
--Je crois que vous me bravez!
--Non, je ne vous brave pas. A quoi cela me servirait-il de vous braver, alors que je n’attends rien que de votre générosité?
--Son nom? son nom? reprit-il en s’entêtant dans sa volonté d’en savoir plus long.
--Il se nomme le chevalier de Saint-Frémont.
--Saint-Frémont! Et c’est à lui que vous avez donné asile! Misérable femme, ne saviez-vous pas qu’il est l’âme damnée de Georges Cadoudal? Et vous me demandez de vous aider à le sauver, lui, le plus violent, le plus entreprenant des ennemis du Premier Consul! Vous avez pu croire que je céderais à vos supplications?
--Je le crois encore, répliqua Clary.
--Vous vous trompez. Ce n’est pas quand je puis rendre au Premier Consul un service qui me vaudra sa faveur, que je vais sacrifier volontairement une si belle occasion de lui prouver mon zèle. Ah! Saint-Frémont est ici! poursuivit impitoyablement Javarin, dont la colère s’apaisait et qui déjà se frottait les mains. Béni soit le hasard qui l’y a conduit. La fortune est entrée avec lui dans ce château. Je ne vous demande pas de me dire où il est. Je saurai bien le trouver sans vous, et dussé-je bouleverser la maison de fond en comble...
Il n’acheva pas et courut vers la porte, pressé d’avertir le délégué du ministre de la police qui continuait ses recherches dans le parc. Mais Clary se jetait au-devant de lui.
--Attendez encore, fit-elle redevenue suppliante, et si vous n’êtes pas un tigre, écoutez-moi. Vous voulez savoir pour quel motif j’ai donné asile à M. de Saint-Frémont. Je vais vous le dire. Peut-être alors, comprendrez-vous que je devais faire ce que j’ai fait, et que si vous livriez ce malheureux, vous mettriez dans ma vie une douleur inconsolable.
Sur ces mots, il s’arrêta, et redevenu maître de lui, il dit froidement:
--Je vous écoute.
--Jadis, reprit Clary, lorsque je ne vous connaissais pas encore, quand je ne pouvais prévoir que je serais votre femme, je fus fiancée à M. de Saint-Frémont. Nous allions nous marier, quand il émigra. Je ne l’avais pas revu depuis. Mais les souvenirs qu’il m’a rappelés, quand tout à l’heure il est venu chercher un refuge sous notre toit, ne me permettaient pas de le chasser. Je l’ai accueilli pour quelques heures. J’espérais le faire fuir cette nuit. Voilà toute la vérité.
La franchise de cet aveu parut impressionner Javarin.
--Pourquoi ne me l’avoir pas avouée il y a six ans, au moment de notre mariage, demanda-t-il.
--Pourquoi l’aurais-je avouée? Vous ne vouliez rien entendre et vous ne consentiez à prendre la défense de mon père que si je vous épousais. J’ai subi votre volonté et j’ai jugé inutile de vous humilier en vous déclarant que je ne vous aimerais jamais parce que j’en aimais un autre. En me sacrifiant, j’ai considéré comme indigne de moi de vous faire mesurer l’étendue de mon sacrifice.
--Mais peut-être aimez-vous encore cet homme et lui-même vous aime-t-il toujours?
--Je crois qu’il m’aime, répondit simplement Clary. Quant à moi, que vous importent mes sentiments pour lui, puisque ne l’ayant jamais rencontré depuis que je suis votre femme, je suis destinée à ne le revoir jamais. Ah! Clément, ajouta-t-elle, si vous voulez que je l’oublie, sauvez-le... Sauvez-le et je l’oublierai, je vous le jure, pour ne plus me souvenir que de votre générosité et la payer, tant que je vivrai, de tout l’amour de mon cœur!
Elle n’avait jamais été plus belle, plus séduisante, plus touchante; et cette fois, Javarin fut attendri.
Il se rapprocha d’elle, et, très doux maintenant, il reprit:
--Tout l’amour de votre cœur! Est-ce bien vrai?
Elle le regarda en face:
--Je n’ai jamais menti, affirma-t-elle. Sauvez Albert, et je n’aurai plus d’autre souci que celui de votre bonheur.
Il l’étreignit contre sa poitrine,
--Ah! sirène, bégaya-t-il, que vas-tu me faire faire?
--Vous consentez! s’écria-t-elle.
--Il le faut bien, puisque votre tendresse que vous m’avez toujours refusée, est à ce prix.
Elle exultait, et pendant une minute, il sentit sur ses joues des baisers librement donnés, et des larmes que sa générosité faisait répandre. Par malheur, dans son délire, Clary avait cessé de l’observer. Elle ne vit pas ce que disaient ses yeux. Si elle y eût pu lire, elle aurait lu:--Comme elle l’aime!
Mais appliqué à dissimuler, il ne laissa rien deviner de ce qui se passait en lui.
--Où l’avez-vous caché? interrogea-t-il.
--Dans mon appartement.
--Allez le chercher et amenez-le ici.
--Ici! fit-elle stupéfaite. Mais on le verra.
--On ne le verra pas. Ces gens sont au fond du parc. Ils ne sont pas près de revenir. Nous avons plus de temps qu’il n’en faut pour faire évader votre protégé. Il aura quitté le château quand on l’y cherchera. Je réponds de tout, Clary. Hâtez-vous seulement. Donnez à cet homme un de mes manteaux, de l’argent s’il en a besoin. Allez, allez vite.
Obéissante, elle s’élança vers l’escalier et eut bientôt disparu. Alors, Javarin courut à la porte qui donnait sur le parc. Un gendarme se tenait là en sentinelle.
--Cours avertir le délégué de la police que je l’attends ici sur l’heure. Je crois que nous tenons celui qu’il cherche.
Il rentra dans la salle les yeux brillants de joie, une joie méchante que trahissait le sourire qui entr’ouvrait ses lèvres, et l’oreille tendue, il resta immobile, dans une attente fiévreuse.
--Nous voici, dit soudain près de lui la voix de Clary.
Elle était là, tenant par la main Albert de Saint-Frémont enveloppé d’un manteau.
--Venez, Monsieur, fit Javarin vivement. Je vais vous conduire jusqu’à la sortie du parc et vous indiquer votre route, pendant que ma femme retiendra les gens qui vous cherchent.
Il l’entraînait, sourd aux remerciements que tout en le suivant, après avoir salué Clary, lui adressait Saint-Frémont. Ils franchirent la porte du château et se dirigèrent du côté d’Héricourt. Mais ils eurent à peine fait quelques pas dans le parc, qu’à l’improviste, le délégué de la police déboucha d’une allée suivi de sa troupe. A l’appel de Javarin, il accourait en toute hâte.
--Trop tard! murmura ce dernier à l’oreille de Saint-Frémont, en l’obligeant à rentrer dans la salle qu’il venait de quitter.
Les hommes de police s’y précipitèrent à leur tour, obéissant à un signe de Javarin. Clary foudroyée par la surprise et la douleur poussa un gémissement. Convaincue que des circonstances fatales avaient seules déjoué le bon vouloir de son mari, et bien loin de deviner l’infâme comédie qu’il avait jouée, elle se jeta sur lui, effarée. Mais d’un geste, il l’écarta, et s’adressant au délégué, il lui désigna Saint-Frémont:
--Voilà celui que vous cherchez, dit-il.
Alors seulement, elle comprit:
--Misérable! Misérable!
Elle lui jeta ces mots d’une voix étouffée par des sanglots. Mais il ne sembla pas s’émouvoir. Il la regardait, railleur, et lui dit si bas qu’elle seule entendit: